Formation théologique

Appel de Lévi et accueil des pécheurs - Mc 2,13-17 - Mt 9,9-13 - Lc 5,27-32

Les textes ci-dessous sont tirés de la TOB.

Les textes

Marc 2,13-17 Matthieu 9,9-13 Luc 5,27-32
Jésus s'en alla de nouveau au bord de la mer. Toute la foule venait à lui, et il les enseignait.
En passant, il vit Lévi, le fils d'Alphée, assis au bureau des taxes. Comme il s'en allait, Jésus vit, en passant, assis au bureau des taxes, un homme qui s'appelait Matthieu. Après cela, il sortit et vit un collecteur d'impôts du nom de Lévi assis au bureau des taxes.
Il lui dit : « Suis-moi. » Il se leva et le suivit. Il lui dit : « Suis-moi. » Il se leva et le suivit. Il lui dit : « Suis-moi. » Quittant tout, il se leva et se mit à le suivre.
Le voici à table dans sa maison, et beaucoup de collecteurs d'impôts et de pécheurs avaient pris place avec Jésus et ses disciples, car ils étaient nombreux et ils le suivaient. Or, comme il était à table dans sa maison, il arriva que beaucoup de collecteurs d'impôts et de pécheurs étaient venus prendre place avec Jésus et ses disciples. Lévi fit à Jésus un grand festin dans sa maison ; et il y avait toute une foule de collecteurs d'impôts et d'autres gens qui étaient à table avec eux.
Et des scribes pharisiens, voyant qu'il mangeait avec les pécheurs et les collecteurs d'impôts, disaient à ses disciples : Voyant cela, les Pharisiens disaient à ses disciples : Les Pharisiens et leurs scribes murmuraient, disant à ses disciples :
« Quoi ? Il mange avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ? » « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ? » « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ? »
Jésus, qui avait entendu, leur dit : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades ; Mais Jésus, qui avait entendu, déclara : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Jésus prenant la parole leur dit : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades.
Allez donc apprendre ce que signifie : C'est la miséricorde que je veux, non le sacrifice.
je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs. » Car je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs. » Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs pour qu'ils se convertissent. »

Introduction

Ce récit combine deux épisodes étroitement liés : l'appel d'un collecteur d'impôts à devenir disciple, et un repas partagé avec des pécheurs qui suscite la controverse. Ces deux moments révèlent la mission radicale de Jésus : non pas appeler les "justes" mais les pécheurs, non pas exclure les impurs mais les inclure dans la communion du Royaume. Ce texte pose une question fondamentale : qui a sa place à la table de Dieu ?

Contexte de chaque évangile

Marc 2,13-17 : La série des controverses

Chez Marc, ce récit inaugure une série de cinq controverses (Mc 2,1-3,6) où Jésus affronte l'opposition croissante des autorités religieuses : le pardon des péchés (2,1-12), le repas avec les pécheurs (2,13-17), le jeûne (2,18-22), le sabbat et les épis arrachés (2,23-28), la guérison en jour de sabbat (3,1-6). Cette série culmine avec le complot pour faire mourir Jésus (3,6).

Le récit suit immédiatement la guérison du paralytique où Jésus a revendiqué l'autorité de pardonner les péchés. Maintenant, il démontre concrètlement cette autorité en partageant la table avec les pécheurs.

Matthieu 9,9-13 : L'auto-référence de l'évangéliste

Matthieu nomme le collecteur d'impôts "Matthieu" plutôt que "Lévi", s'identifiant probablement lui-même comme l'auteur de l'évangile. Cette auto-référence humble (un ancien collecteur d'impôts devenu apôtre) souligne la miséricorde transformatrice de Jésus.

Matthieu ajoute une citation d'Osée 6,6 : "C'est la miséricorde que je veux, non le sacrifice", citation qu'il utilise également en Mt 12,7. Pour Matthieu, cette parole prophétique résume l'enseignement de Jésus sur la vraie piété.

Luc 5,27-32 : L'appel à la conversion

Luc insiste sur la radicalité de la réponse de Lévi : "Quittant tout, il se leva et se mit à le suivre." Cette formulation rappelle l'appel des premiers disciples en Lc 5,11 ("laissant tout, ils le suivirent").

Luc précise que Lévi fit "un grand festin" (dochên megalên), soulignant la générosité et la joie de sa réponse. Il ajoute aussi à la conclusion : "pour qu'ils se convertissent", explicitant le but de l'appel de Jésus.

