Recevoir et donner

L'économie du don
économie du don

L'échange des consentements exprime un don et une réception réciproques. L'homme se donne à la femme et la femme reçoit l'homme; la femme se donne à l'homme et l'homme reçoit la femme. Chacun se donne à l'autre et reçoit l'autre dans une réciprocité parfaite. Dans cette économie du don, chacun des deux partenaires joue à la fois le rôle de donataire et de donateur. Le manquement à l'une des obligations enraye l'ensemble du processus. L'initiative du don appartient aux deux partenaires unis dans un projet commun. Aucun des deux ne le maîtrise en totalité, ni par sa parole, ni par son corps. Chacun y apporte sa contribution. Mais le don est indivisible. Le mariage consacre une donation bilatérale, indivisible et solidaire.

Donner et recevoir ne sont pas des moments distincts de l'économie du don. Se donner, c'est recevoir l'autre, et recevoir l'autre, c'est se donner. Il n'est pas possible de recevoir l'autre sans s'être donné soi-même. Et il n'est pas possible de se donner soi-même sans recevoir l'autre. Donner et recevoir ne peuvent donc se concevoir comme des événements successifs de l'économie du don, mais comme des actes qui s'entrelacent, où donner c'est recevoir et recevoir c'est donner. Don et réception s'accomplissent réciproquement.

Mais pour que le don puisse véritablement s'effectuer, l'autre doit se faire accueil. La réalisation du don n'est possible que s'il y a réception. Le mouvement s'arrête dès que l'un des deux n'accueille plus le don de l'autre. La relation à sens unique n'est humainement pas viable. Le don n'est gratuit que dans la gratuité de la réception. Dans la salutation, la main qui se tend vers l'autre implique que l'autre tende également la main pour que la rencontre puisse s'accomplir. Le refus du don signifie rupture, non reconnaissance de l'autre comme le possible d'un échange. Le sens de la relation disparaît.

Un enrichissement mutuel

Le don, quel que soit l'objet du don, comporte toujours une reconnaissance de l'autre comme sujet. Même le don d'un simple objet matériel implique la présence de soi à l'autre.

«Dans la circulation du don, en effet, sujets et objets sont inséparables : donner c'est bien à la fois se séparer, montrer que l'on se différencie du monde des objets que l'on donne, mais en même temps, c'est faire passer quelque chose de soi dans ce que l'on donne 26.»

Donner un bien, c'est déjà se donner soi-même. Le don instaure toujours une relation à travers l'objet donné qui prend dès lors une valeur de symbole. L'échange des consentements exprime un don réciproque entre deux personnes. Mais ce don

«ne se réduit ni à une chose (le cadeau) ni à un geste (la passation). Il est bien plutôt un acte et il est même l'acte du désir : il fait exister le désir qui est l'ouverture à la présence de l'autre 27.»

L'échange des consentements est un acte de langage qui exprime le désir d'un don total. L'homme et la femme se donnent. Aucun geste ostentatoire n'accompagne le don. Aucun bien matériel n'est offert. Seule la parole confère au don un signe sensible. Le don ne porte pas sur un avoir, mais sur l'être : «je me donne». Il n'y a pas de transfert de propriété au sens où le corps, serait juridiquement aliéné au profit de l'autre.

Aucun des deux partenaires ne possède moins qu'avant la mise en oeuvre du processus d'échange. Il ne s'agit pas d'une dépossession d'un avoir, mais d'un don de l'être. La réciprocité du don enrichit les deux partenaires de la présence et du don de l'autre. Le don ne mène pas à un appauvrissement, mais à un enrichissement.

«C'est comme une loi d'extase : sortir de soi-même pour trouver un accroissement d'être 29.»

L'échange déborde sur lui-même; il est constructif. Dans le don de soi, les époux ne se dessaisissent pas d'une substance pour la transmettre à l'autre. Le don de la parole n'ampute pas le corps. Le corps conserve son intégrité. Il demeure inaliénable. Le don ne dévalue pas le corps, mais l'enrichit. Cet enrichissement n'est pas d'ordre matériel; le corps ne «prend pas du poids»; il s'éveille et se façonne au contact d'un autre corps. Dans la réception du don de l'autre, l'homme et la femme s'enrichissent de la parole et de la présence corporelle de l'autre. La parole nourrit la relation et la confiance.

De l'union naît toujours une force supplémentaire qui permet d'aller au-delà de soi-même et de recevoir en retour plus qu'il n'a été initialement consenti. Mais le retour exige parfois du temps et de la patience. Le don réciproque n'est jamais définitivement acquis. Il se déploie dans le temps et l'espace. La parole de l'autre n'est pas une valeur marchande que l'on peut acheter, ou dont on peut jouir impunément. L'échange des consentements consacre l'égalité du don. Mais l'égalité ne se consomme pas à tous les instants de la vie. Aujourd'hui l'un donne davantage; le lendemain l'autre. Dans l'échange des consentements, l'un ne donne pas plus que l'autre. Chacun se donne, or l'être n'est pas quantifiable. Les événements de la vie du couple offrent à chacun maintes occasions de donner sa parole à l'autre. L'objectif n'est pas d'arriver à une égalité arithmétique. Le don de soi ne relève pas de la comptabilité. L'homme et la femme se donnent pour s'aimer. La finalité du don se situe donc bien au-delà des registres malsains dans lesquels chacun inscrit ses bonnes actions accomplies envers l'autre. Le don vise à construire un projet commun et non à se glorifier soi-même.

Enfin, se donner, c'est donner ce que le corps est, mais aussi ce qu'il n'est pas. La parole se donne au risque du corps qui évolue. Le don porte sur l'existence présente et à venir. Il ne se confine pas dans l'instant de l'échange de paroles. La parole engage le corps dans un processus qui déborde l'échange lui-même, parce que le mariage ne se dit pas dans l'instant, mais dans la durée.

Citations

26. F. BLOCH, M. BUISSON, La circulation du don, dans Communications 59, Seuil, 1994, pp. 56-57.
27. J.-C. SAGNE, Le rapport de l'homme et de la femme à la loi du don, dans Homme et femme, l'insaisissable différence, Cerf, 1993, p. 51.
28. K. WOJTYLA, Amour et responsabilité, Stock, 1978, p. 115.
29. Cf. J.-L. FLANDRIN, Le sexe et l'occident, Seuil, 1981.