Formation théologique

L'arrestation de Jésus (Mt 27,1-26)

I. Tableau synoptique

Épisode Matthieu 27 (TOB) Marc 15 (TOB) Luc 23 (TOB)
Décision du Sanhédrin / livraison à Pilate 27,1 Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire condamner à mort.
27,2 Puis ils le lièrent, ils l'emmenèrent et le livrèrent au gouverneur Pilate.
15,1 Dès le matin, les grands prêtres tinrent conseil avec les anciens, les scribes et le Sanhédrin tout entier. Ils lièrent Jésus, l'emmenèrent et le livrèrent à Pilate. 23,1 Et ils se levèrent tous ensemble pour le conduire devant Pilate.
Mort de Judas 27,3 Alors Judas, qui l'avait livré, voyant que Jésus avait été condamné, fut pris de remords et rapporta les trente pièces d'argent aux grands prêtres et aux anciens,
27,4 en disant : « J'ai péché en livrant un sang innocent. » Mais ils dirent : « Que nous importe ! C'est ton affaire ! »
27,5 Alors il se retira, en jetant l'argent du côté du sanctuaire, et alla se pendre.
27,6 Les grands prêtres prirent l'argent et dirent : « Il n'est pas permis de le verser au trésor, puisque c'est le prix du sang. »
27,7 Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ du potier pour la sépulture des étrangers.
27,8 Voilà pourquoi jusqu'à maintenant ce champ est appelé : “Champ du sang”.
27,9 Alors s'accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie : Et ils prirent les trente pièces d'argent : c'est le prix de celui qui fut évalué, de celui qu'ont évalué les fils d'Israël.
27,10 Et ils les donnèrent pour le champ du potier, ainsi que le Seigneur me l'avait ordonné.
Interrogatoire de Pilate 27,11 Jésus comparut devant le gouverneur. Le gouverneur l'interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus déclara : « C'est toi qui le dis » ; 15,2 Pilate l'interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui répond : « C'est toi qui le dis. » 23,2 Ils se mirent alors à l'accuser en ces termes : « Nous avons trouvé cet homme mettant le trouble dans notre nation : il empêche de payer le tribut à César et se dit Messie, roi. »
23,3 Pilate l'interrogea : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui répondit : « C'est toi qui le dis. »
Interrogatoire de Pilate 23,4-7 Pilate dit aux grands prêtres et aux foules : « Je ne trouve rien qui mérite condamnation en cet homme. » 5 Mais ils insistaient en disant : « Il soulève le peuple en enseignant par toute la Judée à partir de la Galilée jusqu'ici. » 6 A ces mots, Pilate demanda si l'homme était Galiléen 7et, apprenant qu'il relevait de l'autorité d'Hérode, il le renvoya à ce dernier qui se trouvait lui aussi à Jérusalem en ces jours-là.
Silence de Jésus 27,12 mais aux accusations que les grands prêtres et les anciens portaient contre lui, il ne répondit rien.
27,13 Alors Pilate lui dit : « Tu n'entends pas tous ces témoignages contre toi ? »
27,14 Il ne lui répondit sur aucun point, de sorte que le gouverneur était fort étonné.
15,3 Les grands prêtres portaient contre lui beaucoup d'accusations.
15,4 Pilate l'interrogeait de nouveau : « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu'ils portent contre toi. »
15,5 Mais Jésus ne répondit plus rien, de sorte que Pilate était étonné.
23,8 8A la vue de Jésus, Hérode se réjouit fort, car depuis longtemps il désirait le voir, à cause de ce qu'il entendait dire de lui, et il espérait lui voir faire quelque miracle.
23,9 Il l'interrogeait avec force paroles, mais Jésus ne lui répondit rien.
Coutume de la grâce pascale 27,15 A chaque fête, le gouverneur avait coutume de relâcher à la foule un prisonnier, celui qu'elle voulait. 15,6 A chaque fête, il leur relâchait un prisonnier, celui qu'ils réclamaient. 23,17 [verset absent]
Proposition : Jésus ou Barabbas ? 27,16 On avait alors un prisonnier fameux, qui s'appelait Jésus Barabbas.
27,17 Pilate demanda donc à la foule rassemblée : « Qui voulez-vous que je vous relâche, Jésus Barabbas ou Jésus qu'on appelle Messie ? »
27,18 Car il savait qu'ils l'avaient livré par jalousie.
15,7 Or celui qu'on appelait Barabbas était en prison avec les émeutiers qui avaient commis un meurtre pendant l'émeute.
15,8 La foule monta et se mit à demander ce qu'il leur accordait d'habitude.
15,9 Pilate leur répondit : « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? »
15,10 Car il voyait bien que les grands prêtres l'avaient livré par jalousie.
23,18 Ils s'écrièrent tous ensemble : « Supprime-le et relâche-nous Barabbas. »
23,19 Ce dernier avait été jeté en prison pour une émeute survenue dans la ville et pour meurtre.
Message de la femme de Pilate 27,19 Pendant qu'il siégeait sur l'estrade, sa femme lui fit dire : « Ne te mêle pas de l'affaire de ce juste ! Car aujourd'hui j'ai été tourmentée en rêve à cause de lui. »
Pression des grands prêtres sur la foule 27,20 Les grands prêtres et les anciens persuadèrent les foules de demander Barabbas et de faire périr Jésus. 15,11 Les grands prêtres excitèrent la foule pour qu'il leur relâche plutôt Barabbas. 23,23 Mais eux insistaient à grands cris, demandant qu'il fût crucifié, et leurs clameurs allaient croissant.
Choix de Barabbas, demande de crucifixion 27,21 Reprenant la parole, le gouverneur leur demanda : « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » Ils répondirent : « Barabbas. »
27,22 Pilate leur demande : « Que ferai-je donc de Jésus, qu'on appelle Messie ? » Ils répondirent tous : « Qu'il soit crucifié ! »
27,23 Il reprit : « Quel mal a-t-il donc fait ? » Mais eux criaient de plus en plus fort : « Qu'il soit crucifié ! »
15,12 Prenant encore la parole, Pilate leur disait : « Que ferai-je donc de celui que vous appelez le roi des Juifs ? »
15,13 De nouveau, ils crièrent : « Crucifie-le ! »
15,14 Pilate leur disait : « Qu'a-t-il donc fait de mal ? » Ils crièrent de plus en plus fort : « Crucifie-le ! »
23,20 De nouveau Pilate s'adressa à eux dans l'intention de relâcher Jésus.
23,21 Mais eux vociféraient : « Crucifie, crucifie-le. »
23,22 Pour la troisième fois, il leur dit : « Quel mal a donc fait cet homme ? Je n'ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. Je vais donc lui infliger un châtiment et le relâcher. »
Pilate se lave les mains / « Son sang sur nous » 27,24 Voyant que cela ne servait à rien, mais que la situation tournait à la révolte, Pilate prit de l'eau et se lava les mains en présence de la foule, en disant : « Je suis innocent de ce sang. C'est votre affaire
27,25 Tout le peuple répondit : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! »
Libération de Barabbas / livraison de Jésus 27,26 Alors il leur relâcha Barabbas. Quant à Jésus, après l'avoir fait flageller, il le livra pour qu'il soit crucifié. 15,15 Pilate, voulant contenter la foule, leur relâcha Barabbas et il livra Jésus, après l'avoir fait flageller, pour qu'il soit crucifié. 23,24 Alors Pilate décida que leur demande serait satisfaite.
23,25 Il relâcha celui qui avait été jeté en prison pour émeute et meurtre, celui qu'ils demandaient ; quant à Jésus, il le livra à leur volonté.