Les collecteurs d'impôts dans le contexte juif

Réalité économique et politique

Les collecteurs d'impôts (telônai) étaient des Juifs qui collectaient les taxes pour le compte de l'Empire romain. Le système fonctionnait par affermage : un individu achetait le droit de collecter les impôts dans une région, devait verser une somme fixe à Rome, et gardait tout ce qu'il pouvait extorquer au-delà.

Ce système encourageait la corruption et l'extorsion. Les collecteurs étaient généralement détestés pour plusieurs raisons :

Collaboration avec l'occupant : Ils servaient Rome, l'ennemi du peuple juif, et participaient ainsi à l'oppression.

Exploitation économique : Ils s'enrichissaient aux dépens de leurs compatriotes appauvris.

Impureté rituelle : Leur contact constant avec les païens les rendait rituellement impurs.

Excommunication sociale : Ils étaient exclus de la synagogue, leur témoignage n'était pas accepté en justice, et les Juifs pieux évitaient tout contact avec eux.

Statut religieux

Dans la littérature rabbinique, les collecteurs d'impôts sont régulièrement associés aux "pécheurs", aux voleurs, aux prostituées. La Mishnah (compilation des traditions orales juives) les classe parmi ceux dont le témoignage est irrecevable et avec qui les relations sont interdites.

Le Talmud déclare : "Il est permis de mentir aux collecteurs d'impôts" et "Le repentir est difficile pour les collecteurs d'impôts car ils ne savent pas tout ce qu'ils ont volé et à qui restituer."

Correspondances bibliques sur les collecteurs d'impôts

Matthieu 5,46-47 : "Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs d'impôts eux-mêmes n'en font-ils pas autant ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?"

Matthieu 18,17 : "S'il refuse de les écouter, dis-le à l'Église ; et s'il refuse aussi d'écouter l'Église, qu'il soit pour toi comme un païen et un collecteur d'impôts."

Matthieu 21,31-32 : "Jésus leur dit : En vérité je vous le dis, les collecteurs d'impôts et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n'avez pas cru en lui. Mais les collecteurs d'impôts et les prostituées ont cru en lui."

Luc 18,9-14 : La parabole du pharisien et du collecteur d'impôts, où le collecteur humble est justifié plutôt que le pharisien orgueilleux.

Luc 19,1-10 : L'histoire de Zachée, chef des collecteurs d'impôts, qui accueille Jésus et se convertit : "Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu."

Analyse comparative verset par verset

Le contexte géographique (Marc)

Marc : "Jésus s'en alla de nouveau au bord de la mer. Toute la foule venait à lui, et il les enseignait."

Marc seul fournit ce détail géographique. Le "bord de la mer" désigne le lac de Galilée (ou mer de Tibériade). C'est dans ce contexte d'enseignement public, entouré de la foule, que Jésus voit le collecteur d'impôts.

Les bureaux de douane se trouvaient souvent près des routes commerciales et des ports. Capernaüm, sur la route commerciale de Damas, était un lieu stratégique pour la collecte des taxes.

L'identité du collecteur d'impôts

Marc : "il vit Lévi, le fils d'Alphée, assis au bureau des taxes"
Matthieu : "un homme qui s'appelait Matthieu"
Luc : "un collecteur d'impôts du nom de Lévi"

La différence de nom pose problème. Plusieurs hypothèses ont été avancées :

Double nom : Comme Simon-Pierre, ce disciple aurait porté deux noms : Lévi (son nom juif) et Matthieu (peut-être donné par Jésus).

Personnes différentes : Certains pensent qu'il s'agit de deux personnes différentes, mais cette hypothèse est peu probable vu la similarité des récits.

Tradition matthéenne : L'évangile de Matthieu, attribuant l'appel à "Matthieu", identifie l'auteur comme un ancien collecteur d'impôts, soulignant la miséricorde transformatrice de Jésus.

Marc précise "fils d'Alphée". Un autre apôtre, Jacques, est aussi appelé "fils d'Alphée" (Mc 3,18), ce qui pourrait indiquer qu'ils étaient frères, bien que ce ne soit pas certain.

Le détail "assis au bureau des taxes" (telônion) indique qu'il était en plein exercice de sa profession quand Jésus l'appelle. C'est un homme actif dans une profession méprisée, non un repenti cherchant Jésus.

