Commentaire Act 1,16-20 Ascension
Texte : « Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question : Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? Il leur dit : Vous n'avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. À ces mots, sous leurs yeux, il s'éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs regards. Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s'en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté et leur dirent : Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l'avez vu s'en aller vers le ciel. » (Ac 1,6-11)
1. Situation du texte : l'Ascension comme charnière narrative et théologique
Jésus « inaugure » le Ciel pour la nature humaine, en s'élevant du mont des Oliviers vers son Père, quarante jours après Pâques.
« Je vais vous préparer une place » (Jn 14,2)
Actes 1,6-11 occupe une position stratégique unique dans le canon du Nouveau Testament. Ce passage est à la fois la conclusion de l'évangile de Luc — dont les Actes sont le second volume — et le prologue du livre des Actes. L'Ascension n'est pas un épilogue : elle est une charnière. Elle clôt le temps de la présence visible et corporelle de Jésus ressuscité (quarante jours, Ac 1,3) et ouvre le temps de l'Esprit et de l'Église missionnaire. Luc est le seul évangéliste à avoir narrativement séparé la résurrection et l'Ascension, leur donnant deux scènes distinctes (Lc 24,50-53 ; Ac 1,9-11). Cette séparation n'est pas anecdotique : elle est une décision théologique qui articule deux temps de l'économie du salut.
Il faut noter que la même scène est évoquée ailleurs dans le Nouveau Testament selon des modalités différentes. Marc 16,19 la mentionne en une seule phrase, sans localisation ni dialogue. Jean ne la récite pas comme scène narrative, mais y fait allusion dans les paroles de Jésus (Jn 20,17 : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu »). Paul en présuppose la réalité christologique dans l'hymne de Philippiens 2,9-11 et dans Éphésiens 4,8-10. L'Épître aux Hébreux en fait le fondement de toute sa christologie sacerdotale (He 4,14 ; 9,24). Le récit lucanien est donc le développement narratif le plus ample d'un événement que tout le Nouveau Testament tient pour acquis.
2. La question des disciples sur le Royaume : attente messianique et recadrage christologique
« Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? » (v. 6)
Cette question est souvent lue comme une incompréhension naïve ou un résidu de messianisme politique que Jésus devrait corriger. Une telle lecture est trop rapide. La question des disciples est théologiquement légitime et enracinée dans les meilleures traditions eschatologiques d'Israël. La promesse du rétablissement d'Israël est au cœur de la prédication prophétique : Ézéchiel 37,21-28 annonce le rassemblement des fils d'Israël et l'établissement d'un roi davidique éternel sur eux ; Amos 9,11 promet le relèvement de la cabane de David effondrée — texte que Jacques citera précisément dans le contexte de l'ouverture de la mission aux nations (Ac 15,16) ; Isaïe 49,6 articule la restauration d'Israël et la lumière apportée aux nations. La question des disciples n'est donc pas absurde : elle s'inscrit dans une espérance légitime que Jésus ressuscité lui-même a nourrie pendant quarante jours en parlant du Royaume de Dieu (Ac 1,3).
Ce que Jésus recadre, ce n'est pas l'espérance elle-même, mais son calendrier et sa modalité. « Vous n'avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. » (v. 7) La réponse est d'abord une délimitation épistémologique : la connaissance des temps eschatologiques appartient au Père seul. Cette affirmation fait écho à Marc 13,32 (« Quant à ce jour ou à cette heure, personne ne les connaît, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais seulement le Père »). La souveraineté du Père sur l'histoire est absolue. Le terme « autorité » (exousia) utilisé ici renvoie à la même racine que la proclamation d'autorité universelle du Christ ressuscité en Matthieu 28,18 : mais là, c'est le Fils qui a reçu toute autorité ; ici, c'est le Père qui retient l'autorité sur les temps derniers. Les deux ne se contredisent pas : ils articulent la souveraineté trinitaire sur l'histoire.
Mais le recadrage n'est pas seulement négatif (vous ne saurez pas). Il est positivement orienté vers la mission : « mais vous allez recevoir une puissance » (v. 8). La question du quand est renvoyée ; la question du quoi et du comment est réorientée vers l'action missionnaire. L'Ascension est ainsi le moment où l'attente eschatologique est convertie en énergie missionnaire.