Observations générales sur le tableau :
Matthieu présente deux péricopes propres absentes des autres évangiles : la mort de Judas (27,3-10) et le message de la femme de Pilate (27,19), auxquelles s'ajoute la scène du lavement des mains et la formule « Son sang sur nous » (27,24-25), également matthéennes. Ces développements s'inscrivent dans la théologie spécifique de Matthieu : accomplissement scripturaire, responsabilité d'Israël et christologie royale.

II. Commentaire théologique verset par verset

A. Le Sanhédrin livre Jésus à Pilate (27,1-2)

V. 1 : « Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus afin de le faire mourir. »

L'indication temporelle « le matin venu » (prôïas de genomenès) marque la transition entre le procès juif nocturne (26,57-75) et la phase romaine. En droit juif, les jugements de nuit étaient invalides (Sanhédrin IV, 1 de la Mishna) ; le conseil matinal formalise donc la décision. Matthieu insiste sur le caractère collectif et délibéré de l'acte : « tous » (pantes) les grands prêtres et les anciens. Cette unanimité souligne la gravité de la faute institutionnelle.

Le terme symboulion elabon (« tinrent conseil ») rappelle le verset du Psaume 2,2 (LXX : « les rois de la terre se lèvent, les princes conspirent ensemble contre le Seigneur et son Oint »), que Matthieu a déjà cité implicitement. La formule apparaît également en Mt 12,14 et 22,15, montrant une escalade progressive du complot contre Jésus.

V. 2 : « Ils le lièrent, l'emmenèrent et le livrèrent à Pilate, le gouverneur. »

La livraison (paradidômi) à Pilate accomplit la triple prédiction de Jésus en Mt 17,22 ; 20,18-19 ; 26,2. Ce verbe traduit le même mot que pour la trahison de Judas, signifiant à la fois trahison humaine et dessein divin (cf. Rm 8,32 : « Celui qui n'a pas épargné son propre Fils mais l'a livré pour nous tous »). Ponce Pilate est qualifié de hègemonos (gouverneur, préfet), terme technique exact. Son nom complet chez Matthieu le situe précisément dans l'histoire.

B. La mort de Judas (27,3-10) – Propre à Mt

V. 3 : « Alors Judas, qui l'avait livré, voyant qu'il était condamné, fut pris de remords… »

Cette péricope est propre à Matthieu. Elle forme une inclusion avec la scène de l'onction (26,6-13) et la trahison (26,14-16). Le verbe traduit par « remords » est metamelomai, distinct de metanoeô (conversion). Matthieu distingue soigneusement le regret superficiel (qui mène à la mort, cf. 2 Co 7,10) de la vraie repentance. Judas reconnaît avoir péché (hèmarton) mais ne se tourne pas vers Dieu.

V. 4-5 : Dialogue avec les grands prêtres — « Que nous importe ? C'est ton affaire ! »

La réponse froide des prêtres (ti pros hèmas) signifie que ceux qui ont acheté la trahison refusent d'en assumer la responsabilité morale. Judas « jette » (rhiptô) les pièces dans le sanctuaire (naos, le lieu saint lui-même, non le parvis), puis va se pendre. Le contraste est brutal : l'argent revient au lieu saint ; Judas va vers la mort.

Luc, dans Actes 1,18-19, donne une version différente (Judas achète lui-même le champ, meurt d'une chute et son ventre éclate). Ces deux traditions témoignent de catéchèses indépendantes sur la mort ignominieuse du traître, unies par la mémoire du « Champ du sang ».

V. 6-7 : Le champ du potier

Les grands prêtres refusent de remettre les trente pièces dans le trésor du Temple (korbanas) car c'est « du sang » (haima). L'ironie est cinglante : ils s'inquiètent de la pureté rituelle après avoir condamné un innocent. Ils achètent le « champ du potier » (agron tou kerameos) pour y ensevelir les étrangers.

V. 9-10 : Accomplissement scripturaire — citation mixte Jérémie/Zacharie

Matthieu introduit la formule d'accomplissement (tote eplèrôthè to rèthèn) et attribue la citation à « Jérémie le prophète ». Or le texte cité est principalement Za 11,12-13 (les trente pièces, le potier), avec des résonances de Jr 18–19 (le potier) et Jr 32,6-9 (achat d'un champ). L'attribution à Jérémie a suscité des débats patristiques et exégétiques depuis Origène. Les hypothèses sont multiples : amalgame de deux prophètes (Matthieu cite parfois des florilèges), primauté donnée au nom du prophète le plus grand, ou texte de Jérémie aujourd'hui perdu (hypothèse de certains Pères).

Théologiquement, la citation affirme que la trahison et ses suites n'échappent pas à la souveraineté divine. Les trente pièces (prix d'un esclave blessé selon Ex 21,32 ; prix dérisoire de l'Alliance en Za 11) deviennent le prix du sang du Serviteur.

C. Le procès devant Pilate (27,11-14)

V. 11 : « Es-tu le roi des Juifs ? » — « Tu le dis. »

La question de Pilate est politique : basileus tôn Ioudaiôn. Jésus répond par la formule su legeis (« Tu le dis »), également présente chez Marc et Luc. Cette formule est une affirmation voilée : Jésus confirme sans entrer dans la définition politique du titre. Chez Jean (18,36-37), le dialogue est développé : le royaume de Jésus n'est « pas de ce monde ». La réticence matthéenne préserve l'ambiguïté christologique : Jésus est roi, mais d'une royauté que ni Pilate ni ses accusateurs ne comprennent.

