Formation théologique

Commentaire - Matthieu 9,36-10,8 - Mission

Mt 9,35-10,8 Mc 3,13-19 Lc 6,12-16
35 Jésus parcourait toutes les villes et les villages, il y enseignait dans leurs synagogues, proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité.
36 Voyant les foules, il fut pris de pitié pour elles, parce qu'elles étaient harassées et prostrées comme des brebis qui n'ont pas de berger.
37 Alors il dit à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ;
38 priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers dans sa moisson. »
10,1 Ayant fait venir ses douze disciples, Jésus leur donna autorité sur les esprits impurs, pour qu'ils les chassent et qu'ils guérissent toute maladie et toute infirmité.
2 Voici les noms des douze apôtres. Le premier, Simon, que l'on appelle Pierre, et André, son frère ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ;
3 Philippe et Barthélemy ; Thomas et Matthieu le collecteur d'impôts ; Jacques, fils d'Alphée et Thaddée ;
4 Simon le zélote et Judas Iscariote, celui-là même qui le livra.
5 Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez pas dans une ville de Samaritains ;
6 allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël.
7 En chemin, proclamez que le Règne des cieux s'est approché.
8 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.
13 Il monte dans la montagne et il appelle ceux qu'il voulait.
14 Ils vinrent à lui et il en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher
15 avec pouvoir de chasser les démons.
16 Il établit les Douze : Pierre – c'est le surnom qu'il a donné à Simon –,
17 Jacques, le fils de Zébédée et Jean, le frère de Jacques – et il leur donna le surnom de Boanerguès, c'est-à-dire fils du tonnerre –,
18 André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques, le fils d'Alphée, Thaddée et Simon le zélote,
19 et Judas Iscarioth, celui-là même qui le livra.
12 En ces jours-là, Jésus s'en alla dans la montagne pour prier et il passa la nuit à prier Dieu ;
13 puis, le jour venu, il appela ses disciples et en choisit douze, auxquels il donna le nom d'apôtres :
14 Simon, auquel il donna le nom de Pierre, André son frère, Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy,
15 Matthieu, Thomas, Jacques fils d'Alphée, Simon qu'on appelait le zélote,
16 Jude fils de Jacques et Judas Iscarioth qui devint traître.

Introduction

Ces trois textes appartiennent à la tradition synoptique et présentent un moment décisif de l’évangile : l’établissement des Douze par Jésus. Matthieu place ce récit à la suite d’un tableau de la misère des foules et d’un appel à la prière pour des ouvriers, ce qui donne à la mission apostolique un arrière-plan pastoral très fort. Marc et Luc, eux, insistent davantage sur l’initiative souveraine de Jésus, la montagne, l’appel et le choix des Douze, en les situant dans un cadre plus solennel. La problématique peut donc être formulée ainsi : comment ces trois évangiles présentent-ils la fondation du groupe des Douze comme une prolongation de la mission de Jésus, tout en soulignant des accents théologiques propres à chacun ?

Un appel initié par Jésus

Dans les trois récits, l’origine de la mission n’est jamais l’initiative des disciples, mais celle de Jésus. Matthieu commence par l’activité de Jésus qui « parcourait toutes les villes et les villages », enseignait, proclamait et guérissait ; Marc dit qu’il « appelle ceux qu’il voulait » ; Luc précise qu’il passe la nuit à prier avant de choisir les Douze. Le vocabulaire montre que l’appel apostolique est fondé sur la liberté de Jésus et non sur une auto-désignation des disciples. Cette insistance est importante : les apôtres ne sont pas des indépendants, mais des envoyés constitués par le Christ lui-même.

Luc donne à cet égard une nuance décisive : la prière précède le choix. Le texte ne se contente pas de raconter un acte d’organisation ; il l’inscrit dans la relation filiale de Jésus avec Dieu, ce qui confère au choix des Douze une dimension de discernement et de fidélité au dessein divin. Marc, de son côté, souligne la souveraineté de Jésus par la formule « ceux qu’il voulait », qui met en avant le libre vouloir du Seigneur. Matthieu, enfin, relie l’appel des Douze à la compassion de Jésus devant les foules « harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger », ce qui prépare la dimension pastorale de l’envoi.

Une fondation apostolique

Le nombre douze n’est pas anodin. Il renvoie symboliquement aux douze tribus d’Israël et manifeste que Jésus rassemble un nouveau peuple autour de lui. Matthieu parle de « douze disciples » puis de « douze apôtres », Luc précise qu’il « leur donna le nom d’apôtres », tandis que Marc dit qu’il « en établit douze ». Le passage du statut de disciple à celui d’apôtre signale une transformation : ils ne sont plus seulement des auditeurs, mais des représentants et des envoyés.