3. Correspondances bibliques : les quarante jours et la montagne
Luc situe l'Ascension au terme de quarante jours de présence du Ressuscité (Ac 1,3). Le chiffre quarante est dans la Bible le chiffre du temps de préparation, d'épreuve et de transition vers une nouvelle étape de l'histoire du salut. Moïse reste quarante jours sur le Sinaï pour recevoir la Torah (Ex 24,18 ; 34,28). Élie marche quarante jours jusqu'à l'Horeb, la montagne de Dieu, où il reçoit sa mission (1 R 19,8). Jésus jeûne quarante jours au désert avant le début de son ministère public (Mt 4,2 ; Lc 4,2). Les quarante jours de présence du Ressuscité sont donc le temps d'une nouvelle initiation : les disciples sont préparés pour recevoir leur mission comme Moïse avait été préparé à transmettre la Torah et comme Élie avait été envoyé de nouveau prophétiser.
La montagne des Oliviers, lieu de l'Ascension selon Ac 1,12, est également chargée de résonances bibliques. C'est sur le mont des Oliviers que Zacharie 14,4 place la venue eschatologique du Seigneur : « En ce jour-là, ses pieds se poseront sur le mont des Oliviers, qui fait face à Jérusalem à l'est. » L'Ascension depuis ce lieu n'est pas un simple détail topographique : elle situe l'événement dans la géographie eschatologique de l'Ancien Testament, et la promesse angélique du retour (v. 11) peut être lue comme un écho de Zacharie.
4. La nuée : théophanie et transfert de présence
« Une nuée vint le soustraire à leurs regards. » (v. 9)
La nuée (nephele) est dans la Bible le signe par excellence de la présence divine — la Shekinah. Elle guide Israël dans le désert (Ex 13,21-22 : la colonne de nuée). Elle remplit le Temple lors de sa dédicace sous Salomon (1 R 8,10-11 : « La nuée remplit la Maison du Seigneur, et les prêtres ne purent se tenir debout pour exercer leur ministère à cause de la nuée, car la gloire du Seigneur remplissait la Maison du Seigneur »). Elle enveloppe Jésus lors de la Transfiguration (Lc 9,34-35 : « une nuée survint et les couvrit de son ombre »). Et c'est sur les nuées du ciel que le Fils de l'homme doit venir dans la vision de Daniel 7,13-14 : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici, venant avec les nuées du ciel, quelqu'un qui ressemblait à un fils d'homme. »
En Actes 1,9, la nuée qui soustrait Jésus aux regards des disciples accomplit deux choses simultanément. D'une part, elle signifie l'entrée de Jésus dans la sphère divine — la nuée est la frontière entre le monde visible et la gloire de Dieu. D'autre part, elle annonce le retour : le même Jésus « viendra de la même manière » (v. 11), c'est-à-dire sur les nuées, dans la gloire. La nuée de l'Ascension est ainsi le signe de la continuité entre le premier et le second avènement. Ce que les disciples voient partir dans la nuée, c'est ce qui reviendra dans la nuée.
La formule de Daniel 7,13-14 mérite une attention particulière dans ce contexte. Dans la vision danielique, « quelqu'un semblable à un fils d'homme » s'avance vers l'Ancien des jours et reçoit de lui la domination, la gloire et la royauté sur tous les peuples et toutes les nations. Cette scène est précisément une intronisation céleste. L'Ascension lucanienne peut être lue comme l'accomplissement narratif de Daniel 7 : Jésus monte vers le Père pour recevoir l'investiture royale que le prophète avait entrevue. C'est dans ce sens que Pierre interprétera l'Ascension dans son discours de Pentecôte : « Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié » (Ac 2,36).
5. Les deux hommes en blanc : continuité de l'angelophanie pascale
« Deux hommes en vêtements blancs. » (v. 10)
Cette apparition angélique prolonge une série cohérente dans le récit lucanien. Au tombeau vide, ce sont déjà « deux hommes en vêtements éblouissants » qui annoncent la résurrection aux femmes (Lc 24,4). La blancheur des vêtements est dans la littérature apocalyptique le signe de l'appartenance au monde céleste (Dn 7,9 : l'Ancien des jours vêtu de blanc comme neige ; Ap 4,4 : les vingt-quatre anciens vêtus de blanc). La présence de deux témoins est conforme à la règle juridique de Deutéronome 19,15 (« la déposition de deux ou trois témoins fera foi »), que Jésus lui-même cite (Jn 8,17) et que le Nouveau Testament applique à plusieurs reprises pour authentifier un événement décisif.
