Le jugement dernier

Comment croire qu’un jugement définitif nous attend à notre mort, comme nous le proclamons dans le Credo, alors que la Bible proclame un Dieu miséricordieux prêt à tout pardonner. Comment croire que nous serons à la fois jugés et sauvés ? Car la justice de Dieu est d’abord une justice « qui sauve, justifie et sanctifie », selon Bernard Sesboüé.

Dieu juge de nos vies

Le Dies irae (« Jour de colère » en latin), aussi appelé Prose des Morts, a été chanté pendant des siècles dans la messe de Requiem.

Stupeur sur vous, mort et nature,
quand surgira la créature,
tenue de répondre à son Juge !
Le livre achevé sera lu,
où tout se trouve consigné,
pour ouvrir le procès du monde.
Lors donc que siégera le Juge,
tout secret se révélera ;
rien ne restera impuni.
Que dirais-je alors, malheureux ?
Quel protecteur invoquer
quand le juste lui-même n’est pas en sécurité ?

Reconnaissons qu’une telle expression, « Dieu juge de nos vies », n’est guère agréable à lire ou entendre aujourd’hui, si jamais elle le fut. Et pourtant, les disciples de Jésus-Christ osent dire, à la suite des juifs et suivis à leur tour par les musulmans, que le Dieu unique juge son peuple, jugera l’humanité tout entière, parce qu’il est le seul juste. Dieu apparaît aujourd’hui comme juge et libérateur en défendant les plus faibles de nos sociétés. Un second aspect de Dieu libérateur de l’homme réside sans doute aujourd’hui dans la résistance de l’Église à des idéologies porteuses de mort, d’autant plus redoutables qu’elles prétendent libérer l’homme des contraintes de sa nature.

Le jugement de Dieu c’est d’abord un acte d’autorité face à ceux qui se comportent comme des ennemis de son peuple, les Égyptiens ; c’est une libération de la misère dans laquelle ils se trouvent, asservis par un peuple étranger et réduits à des « cadences infernales » de travail pour fabriquer les briques qui serviront aux demeures des Égyptiens. Cette expérience fondatrice d’un Dieu qui libère son peuple de ses ennemis, les Hébreux la referont à plusieurs reprises dans leur histoire – petit peuple en butte à des adversaires souvent beaucoup plus nombreux et mieux armés –, en sorte qu’elle est devenue comme le prototype du destin d’Israël, l’expérience qui l’accompagnera jusqu’à la fin des temps dans la lutte contre ses ennemis. C’est ce qu’exprime la parole divine transmise par le prophète Joël (voir infra).

Les Psaumes sont le témoignage le plus évident d’un combat intérieur du croyant contre ses ennemis, combat dans lequel Dieu apparaît encore comme un libérateur (voir Ps 119 infra).

Jacques-Hubert Sautel, Dieu, juge de nos vies ? Revue Résurrection, N° 119 (mai-juin 2007) : Jugés sur l'amour.

Le jugement n’est pas un terme effrayant, une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes, c’est une bonne nouvelle. La certitude du jugement nous fait espérer que les choses ne continueront pas toujours dans l’entre-deux et l’à peu près, que la part de lumière, de vérité et de beauté qui a existé dans notre vie, à côté de beaucoup d’erreurs et de péchés, un jour apparaîtra en pleine lumière. Même si le décapage est rude et si les adhérences subsistent, il y a une guérison possible. Viendra un jour, prochain peut-être, où Dieu voudra bien l’opérer en nous.

Ce jour, nous l’attendons, et même nous l’anticipons, chaque fête de Pâques, lorsque à l’appel de l’Église, après nous être efforcés de nous purifier dans la pénitence et avoir combattu contre nos mauvaises habitudes, nous tentons de répondre à la question qui nous est posée : « Renoncez-vous à Satan, au péché et à tout ce qui conduit au péché ? » par un « Oui » décidé. Si nous savions ce que nous faisons à ce moment-là, nous verrions que nous acceptons dans le même mouvement le jugement de Dieu sur nous, que nous lui donnons le droit de poursuivre en nous tout ce qui serait contraire à sa sainte volonté, accentuant la rupture avec tout ce qui nous rattache encore au Mal. Que le Démon et ses anges tombent sous la colère de Dieu, nous nous ne voulons rien avoir de commun avec eux. Nous avons choisi notre camp. Michel Gitton, préparer au jugement, Revue Résurrection, N° 119 (mai-juin 2007) : Jugés sur l'amour.