Le titre « Roi des Juifs » sera repris dans l'écriteau de la croix (27,37) et dans les moqueries des soldats (27,29) et des passants (27,42 : « Roi d'Israël »). Matthieu construit ainsi une ironie tragique : les bourreaux proclament involontairement la vérité christologique.

V. 12-14 : Le silence de Jésus

Face aux accusations des grands prêtres et des anciens, Jésus ne répond pas (ouden apekrithè). Pilate « s'émerveille grandement » (lian thaumazein). Ce silence accomplit Is 53,7 : « Il était maltraité et il s'humiliait, il n'ouvrait pas la bouche ; comme un agneau conduit à l'abattoir, comme une brebis muette devant ses tondeurs, il n'ouvrait pas la bouche. » Le thème du Serviteur souffrant (Deutéro-Isaïe) structure toute la Passion matthéenne. Le silence n'est pas impuissance mais dignité souveraine : Jésus maîtrise sa propre mort (cf. Jn 10,18 : « Personne ne me l'ôte, mais je la donne moi-même »).

D. Barabbas et la coutume pascale (27,15-23)

V. 15-16 : La coutume de la grâce

La « coutume » (sunètheia / kata heortèn) de libérer un prisonnier à la Pâque n'est attestée par aucune source romaine ou juive extérieure aux évangiles. Certains historiens y voient un usage local de patronage romain, d'autres une pratique juive de libération de prisonniers lors des fêtes. Le débat historique reste ouvert. Théologiquement, Matthieu utilise cet épisode pour construire l'antithèse maximale : Barabbas (criminel notoire, desmion episemons) contre Jésus (juste reconnu par Pilate lui-même, v. 24).

Le nom « Barabbas » signifie en araméen « fils du père » (bar-abba). Certains manuscrits syriaques anciens donnent le prénom « Jésus Barabbas » (attesté chez Origène, qui hésitait à l'accepter). Si ce texte est authentique, l'ironie est théologique : entre « Jésus, fils du Père (divin) » et « Jésus, fils du père (humain) », la foule choisit le dernier. Matthieu crée une scène de substitution : le coupable est libéré, l'innocent est condamné — figure de la sotériologie chrétienne.

V. 18 : La jalousie des accusateurs

Matthieu (comme Marc 15,10) indique que Pilate « savait » (èidei) que c'était par jalousie (dia phthonon) qu'on lui avait livré Jésus. Ce mot, phthonos, est le terme classique de l'envie destructrice. Il renvoie au thème de la rivalité des chefs religieux jaloux de l'autorité et de la popularité de Jésus (cf. Mt 21,46 ; 26,5).

V. 19 : Le songe de la femme de Pilate — Propre à Mt

Cet épisode est unique à Matthieu. La femme de Pilate (nommée Claudia Procula dans la tradition postérieure) envoie un message à son mari : « N'aie rien à faire avec ce juste (dikaios), car j'ai beaucoup souffert aujourd'hui en songe à cause de lui. »

Le terme dikaios (juste, innocent) est central dans la christologie matthéenne (cf. 27,4 : Judas dit « j'ai péché en livrant du sang innocent » ; 27,24 : Pilate dit « je suis innocent du sang de ce juste »). Les songes ont une fonction révélatrice dans l'évangile de l'enfance matthéen (1,20 ; 2,12.13.19.22) : ils sont le mode par lequel Dieu communique avec les protagonistes. Ici, une femme gentile, épouse d'un représentant de Rome, reçoit la révélation de l'innocence de Jésus que les chefs juifs refusent d'admettre. C'est un exemple de l'ouverture matthéenne aux nations (cf. les mages, la Cananéenne, le centurion).

V. 20-23 : La manipulation de la foule

Les grands prêtres et les anciens « persuadent » (epeisan) les foules de demander Barabbas. La foule n'est pas spontanément hostile ; elle est instrumentalisée. Pilate cherche encore une issue : « Quel mal a-t-il fait ? » (ti gar kakon epoièsen). Il ne trouve aucun crime. Mais la foule crie « Qu'il soit crucifié ! » (staurôthètô). La répétition de la demande (v. 22 et 23) souligne l'irrationalité collective et l'échec du droit.

