Formation théologique

Le tombeau vide Mt 28,1-10

Au matin du premier jour, des femmes marchent vers un tombeau. Selon Évangile selon Matthieu, Évangile selon Marc et Évangile selon Luc, elles portent des aromates, elles portent surtout un deuil. Elles vont vers un mort. Elles ne savent pas encore qu’elles vont rencontrer la Vie.

La pierre est roulée. Chez Matthieu, la terre tremble ; chez Marc, le silence est presque brutal ; chez Luc, deux hommes demandent : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? » Trois récits, une même annonce : il n’est pas ici.

Ce détail est bouleversant. La Résurrection ne commence pas par une apparition éclatante, mais par un vide. Le tombeau vide oblige à un déplacement intérieur. Il faut quitter les certitudes anciennes, les sécurités du passé, pour accueillir l’inattendu de Dieu.

Les femmes ont peur. Les disciples doutent. La foi pascale ne naît pas dans l’évidence, mais dans un mélange de crainte et de joie. Pourtant, au cœur de cette fragilité, une mission est confiée : « Allez dire… » La Résurrection met en mouvement.

Aujourd’hui encore, nous cherchons parfois le Vivant parmi nos tombeaux : nos regrets, nos échecs, nos peurs. L’Évangile nous invite à lever les yeux. La pierre n’est plus à sa place. Le Christ nous précède, déjà en route vers nos Galilées quotidiennes.

Pâques n’est pas un souvenir. C’est un appel : sortir, croire, annoncer. La mort n’a pas le dernier mot. La vie est plus forte.

Matthieu 28,1-10 Marc 16,1-8 Luc 24,1-12
Après le sabbat, Marie de Magdala et l'autre Marie vinrent voir le sépulcre. Grand tremblement de terre. Un ange descend du ciel, roule la pierre et s'assoit dessus. Aspect comme l'éclair, vêtement blanc. Les gardes deviennent comme morts. Après le sabbat, Marie de Magdala, Marie mère de Jacques et Salomé achètent des aromates. Très tôt le matin, elles vont au tombeau. Elles se demandent : « Qui roulera la pierre ? » La pierre est déjà roulée. Le premier jour de la semaine, de grand matin, elles viennent avec des aromates. Elles trouvent la pierre roulée. Elles ne trouvent pas le corps de Jésus.
L'ange dit : « Soyez sans crainte. Il est ressuscité. Allez dire à ses disciples qu'il vous précède en Galilée. » Un jeune homme en robe blanche, assis à droite. Il dit : « Ne vous effrayez pas. Il est ressuscité. Allez dire à ses disciples et à Pierre qu'il vous précède en Galilée. » Deux hommes en vêtements éblouissants. Ils disent : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n'est pas ici, il est ressuscité. Rappelez-vous ses paroles. »
Les femmes quittent le tombeau avec crainte et grande joie. Jésus leur apparaît. Il dit : « Soyez sans crainte. » Elles se prosternent. Il les envoie annoncer aux frères d'aller en Galilée. Elles fuient tremblantes et bouleversées. Elles ne disent rien à personne, car elles ont peur. Elles rapportent tout aux Onze et aux autres. Les apôtres ne les croient pas. Pierre court au tombeau et s'étonne.

Introduction générale

Les récits de la Résurrection dans Matthieu 28,1-10, Marc 16,1-8 et Luc 24,1-12 constituent les traditions pascales narratives les plus anciennes conservées dans les Évangiles synoptiques.

Ils présentent une structure commune :

  • La visite des femmes au tombeau
  • La découverte du tombeau vide
  • L’annonce angélique
  • La réaction des femmes
  • Une ouverture vers la mission

Malgré cette trame commune, chaque évangéliste développe une théologie propre, révélant des accentuations ecclésiologiques, christologiques et missionnaires distinctes.


I. Cadre temporel : « Le premier jour de la semaine »

1. Dimension narrative

Tout commence dans le silence. « Après le sabbat… ». Le sabbat, c’est le jour du repos. Mais ici, c’est surtout le jour du silence de Dieu. Le silence du tombeau. Le silence du deuil.

Les trois récits situent l’événement « le premier jour de la semaine », au matin.

2. Dimension théologique

La mention du premier jour renvoie implicitement à Genèse 1,1 (création). La Résurrection est présentée comme inauguration d’une création nouvelle (cf. 2 Co 5,17).

Chez Marc : lever du soleil (dimension symbolique de la lumière).
Chez Luc : insistance sur l’aurore.
Chez Matthieu : ajout du tremblement de terre, soulignant l’irruption cosmique de Dieu.

