La prostitution dans la Bible
Dans l'Antiquité, la prostitution existait dans toutes les grandes civilisations du Proche-Orient. Elle répondait à des situations économiques, notamment pour les veuves, les étrangères ou les femmes sans protection familiale. Certaines formes de prostitution étaient également associées aux cultes païens de la fertilité : les courtisanes sacrées ou hiérodules, rattachées au service d’un temple.
La prostitution classique
La loi
La prostitution en Israël ne figure pas dans les pratiques immorales telles que l'exprime le Lévitique. La prostitution ne figure pas dans la liste ci-dessous, contrairement à l'adultère, à l'inceste et à la zoophilie.Lv 20,10-18) 10Quand un homme commet l’adultère avec la femme de son prochain, ils seront mis à mort, l’homme adultère aussi bien que la femme adultère. 11Quand un homme couche avec une femme de son père, il découvre la nudité de son père ; ils seront mis à mort tous les deux, leur sang retombe sur eux. 12Quand un homme couche avec sa belle-fille, ils seront mis à mort tous les deux ; ce qu’ils ont fait est de la dépravation, leur sang retombe sur eux. 13Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ce qu’ils ont fait tous les deux est une abomination ; ils seront mis à mort, leur sang retombe sur eux. 14Quand un homme prend pour épouses une femme et sa mère, c’est une impudicité ; on les brûle, lui et elles ; ainsi il n’y aura pas d’impudicité au milieu de vous. 15Quand un homme a des relations avec une bête, il sera mis à mort, et vous tuerez la bête. 16Quand une femme s’approche de quelque bête pour s’y accoupler, tu devras tuer la femme et la bête ; elles seront mises à mort, leur sang retombe sur elles. 17Quand un homme prend pour épouse sa sœur, fille de son père ou fille de sa mère, et qu’il voit sa nudité, et qu’elle voit sa nudité à lui, c’est une turpitude ; ils seront retranchés, sous les yeux des fils de leur peuple ; pour avoir découvert la nudité de sa sœur, il porte le poids de sa faute. 18Quand un homme couche avec une femme qui a ses règles et qu’il découvre sa nudité, puisqu’il a mis à nu la source du sang qu’elle perd, et qu’elle-même a découvert cette source, ils seront tous les deux retranchés du sein de leur peuple.
La fréquentation des prostituées n'en demeure pas moins déconseillée, parce qu’elle est la cause de bien des maux.
Pr 5;3 Oui, les lèvres de la dévergondée distillent le miel
et sa bouche est plus onctueuse que l’huile.
4Mais, en fin de compte, elle est amère comme l’absinthe,
acérée comme une épée à double tranchant.
5Ses pieds descendent vers la mort.
C’est aux enfers que mènent ses pas.
6Loin de frayer une voie vers la vie,
ses sentiers se perdent elle ne sait où.
Pr 29,3 Celui qui aime la sagesse, son père se réjouit ;
mais qui fréquente les prostituées dissipe son bien.
Pr 23;27-29 La prostituée est une fosse profonde, et l'inconnue un puits étroit. Elle se tient en embuscade comme un brigand et elle augmente le nombre d’infidèles parmi les hommes.
Prostituées célèbres
Rahab : une prostituée au service de Dieu
Le personnage le plus célèbre est sans doute Rahab, rencontrée au début du livre de Josué.
Rahab est une prostituée de Jéricho qui cache les espions israélites envoyés par Josué (Jos 2). Grâce à sa foi, elle est sauvée lors de la prise de la ville.
Plus remarquable encore, le Nouveau Testament la présente comme un modèle de foi :
« C'est par la foi que Rahab la prostituée ne périt pas... » (He 11,31)
L'épître de Jacques ajoute :
« Rahab ne fut-elle pas justifiée par les œuvres ? » (Jc 2,25)
Selon la généalogie de Matthieu (Mt 1,5), elle devient même l'une des ancêtres du Messie.
Ainsi, la prostitution ne définit pas définitivement une personne : la foi et la confiance en Dieu ouvrent un avenir nouveau.