E. Le lavement des mains et la formule du sang (27,24-25) — Propre à Mt

V. 24 : « Je suis innocent du sang de ce juste. »

Pilate se lave les mains devant la foule et déclare son innocence. Le geste renvoie au rite de Dt 21,6-8 : lavage des mains des anciens pour se disculper du sang d'un homme tué dans l'ignorance du coupable (expiation d'un meurtre non élucidé). Pilate adopte symboliquement un geste juif pour se soustraire à une responsabilité romaine. L'ironie est que ce geste ne l'absout pas : en livrant un innocent qu'il reconnaît tel, il demeure juridiquement et moralement coupable.

Théologiquement, la scène accomplit le thème du sang innocent qui crie vengeance (Gn 4,10 ; 2 R 24,4 ; Jr 22,17). Le « sang innocent » (aima athôon) de Jésus est l'écho du « sang innocent » que Judas reconnaît avoir trahi (v. 4).

V. 25 : « Son sang sur nous et sur nos enfants ! »

Ce verset est l'un des plus commentés et des plus controversés de tout le Nouveau Testament. Il constitue une formule d'auto-imprécation : le peuple (pas ho laos) prend sur lui la responsabilité du sang versé. En contexte sémitique, une telle formule peut exprimer la pleine acceptation d'une responsabilité (cf. 2 S 1,16 ; 3,29). La mention « et sur nos enfants » étend la solidarité collective aux générations suivantes, ce qui Matthieu peut lier à la destruction de Jérusalem en 70 ap. J.-C. (cf. Mt 22,7 ; 23,35-36 ; 24,1-2).

Histoire de l'interprétation et mise en garde théologique : Ce verset a été utilisé de manière catastrophique dans l'histoire pour légitimer l'antisémitisme et les persécutions des Juifs. Il est impératif de rappeler plusieurs points herméneutiques fondamentaux :

1. La foule de Jérusalem ne représente pas le peuple juif dans son ensemble, ni pour toutes les générations. La formule est circonscrite à un contexte narratif précis.

2. Matthieu lui-même appartient à un milieu judéo-chrétien ; son évangile n'est pas un texte antijuif mais une dispute intra-juive sur l'identité d'Israël.

3. Le Concile Vatican II (Nostra Aetate, 1965) a explicitement rejeté l'accusation collective contre les Juifs : « Ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. »

4. Théologiquement, le sang du Christ est dans la tradition chrétienne sang de réconciliation (Ep 2,13 ; He 9,14 ; 1 Jn 1,7), non de malédiction.

Dans la logique narrative de Matthieu, la formule prépare le jugement sur Jérusalem (Mt 23,35 : « afin que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre ») et s'inscrit dans le schème prophétique deutéronomiste : rejet des prophètes — châtiment — possibilité de restauration.

F. Libération de Barabbas et flagellation de Jésus (27,26)

V. 26 : « Ayant libéré Barabbas, il fit flageller Jésus et le livra pour être crucifié. »

La flagellation romaine (phragelloô, du latin flagellum) précédait ordinairement la crucifixion ; elle pouvait être mortelle en elle-même. Matthieu la mentionne brièvement ; Jean (19,1-5) lui donne une place plus développée dans le cadre des négociations avec Pilate. La formule finale « il le livra pour être crucifié » (paredôken hina staurôthè) clôt la séquence du procès et ouvre celle de la mise en croix.

Le double mouvement de la phrase — libération d'un coupable / condamnation d'un innocent — résume la logique sotériologique que la théologie chrétienne lira dans cet événement : la substitution du Christ au pécheur.

III. Thèmes théologiques transversaux

1. L'accomplissement des Écritures

Mt 27,1-26 est tissé de références scripturaires explicites (v. 9-10 : Za 11 / Jr) et implicites (Ps 2 ; Is 53 ; Dt 21 ; Za 9,9). Matthieu présente la Passion non comme un accident de l'histoire mais comme l'accomplissement du plan divin révélé dans les prophètes. Chaque geste humain (trahison, livraison, silence, lavement des mains) s'inscrit dans une trame scripturaire préexistante. Cela ne supprime pas la responsabilité des acteurs humains mais la situe dans la souveraineté divine.