Le message des anges est à la fois un reproche et une promesse. Le reproche : « Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » Les disciples sont invités à ne pas rester dans la contemplation statique et figée de l'Absent. L'Ascension n'est pas un événement à contempler indéfiniment : elle est le point de départ d'une action. La promesse : « Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière. » Le retour est certain, personnel (ce Jésus), corporel (de la même manière), et visible (comme vous l'avez vu). La parousie est annoncée dès l'Ascension comme son horizon nécessaire.
Ce message angélique accomplit une fonction théologique précise : il empêche que l'Ascension soit interprétée comme un abandon ou une disparition définitive. Jésus n'est pas un héros mythologique qui monte dans le ciel pour ne plus jamais revenir. Il est le Seigneur vivant qui part pour revenir, et dont l'absence est le temps de la mission et de l'Esprit.
6. « Vous serez mes témoins » : de Jérusalem aux extrémités de la terre
« Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. » (v. 8)
Cette phrase est le plan d'ensemble du livre des Actes tout entier. Les chapitres 1-7 se déroulent à Jérusalem. Les chapitres 8-12 décrivent l'expansion en Judée et Samarie (avec la conversion du Samaritain par Philippe, Ac 8,4-25). Les chapitres 13-28 narrent la mission paulinienne vers les extrémités de la terre, depuis Antioche jusqu'à Rome. La géographie missionnaire du v. 8 est donc une table des matières prophétique de l'ensemble du livre.
L'expression « extrémités de la terre » (eschaton tes ges) est une citation directe d'Isaïe 49,6 dans la version grecque des Septante : « Je te destine à être la lumière des nations, pour porter mon salut jusqu'aux extrémités de la terre. » Dans le contexte isaïen, c'est le Serviteur souffrant qui reçoit cette mission universelle. Luc applique cette parole à la communauté des témoins de Jésus : ils sont collectivement le Serviteur prolongé, porteurs du salut jusqu'aux confins du monde. Paul citera lui-même Isaïe 49,6 pour justifier son tournant vers les nations à Antioche de Pisidie (Ac 13,47). La chaîne intertextuelle est explicite et délibérée.
Le terme « témoins » (martyres) est central dans la théologie lucanienne. Il désigne d'abord ceux qui ont été présents aux événements (Ac 1,22 : témoins de la résurrection), mais il acquiert rapidement sa dimension de témoignage jusqu'au sang — le mot grec donnera « martyr » dans toutes les langues. Étienne est le premier à vivre ce double sens (Ac 7,55-60). La mission selon Luc n'est pas une entreprise religieuse ordinaire : c'est un témoignage qui engage la vie entière.
7. La puissance de l'Esprit : condition de possibilité du témoignage
« Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous. » (v. 8a)
La mission est impossible sans la puissance (dynamis) de l'Esprit. Luc insiste sur ce point depuis son évangile : c'est l'Esprit qui descend sur Jésus au Jourdain (Lc 3,22) et qui le conduit au désert (Lc 4,1) ; c'est dans la puissance de l'Esprit que Jésus retourne en Galilée (Lc 4,14) ; c'est l'Esprit qui l'a oint pour porter la bonne nouvelle aux pauvres (Lc 4,18, citation d'Is 61,1). Le même schéma est reproduit pour les disciples : l'Esprit vient sur eux à la Pentecôte (Ac 2,1-4) et c'est dans cette puissance qu'ils témoigneront.
La promesse de l'Esprit en Actes 1,8 est à mettre en relation avec plusieurs traditions prophétiques de l'Ancien Testament. Joël 3,1-5 (cité intégralement par Pierre en Ac 2,17-21) promet que Dieu répandra son Esprit sur toute chair. Ézéchiel 36,26-27 annonce un esprit nouveau mis au-dedans d'Israël pour lui faire observer les commandements. Isaïe 32,15 lie la venue de l'Esprit d'en haut à la transformation de la condition humaine et à la justice. La Pentecôte lucanienne est l'accomplissement de cette attente prophétique pluriséculaire.