L'appel de Jésus

Marc : "Il lui dit : « Suis-moi. » Il se leva et le suivit."
Matthieu : "Il lui dit : « Suis-moi. » Il se leva et le suivit."
Luc : "Il lui dit : « Suis-moi. » Quittant tout, il se leva et se mit à le suivre."

L'appel est identique chez les trois : "Suis-moi" (akolouthei moi), le même impératif utilisé pour l'appel des premiers disciples (Mc 1,17-18 ; Mt 4,19 ; Lc 5,11).

Cette formule brève et autoritaire ne comporte aucune explication, aucune justification. Jésus n'argumente pas, ne conditionne pas. C'est un appel souverain qui attend une réponse immédiate.

Luc ajoute un détail significatif : "Quittant tout" (katalipôn panta). Cette expression souligne la radicalité du dépouillement. Lévi abandonne non seulement une profession lucrative mais aussi la sécurité financière, le statut social (même méprisé), et probablement des obligations contractuelles envers Rome.

La réponse est immédiate et totale : "Il se leva et le suivit." Comme pour les premiers disciples (Mc 1,18.20), il n'y a pas d'hésitation, pas de négociation. L'autorité de l'appel de Jésus suscite une obéissance immédiate.

Correspondances bibliques sur l'appel :

1 Rois 19,19-21 : L'appel d'Élisée par Élie. Élisée demande la permission de dire adieu à ses parents, puis "se leva, suivit Élie et fut à son service." L'appel par Jésus est encore plus immédiat.

Marc 1,16-20 : "Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, qui jetaient un filet dans la mer ; c'étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. Aussitôt, ils laissèrent leurs filets et le suivirent."

Luc 9,59-62 : "Il dit à un autre : Suis-moi. Et il répondit : Seigneur, permets-moi d'aller d'abord ensevelir mon père. Mais Jésus lui dit : Laisse les morts ensevelir leurs morts ; et toi, va annoncer le royaume de Dieu. Un autre dit : Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi d'aller d'abord dire adieu à ceux de ma maison. Jésus lui dit : Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n'est pas fait pour le royaume de Dieu."

Le repas : qui est l'hôte ?

Marc : "Le voici à table dans sa maison"
Matthieu : "comme il était à table dans sa maison"
Luc : "Lévi fit à Jésus un grand festin dans sa maison"

Une ambiguïté grammaticale existe chez Marc et Matthieu : "sa maison" peut désigner la maison de Jésus ou celle de Lévi. Luc lève l'ambiguïté en précisant clairement que c'est Lévi qui organise le festin.

Si c'est la maison de Lévi (interprétation la plus probable), le repas devient un acte de célébration et de gratitude pour son appel. C'est aussi un acte d'évangélisation : Lévi rassemble ses anciens collègues et amis pour les présenter à Jésus.

Luc souligne qu'il s'agit d'un "grand festin" (dochên megalên), indiquant générosité et joie. Ce festin contraste avec l'austérité de Jean-Baptiste et de ses disciples (voir Mc 2,18). Le Royaume que Jésus inaugure est un royaume de fête et de joie.

Les convives

Marc : "beaucoup de collecteurs d'impôts et de pécheurs avaient pris place avec Jésus et ses disciples, car ils étaient nombreux et ils le suivaient"
Matthieu : "beaucoup de collecteurs d'impôts et de pécheurs étaient venus prendre place avec Jésus et ses disciples"
Luc : "il y avait toute une foule de collecteurs d'impôts et d'autres gens qui étaient à table avec eux"

Les trois évangiles soulignent la présence massive de "collecteurs d'impôts et de pécheurs". Le terme "pécheurs" (hamartôloi) désigne probablement ceux qui ne respectaient pas strictement les observances pharisiennes de la Loi, ou ceux dont la profession ou le mode de vie les excluaient de la pratique religieuse normative.

Marc ajoute : "car ils étaient nombreux et ils le suivaient", suggérant que ces personnes marginalisées étaient attirées par Jésus et formaient déjà un groupe de sympathisants.

La communion de table avait une signification profonde dans le judaïsme. Partager un repas créait un lien d'intimité et de communion. Les Pharisiens observaient des règles strictes de pureté concernant avec qui manger et comment se purifier avant les repas.

Correspondances bibliques sur le repas et la communion de table

Psaume 23,5 : "Tu dresses devant moi une table, en face de mes adversaires ; tu oins d'huile ma tête, et ma coupe déborde."