Dans les Évangiles, le Jugement dernier est décrit dans une scène célèbre de Matthieu (Mt 25, 31-32 ; voir infra). Jésus a des paroles sévères envers les méchants jetés « dans la fournaise de feu » (Mt 13). Chacun sera jugé sur sa charité envers les autres. Pourtant il ne fait jamais passer quelqu’un en jugement, bien au contraire : « Va, moi non plus, je ne te condamne pas », dit-il à la femme adultère. Et encore : « Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. Car on vous jugera du jugement dont vous jugez, et l’on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez. » L'évangéliste Jean rajoute : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17). Pourtant, la prédication apostolique reprendra l’annonce d'un jugement redoutable. Le Christ « exercera la fonction de juge des vivants et des morts » (2 Tm). Et ce jugement sera redoutable pour les impies et les incrédules. Son jour sera « un jour de la colère où se révélera le juste jugement de Dieu » (Rm 2, 5).

Textes bibliques

Am 5 18 Quel malheur de voir ceux qui attendent le jour où le Seigneur interviendra ! Que vous apportera-t-il, ce jour du Seigneur ? Un bonheur lumineux ? — Non, ce sera un jour noir, 19 comme pour un homme qui fuit devant un lion et tombe sur un ours. Il entre à la maison, appuie la main au mur, et se fait mordre par un serpent ! 20 — Lumineux, le jour du Seigneur ? — Non, ce sera un jour noir, un jour d'obscurité, sans la moindre lumière !

Is 33,22 Car l’Éternel est notre juge, l’Éternel est notre législateur, L’Éternel est notre roi : c’est lui qui nous sauve.

Is 66 16 C'est par le feu et par l'épée que le Seigneur se fera juge contre tous les humains. Il y aura beaucoup de victimes.

Jl 3,1 « Par la suite, dit le Seigneur, je répandrai mon Esprit sur tout être humain. Vos fils et vos filles deviendront prophètes, je parlerai par des rêves aux plus âgés parmi vous et par des visions à vos jeunes gens. 2 Même sur les serviteurs et sur les servantes, je répandrai mon Esprit en ces jours-là. 3 Je susciterai des prodiges dans les cieux et sur la terre. Il y aura du sang, du feu et des nuages de fumée. 4 Le soleil deviendra obscur et la lune rouge comme du sang, avant que vienne le jour du Seigneur, ce jour grand et redoutable. » 5 Alors toute personne qui fera appel au Seigneur sera sauvée. Sur la montagne de Sion, à Jérusalem, certains échapperont au désastre, comme le Seigneur l'a promis. Ce seront des survivants que le Seigneur appelle.

Jl 4,1-2 Car en ces jours-là, en ce temps-là, quand je rétablirai Juda et Jérusalem, je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la vallée de Josaphat ; là j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage. Car ils l’ont dispersé parmi les nations et ils ont partagé mon pays.

Jl 4.14 Ce sont des foules, des foules dans la vallée du jugement, car le jour de l’Eternel est proche dans la vallée du jugement. 15 Le soleil et la lune s'obscurcissent, les étoiles perdent leur éclat. 16 Le Seigneur rugit de la montagne de Sion, de Jérusalem il fait tonner sa voix. Les cieux et la terre tremblent !

Mi 4,1 Il arrivera dans l’avenir que la montagne de la Maison du SEIGNEUR sera établie au sommet des montagnes et elle dominera les collines. Des peuples y afflueront. 2 Des nations nombreuses se mettront en marche et diront : « Venez, montons à la montagne du SEIGNEUR, à la maison du Dieu de Jacob. Il nous montrera ses chemins, et nous marcherons sur ses routes. Oui, c’est de Sion que vient l’instruction, et de Jérusalem, la Parole du SEIGNEUR. » 3 Il sera juge entre des peuples nombreux, l’arbitre de nations puissantes, même au loin. Martelant leurs épées, ils en feront des socs, et de leurs lances, ils feront des serpes. On ne brandira plus l’épée, nation contre nation, on n’apprendra plus à se battre. 4 Ils demeureront chacun sous sa vigne et son figuier, et personne pour les troubler. Car la bouche du SEIGNEUR de l’univers a parlé. 5 Si tous les peuples marchent chacun au nom de son dieu, nous, nous marchons au nom du SEIGNEUR, notre Dieu à tout jamais.