Il est théologiquement significatif que la puissance de l'Esprit précède et conditionne la mission, non l'inverse. Les disciples n'ont pas à produire le témoignage par leurs propres forces pour mériter ensuite le don de l'Esprit : ils reçoivent d'abord la puissance, qui rend possible le témoignage. La logique est celle de la grâce prévenante : Dieu équipe avant d'envoyer.
8. L'Ascension et la session à la droite du Père : Psaume 110 et christologie d'exaltation
L'Ascension telle que Luc la narre est indissociable de la session à la droite du Père, que Marc 16,19 mentionne explicitement (« il s'assit à la droite de Dieu ») et que Pierre annonce dès la Pentecôte (Ac 2,33-34). Le texte de référence est le Psaume 110,1 : « Oracle du Seigneur à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied. » Ce psaume est le texte de l'Ancien Testament le plus cité dans le Nouveau Testament, et son application à Jésus ressuscité-ascendant est le cœur de la christologie d'exaltation.
Siéger à la droite du Père signifie trois choses dans la théologie biblique. Premièrement, la co-régence : la droite est le lieu du co-souverain, celui qui partage le pouvoir royal. Jésus exalté règne avec le Père sur l'histoire. Deuxièmement, l'intercession : l'Épître aux Hébreux développe ce thème de manière unique. Jésus est le grand prêtre qui, une fois entré dans le sanctuaire céleste, intercède perpétuellement pour les siens (He 7,25 : « il est toujours vivant pour intercéder en leur faveur »). L'Ascension est l'entrée du Grand Prêtre dans le Saint des Saints céleste avec son propre sang (He 9,12). Troisièmement, la maîtrise des puissances : Éphésiens 1,20-22 décrit le Christ exalté « au-dessus de toute principauté, autorité, puissance et domination ». L'Ascension est la victoire cosmique sur toutes les forces qui s'opposent au règne de Dieu.
Etre assis” renvoie dans l’Antiquité à une manière d’exercer le pouvoir, attitude que l'on retrouve dans le mot “siéger”. Dans le vocabulaire courant, “siéger” signifie à la fois commander et être assis. Siéger signifie "Être assis à une place officielle, signe d'un pouvoir honorifique ou réel pour présider ou tenir séance.
Donc le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s'assit à la droite de Dieu (Mc 16,19).
Telle est, envers nous qui croyons, la suréminente grandeur de sa puissance, attestée par l’efficacité de sa force victorieuse. Cette force, il l’a déployée dans le Christ, lorsqu’il l’a ressuscité des morts et l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux, au-dessus de toute principauté, de toute autorité, de toute puissance, de toute domination et de tout ce qui se peut nommer, non seulement dans le siècle présent, mais encore dans le siècle à venir. Il a tout mis sous ses pieds et il l’a donné pour chef suprême à l’Eglise, qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous.” (Eph 1, 19-23).
CEC 663 Par droite du Père nous entendons la gloire et l’honneur de la divinité, où celui qui existait comme Fils de Dieu avant tous les siècles comme Dieu et consubstantiel au Père, s’est assis corporellement après qu’il s’est incarné et que sa chair a été glorifiée.
Dans toute la Bible, la droite est un symbole de dignité. Dans le premier livre des Rois, la reine-mère, Bethsabée, la veuve de David et mère du nouveau roi Salomon, s'assoit à la droite de celui-ci (1Rois 2, 19). Dans le psaume 110, le Roi-Messie siège à la droite de Dieu : " Oracle du Seigneur à mon Maître : Siège à ma droile " (Ps 110 (109) 1a). En Mt. 26, 64 Jésus affirme sa messianité divine, scandalisant ainsi le Grand-Prêtre, en disant : " Vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite de la Puissance ". Et, dans le même évangile, le Jugement dernier est décrit par Jésus comme le moment où " le FiIs de l'homme... placera les brebis à sa droite ". " Les brebis " étant " les bénis de mon Père, ... les justes " (Mt 25, 33, 34, 37). Dire du Christ que désormais il siège à la droite du Père, c'est affirmer à nouveau sa divinité précédemment exprimée dans le Credo par le mot Seigneur. André Borrely.