Isaïe 25,6 : "Le Seigneur des armées prépare à tous les peuples, sur cette montagne, un festin de mets succulents, un festin de vins vieux, de mets succulents, pleins de moelle, de vins vieux, clarifiés."

Luc 14,15-24 : La parabole du grand festin où les invités initiaux refusent et les pauvres, estropiés, aveugles et boiteux sont amenés pour remplir la salle.

Luc 15,1-2 : "Tous les collecteurs d'impôts et les pécheurs s'approchaient de lui pour l'entendre. Et les Pharisiens et les scribes murmuraient, disant : Cet homme accueille des pécheurs et mange avec eux."

Apocalypse 3,20 : "Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi."

L'objection des Pharisiens

Marc : "Et des scribes pharisiens, voyant qu'il mangeait avec les pécheurs et les collecteurs d'impôts, disaient à ses disciples : « Quoi ? Il mange avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ? »"
Matthieu : "Voyant cela, les Pharisiens disaient à ses disciples : « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ? »"
Luc : "Les Pharisiens et leurs scribes murmuraient, disant à ses disciples : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ? »"

Marc parle de "scribes pharisiens", précisant qu'il s'agit de scribes appartenant au parti pharisien. Les scribes étaient les experts de la Loi, les théologiens de l'époque.

Luc utilise le verbe "murmurer" (gongyzô), le même verbe utilisé pour le murmure d'Israël dans le désert contre Moïse et Dieu (Ex 16,2 ; Nb 14,2). Ce verbe suggère une opposition sourde et une contestation de l'autorité.

L'objection porte sur la communion de table. Pour les Pharisiens, manger avec des pécheurs comportait plusieurs problèmes :

Impureté rituelle : Les pécheurs ne respectaient pas les lois de pureté, et leur contact pouvait contaminer.

Approbation implicite : Partager un repas signifiait accepter et approuver la personne et son mode de vie.

Compromission : Un homme de Dieu devait se séparer des pécheurs, non fraterniser avec eux.

Significativement, les Pharisiens ne s'adressent pas directement à Jésus mais à ses disciples. Cette stratégie rhétorique vise à semer le doute et à diviser : "Pourquoi votre maître..." (Matthieu) ou "Pourquoi mangez-vous..." (Luc). Ils cherchent à discréditer Jésus aux yeux de ses disciples.

La réponse de Jésus : la parabole du médecin

Marc : "Jésus, qui avait entendu, leur dit : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades »"
Matthieu : "Mais Jésus, qui avait entendu, déclara : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades »"
Luc : "Jésus prenant la parole leur dit : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades »"

Jésus répond par une parabole simple, presque un proverbe. La structure est claire : une évidence universellement reconnue (les malades ont besoin du médecin, pas les bien portants) sert d'analogie pour expliquer sa mission.

Cette métaphore médicale établit plusieurs points :

Diagnostic : Les pécheurs sont malades, non irrémédiablement mauvais. Le péché est une maladie dont on peut guérir.

Rôle de Jésus : Il est le médecin envoyé pour guérir. Sa présence parmi les pécheurs n'est pas une compromission mais l'exercice de sa mission.

Logique inversée : Il serait absurde qu'un médecin évite les malades. De même, il serait absurde que Jésus évite ceux qui ont le plus besoin de lui.

Critique implicite : En se définissant comme médecin des malades, Jésus implique que ceux qui se croient "bien portants" (les Pharisiens) ne reconnaissent pas leur propre besoin de guérison. Leur auto-justice les empêche de recevoir la grâce.

Correspondances bibliques sur Dieu comme guérisseur :

Exode 15,26 : "Si tu écoutes attentivement la voix du Seigneur, ton Dieu, si tu fais ce qui est droit à ses yeux, si tu prêtes l'oreille à ses commandements et si tu observes toutes ses prescriptions, je ne te frapperai d'aucune des maladies dont j'ai frappé les Égyptiens ; car je suis le Seigneur, qui te guérit."

Psaume 103,2-3 : "Mon âme, bénis le Seigneur, et n'oublie aucun de ses bienfaits ! C'est lui qui pardonne toutes tes fautes, qui guérit toutes tes maladies."

Isaïe 53,5 : "Mais il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris."

Jérémie 8,22 : "N'y a-t-il point de baume en Galaad ? N'y a-t-il point de médecin ? Pourquoi donc la guérison de la fille de mon peuple ne s'opère-t-elle pas ?"