So 1,13 Le jour du Seigneur 14 Il est proche, le grand jour du SEIGNEUR, il est proche, il vient en grande hâte. On criera amèrement au jour du SEIGNEUR, le brave lui-même appellera au secours. 15 Jour de fureur que ce jour, jour de détresse et d’angoisse, jour de désastre et de désolation, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de nuée et de sombres nuages, 16 jour de sonneries de cor et de cris de guerre contre les villes fortes et contre les hautes tours d’angle. 17 Je jetterai les hommes dans la détresse, et ils marcheront comme des aveugles, car ils ont péché contre le SEIGNEUR. Leur sang sera répandu comme de la poussière, et leurs tripes comme des ordures. 18 Ni leur argent ni leur or ne pourra les délivrer : au jour de la fureur du SEIGNEUR, au feu de mon ardeur, toute la terre sera dévorée ; car il va faire l’extermination – et ce sera terrible – de tous les habitants de la terre.

Mal 3,19 Car voici que vient le jour, brûlant comme un four. Tous les arrogants et les méchants ne seront que paille. Le jour qui vient les embrasera, dit le SEIGNEUR de l’univers. – Il ne leur laissera ni racines ni rameaux. 20 Pour vous qui craignez mon nom, le soleil de justice se lèvera, portant la guérison dans ses rayons. Vous sortirez et vous gambaderez comme des veaux à l’engrais. 21 Vous piétinerez les méchants, car ils seront comme cendre sous la plante de vos pieds en ce jour que je prépare, dit le SEIGNEUR de l’univers. Ps 119 Ouvre mes yeux : je regarderai aux merveilles de ta loi.
Étranger que je suis sur la terre, ne me cache pas tes commandements.
Mon âme se consume à désirer en tout temps tes jugements
Libère-moi de l’insulte qui m’épouvante, tes jugements sont les bienvenus
Je sais, Yahvé, qu’ils sont justes tes jugements, que tu m’affliges avec vérité.

Dans la pensée des prophètes, le « Jour du Seigneur » est ambivalent : il est punition pour ceux qui sont infidèles à l'Alliance, salut pour ceux qui respectent leurs engagements ou qui se convertissent. Il évoque surtout la venue en jugement des impies et la rétribution divine. Le « Jour du Seigneur » prend alors une dimension eschatologique, c'est-à-dire qu'il est mis en relation avec une intervention salvifique de Dieu au terme de l'histoire. Si la mention du « Jour du Seigneur » fait trembler, il suscite quand même l'espérance du salut pour les gens qui vivent en harmonie avec le projet de Dieu.

Mt 25, 31 « Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire avec tous les anges, il siégera sur son trône royal. 32 Tous les peuples de la terre seront assemblés devant lui et il séparera les gens les uns des autres comme le berger sépare les moutons des chèvres ; 33 il placera les moutons à sa droite et les chèvres à sa gauche. 34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : «Venez, vous qui êtes bénis par mon Père, et recevez le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la création du monde. 35 Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger et vous m'avez accueilli chez vous ; 36 j'étais nu et vous m'avez habillé ; j'étais malade et vous avez pris soin de moi ; j'étais en prison et vous êtes venus me voir.» 37 Ceux qui ont fait la volonté de Dieu lui répondront alors : «Seigneur, quand t'avons-nous vu affamé et t'avons-nous donné à manger, ou assoiffé et t'avons-nous donné à boire ? 38 Quand t'avons-nous vu étranger et t'avons-nous accueilli chez nous, ou nu et t'avons-nous habillé ? 39 Quand t'avons-nous vu malade ou en prison et sommes-nous allés te voir ?» 40 Le roi leur répondra : «Je vous le déclare, c'est la vérité : toutes les fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.» 41 « Ensuite, le roi dira à ceux qui seront à sa gauche : «Allez-vous-en loin de moi, maudits ! Allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges ! 42 Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire ; 43 j'étais étranger et vous ne m'avez pas accueilli ; j'étais nu et vous ne m'avez pas habillé ; j'étais malade et en prison et vous n'avez pas pris soin de moi.» 44 Ils lui répondront alors : «Seigneur, quand t'avons-nous vu affamé, ou assoiffé, ou étranger, ou nu, ou malade, ou en prison et ne t'avons-nous pas secouru ?» 45 Le roi leur répondra : «Je vous le déclare, c'est la vérité : toutes les fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces plus petits, vous ne l'avez pas fait à moi non plus.»