2. La christologie royale et paradoxale

Le titre « Roi des Juifs » traverse tout le passage. Jésus est roi, mais sa royauté est radicalement différente de tout modèle politique. Elle se manifeste dans le silence, la passivité souveraine, le refus de la résistance. Cette christologie kénotique (cf. Ph 2,6-11) est au cœur de la Passion matthéenne.

3. La responsabilité humaine et le péché institutionnel

Le passage met en scène plusieurs acteurs dont chacun porte une part de responsabilité : Judas (trahison / remords sans conversion), les grands prêtres (complot, manipulation), Pilate (lâcheté, abandon de la justice), la foule (manipulée, mais consentante). Matthieu ne construit pas une hiérarchie simple des coupables mais une responsabilité partagée qui est le reflet de la condition humaine devant l'injustice.

4. La figure des femmes et des Gentils comme témoins

La femme de Pilate (v. 19), comme les mages (Mt 2), le centurion (27,54), la Cananéenne (15,21-28), représente la reconnaissance de Jésus par les nations alors que les autorités d'Israël le rejettent. Cela prépare la mission universelle de 28,19.

5. La mort de Judas comme revers de la trahison

L'épisode de Judas (v. 3-10) fonctionne comme un commentaire théologique sur la nature du péché sans repentance. Judas reconnaît la faute mais ne la convertit pas en foi. Son geste de jeter l'argent dans le Temple est une tentative de se décharger de la culpabilité par un acte extérieur. La mort de Judas n'est pas une punition divine directe dans le récit matthéen, mais la conséquence d'un désespoir qui refuse l'espérance.

