Évangile selon Jean — Commentaire théologique
Chapitre 6
La multiplication des pains · Jésus marche sur la mer · Le pain de vie · Manger la chair et boire le sang · La confession de Pierre
Jn 6,1-71 — Le pain de vie descendu du ciel
Le chapitre 6 est l'un des plus longs de l'évangile johannique. Il s'ouvre sur deux signes accomplis coup sur coup — la multiplication des pains (v. 1-15) et la marche de Jésus sur la mer (v. 16-21) — avant de se déployer en un long discours prononcé à la synagogue de Capharnaüm (v. 22-59), où Jésus se révèle progressivement comme le pain de vie descendu du ciel. Le chapitre s'achève sur une crise ouverte parmi les disciples, dont beaucoup se détournent de lui, et sur la confession de Pierre au nom des Douze (v. 60-71).
La mention de la Pâque toute proche (v. 4) — l'une des trois occurrences de cette fête dans l'évangile johannique, avec 2,13 et 11,55 — situe le discours qui suit dans l'horizon de la Pâque et prépare, par un jeu d'échos que l'évangéliste ne développe pas explicitement ici mais qui n'échappera pas au lecteur, le futur don eucharistique institué lors du dernier repas.
I Texte — Jean 6,1-71 (TOB)
La multiplication des pains (v. 1-15)
« Après cela, Jésus passa sur l'autre rive de la mer de Galilée, dite encore de Tibériade. Une grande foule le suivait parce que les gens avaient vu les signes qu'il opérait sur les malades. C'est pourquoi Jésus gravit la montagne et s'y assit avec ses disciples. C'était peu avant la Pâque qui est la fête des Juifs. Or, ayant levé les yeux, Jésus vit une grande foule qui venait à lui. Il dit à Philippe : "Où achèterons-nous des pains pour qu'ils aient de quoi manger ?" En parlant ainsi il le mettait à l'épreuve ; il savait, quant à lui, ce qu'il allait faire. Philippe lui répondit : "Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun reçoive un petit morceau." Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit : "Il y a là un garçon qui possède cinq pains d'orge et deux petits poissons ; mais qu'est-ce que cela pour tant de gens ?" Jésus dit : "Faites-les asseoir." Il y avait beaucoup d'herbe à cet endroit. Ils s'assirent donc ; ils étaient environ cinq mille hommes. Alors Jésus prit les pains, il rendit grâce et les distribua aux convives. Il fit de même avec les poissons ; il leur en donna autant qu'ils en désiraient. Lorsqu'ils furent rassasiés, Jésus dit à ses disciples : "Rassemblez les morceaux qui restent, de sorte que rien ne soit perdu." Ils les rassemblèrent et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d'orge qui étaient restés à ceux qui avaient mangé. A la vue du signe qu'il venait d'opérer, les gens dirent : "Celui-ci est vraiment le Prophète, celui qui doit venir dans le monde." Mais Jésus, sachant qu'on allait venir l'enlever pour le faire roi, se retira à nouveau, seul, dans la montagne. » (Jn 6,1-15)
Jésus marche sur la mer (v. 16-21)
« Le soir venu, ses disciples descendirent jusqu'à la mer. Ils montèrent dans une barque et se dirigèrent vers Capharnaüm, sur l'autre rive. Déjà l'obscurité s'était faite, et Jésus ne les avait pas encore rejoints. Un grand vent soufflait et la mer était houleuse. Ils avaient ramé environ vingt-cinq à trente stades, lorsqu'ils voient Jésus marcher sur la mer et s'approcher de la barque. Alors ils furent pris de peur, mais Jésus leur dit : "C'est moi, n'ayez pas peur !" Ils voulurent le prendre dans la barque, mais aussitôt la barque toucha terre au lieu où ils allaient. » (Jn 6,16-21)
La foule cherche Jésus (v. 22-29)