Ap 11, 17 en disant : « Seigneur Dieu tout-puissant, toi qui es et qui étais, nous te louons de t'être servi de ta grande puissance pour établir ton règne. 18 Les nations se sont soulevées avec fureur, mais maintenant c'est ta fureur qui se manifeste, le moment du jugement des morts est arrivé, le moment où tu vas récompenser tes serviteurs les prophètes et tous ceux qui t'appartiennent et te respectent, grands ou petits ; c'est le moment de la destruction pour ceux qui détruisent la terre

Ap 12, 10 Puis j'entendis une voix forte dans le ciel, qui disait : « Maintenant le temps du salut est arrivé ! Maintenant notre Dieu a manifesté sa puissance et son règne ! Maintenant l'autorité est entre les mains de son Messie. Car il a été jeté hors du ciel l'accusateur de nos frères, celui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu a . 11 Nos frères ont remporté la victoire sur lui grâce au sang de l'Agneau et à la parole dont ils ont témoigné ; ils n'ont pas épargné leur vie, ils étaient prêts à mourir. 12 C'est pourquoi, réjouissez-vous, cieux, et vous qui les habitez ! Mais quel malheur pour vous, terre et mer ! Le diable est descendu vers vous, plein de fureur, car il sait qu'il lui reste très peu de temps. »

Saint Paul n’hésite pas à faire appel à la symbolique du tribunal : « Car il faut que nous soyons mis devant le tribunal du Christ, écrit-il, pour que chacun recouvre ce qu’il aurait fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal » (2 Corinthiens 5,10). La comparution devant ce tribunal renvoie chacun au tribunal de sa propre conscience, et donc à sa responsabilité personnelle. : « Tous, en effet, nous comparaîtrons au tribunal de Dieu. C’est donc que chacun de nous rendra compte à Dieu pour soi-même » (Romains 14,12). L’expression « au jour du jugement » est récurrente dans les évangiles synoptiques et on en retrouve les deux dimensions constitutives dans l’Évangile de Jean : Le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière. En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière de peur que ses œuvres ne soient dévoilées ; mais celui qui agit dans la vérité vient à la lumière pour qu’il apparaisse au grand jour que ses œuvres sont faites en Dieu. Le Jugement dernier, Pierre Gervais, Dans Communio 2018/6 (N° 260)

Jugement particulier et jugement dernier

Ce jugement eschatologique s’opère d’abord en tout homme à l’heure de sa mort. De fait, ce n’est qu’à l’entrée dans le deuxième millénaire, alors que se posait la question du sort de l’âme immédiatement après la mort, que s’est thématisée en théologie la problématique d’un jugement particulier distinct du jugement général. À l’heure de la mort qui par définition est celle de la séparation de l’âme et du corps, chacun se retrouve en effet au tribunal de Dieu, appelé à rendre compte de sa vie dans un acte libre qui en assume la totalité. Soit que, par-delà tout jugement qu’elle porte sur elle-même en cet instant devant Dieu, l’âme s’en remette au jugement du Christ sur elle, se configurant ainsi dans sa propre mort à celle du Christ mort pour elle. Elle accède alors, dans le pardon reçu, au Ciel, quelle que soit la purification qu’elle doive subir pour la trace que laissent en elle les fautes commises. Soit qu’elle se refuse à ce jugement de salut en s’enfermant dans sa propre mort. Elle se condamne alors à la peine éternelle de l’Enfer. Un même jugement de salut qui, de par sa nature même, fait passer de la mort à la vie devient, en regard de son acceptation ou de son refus, jugement qui départage entre vie éternelle et damnation éternelle. Au jugement général, il n’y va plus seulement de l’âme, mais de l’âme à nouveau unie à son corps, corps qui fait corps avec celui de tous les hommes à l’intérieur d’une histoire commune qui est une histoire de péché et de grâce. Le Jugement dernier rappelle à lui seul que le salut n’est pas de l’ordre d’un « chacun pour soi ». Il rejoint tout homme dans sa relation constitutive aux autres, au point de ne pouvoir intervenir qu’au terme de l’histoire humaine, la manifestant dans sa vérité, instaurant ce faisant un ordre nouveau. Le jugement particulier rejoignait la personne en ce qu’elle a d’irréductible à toute autre. Le Jugement dernier l’assume dans son lien constitutif, pour le meilleur ou pour le pire, avec tous les hommes. Le rapport à soi-même devant Dieu n’est qu’un moment de l’aventure collective d’une humanité que le Christ lui-même assume en sa propre mort et résurrection.