9. La tension eschatologique : entre l'Ascension et la Parousie
Le message angélique du v. 11 instaure une tension structurelle entre deux événements : l'Ascension (déjà accomplie) et la Parousie (encore à venir). Cette tension définit le temps de l'Église. L'Église vit entre le « déjà » de l'exaltation du Christ et le « pas encore » de son retour visible. Cette structure temporelle est fondamentale dans toute l'eschatologie néotestamentaire.
Paul la décrit dans 1 Corinthiens 15,23-28 : le Christ règne déjà, mais son règne n'est pas encore pleinement manifesté ; il doit régner jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, le dernier ennemi étant la mort. L'Apocalypse de Jean l'exprime dans le double cri : « Marana tha » — Viens, Seigneur Jésus (Ap 22,20). L'Épître aux Hébreux dit que nous voyons déjà Jésus couronné de gloire (He 2,9), mais que toutes choses ne lui sont pas encore soumises.
La mise en garde angélique — « Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » — est la réponse pastorale à cette tension. Le risque de l'Ascension mal comprise est le quiétisme : attendre passivement le retour du Seigneur en fixant le ciel, se replier dans une contemplation stérile. Les anges remettent les disciples en mouvement vers Jérusalem (v. 12) pour y attendre — mais en priant (Ac 1,14) et en organisant la communauté (Ac 1,15-26). L'attente active, structurée, communautaire et priante est la réponse chrétienne à la tension eschatologique.
10. L'Ascension et l'envoi de l'Esprit : nécessité théologique de l'absence
Il y a dans l'Ascension une nécessité théologique que Jean formule explicitement, bien que dans un cadre narratif différent. En Jean 16,7, Jésus dit : « Il vaut mieux pour vous que je m'en aille, car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous ; mais si je pars, je vous l'enverrai. » L'absence corporelle du Christ est la condition du don de l'Esprit. Ce paradoxe est l'un des plus profonds du Nouveau Testament.
Pourquoi l'Esprit ne peut-il venir que si Jésus s'en va ? Plusieurs réponses sont possibles. Dans la perspective johannique, l'Esprit est lié à la glorification du Fils (Jn 7,39 : « l'Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié »). La glorification comprend la mort, la résurrection et l'exaltation. L'Ascension est le moment terminal de cette glorification qui rend possible le don de l'Esprit. Dans la perspective lucanienne, l'Ascension et la Pentecôte sont deux moments distincts d'une même dynamique : Jésus monte pour envoyer l'Esprit de la part du Père (Ac 2,33 : « Exalté par la droite de Dieu, il a reçu du Père le Saint-Esprit promis et il l'a répandu »). L'Esprit est l'autre forme de la présence du Christ — non plus locale et corporelle, mais universelle et intérieure. C'est ce que Matthieu 28,20 promet d'une autre manière : « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps » — présence du Christ dans l'Esprit, à tous les temps et en tous lieux.
11. L'Ascension dans la tradition patristique et dogmatique
Les Pères de l'Église ont longuement réfléchi à la signification de l'Ascension. Trois thèmes dominent leur réflexion.
Le premier est la divinisation de la chair humaine. Athanase d'Alexandrie et Cyrille d'Alexandrie insistent sur le fait que ce qui monte au ciel, c'est la nature humaine de Jésus. L'Ascension est ainsi l'entrée de l'humanité dans la gloire divine : « Ce que Dieu n'a pas assumé, il ne l'a pas guéri » (Grégoire de Nazianze). En montant avec son corps humain ressuscité, Jésus entraîne l'humanité entière dans son mouvement ascendant. Cette intuition sera développée par la théologie de la récapitulation d'Irénée de Lyon.
Le second est l'intercession perpétuelle. Jean Chrysostome et l'auteur de l'Épître aux Hébreux insistent sur le fait que Jésus monté au ciel n'a pas abandonné les siens : il intercède pour eux de manière permanente (He 7,25 ; Rm 8,34). L'Ascension est le passage de la présence visible à la présence intercessive. Le Christ glorifié est notre avocat auprès du Père (1 Jn 2,1 : « nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste »).