« Le lendemain, la foule, restée sur l'autre rive, se rendit compte qu'il y avait eu là une seule barque et que Jésus n'avait pas accompagné ses disciples dans leur barque ; ceux-ci étaient partis seuls. Toutefois, venant de Tibériade, d'autres barques arrivèrent près de l'endroit où ils avaient mangé le pain après que le Seigneur eut rendu grâce. Lorsque la foule eut constaté que ni Jésus ni ses disciples ne se trouvaient là, les gens montèrent dans les barques et ils s'en allèrent à Capharnaüm, à la recherche de Jésus. Et quand ils l'eurent trouvé de l'autre côté de la mer, ils lui dirent : "Rabbi, quand es-tu arrivé ici ?" Jésus leur répondit : "En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n'est pas parce que vous avez vu des signes que vous me cherchez, mais parce que vous avez mangé des pains à satiété. Il faut vous mettre à l'oeuvre pour obtenir non pas cette nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que le Fils de l'homme vous donnera, car c'est lui que le Père, qui est Dieu, a marqué de son sceau." Ils lui dirent alors : "Que nous faut-il faire pour travailler aux oeuvres de Dieu ?" Jésus leur répondit : "L'oeuvre de Dieu c'est de croire en celui qu'Il a envoyé." » (Jn 6,22-29)
Le vrai pain du ciel (v. 30-40)
« Ils lui répliquèrent : "Mais toi, quel signe fais-tu donc, pour que nous voyions et que nous te croyions ? Quelle est ton oeuvre ? Au désert, nos pères ont mangé la manne, ainsi qu'il est écrit : Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel." Mais Jésus leur dit : "En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel, mais c'est mon Père qui vous donne le véritable pain du ciel. Car le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde." Ils lui dirent alors : "Seigneur, donne-nous toujours ce pain-là !" Jésus leur dit : "C'est moi qui suis le pain de vie ; celui qui vient à moi n'aura pas faim ; celui qui croit en moi jamais n'aura soif. Mais je vous l'ai dit : vous avez vu et pourtant vous ne croyez pas. Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et celui qui vient à moi, je ne le rejetterai pas, car je suis descendu du ciel pour faire, non pas ma propre volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. Or la volonté de celui qui m'a envoyé, c'est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. Telle est en effet la volonté de mon Père : que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour." » (Jn 6,30-40)
Le murmure des Juifs et l'attirance du Père (v. 41-51a)
« Dès lors, les Juifs se mirent à murmurer à son sujet parce qu'il avait dit : "Je suis le pain qui descend du ciel." Et ils ajoutaient : "N'est-ce pas Jésus, le fils de Joseph ? Ne connaissons-nous pas son père et sa mère ? Comment peut-il déclarer maintenant : Je suis descendu du ciel ?" Jésus reprit la parole et leur dit : "Cessez de murmurer entre vous ! Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire, et moi je le ressusciterai au dernier jour. Dans les Prophètes il est écrit : Tous seront instruits par Dieu. Quiconque a entendu ce qui vient du Père et reçoit son enseignement vient à moi. C'est que nul n'a vu le Père, si ce n'est celui qui vient de Dieu. Lui, il a vu le Père. En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle. Je suis le pain de vie. Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts. Tel est le pain qui descend du ciel, que celui qui en mangera ne mourra pas." » (Jn 6,41-50)
Manger la chair et boire le sang (v. 51-59)
« "Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l'éternité. Et le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie." Sur quoi, les Juifs se mirent à discuter violemment entre eux : "Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ?" Jésus leur dit alors : "En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas en vous la vie. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Et comme le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi. Tel est le pain qui est descendu du ciel : il est bien différent de celui que vos pères ont mangé ; ils sont morts, eux, mais celui qui mangera du pain que voici vivra pour l'éternité." Tels furent les enseignements de Jésus, dans la synagogue, à Capharnaüm. » (Jn 6,51-59)
La crise des disciples et la confession de Pierre (v. 60-71)