Osée 6,1 : "Venez, retournons au Seigneur ! Car il a déchiré, mais il nous guérira ; il a frappé, mais il pansera nos plaies."

L'ajout de Matthieu : la citation d'Osée

Matthieu : "Allez donc apprendre ce que signifie : C'est la miséricorde que je veux, non le sacrifice."

Matthieu seul ajoute cette citation d'Osée 6,6, qu'il cite également en Mt 12,7. Cette citation est stratégique : Jésus utilise les Écritures pour réfuter les Pharisiens sur leur propre terrain.

L'invitation "Allez donc apprendre" (poreutheritês mathete) est ironique. Les Pharisiens, experts de la Loi, sont renvoyés à l'étude comme des novices. Ils connaissent la lettre de la Loi mais n'en comprennent pas l'esprit.

La citation d'Osée oppose deux réalités :

"C'est la miséricorde (eleos) que je veux" : Dieu désire la miséricorde, la compassion, l'amour loyal (hesed en hébreu). C'est l'attitude intérieure de bonté et de fidélité envers Dieu et le prochain.

"Non le sacrifice" : Il ne s'agit pas de rejeter le culte sacrificiel en soi, mais de souligner que les sacrifices sans miséricorde et justice sont vains.

Cette citation s'inscrit dans la tradition prophétique qui dénonce le culte formel sans justice sociale.

Correspondances bibliques :

Osée 6,6 : "Car c'est l'amour qui me plaît, et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes."

1 Samuel 15,22 : "Samuel dit : Le Seigneur trouve-t-il autant de plaisir dans les holocaustes et les sacrifices que dans l'obéissance à la voix du Seigneur ? Voici : obéir vaut mieux que sacrifice, être attentif vaut mieux que la graisse des béliers."

Isaïe 1,11-17 : "Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices ? dit le Seigneur. Je suis rassasié des holocaustes de béliers et de la graisse des veaux ; je ne prends pas plaisir au sang des taureaux, des brebis et des boucs... Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions ; cessez de faire le mal. Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, protégez l'opprimé ; faites droit à l'orphelin, défendez la veuve."

Amos 5,21-24 : "Je hais, je méprise vos fêtes, et je ne puis sentir vos assemblées. Quand vous me présentez des holocaustes et des offrandes, je ne les agrée pas ; et les veaux engraissés que vous offrez en sacrifices de reconnaissance, je ne les regarde pas... Mais que la justice coule comme l'eau, et la droiture comme un torrent qui ne tarit pas."

Michée 6,6-8 : "Avec quoi me présenterai-je devant le Seigneur, pour m'incliner devant le Dieu Très-Haut ? Me présenterai-je avec des holocaustes, avec des veaux d'un an ? Le Seigneur agréera-t-il des milliers de béliers, des myriades de torrents d'huile ? Donnerai-je mon premier-né pour ma rébellion, le fruit de mes entrailles pour mon péché ? On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien ; et ce que le Seigneur demande de toi, c'est que tu pratiques la justice, que tu aimes la miséricorde, et que tu marches humblement avec ton Dieu."

La déclaration de mission

Marc : "je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs"
Matthieu : "Car je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs"
Luc : "Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs pour qu'ils se convertissent"

Cette déclaration solennelle résume la mission de Jésus. Le verbe "je suis venu" (êlthon) évoque une mission divine, un envoi d'en haut. C'est une formule que Jésus utilise ailleurs pour définir son œuvre (Mc 10,45 ; Lc 19,10).

"Appeler" (kalesai) a un double sens :

Appel au salut : Inviter à entrer dans le Royaume de Dieu.

Appel au repas : Dans le contexte immédiat, c'est un appel à la table, à la communion.

L'opposition "non pas les justes, mais les pécheurs" est ironique. Jésus ne signifie pas qu'il y a des "justes" qui n'ont pas besoin de lui. Son propos est plus subtil : il vient pour ceux qui reconnaissent leur besoin, non pour ceux qui se croient justes par eux-mêmes.

Cette déclaration fait écho aux Béatitudes : "Heureux les pauvres", non les riches ; "Heureux ceux qui ont faim", non les rassasiés. Le Royaume est pour ceux qui reconnaissent leur vide et leur besoin.