3. Correspondances bibliques

  • Genèse 1,1 – Commencement et lumière
  • Isaïe 60,1 – « Debout, resplendis »
  • Malachie 3,20 – « Soleil de justice »

II. Les femmes au tombeau : fidélité et inversion des statuts

1. Données communes

Les femmes (Marie de Magdala, autres femmes selon les traditions) sont les premières témoins.

2. Signification historique

Au Ier siècle, dans le judaïsme, le témoignage féminin n’avait pas la même valeur juridique que celui d’un homme. Or, si les premiers chrétiens avaient voulu « inventer » un récit convaincant, ils auraient choisi des témoins masculins crédibles (Pierre, Jean…). Le fait que les femmes soient unanimement attestées comme premières témoins est un indice sérieux d’authenticité historique. C’est un détail embarrassant… donc peu probable comme invention.

3. Signification théologique

Renversement évangélique : Dieu confie l’annonce fondatrice à celles qui occupent une position marginale. Par ailleurs, ce sont elles qui sont restées au pied de la croix quand les disciples ont fui (cf. Évangile selon Jean 19,25). La fidélité dans la nuit devient disponibilité à l’aube. Elles aiment, donc elles veillent. Elles veillent, donc elles voient.

L’Évangile renverse les hiérarchies habituelles : Dieu choisit les petits, les périphériques, les invisibles. La Résurrection commence là où on ne l’attend pas. Elle n’est pas confiée d’abord au pouvoir, mais à la fidélité.

La première annonce pascale est portée par celles qui n’avaient pas voix officielle. C’est une manière de dire : la foi ne dépend pas du statut social, mais de l’ouverture du cœur. Et peut-être aussi une leçon discrète : la Résurrection ne s’impose pas par autorité — elle se transmet par témoignage.

4. Correspondances

  • Jean 19,25 – Fidélité au pied de la croix
  • 1 Samuel 16,7 – Dieu regarde le cœur
  • 1 Corinthiens 1,27 – Dieu choisit ce qui est faible

III. La pierre roulée et le tombeau vide

1. Le tombeau vide comme signe

Le tombeau vide ne constitue pas en lui-même la preuve de la Résurrection, mais il en est le signe inaugural.

2. Variations rédactionnelles

  • Matthieu : tremblement de terre et descente de l’ange
  • Marc : constat sobre de la pierre roulée
  • Luc : insistance sur l’absence du corps

3. Correspondances vétérotestamentaires

  • Daniel 6,18 – Pierre scellant la fosse
  • Isaïe 25,8 – Anéantissement de la mort
  • Psaume 16,10 – Non-abandon au séjour des morts

4. La pierre roulée

La pierre… elle est presque un personnage à part entière dans les récits pascals. Elle symbolise plusieurs choses, à plusieurs niveaux.

1. L’irréversible humain

Une pierre scellant un tombeau, au Ier siècle, signifie : c’est fini. C’est le signe visible du caractère définitif de la mort.

Quand les femmes se demandent : « Qui nous roulera la pierre ? », c’est presque la question de toute l’humanité : Qui peut ouvrir ce qui semble fermé pour toujours ?

La pierre représente donc : la limite humaine, l’impuissance, le caractère apparemment définitif de la mort. Et la voir roulée signifie : l’irréversible ne l’est plus.

2. L’intervention de Dieu

Chez Matthieu, un tremblement de terre accompagne le déplacement de la pierre. Ce n’est pas un détail technique : c’est une théophanie. Dieu agit.

La pierre roulée dit que la Résurrection n’est pas une auto-libération de Jésus au sens banal, mais un acte de Dieu.

3. L’accès au mystère

Fait intéressant : la pierre n’est pas roulée pour que Jésus sorte — le Ressuscité n’est plus soumis aux barrières matérielles.

Elle est roulée pour que les femmes puissent entrer et voir.

La pierre roulée symbolise l’ouverture : ouverture du tombeau, ouverture de l’histoire, ouverture de l’intelligence des Écritures.

4. Une image existentielle

Spirituellement, la pierre peut représenter : nos peurs, nos enfermements, nos deuils, nos culpabilités.

La Résurrection affirme que Dieu peut déplacer ce que nous ne pouvons pas bouger nous-mêmes.

En somme, la pierre roulée est le signe visible que la mort n’a plus le dernier mot — et que Dieu ouvre toujours un passage là où nous voyons une fermeture définitive.

IV. Les messagers célestes

1. Données comparatives

  • Matthieu : un ange éclatant
  • Marc : un jeune homme vêtu de blanc
  • Luc : deux hommes en vêtements resplendissants

2. Signification symbolique

La blancheur évoque la gloire divine (Daniel 7,9) et la Transfiguration (Matthieu 17,2).

