Je, tu, nous

Je et tu

Un échange de paroles s'énonce toujours sous l'instance d'un «je» dans son rapport au «tu». L'homme et la femme s'expriment à travers un «je» s'adressant à un «tu» : «je me donne..., veux-tu...» Le «je» traduit l'expression personnelle. Il implique le locuteur. Le «je» qui s'exprime dans un discours n'est pas lié à un savoir, ni à l'intelligence, mais à une personne unique, vivant et parlant. Le «je» renvoie à l'existence présente qui demande à s'inscrire dans la durée. Le «je» révèle le corps en un lieu et en des circonstances précises. Le «je» n'est jamais à venir; il est dans l'instant où il s'énonce; d'où sa richesse et aussi sa fragilité. Le «je» d'aujourd'hui n'est pas celui de demain. Il s'exprime dans un contexte spatio-temporel. Il représente un corps exprimé en une parole, en un lieu et un temps qui ne se répéteront jamais. La trahison rapportée sous la formule «tu m'avais donné ta parole», traduit cette fragilité du «je» qui ne se dit jamais qu'au présent.

Le «tu» invite à une communication. Il traduit une invocation, un appel à venir en présence. Dans l'échange de paroles, «le 'tu' de l'interpellation devient le 'je' de la responsabilité 84.» P. RICOEUR, Lectures 3, Aux frontières de la philosophie, Seuil, 1994, p. 293.

Le «tu» invite l'autre à devenir «je», c'est-à-dire à prendre la parole et à exprimer sa volonté. «tu» n'est responsable qu'en devenant «je». Le «je» marque ainsi l'avènement du sujet capable et responsable. Le «je» n'existe que parce que le «tu» manifeste la volonté de devenir «je», et réciproquement. Le «je» ne s'exprime pas sans la possibilité que l'autre dise «je» à son tour. Le discours réciproque des deux époux se produit donc «sous la dépendance du 'je' qui s'y énonce.» E. BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale, t. 2, Gallimard, 1966, p. 262.

Le «je» est à la fois sujet du verbe et sujet du discours; il ne se conçoit pas sans le «tu», le réversible du «je». L'échange des consentements n'est pas une somme de deux monologues. Chaque «je» s'adresse à un «tu» capable à son tour de devenir «je». Mais, comme le souligne E. Benveniste,

«la polarité 'je-tu' ne signifie pas égalité ni symétrie : 'ego' a toujours une position de transcendance à l'égard de tu; néanmoins, aucun des deux termes ne se conçoit sans l'autre; ils sont complémentaires, mais selon une opposition 'intérieur/extérieur', et en même temps ils sont réversibles.» Ibid., p. 260.

«Je» donne la parole et «tu» l'écoute. «Je» précède le «tu» dans l'acte de la communication. Le fait d'entendre et d'écouter est lié au «je» qui émet la parole. L'autre, auquel s'adresse la parole, n'est donc pas un «il» impersonnel, absent ou étranger. Lorsque l'homme dit «tu» à la femme, elle comprend «je» pour elle-même; elle est interpellée, touchée au mystère d'elle même; et lorsque la femme dit «tu», l'homme comprend «je» pour lui-même. Le rapport «je-tu» instaure effectivement un échange.

«Le mot fondamental «je-tu» fonde le monde de la relation.» M. BUBER, Je et Tu, Aubier, 1969, p. 23.

Ouvrage central de la philosophie du dialogue propre à Buber. Je et tu place la relation au commencement de l’existence. Cette relation dévoile deux « mots principes » qui la définissent : je-cela et je-tu. Dans chacune des sphères de la relation, la nature, les autres hommes, Dieu, l’homme peut chosifier ce à quoi ou celui à qui il fait face en le réduisant à une série de déterminations objectives, en le traitant comme simple moyen. L’univers technique dans son ensemble contient nombre de relations je-cela. Mais l’homme peut aussi instaurer une véritable réciproque, par exemple avec l’autre homme. Le je-tu qui naît de cette rencontre se définit par le dialogue qui me pose, et pose l’autre dans le même moment, comme sujet. Cette rencontre est au sens fort du terme un événement où la parole reçoit sa pleine et entière signification. Si le je-cela est nécessaire et utile au fonctionnement du monde, seul le je-tu délivre la vérité ultime de l’humain et ouvre ainsi sur la véritable relation entre l’homme et Dieu, le Tu éternel. Par ce texte, la philosophie de Buber apparaît, contre tous les réductionnismes, comme éminemment représentative de ce courant contemporain qui affirme les droits d’autrui et l’importance de la rencontre. L’encyclopédie philosophique universelle publiée sous la direction d’André Jacob, Paris, PUF, 1989, IIIe partie : « Les œuvres philosophiques », volume dirigé par Jean-François Mattéi, 1992, « Buber », p. 2301

Le couple ratifie ce «je-tu» tout au long de son existence. L'autre ne doit jamais tomber sous la catégorie d'un «cela», c'est-à-dire d'un objet impersonnel et d'un moyen de consommation.

Nous

jetunous

Cette relation «je-tu» est appelée à s'ouvrir à un «nous». Le «nous» n'a pas à être interprété comme une unité englobante dans laquelle «je» et «tu» seraient gommés. La communion intime d'un «je-tu» à l'intérieur d'un «nous» n'implique aucune confusion où chacun perdrait sa personnalité. Le «nous» est une alliance de deux partenaires ayant un projet commun : celui de construire une communauté. Les différences entre l'homme et la femme demeurent, mais chacun est invité à s'ouvrir à une vie nouvelle. La singularité et l'originalité du «nous», c'est qu'il est à la fois «je» et «tu», sans pour autant être «je» ou «tu». Mais pour que le «nous» puisse advenir, il faut que «je» et «tu» soient présents comme sujets parlant. La réduction de l'un des deux, ou à la limite des deux, comme objet ne permet pas au «nous» de s'exprimer.

Le «nous» conjugal forme la somme de deux «je» où chacun s'implique avec l'autre, où chacun est responsable de l'autre. Le «nous» est une création de deux «je». Il ne perdure que par une re-création perpétuelle. Il se rompt lorsque la communion se dégrade. Alors chaque «je» recouvre sa solitude. Chacun poursuit sa propre route. Le «nous» présente des fragilités lorsque le «je» devient captatif et centralisateur face au «tu» de la relation.

Le «nous» signifie la communauté. Il rassemble deux partenaires sous une même instance et il engage ces deux partenaires dans un même acte de langage. Lorsque «je» dit «nous», il implique l'autre dans une tacite alliance. Le «nous» ne parle jamais. Il est toujours représenté par un «je». Ainsi, le «nous» révèle une mise en commun d'intérêts et un accord interne entre les acteurs en présence. Le «nous» s'enracine dans un événement de communication et une expérience de communion. Il rend présent le «je-tu». Il est le symbole de la parole plurielle.