Le troisième est la préparation des demeures. En Jean 14,2-3, Jésus dit : « Je vais vous préparer une place. Et quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi. » L'Ascension est ainsi l'acte par lequel le Christ précède les siens dans la maison du Père pour leur y préparer une demeure. Il est le précurseur (prodromos, He 6,20) qui entre le premier dans le sanctuaire céleste et qui ouvre le chemin à ceux qui le suivront.
Afin d’élever notre espérance à la suite du Christ, il a tout d’abord élevé sa chair, et pour que nous espérions que cela nous arrive également, il nous a précédés avec la même nature humaine qu’il avait assumée de nous. (Saint Augustin d’Hippone, Discours 372).
Augustin - Sermon 44 sur l'Ascension.
1. Je me demande avec anxiété, mes frères, pourquoi cette grande solennité que nous célébrons n'attire pas un plus grand concours de fidèles, pourquoi ce jour de joie n'a pas le privilége de soulever des élans de joie parmi les chrétiens. Pourquoi ce jour n'est-il pas un jour de fête et de réunion comme le jour de Noël? Noël a donné à la terre Jésus-Christ notre Sauveur; l'Ascension le rend au ciel. A Noël le Seigneur a daigné se faire homme; le jour de l'Ascension il a manifesté sa divinité. Noël nous prêche la grâce dont l'humilité du Sauveur est la source intarissable, l'Ascension confirme la foi dans la divinité de sa personne adorable. Noël nous le présente sortant d'un sein virginal; l'Ascension nous le montre allant. s'asseoir sur le trône même de la divinité; le jour de Noël, il descend pour nous racheter; le jour de l'Ascension, il monte afin d'intercéder pour nous ; le jour de Noël, il est envoyé par son Père; le jour de l'Ascension, il est reçu par son Père; nous savons cependant que jamais il n'a été séparé de son Père, alors même qu'il était au milieu de nous; en visitant la terre il n'a pas quitté le ciel. Quelle grande solennité n'est donc pas pour nous, mes frères, ce jour où Jésus notre Rédempteur proclame si hautement sa divinité et ne remonte visiblement au ciel que pour mieux nous montrer qu'il est descendu sur la terre ; « personne n'est monté au ciel, que Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme (1. Jean, III, 13) », dont le Prophète avait dit longtemps auparavant : «Il est sorti du plus haut des cieux, et il retourne au plus haut des cieux (2. Ps. XVIII, 7) ». Parce qu'en descendant sur la terre il s'était caché aux yeux de tous, il veut que son Ascension n'en soit que plus manifeste ; dans son Incarnation, rien n'avait frappé les regards des hommes, mais dans son Ascension tout doit être visible et manifeste, afin d'affermir notre foi. Le Seigneur est rempli de pitié et de miséricorde quand il ne se propose que notre rédemption et notre salut; en venant nous sauver, son humanité seule nous apparaît; il embrasse les opprobres, les supplices, la croix, la sépulture et tous les symptômes extérieurs de l'infirmité humaine; aussi devientil un objet de scandale pour l'orgueilleuse incrédulité. Mais si le jour de Noël il n'a voulu pour notre salut que les abaissements et les humiliations, le jour de l'Ascension il veut faire éclater toutes les splendeurs de sa divinité, afin qu'après l'avoir cru un homme au milieu des hommes, nous le proclamions véritablement Dieu.