IV. Correspondances bibliques principales

Passage de Mt 27,1-26 Correspondance scripturaire Thème
27,2 (livraison à Pilate) Mt 20,18-19 : « Voici, nous montons à Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livré aux principaux sacrificateurs et aux scribes, et ils le condamneront à mort, et ils le livreront aux païens, pour qu’ils se moquent de lui, le flagellent et le crucifient ; et le troisième jour il ressuscitera. »
Is 53,6.12 : « Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait sa propre voie ; et l’Éternel a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous. [...] C’est pourquoi je lui donnerai sa part parmi les grands, et il partagera le butin avec les puissants, parce qu’il s’est livré lui-même à la mort, et qu’il a été compté parmi les malfaiteurs, parce qu’il a porté les péchés de beaucoup d’hommes, et qu’il a intercédé pour les coupables. »
Rm 8,32 : « Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas aussi toutes choses avec lui ? »
Livraison du Serviteur souffrant
27,3-10 (trente pièces) Za 11,12-13 : « Je leur dis : Si vous le trouvez bon, donnez-moi mon salaire ; sinon, ne le donnez pas. Et ils pesèrent pour mon salaire trente sicles d’argent. L’Éternel me dit : Jette-le au potier, ce prix magnifique auquel ils m’ont estimé ! Et je pris les trente sicles d’argent, et je les jetai dans la maison de l’Éternel, pour le potier. »
Jr 18–19 : Référence au potier et à la vallée de Ben-Hinnom, symbole de jugement.
Jr 32,6-9 : « Jérémie dit : La parole de l’Éternel m’a été adressée, en ces mots : Voici, Hanameel, fils de Schallum, ton oncle, va venir auprès de toi pour te dire : Achète mon champ qui est à Anathoth, car tu as le droit de rachat pour l’acheter. [...] Je pris l’acte d’achat, celui qui était scellé selon la loi et les coutumes, et celui qui était ouvert ; et je donnai l’argent à Hanameel, mon cousin. »
Ex 21,32 : « Si le bœuf encorne un esclave, homme ou femme, on donnera trente sicles d’argent au maître de l’esclave, et le bœuf sera lapidé. »
Prix de sang, prix de l'esclave, achat du champ
27,9 (citation prophétique) Za 11,12-13 : Voir ci-dessus.
Jr 32,6-9 : Voir ci-dessus.
Accomplissement des Écritures
27,11 (Roi des Juifs) Za 9,9 : « Sois transportée d’allégresse, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici, ton roi vient à toi ; il est juste et victorieux, il est humble et monté sur un âne, sur un âne, le petit d’une ânesse. »
Ps 2,6 : « Moi, j’ai oint mon roi sur Sion, ma montagne sainte. »
Mi 5,1 : « Et toi, Bethléhem Éphrata, petite entre les milliers de Juda, de toi sortira pour moi celui qui dominera sur Israël, et dont l’origine remonte aux temps anciens, aux jours de l’éternité. »
Royauté messianique
27,12-14 (silence) Is 53,7 : « Il a été maltraité et opprimé, et il n’a point ouvert la bouche, semblable à un agneau qu’on mène à la boucherie, à une brebis muette devant ceux qui la tondent ; il n’a point ouvert la bouche. »
Ps 38,14-15 : « Moi, je suis comme un sourd, je n’entends pas, comme un muet, j’ouvre pas la bouche. Oui, je suis comme un homme qui n’entend pas, et dans la bouche duquel il n’y a point de réplique. »
Ps 39,10 : « Je me tais, je n’ouvre pas la bouche, car c’est toi qui agis. »
Agneau muet / Serviteur souffrant
27,19 (songe) Mt 1,20 : « Comme il y pensait, voici, un ange du Seigneur lui apparut en songe, et dit : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ta femme, car l’enfant qu’elle a conçu vient du Saint-Esprit. »
Mt 2,12.13 : « Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. [...] Quand ils furent partis, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit : Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle. »
Jb 33,15-16 : « Pendant un songe, une vision nocturne, quand un profond sommeil tombe sur les hommes, quand ils sont endormis sur leur couche, alors il leur ouvre l’oreille, et leur donne des avertissements. »
Révélation onirique divine
