Jn 1,29-34 - L'Agneau de Dieu
Le lendemain, Jean voit Jésus venir vers lui et il dit : 'Voici l'Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. C'est de lui que j'ai dit : Après moi vient un homme qui est passé devant moi, car avant moi il était. Et moi, je ne le connaissais pas, mais c'est pour qu'il soit manifesté à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.' Et Jean rendit témoignage en disant : 'J'ai vu l'Esprit descendre, tel une colombe venant du ciel, et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit : Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint. Et moi, j'ai vu et j'atteste : celui-ci est le Fils de Dieu.'
I. Le contexte johannique : une théologie du témoignage
Contrairement aux Synoptiques (Matthieu, Marc, Luc), l'Évangile de Jean ne raconte pas directement le baptême de Jésus, mais présente le témoignage de Jean-Baptiste sur cet événement. Cette approche révèle la méthode théologique propre au quatrième évangile : tout passe par le témoignage, la révélation progressive, le dévoilement du mystère. Le vocabulaire du témoignage : Le terme "témoigner" (martyrein) apparaît trois fois dans ce bref passage. Jean-Baptiste est avant tout un témoin, celui qui a vu et qui atteste. Cette insistance annonce le thème majeur de l'Évangile : Jésus se révèle à travers des témoins qui l'ont contemplé.
II. L’Agneau de Dieu
Cette image évoque plusieurs traditions bibliques :
L'Agneau pascal : Référence directe à l'Exode (Ex 12). L'agneau immolé dont le sang protège les Hébreux de la mort annonce Jésus qui, par son sang, délivre l'humanité de la mort éternelle. Jean souligne d'ailleurs que Jésus meurt au moment précis où l'on immole les agneaux pascaux au Temple (Jn 19, 14).
L’agneau quotidien du Temple : Sacrifice perpétuel pour les péchés du peuple. Jésus accomplit et dépasse ces sacrifices par son offrande unique et définitive.
Le Serviteur souffrant : Isaïe 53, 7 compare le Serviteur à "un agneau qu'on mène à l'abattoir". Cette figure mystérieuse qui "porte les péchés des multitudes" trouve son accomplissement en Jésus. L'agneau n'est pas seulement victime, mais victime volontaire, innocente et rédemptrice.
L'Agneau eschatologique : Dans l'Apocalypse (également attribuée à la tradition johannique), l'Agneau immolé mais debout (Ap 5, 6) règne glorieusement. Dès cette première proclamation, Jean-Baptiste annonce à la fois la Passion et la Victoire finale. Voir l'étude sur l'agneau
III. Enlève le péché du monde
Le verbe "enlever" (airein en grec) signifie à la fois "porter" et "ôter". Jésus porte le péché pour l'ôter. Cette double dimension révèle le mécanisme du salut chrétien : assomption et transformation.
"Le" péché au singulier : Jean ne parle pas des péchés (pluriel) mais du péché (singulier). Il désigne ainsi la racine même du mal, la séparation fondamentale d'avec Dieu, la condition pécheresse de l'humanité. Jésus ne vient pas simplement effacer des fautes individuelles, mais guérir la nature humaine blessée à sa source.
"Du monde" (tou kosmou) : La portée du salut est universelle. Face au particularisme de certaines attentes messianiques juives, Jean-Baptiste proclame que Jésus vient pour toute l'humanité. Le salut déborde Israël pour embrasser l'univers entier.
IV. La descente et la permanence de l'Esprit
"J'ai vu l'Esprit descendre". Le témoignage oculaire : Jean insiste sur ce qu'il a vu. L'expérience spirituelle authentique n'est pas imagination ou projection, mais perception réelle d'une manifestation divine. Le quatrième évangile se fonde sur ce qui a été "vu, entendu, touché" (1 Jn 1, 1).
"Tel une colombe" : Comme dans les Synoptiques, l'image de la colombe évoque douceur, pureté, et rappelle l'Esprit planant sur les eaux primordiales (Gn 1, 2). Mais Jean ajoute une nuance importante...
"Et il demeura sur lui". Le verbe "demeurer" (menein) est un terme-clé de la théologie johannique, apparaissant plus de 40 fois dans l'Évangile. Il exprime la permanence, la stabilité, la communion durable.
Théologie de l'onction permanente : Contrairement aux prophètes de l'Ancien Testament qui recevaient l'Esprit pour des missions ponctuelles, l'Esprit demeure sur Jésus de façon stable et définitive. Cette permanence révèle que Jésus n'est pas un prophète parmi d'autres, mais celui en qui habite pleinement la divinité (Col 2, 9).
Modèle de la vie chrétienne : Le chrétien est appelé lui aussi à "demeurer" dans le Christ, et le Christ à "demeurer" en lui (Jn 15, 4-7). Le baptême de Jésus préfigure ainsi notre vocation : être habités durablement par l'Esprit, devenir "demeure de Dieu" (Jn 14, 23).