Tamar : une prostitution simulée
Le récit de Tamar (Gn 38) est particulier.Veuve de deux fils de Juda, Tamar est privée du droit au lévirat. Pour obtenir justice, elle se déguise en prostituée afin que Juda s'unisse à elle. Lorsque sa grossesse est découverte, Juda veut la faire condamner. Mais il reconnaît finalement sa propre responsabilité :
« Elle est plus juste que moi. » (Gn 38,26)
Ce récit ne fait pas l'éloge de la prostitution ; il dénonce plutôt l'injustice faite à Tamar et révèle comment Dieu peut faire surgir son projet même à travers les faiblesses humaines.
Les prophètes : la prostitution comme image de l'idolâtrie
Les prophètes utilisent très fréquemment la prostitution comme métaphore spirituelle.
Le peuple infidèle est comparé à une épouse qui se prostitue en adorant d'autres dieux.
Osée reçoit même l'ordre symbolique d'épouser Gomer, une femme infidèle, afin d'illustrer l'amour inlassable de Dieu pour Israël.
Ézéchiel développe longuement cette image dans les chapitres 16 et 23, où Jérusalem est décrite comme une épouse devenue prostituée.
Isaïe, Jérémie et Nahum emploient également ce langage.
Il ne s'agit évidemment pas d'une condamnation des prostituées elles-mêmes, mais d'une image destinée à montrer la gravité de l'infidélité religieuse.
Voir l'étude sur l'analogie nuptiale
La prostitution sacrée
La prostitution sacrée a pour objet d'assurer la fertilité du sol et la fécondité des animaux comme celle des êtres humains.
Le culte de la déesse-mère, dans les civilisations agraires, a donné à la femme une place de premier plan comme partenaire de la fécondité divine, trouvant dans la prostitution sacrée son expression suggestive. Il existait dans le rituel liturgique du « mariage sacré », des courtisanes qui s’unissaient sexuellement aux pèlerins des sanctuaires dédiés à la déesse Lune pour assurer, selon la croyance, la fertilité du sol et la fécondité des animaux comme celle des êtres humains. Appelées « saintes femmes », elles incarnaient leur déesse dans son union avec un dieu et rappelaient à leur manière la sainteté des fonctions de reproduction. A lire, Micheline Gagnon - Les prostituées dans la Bible
Les rites sexuels et la prostitution sacrée étaient largement pratiqués dans les temples de la déesse de l'amour. Ils avaient pour finalité d'imiter la fécondation de la terre et de s'accaparer la puissance divine. Le monothéisme du peuple élu a rompu avec ces traditions. Les rites sexuels sont désormais interdits (Dt 23, 18; 2R 23, 7). Le sexe n'est pas au service de la religion; il ne relève d'aucun rite. La sexualité n'est pas à accomplir comme offrande à Dieu pour attirer sa bienveillance. Elle est désacralisée, sans pour autant être sécularisée. Elle est démythologisée, sans devenir profane. Elle conserve un caractère sacré dans le sens où elle est voulue et ordonnée par Dieu. La sexualité est un don de Dieu. Dans le dessein de la création, l'homme et la femme sont appelés à ne former qu'une seule chair et à être féconds.
En Chanaan, où Israël s'était établi, on pratiquait surtout des cultes de fécondité (Ex 34, 15-16). La sexualité et la reproduction y étaient ressenties comme des réalités mystérieuses appartenant à la sphère du divin. Les dieux qu'on honorait présidaient aux forces naturelles et au cycle de fécondité de l'homme et de la nature... Les hommes essayaient de s'assurer par des rites magiques la bienveillance de ces divinités dont dépendaient toute force vitale et toute fécondité, celle de la terre et celle de la femme. Ces cultes s'achevaient dans les orgies de la prostitution sacrée (E. SCHILLEBEECKX, Le mariage, Cerf, 1966, p. 40).
La prostitution sacrée se développe en de nombreuses régions. Elle est pratiquée à Babylone dans le temple de la déesse Ishtar par des jeunes filles initiées dès leur plus jeune âge, à la musique, au chant et à la danse. Comme à Babylone, les temples hindous ont à leur service des bayadères (danseuses sacrées) et des devadasi (« servantes de dieu ») aux mœurs très libres.
Pendant des siècles, les prophètes bibliques combattent la prostitution sacrée.
Dt 23,18 Il n’y aura pas de courtisane sacrée parmi les filles d’Israël ; il n’y aura pas de prostitué sacré parmi les fils d’Israël. 19Tu n’apporteras jamais dans la maison du SEIGNEUR ton Dieu, pour une offrande votive, le gain d’une prostituée ou le salaire d’un « chien », car, aussi bien l’un que l’autre, ils sont une abomination pour le SEIGNEUR ton Dieu.