« Après l'avoir entendu, beaucoup de ses disciples commencèrent à dire : "Cette parole est rude ! Qui peut l'écouter ?" Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, Jésus leur dit : "C'est donc pour vous une cause de scandale ? Et si vous voyiez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant... ? C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. Mais il en est parmi vous qui ne croient pas." En fait, Jésus savait dès le début quels étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui allait le livrer. Il ajouta : "C'est bien pourquoi je vous ai dit : Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père." Dès lors, beaucoup de ses disciples s'en retournèrent et cessèrent de faire route avec lui. Alors Jésus dit aux Douze : "Et vous, ne voulez-vous pas partir ?" Simon-Pierre lui répondit : "Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle. Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu." Jésus leur répondit : "N'est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les Douze ? et cependant l'un de vous est un diable !" Il désignait ainsi Judas, fils de Simon l'Iscariote ; car c'était lui qui allait le livrer, lui, l'un des Douze. » (Jn 6,60-71)
Texte biblique : Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
II La multiplication des pains : le signe et la tentation royale (v. 1-15)
Le récit s'ouvre par la précision selon laquelle la Pâque est proche (v. 4), seule mention de cette fête entre le chapitre 2 et le chapitre 11 : ces trois occurrences pascales, propres à la structure johannique, ont conduit une majorité de commentateurs à situer le ministère de Jésus, selon la chronologie johannique, sur une durée de deux à trois ans, alors que la lecture isolée des seuls évangiles synoptiques suggérerait plutôt une durée plus courte. La question de savoir comment articuler ces deux chronologies reste discutée sans consensus définitif.
Le dialogue avec Philippe, présenté explicitement comme une mise à l'épreuve dont Jésus connaît déjà l'issue, souligne d'emblée que le signe qui suit ne doit rien au hasard ni à l'improvisation. La précision du « pain d'orge », nourriture des pauvres plutôt que du froment plus raffiné, et la mention des « douze paniers » de restes, en écho possible au nombre des tribus d'Israël ou des apôtres, ont été relevées par plusieurs commentateurs sans qu'un consensus s'établisse sur la portée symbolique exacte de ce chiffre. L'arrière-plan vétérotestamentaire le plus immédiat reste la multiplication de pains opérée par Élisée (2 R 4,42-44), déjà accomplie avec un nombre restreint de pains d'orge pour une foule nombreuse, ainsi que le don de la manne au désert, explicitement invoqué par la foule elle-même quelques versets plus loin (v. 31).
La réaction de la foule — « celui-ci est vraiment le Prophète » — reprend la figure prophétique eschatologique de Deutéronome 18,15-18, déjà évoquée en 1,21.25, tandis que la tentative de faire de Jésus un roi révèle une attente messianique politique que Jésus refuse explicitement en se retirant seul.
III Jésus marche sur la mer (v. 16-21)
Le second signe, moins développé dans le commentaire qui suit, met en scène une théophanie discrète : la formule de Jésus, « c'est moi » (egô eimi), peut se lire au simple sens d'une identification ordinaire (« c'est moi, ne craignez rien »), mais son emploi absolu, sans attribut, dans un contexte de manifestation de puissance sur les éléments naturels, a conduit plusieurs commentateurs, dont Brown, à y percevoir un écho voulu de la formule de la révélation divine d'Exode 3,14, déjà pressentie dans le prologue. Cette lecture théophanique, sans s'imposer nécessairement à chaque occurrence de la formule dans l'évangile, trouve ici un contexte particulièrement favorable, renforcé par l'arrivée immédiate et comme miraculeuse de la barque au rivage.
IV De la nourriture périssable à l'œuvre de la foi (v. 22-29)
Le dialogue qui s'ouvre avec la foule reprend, sous une forme nouvelle, la distinction déjà rencontrée en 2,23-25 et 4,48 entre une quête fondée sur la satisfaction d'un besoin immédiat et une démarche de foi authentique : la foule cherche Jésus non pour la portée du signe qu'elle a vu, mais pour le pain qui l'a rassasiée. La réponse de Jésus déplace l'attention vers « la nourriture qui demeure en vie éternelle », sans toutefois disqualifier le besoin matériel qui vient d'être comblé.