Luc mentionne deux personnages, conformément au principe juridique de Deutéronome 19,15 (validité d’un témoignage par deux témoins).

3. Contenu kérygmatique

Formule centrale commune : « Il est ressuscité ».

V. Mémoire et accomplissement des Écritures

1. Rappel des annonces de la Passion

  • Matthieu 16,21 « Dès ce moment, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il fallait qu’il aille à Jérusalem, qu’il souffre beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, qu’il soit tué, et qu’il ressuscite le troisième jour. »
  • Marc 8,31 « Alors il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et qu’il ressuscite trois jours plus tard. »
  • Luc 9,22 « Il dit : ‘Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que le troisième jour il ressuscite.’ »

2. Spécificité lucanienne

Luc insiste sur le rappel de la parole : « Souvenez-vous ». La Résurrection s’inscrit dans la continuité du dessein divin.

3. Dimension scripturaire

Les récits s’inscrivent dans une herméneutique d’accomplissement : la Résurrection ne contredit pas l’Écriture, elle l’achève.

VI. Galilée et Jérusalem : géographie théologique

1. Matthieu et Marc

Annonce d’un rendez-vous en Galilée. La Galilée symbolise le commencement, l’espace des nations (Isaïe 8,23 cité en Matthieu 4,12-16).

2. Luc

Centralité de Jérusalem comme lieu d’accomplissement et point de départ missionnaire (Luc 24,47 ; Actes 1,8).

3. Synthèse

Deux axes théologiques complémentaires :

  • Galilée : reprise de l’histoire et ouverture universelle
  • Jérusalem : accomplissement et naissance ecclésiale

VII. Réactions humaines : peur, silence, incrédulité

1. Marc

Finale brève marquée par le silence et la peur.

2. Matthieu

Mélange de crainte et grande joie.

3. Luc

Incrédulité des apôtres et démarche de vérification de Pierre.

4. Perspective théologique

La Résurrection ne supprime pas immédiatement la fragilité humaine ; elle ouvre un processus de foi.

Dans les récits de Évangile selon Matthieu, Évangile selon Marc et Évangile selon Luc, on trouve trois attitudes : peur, silence, incrédulité. Pourquoi ?

1. La peur : réaction biblique face à Dieu

Dans toute la Bible, quand Dieu se manifeste, l’homme tremble. Au Sinaï (Ex 19), devant les visions prophétiques (Is 6), à la Transfiguration (Mt 17).

La Résurrection n’est pas un événement rassurant au sens banal. C’est une irruption du divin. La peur exprime le vertige devant l’inouï.

Chez Marc, les femmes fuient tremblantes. Ce n’est pas une faiblesse morale : c’est la réaction normale devant un bouleversement absolu.

2. Le silence : incapacité à formuler l’indicible

Marc dit qu’elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. Le silence traduit l’expérience de l’indicible.

Comment annoncer quelque chose qui dépasse toute catégorie connue ? Le silence est parfois la première étape de la foi.

3. L’incrédulité : résistance rationnelle

Chez Luc, les apôtres pensent que c’est un délire. C’est humain. Personne n’attend une résurrection au sens d’un passage définitif à la vie glorifiée.

L’incrédulité montre que les disciples ne sont pas naïfs. Ils ne croient pas facilement. La foi pascale n’est pas crédulité, elle naît d’un chemin : tombeau vide, rappel des paroles, rencontres.

4.️Une pédagogie divine

Dieu ne supprime pas la fragilité humaine. Il la traverse.

La peur devient mission. Le silence devient annonce. L’incrédulité devient témoignage.

Ces réactions nous ressemblent. Et c’est peut-être le signe le plus fort : la Résurrection entre dans une humanité réelle, pas idéalisée.

Si tout le monde avait immédiatement compris et cru, le récit serait moins crédible… et moins proche de nous.

Conclusion générale

Les récits synoptiques de la Résurrection présentent une tradition commune structurée autour du tombeau vide et de l’annonce angélique.

Les divergences rédactionnelles ne constituent pas des contradictions mais des développements théologiques propres :

  • Matthieu : dimension cosmique et autorité du Ressuscité
  • Marc : mystère et appel implicite à la foi
  • Luc : mémoire scripturaire et structuration ecclésiale

Ensemble, ces récits articulent :

  • Un événement historique fondateur
  • Un accomplissement scripturaire
  • Une ouverture missionnaire universelle
  • Une dynamique progressive de foi
Voir l'étude sur la résurrection