2. L'Ecriture nous dit que notre Dieu et Sauveur « se montra vivant après sa passion, donna des preuvesnombreuses de sa résurrection, et apparut pendant quarante jours à ses Apôtres, les entretenant du royaume de Dieu (Act. I, 3) ». Après avoir subi la croix et la mort, et avant de monter au ciel, Jésus-Christ apparut aux hommes sur la terre pendant ces quarante jours que, depuis Pâques jusqu'aujourd'hui, nous passons dans une sainte liberté, parce que c'est un tempsde joie et non pas , de tristesse, selon ces paroles du Sauveur « Est-ce que les fils de l'époux peuvent jeûner, tant que l'époux est avec eux (Matth. IX, 15) ? » Lorsque ces jours se furent écoulés, alors « à la vue de tous ses disciples il s'éleva vers le ciel, une nuée le reçut et le déroba à leurs yeux (Act. I, 9) ». Que le Juif écoute cette parole, que le Gentil l'écoute et reste confondu. Ils ont pu le railler quand il était élevé sur la croix, qu'ils écoutent le récit de son ascension au ciel. Ils ont pu nous objecter les humiliations du Calvaire, qu'ils se rendent témoins des splendeurs de ce jour. Nous lisons ensuite : « Voici que deux hommes vêtus de blanc se tinrent debout et dirent: Hommes de la Galilée, pourquoi restez-vous ainsi regardantle ciel? Ce Jésus qui nous a quittés pour monter au ciel, descendra de nouveau de la même manière que vous l'avez vu s'élever vers le ciel (Act. II) ». Ainsi donc, après avoir accompli sa mission sur la terre, Jésus-Christ venait de remonter au ciel lorsque des envoyés célestes viennent confirmer aux disciples ce qu'ils ont vu et leur prouver qu'ils ne sont les jouets d'aucune illusion, afin de les rendre capables d'attester par eux-mêmes non-seulement le fait de l'ascension du Sauveur, mais encore la promesse de son retour à la fin du monde. L'Evangile renferme les mêmes enseignements que le livre des Actes : « Et après les avoir bénis, Jésus les quitta, et il s'éleva vers le ciel; de leur côté, en adorant, ils rentrèrent à Jérusalem avec une grande joie (Luc, XXIV, 5, 52) ». Parce que le Sauveur s'était humilié pour nous, pour nous aussi il déploie dans sa personne une splendeur toute divine. Notre humanité dont Jésus-Christ a daigné se revêtir fait aujourd'hui son entrée triomphante dans le ciel ; Jésus-Christ ne se contente pas d'avoir sauvé l'homme, il veut encore le glorifier. Il nous montre enfin que désormais le ciel nous est ouvert, puisque lui-même y occupe le trône qui lui appartient ; quel honneur reçoit ainsi le limon dont nous sommes formés, puisqu'il règne aujourd'hui dans le ciel ! Nous avons d'abord jeûné pendant quarante jours, mais pendant les quarante jours suivants notre corps a été dispensé de cette privation.
3. Les quarante jours de jeûne se sont terminés par la fête de Pâques ; les quarante jours depuis Pâques se ferment par la grande solennité de ce jour, dans lequel notre Sauveur nous ravit sa présence visible, mais toutefois sans cesser d'habiter avec nous. Pendant qu'il demeurait corporellement au milieu de nous, il n'était point séparé de son Père; de même, aujourd'hui qu'il est retourné à son Père, il n'est point séparé de nous. Au lieu de nous quitter comme des étrangers, il reste et demeure avec nous; car il a dit luimême : « Que votre coeur ne se trouble point et ne tremble pas (Jean, XIV, 1) ». Et un peu plus loin : « Je m'en vais et je viens à vous (Jean, XIV, 28) ». Jésus-Christ habite donc au milieu de nous. Il console ceux qui souffrent, il soulage ceux qui sont dans la souffrance, il apporte secours à ceux qui sont en danger, il est l'appui des malheureux, il est le soutien des affligés. Redisons-le encore Jésus-Christ est avec nous ; il est présent non-seulement à nos travaux, mais encore à nos paroles et à nos pensées. Il scrute et sonde notre caeur. Il voit ce qu'enfantent nos sens, notre main, notre langue. Combien notre vie doit être réglée, pieuse et chaste, puisque nous sommes toujours sous les yeux de Dieu ! Cette doctrine, mes frères, vous est parfaitement connue. Quand des serviteurs négligents se trouvent en présence de leurs maîtres charnels, ils craignent, ils tremblent, ils frémissent ; ils ne se laissent aller à aucune faute tant qu'ils ne sont pas assurés d'échapper à la surveillance. Pour vous, chrétiens, vous ne pouvez vous soustraire aux regards du Seigneur. Quelque part que vous alliez, vous y portez votre conscience. Le serviteur dont je viens de parler, s'il était jour et nuit en présence de son maître temporel, se laisserait-il aller à la désobéissance ? Votre Dieu est toujours avec vous, puisqu'il est partout; quelle docilité ne devraient donc pas vous inspirer la crainte et le respect de sa présence ? Dieu sera toujours là pour vous protéger dans sa miséricorde; il sera là aussi comme témoin et vengeur de chacune de nos fautes. A ce Dieu donc aussi bon que juste et aussi terrible que miséricordieux soient honneur et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/saints/augustin/inedits/suppl1c.htm#_Toc11728597
12. Correspondances synoptiques et pauliniennes : tableau récapitulatif des références
Les principales correspondances scripturaires de notre passage peuvent être organisées selon les thèmes théologiques suivants.