L’eschatologie individuelle s’inscrit donc dans une eschatologie universelle et cosmique dont elle n’est qu’un élément. Cette universalité rappelle que c’est en corps, in solido faudrait-il dire, et non pas en termes d’un chacun pour soi, que les hommes sont pardonnés. S’il y a une expérience individuelle du salut, celle-ci se trouve déjà portée en son mouvement premier par une aventure collective du salut.

Il y certes tension entre jugement particulier et jugement dernier. Cette tension n’échappe pas moins à nos modes de représentation. Elle pointe vers une temporalité dans l’ordre même des fins ultimes, bien distincte néanmoins de notre appréhension actuelle de l’espace-temps. Ne pas la reconnaître sous prétexte qu’elle est incompatible avec l’éternité de Dieu, c’est ne pas respecter les réalités en cause dans l’ordre d’un salut, réalités qui assument le tout de la personne dans sa relation au corps social tout comme à l’univers entier.

Le Jugement dernier, Pierre Gervais, Dans Communio 2018/6 (N° 260)

Quand et comment accéderons-nous à cette vision bienheureuse qui caractérise la société des personnes ressuscitées ? Le catéchisme nous disait que dans un premier temps nos âmes seulement jouiraient de la vision béatifiante, mais que nos corps devraient attendre la résurrection générale à la fin des temps. Nous aurions donc droit à un jugement particulier bien avant le jugement général. Cette explication, pas fausse en elle-même, a le grand tort de transposer les conditions de notre temps dans l’éternité glorieuse. À travers la mort, chacun d’entre nous entre dans le monde de la résurrection glorieuse. Chacun rejoint la fin des temps, et le jugement particulier n’est que son entrée dans le jugement général. Si nous sommes totalement purifiés de nos péchés et admis à la vision béatifiante, nous sommes alors déjà ressuscités, selon l’enseignement de saint Paul. Jésus a dit au bon larron sur la croix : « Vraiment, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis » (Lc 23, 43) et non pas « ton âme sera avec moi ». Cet aujourd’hui est à prendre au sérieux : il dit l’immédiateté du salut. Il n’est pas question ici d’une « âme séparée ». La culture et le langage juifs ne pouvaient pas d’ailleurs s’exprimer ainsi. C’est notre personne concrète et complète qui est concernée. Il est impensable que notre âme puisse survivre sans son rapport essentiel avec le corps. Tels sont les langages de Paul et de Jean sur Jésus, confessé comme « la résurrection et la vie ».

Et pourtant cette résurrection n’est pas complètement achevée, pour la simple raison que le monde tourne toujours et que bien des hommes ne sont pas encore ressuscités. La communication n’est pas encore établie entre nos défunts et nous. En ce sens-là, les élus ne sont pas complètement ressuscités. L’histoire du monde aboutit à cette croissance constante du corps ecclésial du Christ, génération après génération, jusqu’à la fin des temps. Cette notion de croissance est encore temporelle selon nos représentations. Mais la fin des temps est un événement transcendant et divin, capable d’assumer et de dépasser les trois instances du temps.

Ciel, purgatoire, enfer, Bernard Sesboüé, Revue Lumen Vitae 2016/3 (Volume LXXI), pages 249 à 258.

Le moment de notre mort sera celui de notre choix définitif sous le regard de Dieu. Nous aurons le choix entre la lumières et les ténèbres. Nous ne passerons donc pas en procès face à un Dieu accusateur, mais nous le regarderons, librement, en face. Et, toujours librement, nous refuserons, ou nous accepterons son salut.