V. "Celui qui baptise dans l'Esprit Saint"
Contraste entre les deux baptêmes.
Jean-Baptiste oppose implicitement son baptême d'eau au baptême que Jésus confère :
Le baptême de Jean : Baptême de préparation, de conversion, tourné vers l'avenir. Il purifie extérieurement mais ne peut transformer intérieurement.
Le baptême de Jésus : Baptême dans l'Esprit Saint, qui régénère, transforme, divinise. Il ne prépare pas seulement, il accomplit. Il ne symbolise pas seulement la purification, il la réalise.
Jésus, dispensateur de l'Esprit : Alors que l'Esprit descend sur Jésus, Jésus donnera cet Esprit aux croyants. Il est le médiateur unique par qui l'Esprit se communique à l'humanité. Cette mission sera pleinement réalisée après la Résurrection (Jn 20, 22) et à la Pentecôte (Ac 2).
L'Esprit comme présence du Christ : Dans l'Évangile de Jean, l'Esprit Saint est appelé "Paraclet" (Consolateur, Défenseur), et Jésus affirme qu'il ne laissera pas ses disciples orphelins (Jn 14, 18). L'Esprit est la présence continue du Christ ressuscité dans l'Église.
VI. "Celui-ci est le Fils de Dieu"
La confession christologique culminante
Après "Agneau de Dieu" et "celui qui baptise dans l'Esprit Saint", Jean-Baptiste couronne son témoignage par le titre le plus élevé : "Fils de Dieu".
Le titre "Fils de Dieu" chez Jean : Dans le quatrième évangile, ce titre ne désigne pas seulement le Messie (sens juif possible), mais affirme l'identité divine de Jésus, sa relation unique et éternelle avec le Père. C'est le cœur de la foi johannique : Jésus est le Verbe fait chair (Jn 1, 14), celui qui est "dans le sein du Père" (Jn 1, 18).
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La progression du témoignage : Le témoignage de Jean-Baptiste suit une gradation ascendante :
- L'Agneau (fonction rédemptrice)
- Celui qui baptise dans l'Esprit (fonction sanctificatrice)
- Le Fils de Dieu (identité ontologique)
Cette progression pédagogique conduit du visible (l'agneau) à l'invisible (la filiation divine).
VII. Significations spirituelles et existentielles
L'appel au témoignage
Jean-Baptiste incarne le témoin parfait : il voit, il comprend, il proclame, puis il s'efface. "Il faut qu'il croisse et que moi je diminue" (Jn 3, 30).
Pour le croyant : Chaque chrétien est appelé à être témoin, non de lui-même mais du Christ. Le témoignage authentique naît d'une expérience personnelle ("j'ai vu"), d'une compréhension révélée ("celui qui m'a envoyé m'a dit"), et d'un engagement public ("j'atteste").
L'humilité du témoin : Malgré sa grandeur, Jean affirme "je ne le connaissais pas". Le vrai témoin reconnaît toujours que sa connaissance du Christ est don gratuit, qu'elle dépasse infiniment ses capacités naturelles.
Reconnaître l'Agneau qui enlève nos péchés
L'attitude contemplative : Jean "voit Jésus venir vers lui". Le verbe "voir" chez Jean dépasse la simple vision physique pour désigner une perception spirituelle. Voir Jésus comme Agneau de Dieu suppose un regard de foi.
La confiance en la miséricorde : Reconnaître en Jésus celui qui "enlève le péché du monde" est un acte de foi en la toute-puissance de la miséricorde divine. Aucun péché n'est trop grand, aucune blessure trop profonde pour l'Agneau de Dieu.
L'universalité du salut : Le salut offert au "monde" déchire tous les particularismes. Chacun, quelle que soit son origine, sa condition, son passé, peut reconnaître en Jésus son Sauveur personnel.
Demeurer dans l'Esprit
La vie spirituelle comme permanence : L'Esprit qui "demeure" sur Jésus invite à une vie spirituelle non pas faite d'émotions passagères, mais d'une présence stable et continue. La prière chrétienne vise cette "demeure mutuelle" : Dieu en nous, nous en Dieu.
La fécondité de la demeure : C'est parce que l'Esprit demeure sur Jésus qu'il peut baptiser dans l'Esprit. De même, c'est dans la mesure où nous demeurons en Christ que nous portons du fruit (Jn 15, 5).
VIII. Dimensions théologiques approfondies
Christologie : la révélation progressive
Jean l'évangéliste construit une christologie "d'en haut" : le Prologue a déjà révélé que Jésus est le Verbe éternel (Jn 1, 1-18). Le témoignage de Jean-Baptiste confirme cette identité par des titres qui révèlent progressivement qui est Jésus : Agneau, Baptiseur dans l'Esprit, Fils de Dieu.