Sur le Royaume et l'eschatologie : Daniel 7,13-14 (le Fils de l'homme recevant la domination devant l'Ancien des jours) ; Zacharie 14,4 (venue eschatologique du Seigneur sur le mont des Oliviers) ; Amos 9,11 (relèvement de la tente de David, cité en Ac 15,16) ; Marc 13,32 (ignorance de l'heure réservée au Père seul) ; 1 Thessaloniciens 5,1-2 (les temps et les moments inconnus des disciples).
Sur la nuée et la théophanie : Exode 13,21-22 (la nuée dans le désert) ; 1 Rois 8,10-11 (nuée remplissant le Temple) ; Luc 9,34-35 (nuée de la Transfiguration) ; Daniel 7,13 (le Fils de l'homme venant avec les nuées) ; Apocalypse 1,7 (« il vient avec les nuées, et tout œil le verra »).
Sur la session à la droite du Père : Psaume 110,1 (oracle d'intronisation davidique) ; Marc 16,19 (Jésus s'assied à la droite de Dieu) ; Actes 2,33-34 (Pierre cite le Psaume 110 à la Pentecôte) ; Éphésiens 1,20-22 (Christ exalté au-dessus de toutes les puissances) ; Hébreux 1,3 ; 4,14 ; 8,1 ; 10,12 (grand prêtre assis à la droite de la Majesté).
Sur la mission universelle : Isaïe 49,6 (lumière des nations jusqu'aux extrémités de la terre, cité en Ac 13,47) ; Isaïe 61,1 (l'Esprit du Seigneur est sur moi, cité en Lc 4,18) ; Matthieu 28,19-20 (Grande Commission) ; Marc 16,15 (proclamer l'Évangile à toute créature) ; Jean 20,21 (comme le Père m'a envoyé, je vous envoie).
Sur le don de l'Esprit : Joël 3,1-5 (répandre l'Esprit sur toute chair, cité en Ac 2,17-21) ; Ézéchiel 36,26-27 (esprit nouveau mis au-dedans) ; Jean 16,7 (départ du Christ et venue du Paraclet) ; Jean 20,22 (souffle de l'Esprit sur les disciples) ; Romains 8,26 (l'Esprit intercède pour nous).
Sur le retour du Christ : Matthieu 24,30 (le Fils de l'homme venant sur les nuées avec puissance et grande gloire) ; 1 Thessaloniciens 4,16-17 (la parousie avec cri d'archange et trompette de Dieu) ; Apocalypse 1,7 (il vient avec les nuées) ; Apocalypse 22,20 (Marana tha, Viens, Seigneur Jésus).
Synthèse : l'Ascension comme événement théologique total
Actes 1,6-11 n'est pas simplement le récit d'un événement miraculeux localisé dans le temps et l'espace. C'est un texte fondateur qui synthétise en quelques versets l'essentiel de la théologie chrétienne. Il articule christologie (Jésus exalté Seigneur et Christ), pneumatologie (l'Esprit comme puissance du témoignage), missiologie (de Jérusalem aux extrémités de la terre), eschatologie (tension entre le déjà et le pas encore) et ecclésiologie (la communauté des témoins envoyée dans le monde). La nuée qui soustrait Jésus aux regards n'est pas un rideau qui tombe sur une histoire terminée : c'est le signe d'une présence transformée, intériorisée dans l'Esprit, universalisée dans la mission, et promise à une manifestation finale dans la gloire. L'Ascension est le mystère du Christ toujours présent dans son absence apparente, toujours à venir dans sa présence certifiée.