Luc ajoute : "pour qu'ils se convertissent" (eis metanoian), clarifiant le but de l'appel. Jésus n'approuve pas le péché, il appelle à la conversion. Mais contrairement aux Pharisiens qui excluaient les pécheurs jusqu'à ce qu'ils se convertissent, Jésus les accueille pour qu'ils se convertissent. L'inclusion précède et facilite la transformation.

Correspondances bibliques sur l'appel et la vocation :

Marc 10,45 : "Car le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs."

Luc 19,10 : "Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu."

Jean 3,17 : "Dieu, en effet, n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu'il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui."

1 Timothée 1,15 : "C'est une parole certaine et digne d'être pleinement reçue : Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis, moi, le premier."

Romains 5,8 : "Mais Dieu prouve son amour envers nous en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous."

Théologie du repas avec les pécheurs

Le repas comme signe du Royaume

Dans les évangiles, les repas sont des moments théologiquement chargés. Jésus mange fréquemment avec des pécheurs et des exclus, et ces repas préfigurent le banquet eschatologique du Royaume.

Le repas avec les pécheurs signifie plusieurs réalités :

Inclusion radicale : Tous sont invités à la table du Royaume, sans condition préalable de mérite ou de pureté.

Préfiguration eucharistique : Ces repas annoncent la Cène où Jésus partage son corps et son sang pour le pardon des péchés.

Communion restaurée : Le repas crée une communauté nouvelle où les barrières sociales et religieuses sont abolies.

Joie du Royaume : Le festin manifeste la joie de l'arrivée du Royaume, par opposition à l'austérité et au légalisme.

La miséricorde plutôt que le sacrifice

La citation d'Osée par Matthieu révèle le cœur de la théologie de Jésus. Dieu ne désire pas d'abord des pratiques religieuses formelles mais une transformation du cœur qui se manifeste par la miséricorde.

Les Pharisiens multipliaient les observances pour se séparer des pécheurs et maintenir leur pureté. Jésus inverse cette logique : la vraie sainteté n'exclut pas mais inclut, elle ne se protège pas de l'impureté mais la transforme.

Le scandale de la grâce

Ce récit illustre le "scandale de la grâce" : Dieu offre son salut aux pécheurs sans attendre qu'ils se soient d'abord purifiés. Cette grâce prévenante choque ceux qui pensent mériter le salut par leurs œuvres.

La parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20,1-16) et celle du fils prodigue (Lc 15,11-32) développent ce même thème : la générosité scandaleuse de Dieu envers les indignes, qui provoque la jalousie de ceux qui se croient méritants.

Christologie : Qui est Jésus ?

L'autorité d'appeler

Jésus appelle Lévi avec une autorité souveraine qui ne requiert aucune justification. Cet appel rappelle celui des prophètes par Dieu dans l'Ancien Testament (Is 6 ; Jr 1 ; Ez 1-3). Jésus agit avec l'autorité divine elle-même.

Le médecin divin

En se présentant comme médecin, Jésus assume un rôle que l'Ancien Testament attribue à Dieu seul (Ex 15,26 ; Ps 103,3). Il est le guérisseur envoyé par Dieu pour soigner la maladie fondamentale : le péché.

Celui qui vient

La formule "je suis venu" affirme une mission divine. Jésus ne s'est pas simplement trouvé en Palestine au premier siècle ; il est venu, envoyé par le Père, pour accomplir une mission précise : appeler les pécheurs.

Ecclésiologie : L'identité de l'Église

Une communauté de pécheurs appelés

Ce récit définit l'Église comme une communauté de pécheurs appelés et transformés par la grâce, non comme un club de "justes". L'Église est l'hôpital des pécheurs, non le musée des saints.

L'appel de Lévi/Matthieu, un collecteur d'impôts qui devient apôtre et évangéliste, illustre la puissance transformatrice de la grâce. Personne n'est trop éloigné, trop compromis, trop pécheur pour être appelé et transformé.

Une communauté inclusive

Le repas avec les pécheurs établit un modèle pour l'Église : une communauté qui accueille les marginaux, qui franchit les barrières sociales, qui mange avec les exclus. L'Église ne peut se replier sur les "purs" mais doit aller vers ceux qui sont loin.

La mission évangélisatrice

Lévi, nouvellement appelé, organise immédiatement un festin pour présenter Jésus à ses anciens collègues. Ce modèle de témoignage est puissant : utiliser ses réseaux relationnels pour amener d'autres à Jésus, créer des espaces de rencontre festifs et joyeux.