Sotériologie : le salut par l'Agneau
La théologie du salut johannique se concentre sur le thème de l'Agneau immolé. Le salut n'est pas obtenu par la puissance ou la gloire, mais par le sacrifice volontaire de l'Innocent.
Le renversement des valeurs : L'Agneau, symbole de faiblesse, devient l'agent du salut universel. Ce paradoxe traverse tout l'Évangile : la croix, instrument de supplice, devient glorification (Jn 12, 32).
Pneumatologie : l'Esprit demeure et se communique
L'Esprit qui repose sur Jésus sera communiqué aux croyants. La Pentecôte johannique (Jn 20, 22) accomplit ce que Jean-Baptiste annonce : Jésus baptise effectivement dans l'Esprit Saint.
L'Esprit comme lien : L'Esprit unit le Père et le Fils dans la Trinité, et il unit les croyants au Christ et entre eux dans l'Église. Il est le principe de communion. Voir l'étude sur la trinité
Ecclésiologie : l'Église témoin
Jean-Baptiste préfigure la mission de l'Église : témoigner de Jésus-Christ, le désigner comme Agneau de Dieu. L'Église n'existe pas pour elle-même mais pour pointer vers le Christ, puis s'effacer pour que le Christ grandisse.
IX. Dimension liturgique et sacramentelle
"Voici l'Agneau de Dieu" dans la liturgie eucharistique
Cette proclamation de Jean-Baptiste est reprise juste avant la communion dans la liturgie catholique et dans de nombreuses liturgies chrétiennes. Ce n'est pas un hasard :
L'Eucharistie comme Agneau : Le pain et le vin consacrés sont le Corps et le Sang de l'Agneau immolé. Communier, c'est accueillir en soi celui qui enlève le péché du monde.
L'invitation à la communion : "Heureux les invités au repas de l'Agneau" (formule liturgique inspirée d'Ap 19, 9) prolonge le témoignage de Jean. Chaque eucharistie actualise le sacrifice unique de l'Agneau.
Le baptême chrétien : Le témoignage de Jean sur le "baptême dans l'Esprit Saint" fonde théologiquement le sacrement du baptême.
Mourir et renaître : Le baptême plonge le croyant dans la mort et la résurrection du Christ, dans le mystère de l'Agneau immolé et victorieux.
Recevoir l'Esprit : Le baptême confère l'Esprit Saint qui vient "demeurer" dans le baptisé, faisant de lui un temple de Dieu (1 Co 3, 16).
IX. Méditation contemplative : "Voici"
Le mot "Voici" (Ide en grec) est un mot de monstration, de désignation. Jean ne discourt pas longuement, il montre. Ce geste du témoin qui pointe du doigt est fondamental.
La pédagogie de la révélation : Dieu se fait connaître en se montrant, en devenant visible. L'Incarnation est ce "Voici" divin : "Voici, je fais toutes choses nouvelles" (Ap 21, 5).
L'attitude du contemplatif : Le croyant est invité à regarder là où le témoin désigne, à contempler l'Agneau, à fixer les yeux sur Jésus (He 12, 2). La vie spirituelle commence par ce regard de foi qui reconnaît dans l'homme de Nazareth le Fils de Dieu.
L'émerveillement : "Voici" est aussi un mot d'émerveillement. Jean ne se lasse pas de contempler le mystère qu'il annonce : "Voyez quel grand amour le Père nous a donné" (1 Jn 3, 1).
Conclusion : le témoignage fondateur
Jean 1, 29-34 constitue le témoignage fondateur sur lequel repose toute la foi chrétienne. Jean-Baptiste, dernier des prophètes et premier des témoins de l'ère nouvelle, accomplit sa mission : désigner le Christ, révéler son identité, puis s'effacer.
Les titres qu'il lui donne ouvrent les perspectives essentielles de la foi : l'Agneau de Dieu révèle la dimension sacrificielle et rédemptrice ; celui qui baptise dans l'Esprit Saint manifeste la dimension sanctificatrice et transformatrice ; le Fils de Dieu proclame l'identité divine et la relation trinitaire.
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Pour le croyant aujourd'hui, ce texte est un appel permanent :
- Voir le Christ avec les yeux de la foi
- Témoigner de ce que nous avons vu et entendu
- Demeurer dans l'Esprit qui nous est donné
- Reconnaître en Jésus celui qui enlève notre péché
- S'effacer pour qu'il grandisse en nous et autour de nous
"Voici l'Agneau de Dieu" : cette parole de Jean traverse les siècles et résonne encore à chaque eucharistie, rappelant à l'Église sa mission première et sa raison d'être : désigner le Christ au monde, témoigner de Celui qui seul peut sauver, et inviter tous les hommes au banquet de l'Agneau.