La prostitution sacrée ne disparait qu'après le retour d'exil à Babylone (-587).
Mais la bible fait aussi de la prostituée un personnage incontournable, certaines d'entre elles jouant un rôle important dans l'histoire du salut. Tamar se fait passer pour une prostituée afin d'assurer une descendance à son mari auprès de son beau-père Juda (Gn 38). Rahab, la prostituée, aide les envoyés de Josué à prendre la ville de Jéricho (Josué 2), son nom est ainsi lié à jamais à la conquête de la terre promise. Jephté, l'un des juges d'Israël, est fils d'une prostitué (Juges 11,1). Deux prostituées se disputent un enfant devant Salomon ; le roi rend alors son célère jugement (1 Rois 3, 16-28). Parmi ces femmes Tamar et Rahab figurent dans la généalogie de Jésus (Matthieu 1, 3.5).
Le Nouveau Testament
Dans les Évangiles, Jésus porte un nouveau regard sur les prostituées.23 Quand il fut entré dans le temple, les grands prêtres et les anciens du peuple s'avancèrent vers lui pendant qu'il enseignait, et ils lui dirent : « En vertu de quelle autorité fais-tu cela ? Et qui t'a donné cette autorité ? »... 28 « Quel est votre avis ? Un homme avait deux fils. S'avançant vers le premier, il lui dit : “Mon enfant, va donc aujourd'hui travailler à la vigne.” 29 Celui-ci lui répondit : “Je ne veux pas” ; un peu plus tard, pris de remords, il y alla. 30 S'avançant vers le second, il lui dit la même chose. Celui-ci lui répondit : “J'y vais, Seigneur” ; mais il n'y alla pas. 31 Lequel des deux a fait la volonté de son père ? » – « Le premier », répondent-ils. Jésus leur dit : « En vérité, je vous le déclare, collecteurs d'impôts et prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu. 32 En effet, Jean est venu à vous dans le chemin de la justice, et vous ne l'avez pas cru ; collecteurs d'impôts et prostituées, au contraire, l'ont cru. Et vous, voyant cela, vous ne vous êtes pas dans la suite davantage repentis pour le croire. » (Matthieu 28, 31-32).
L'enseignement de Jésus surprend. Qu'une prostituée puisse précéder un grand prêtre et un presbytre dans le royaume des cieux, tient de la provocation. Et pourtant Jésus l'affirme haut et fort parce que ces juifs se retranchent derrière la loi qui juge et condamne.<
Paul condamne la relation avec une prostituée à travers un argument théologique. Nous sommes tous membres d’un même corps, celui du Christ, et une relation sexuelle avec une prostituée entraîne tout le corps dans l’impudicité :
Mais le corps n’est pas pour l’impudicité (porneia). Il est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps… Ne savez-vous pas que celui qui s’unit à la prostituée est un seul corps (soma) avec elle ? Car, est-il dit, les deux deviendront une seule chair (sarx). (1 Co 6,13-16).
Cet argument recevable sur le plan de la débauche repose sur un argumentaire qui parle du corps. Or les mots grec soma et sarx n'ont pas la même résonnance que le basar hébreu. Ce dernier désigne la vie. L'auteur de la Genèse souligne que l'homme et la femme se donnent dans un même projet de vie. Paul réduit celui-ci à une union corporelle. Le client et la prostituée ne font pas une seule chair au sens hébreu du terme basar. Ils font un seul corps au sens sexuel.
Enfin soulignons que Paul condamne la relation, mais il ne porte aucun jugement sur la prostituée. D'une manière générale, la Bible nous invite au respect de l'autre quel que soit son statut. Jésus ne porte-il pas un regard bienveillant sur toutes les femmes ?
Conclusion
La Bible ne présente jamais la prostitution comme un idéal moral. Elle la considère comme le symptôme d'un monde marqué par le péché, l'injustice et les rapports de domination. Toutefois, son regard ne s'arrête pas à la faute. De Rahab aux paroles de Jésus, l'Écriture montre que la dignité de la personne demeure toujours plus grande que son histoire. La prostitution devient alors paradoxalement le lieu où se révèle l'une des convictions les plus profondes de la foi biblique : Dieu n'abandonne jamais celui ou celle qui se tourne vers lui.