À la question sur les « œuvres de Dieu » à accomplir, Jésus répond par une réduction inattendue au singulier : « l'œuvre de Dieu, c'est de croire ». Cette réponse déplace la question d'un registre de performance religieuse vers un registre de confiance et d'adhésion personnelle, changement de perspective caractéristique de la théologie johannique de la foi.
V Le vrai pain du ciel et « je suis le pain de vie » (v. 30-40)
La demande d'un signe supplémentaire, alors même que la multiplication des pains vient d'avoir lieu, illustre une nouvelle fois la logique d'une foi qui réclame toujours davantage sans jamais se satisfaire de ce qui lui a déjà été montré. La référence à la manne, « pain venu du ciel » selon le Psaume 78,24, permet à Jésus de déplacer l'attribution du don : ce n'est pas Moïse qui donnait ce pain, mais Dieu lui-même, et le véritable pain du ciel qu'il donne aujourd'hui dépasse la manne en ce qu'il « donne la vie au monde » plutôt que la seule subsistance temporaire.
La première formule en « je suis » du discours — « c'est moi qui suis le pain de vie » — inaugure la série des sept formules christologiques caractéristiques de l'évangile johannique, et convoque l'image sapientielle du pain et du vin offerts par la Sagesse à ceux qui viennent s'instruire auprès d'elle (Pr 9,1-5 ; Si 24,19-21). Les v. 37-40 introduisent un vocabulaire de la prédestination et du don du Père au Fils — « tous ceux que le Père me donne viendront à moi » — dont l'articulation avec la responsabilité personnelle de la foi, également affirmée dans le même passage, a nourri d'importants débats théologiques ultérieurs, notamment entre traditions augustinienne et moliniste sur la nature de la grâce, sans que le texte johannique lui-même tranche cette question dans les termes techniques où elle sera ensuite posée.
La question de la foule rejoint celle de la Samaritaine à Jésus : Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. Jn 4,15 … Une nouvelle manne est attendue, permanente et définitive. Si Dieu a sauvé son peuple de la faim durant le temps de l’Exode, voici que s’annonce désormais une nourriture plus vitale encore que l’aliment, car l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur (Dt 8,3). Ce pain de la parole de vie désigne la faveur de Dieu pour ses fidèles, sa présence actuelle et créatrice au sein de son Peuple pour le consoler, le renouveler et le combler généreusement de bénédictions. Jésus se propose ici comme source et don gracieux pour ce bonheur impérissable. Mais ce don salvifique ne peut-être compris qu’à la lumière du mystère pascal comme l’évoque la double mention du verbe ressusciter.
Après la multiplication des pains (6,1-15), la foule avait saisi – pour une part – le signe de cette nouvelle manne (6,24-35). Avec ce passage (6,41-51), nous franchissons un cap. Le pain n’est plus seulement une manne alimentaire, ni même uniquement le pain de la Parole, c’est le Christ lui-même, jusque dans sa chair, qui est Manne, Parole et Vie éternelle. Dans le langage biblique, la chair ne se réduit pas au concept charnel de corps, elle implique toute la personne avec son histoire, son caractère, sa foi, ses relations sociales… Ainsi par ce pain de vie, sa chair, Jésus désigne toute sa personne, toute sa vie. un vie entièrement offerte.
Ce don n’est pas destiné uniquement à une vie saine, un bien-être personnel. Ce don du pain ne se résume pas non plus à des paroles de sagesse, de la piété, de la charité… Dans ce passage, Jésus offre un pain vivant pour vivre éternellement. Cette vie éternelle dit tout le projet de Dieu pour son peuple : ne plus en être séparé, n’en perdre aucun pas même une miette, pas même dans la mort. Cette vie éternelle ne désigne pas un lieu, un après, mais l’amour même de Dieu à chaque instant et pour chacun. Il veut faire vivre toujours et encore. L’accès à l’éternité représente le don de l’amour que Dieu offre en son Fils.
François Bessonnet.