27,24 (lavement des mains) Dt 21,6-8 : « Tous les anciens de la ville la plus proche du mort laveront leurs mains sur la jeune vache à laquelle on aura rompu la nuque dans la vallée. Et ils prendront la parole, et diront : Nos mains n’ont point répandu ce sang, et nos yeux ne l’ont point vu répandre. »
Ps 26,6 : « Je lave mes mains dans l’innocence, et je fais le tour de ton autel, ô Éternel. »
Ps 73,13 : « Oui, c’est en vain que j’ai purifié mon cœur, et que j’ai lavé mes mains dans l’innocence. »
Purification du sang innocent
27,24 (sang innocent) Dt 27,25 : « Maudit soit celui qui reçoit un présent pour répandre le sang innocent ! Et tout le peuple dira : Amen ! »
2 R 21,16 : « Manassé répandu aussi beaucoup de sang innocent, jusqu’à en remplir Jérusalem d’un bout à l’autre. »
Jr 7,6 : « Si vous n’opprimez pas l’étranger, l’orphelin et la veuve, si vous ne répandez pas en ce lieu le sang innocent, et si vous n’allez pas après d’autres dieux, pour votre malheur. »
Jr 22,17 : « Mais tes yeux et ton cœur ne sont tournés qu’à ton gain malhonnête, à répandre le sang innocent, et à exercer l’oppression et la violence. »
Jon 1,14 : « Ils invoquèrent l’Éternel, et dirent : O Éternel, ne nous fais pas périr à cause de la vie de cet homme, et ne nous charge pas du sang innocent ! »
Malédiction du sang innocent
27,25 (sang sur nous) 2 S 1,16 : « David lui dit : Ton sang soit sur ta tête ! car ta bouche a témoigné contre toi, en disant : J’ai fait mourir l’oint de l’Éternel. »
2 S 3,28-29 : « David dit à Joab et à tout le peuple qui était avec lui : Déchirez vos vêtements, couvrez-vous de sacs, et pleurez devant Abner ! Et le roi David marchait derrière le cercueil. [...] Que la responsabilité en retombe sur la tête de Joab et sur toute la maison de son père ! »
Jos 2,19 : « Quiconque sortira de la porte de ta maison pour aller dehors, son sang retombera sur sa tête, et nous en serons innocents ; mais quiconque sera avec toi dans la maison, son sang retombera sur notre tête, si on met la main sur lui. »
Ac 5,28 : « Nous ne vous avons pas défendu expressément de l’enseigner ? Et voici, vous avez rempli Jérusalem de votre doctrine, et vous voulez faire retomber sur nous le sang de cet homme ! »
Ac 18,6 : « Mais comme ils s’opposaient à lui et l’injuriaient, il secoua ses vêtements, et leur dit : Que votre sang retombe sur votre tête ! Moi, j’en suis pur. »
Auto-imprécation / responsabilité du sang
27,25 (jugement sur Jérusalem) Mt 23,35-36 : « afin que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez tué entre le temple et l’autel. En vérité, je vous le dis, tout cela retombera sur cette génération. »
Lc 21,20-24 : « Quand vous verrez Jérusalem investie par des armées, sachez alors que sa désolation est proche. [...] Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis. »
Jr 26,15 : « Mais sachez que, si vous me faites mourir, vous ferez retomber le sang innocent sur vous, sur cette ville et sur ses habitants ; car en vérité, l’Éternel m’a envoyé vers vous pour vous dire toutes ces choses à vos oreilles. »
Châtiment de la cité meurtrière de prophètes
27,26 (flagellation / livraison) Is 53,5 : « Mais il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c’est par ses meursures que nous sommes guéris. »
Mi 5,1 : Voir ci-dessus.
Lm 3,30 : « Qu’il présente sa joue à celui qui le frappe, qu’il se sature d’opprobres ! »
Souffrance du Juste pour les pécheurs
27,26 (substitution Barabbas / Jésus) Is 53,6 : Voir ci-dessus.
Lv 16 (bouc émissaire) : « Aaron posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant, et il confessera sur lui toutes les iniquités des enfants d’Israël et toutes leurs transgressions, selon tous leurs péchés ; il les fera retomber sur la tête du bouc, puis il le chassera dans le désert par un homme qui aura cette charge. »
Rm 5,6-8 : « Car, lorsque nous étions encore sans force, Christ, au temps marqué, est mort pour des impies. À peine mourrait-on pour un juste ; quelqu’un peut-être mourrait-il pour un homme de bien. Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous. »
2 Co 5,21 : « Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. »
Substitution expiatoire