Marc insiste sur deux finalités : « être avec lui » et « les envoyer prêcher ». Cette formule est théologiquement très forte, car elle ordonne toute la vie apostolique autour de la communion à Jésus avant même l’activité missionnaire. Être avec lui précède et fonde l’envoi ; la mission découle de la relation. Luc, quant à lui, met davantage l’accent sur la nomination officielle : ils reçoivent explicitement le nom d’apôtres, ce qui souligne leur fonction institutionnelle dans la communauté primitive. Matthieu combine les deux aspects : il présente l’autorité donnée par Jésus, puis l’envoi en mission avec des instructions précises.

Une mission de puissance

Les trois textes associent étroitement mission et puissance spirituelle. Marc dit que Jésus donne aux Douze le pouvoir de « chasser les démons ». Matthieu va plus loin : il leur donne autorité sur les esprits impurs et leur confie un ensemble d’actions extraordinaires, guérir les malades, ressusciter les morts, purifier les lépreux, chasser les démons. L’énumération met en scène l’expansion de l’action de Jésus à travers ses envoyés. Ce que Jésus fait dans le premier chapitre de sa mission, les Douze doivent désormais le prolonger.

Cependant, l’exercice de ce pouvoir reste dérivé et gratuit. Matthieu le souligne par la formule : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». Cette phrase est capitale, car elle interdit de comprendre l’apostolat comme un pouvoir possessif ou lucratif. Les dons reçus de Jésus ne peuvent être capitalisés ; ils doivent être transmis comme une grâce. On voit ici une logique de pure donation qui structure l’économie du ministère chrétien.

Israël au premier plan

Matthieu se distingue nettement des deux autres évangiles par les consignes missionnaires adressées aux Douze. Jésus leur interdit d’aller vers les païens et les Samaritains, et les envoie « vers les brebis perdues de la maison d’Israël ». Ce cadre limité manifeste une priorité historique : la mission de Jésus se déploie d’abord au sein d’Israël. Le Royaume des cieux est proclamé comme proche, mais dans une perspective d’abord interne au peuple élu.

Cette orientation ne signifie pas un rejet définitif des nations, mais elle situe l’étape initiale de la mission dans l’histoire d’Israël. Matthieu présente Jésus comme le berger qui rassemble son peuple dispersé, en écho à l’image des brebis sans berger. L’arrière-plan biblique est clair : le Christ accomplit les attentes d’Israël avant l’ouverture universelle qui apparaîtra plus tard dans l’évangile. Marc et Luc, eux, ne formulent pas cette restriction dans ce passage, ce qui montre que Matthieu donne ici une coloration ecclésiale et historique plus explicite.

Les listes des Douze

Les listes nominatives occupent une place importante dans les trois évangiles. Elles donnent un visage concret au groupe apostolique et ancrent le récit dans une mémoire ecclésiale précise. Simon reçoit le nom de Pierre dans les trois textes, signe de sa place particulière. Jacques et Jean apparaissent comme le groupe frère, avec chez Marc le surnom de « Boanerguès », qui souligne leur vigueur. Judas Iscariote, enfin, est toujours présenté comme celui qui livrera Jésus, ce qui inscrit dès l’origine la trahison dans la mémoire du groupe.

Les variations entre les listes ne doivent pas être lues comme des contradictions, mais comme des traditions rédactionnelles différentes. Luc nomme « Jude fils de Jacques » là où Matthieu et Marc disent « Thaddée ». Ces divergences montrent que les évangélistes ne cherchent pas à produire un registre administratif uniforme, mais à transmettre une tradition reçue et interprétée selon leur visée théologique. La liste n’est donc pas un simple inventaire : elle fait partie de la révélation du mode de constitution du peuple apostolique.

Portée théologique

Pris ensemble, les trois textes montrent que l’apostolat naît de la compassion de Jésus, de sa prière, de son libre choix et de son autorité. Les Douze ne sont pas d’abord définis par une compétence, mais par une relation : être appelés, être avec lui, être envoyés par lui. La mission chrétienne est ainsi dérivée du ministère du Christ, et non concurrente de celui-ci. C’est pourquoi les verbes d’action attribués aux Douze reprennent ceux de Jésus : annoncer, guérir, purifier, délivrer. Matthieu insiste sur la dimension pastorale et missionnaire vers Israël ; Marc sur la communion avec Jésus et l’envoi ; Luc sur la prière et la solennité du choix. Ensemble, ils dessinent une ecclésiologie très forte : l’Église apostolique est une communauté appelée, instituée et envoyée dans le prolongement de la mission du Christ.

Conclusion

Ce synopse montre donc une convergence essentielle : Jésus constitue un noyau de Douze pour prolonger son œuvre dans le monde. Les différences de rédaction révèlent des accents propres à chaque évangile, mais la logique commune reste la même : l’initiative vient de Jésus, l’autorité vient de Jésus, la mission vient de Jésus. Le texte de Matthieu ajoute une forte coloration pastorale et israélite, celui de Marc souligne la relation personnelle à Jésus, et celui de Luc met en valeur la prière comme lieu du discernement apostolique. Pour l’historien comme pour le théologien, ce passage est donc fondamental, car il articule institution, mission et christologie dans une même scène d’origine.