VI Le murmure des Juifs et l'attirance du Père (v. 41-51a)
Le murmure des auditeurs de Jésus — le verbe grec employé rappelle délibérément les murmures d'Israël au désert (Ex 16,2.7-8 ; Nb 11) — porte précisément sur la prétention de Jésus à être « descendu du ciel », jugée incompatible avec la connaissance ordinaire de son origine humaine, fils de Joseph. Cette incompréhension, fondée sur une connaissance seulement partielle, illustre le procédé johannique déjà relevé à plusieurs reprises, où l'ignorance de l'origine véritable de Jésus empêche l'accès à la pleine compréhension de ses paroles.
La réponse de Jésus introduit la notion d'attirance du Père — « nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire » — associée à une citation d'Isaïe 54,13 (« tous seront instruits par Dieu »), qui articule ensemble l'initiative divine et l'enseignement intérieur nécessaire à toute démarche de foi authentique.
VII Manger la chair et boire le sang du Fils de l'homme (v. 51b-59)
Question débattue — unité ou strates du discours sur le pain de vie
Le passage du discours consacré à « croire » au pain de vie (v. 35-50) à celui, à partir du v. 51b, qui insiste sur le fait de « manger la chair » et « boire le sang », introduisant un vocabulaire ouvertement sacramentel absent de la première partie, a suscité une importante discussion parmi les commentateurs. Bultmann, pour qui la théologie johannique authentique se concentre sur la seule foi en la parole, considérait les v. 51b-58 comme un ajout d'un rédacteur ecclésiastique postérieur, introduisant un sacramentalisme qu'il jugeait étranger à la pensée du quatrième évangéliste. Cette hypothèse n'est cependant pas majoritairement retenue aujourd'hui : Brown et Léon-Dufour, parmi d'autres, défendent l'unité rédactionnelle de l'ensemble du discours, où le passage du registre de la parole entendue à celui de la chair mangée constituerait un approfondissement voulu par l'évangéliste lui-même, du registre sapientiel vers le registre eucharistique, plutôt qu'une rupture entre deux couches distinctes. Cette question reste néanmoins débattue dans le détail de son argumentation philologique et rédactionnelle.
Le vocabulaire employé — « manger » rendu par un verbe grec plus concret (trôgein, « mâcher », « croquer ») à partir du v. 54 — accentue le réalisme de l'affirmation, en cohérence avec l'insistance de l'évangéliste sur la réalité de la chair du Verbe incarné, déjà affirmée dans le prologue. La formule « demeure en moi et moi en lui » (v. 56) introduit le vocabulaire de la communion mutuelle (menein) qui trouvera son plein développement dans le discours de la vigne (Jn 15). Ce commentaire se limite ici à une lecture d'ensemble du passage dans le mouvement du chapitre 6 ; une étude plus détaillée de Jn 6,48-59 est disponible par ailleurs sur ce site pour qui souhaite approfondir spécifiquement la théologie eucharistique de ce passage.
VIII La crise des disciples et la confession de Pierre (v. 60-71)
« Cette parole est rude »
La réaction de nombreux disciples — non de la foule hostile, mais de disciples jusque-là restés dans l'entourage de Jésus — marque un moment de crise ouverte dans le récit johannique : le discours sur le pain de vie devient une pierre d'achoppement qui provoque un départ effectif, seule mention explicite dans l'évangile d'un abandon collectif de disciples.
« C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien »
Cette parole, qui peut sembler en tension avec l'insistance qui précède sur la nécessité de manger la chair du Fils de l'homme, est généralement comprise par les commentateurs non comme un désaveu du réalisme eucharistique qui vient d'être affirmé, mais comme un rappel que la chair, prise dans le seul registre de la compréhension charnelle et terrestre — celle-là même qui vient de provoquer le scandale des disciples —, ne peut par elle-même engendrer la foi sans l'action de l'Esprit qui en révèle la portée véritable.
« Seigneur, à qui irions-nous ? »
Face à la question directe de Jésus aux Douze, la réponse de Pierre constitue l'une des confessions de foi les plus profondes de tout l'évangile johannique : elle ne repose pas sur une compréhension pleinement assurée de la parole difficile qui vient d'être prononcée, mais sur la reconnaissance que nulle autre parole ne porte la vie éternelle. Le titre « le Saint de Dieu », propre à Jean parmi les évangiles canoniques bien qu'apparenté à une confession similaire chez Marc (Mc 1,24), complète la série des titres christologiques déjà accumulés au premier chapitre.