V. Note sur la structure de Mt 27,1-26

La péricope peut être lue comme un triptyque :

Panneau A (27,1-2) : Les autorités juives livrent Jésus à l'autorité romaine. Passage de juridiction.

Panneau B (27,3-10) : Interlude de Judas. Retour en arrière sur la trahison. Accomplissement scripturaire. Ce panneau fonctionne comme un commentaire théologique enchâssé, interrompant le fil du procès pour en révéler la dimension prophétique.

Panneau C (27,11-26) : Le procès romain. Lui-même structuré en chiasme :

A — Interrogatoire de Pilate (v. 11-14)
   B — Proposition de grâce : Jésus ou Barabbas ? (v. 15-18)
      C — Songe de la femme / avertissement (v. 19)
   B' — Pression sur la foule / choix de Barabbas (v. 20-23)
A' — Verdict de Pilate / lavement des mains (v. 24-26)

Le centre du chiasme (v. 19) est l'avertissement prophétique d'une femme gentile : au cœur du procès, la vérité de l'innocence de Jésus est proclamée par la plus improbable des témoins, soulignant l'universalité de la révélation christologique.

VI. Réception patristique et liturgique

Origène (Commentaire sur Matthieu, série 121-122) discute longuement la citation de Jérémie et refuse d'admettre le prénom « Jésus » pour Barabbas dans les manuscrits.

Jean Chrysostome (Homélie 86 sur Matthieu) insiste sur la lâcheté de Pilate et la culpabilité aggravée des chefs religieux qui instrumentalisent la foule.

Augustin (De consensu evangelistarum, III, 7) harmonise la mort de Judas chez Matthieu et chez Luc (Ac 1) en supposant que Judas se pendit et que la corde céda, provoquant la chute décrite en Ac 1,18.

Liturgie : Le récit de la Passion selon Matthieu est proclamé le Dimanche des Rameaux (année A) dans la liturgie catholique romaine réformée après Vatican II. La formule de v. 25 n'est plus jamais utilisée à des fins homiléticales d'accusation contre les Juifs, conformément aux directives du Directoire pour l'application des principes et normes sur l'œcuménisme (1993) et aux orientations de la Commission pour les relations religieuses avec le Judaïsme.

Commentaire rédigé d'après les textes grecs du Nouveau Testament (NA28), la Septante, et en dialogue avec les travaux d'U. Luz (Das Evangelium nach Matthäus, EKK), W.D. Davies et D.C. Allison (ICC), R.H. Gundry, et la tradition exégétique patristique.

Suite : la crucifixion