La mention finale de Judas, désigné dès ce moment comme celui qui livrera Jésus, introduit pour la première fois dans le récit johannique la figure du traître, dont la présence parmi les Douze demeure, aux yeux de l'évangéliste, un mystère que la seule prescience de Jésus permet d'affronter sans en atténuer la gravité.
IX Synthèse théologique
Du signe à la foi, de la foi au don
Le chapitre 6 déploie une progression complète : un signe visible et matériel (la multiplication des pains) suscite d'abord une quête intéressée, puis un dialogue sur la nature véritable de la foi, avant de culminer dans une révélation de plus en plus explicite jusqu'au don réaliste de la chair et du sang du Christ. Cette progression dessine un chemin de la foi qui va de la satisfaction d'un besoin immédiat jusqu'à l'adhésion la plus intime et la plus exigeante à la personne du Christ.
Une parole qui divise
Le discours sur le pain de vie ne rassemble pas seulement des croyants : il provoque aussi un départ, révélant que la parole de Jésus, dans sa radicalité, expose ceux qui l'entendent à un choix qui peut aller jusqu'au refus. La fidélité des Douze, incarnée dans la confession de Pierre, n'efface pas la présence, en leur sein même, d'une trahison à venir.
Le pain qui demeure
Le contraste final entre la manne, dont ceux qui l'ont mangée « sont morts », et le pain vivant descendu du ciel, qui donne la vie éternelle à quiconque en mange, résume la portée théologique de tout le chapitre : le don que fait le Christ de lui-même dépasse et accomplit toute nourriture antérieure, en promettant une vie qui ne connaît pas de fin.
X Questions pour l'approfondissement
1. Jésus met Philippe à l'épreuve alors qu'il sait déjà ce qu'il va faire. Qu'est-ce que cette manière d'agir enseigne sur la place de la question posée par Dieu, y compris lorsqu'il connaît déjà la réponse ou l'issue d'une situation ?
2. La foule cherche Jésus pour le pain qui l'a rassasiée, non pour la portée du signe. Comment discerner, dans sa propre vie spirituelle, la part légitime des besoins matériels et le risque de réduire la recherche de Dieu à la seule satisfaction de ces besoins ?
3. Jésus affirme que « l'œuvre de Dieu, c'est de croire ». En quoi cette formule déplace-t-elle une conception de la vie religieuse centrée sur la performance ou l'accomplissement d'obligations vers une conception centrée sur la confiance et la relation ?
4. Le passage du discours sur le pain de vie au discours sur la chair et le sang provoque le scandale de plusieurs disciples. Qu'est-ce que cette réaction enseigne sur la manière dont certaines vérités de la foi peuvent heurter une première compréhension avant de se révéler pleinement dans leur profondeur ?
5. Pierre répond « à qui irions-nous ? » sans prétendre avoir tout compris de la parole qui vient d'être prononcée. Comment cette attitude peut-elle inspirer une manière de persévérer dans la foi face à des enseignements difficiles à saisir pleinement ?
XI Pour aller plus loin
Raymond E. Brown, The Gospel According to John I-XII, Anchor Bible 29, Doubleday, 1966, p. 231-303 — commentaire de référence, avec discussion détaillée de la question des strates rédactionnelles du discours sur le pain de vie.
Xavier Léon-Dufour, Lecture de l'évangile selon Jean, tome II, Seuil, 1990, p. 97-220.
Jean Zumstein, L'évangile selon saint Jean (1-12), Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, 2014, p. 233-292.
Francis J. Moloney, The Gospel of John, Sacra Pagina 4, Liturgical Press, 1998, p. 187-227.
Rudolf Bultmann, The Gospel of John, Westminster Press, 1971 (éd. orig. allemande 1941), p. 218-237 — pour l'hypothèse d'une strate rédactionnelle ecclésiastique en 6,51b-58.