Éthique et pratique

La radicalité du dépouillement

Lévi "quittant tout" (Luc) illustre la radicalité de la réponse au Christ. Le disciple est appelé à un dépouillement total, abandonnant sécurités matérielles et statut social pour suivre Jésus.

Ce dépouillement n'est pas une fin en soi mais une libération pour une vie nouvelle. Lévi abandonne une profession lucrative mais corruptrice pour une vocation authentique.

La miséricorde comme pratique chrétienne

La citation d'Osée appelle les disciples à une religion de miséricorde plutôt que de formalisme. La vraie piété se manifeste par la compassion envers les faibles, l'accueil des pécheurs, le service des pauvres.

Cette miséricorde ne nie pas la gravité du péché mais l'affronte par l'amour et l'accueil plutôt que par l'exclusion et la condamnation.

Le témoignage festif

Le "grand festin" de Lévi présente un modèle de témoignage chrétien : joyeux, généreux, relationnel. Le christianisme n'est pas d'abord une morale austère mais une bonne nouvelle célébrée dans la communion fraternelle.

Tensions et questions contemporaines

Inclusion et conversion

Ce texte soulève une tension toujours actuelle : comment l'Église peut-elle être inclusive sans relativiser l'appel à la conversion ? Jésus accueille les pécheurs mais les appelle "pour qu'ils se convertissent" (Luc).

La solution de Jésus est l'inclusion qui précède la transformation. Il ne dit pas "convertissez-vous d'abord, puis je vous accueillerai", mais "venez, et dans la communion avec moi, vous serez transformés".

Justice et miséricorde

Lévi était enrichi par l'exploitation de ses compatriotes. Jésus l'appelle sans exiger d'abord restitution (contrairement à Zachée qui spontanément promet de restituer quatre fois ce qu'il a volé, Lc 19,8).

Cette apparente indifférence à la justice pose question. L'évangile suggère que la rencontre transformatrice avec Jésus conduit naturellement à la justice et à la restitution, mais que la grâce précède ces démarches.

L'Église et les marginaux

Ce récit interroge les églises contemporaines : qui sont les "collecteurs d'impôts" d'aujourd'hui ? Qui sont les exclus que l'Église devrait accueillir à sa table ? Comment créer des espaces où les marginaux se sentent bienvenus ?

L'attitude de Jésus défie les églises qui se replient sur elles-mêmes, qui créent des barrières culturelles ou sociales, qui privilégient la respectabilité plutôt que la miséricorde.

Parallèles et développements dans le Nouveau Testament

Les autres repas de Jésus

Ce repas est le premier d'une série où Jésus partage la table avec des pécheurs et des exclus :

Luc 7,36-50 : Jésus mange chez Simon le pharisien et une femme pécheresse l'oint de parfum.

Luc 19,1-10 : Jésus s'invite chez Zachée, chef des collecteurs d'impôts.

Jean 4,1-42 : Jésus parle avec la Samaritaine, franchissant les barrières ethniques et religieuses.

Tous ces récits révèlent la même logique : Jésus cherche activement les pécheurs et les exclus pour les intégrer au Royaume.

Les paraboles de la miséricorde

Le thème du repas avec les pécheurs est développé dans plusieurs paraboles :

Luc 15,1-32 : Les trois paraboles de Luc 15 (brebis perdue, drachme perdue, fils prodigue) sont racontées en réponse aux murmures des Pharisiens : "Cet homme accueille des pécheurs et mange avec eux" (Lc 15,2).

Matthieu 22,1-14 : La parabole du festin nuptial où, après le refus des invités initiaux, le roi fait venir "tous ceux que vous trouverez" pour remplir la salle.

La théologie paulinienne

Paul développe théologiquement ce que Jésus manifeste pratiquement : la justification par la foi, non par les œuvres de la Loi (Rm 3,21-31 ; Ga 2,16 ; Ep 2,8-9).

L'attitude de Jésus mangeant avec les pécheurs préfigure la doctrine paulinienne : Dieu justifie les impies (Rm 4,5), Christ est mort pour les pécheurs (Rm 5,8), le salut est gratuit et offert à tous.

Conclusion

L'appel de Lévi/Matthieu et le repas avec les pécheurs constituent un récit programmatique qui révèle l'identité, la mission et la méthode de Jésus.

Son identité : Jésus est le médecin envoyé par Dieu pour guérir les malades, celui qui a l'autorité d'appeler et de transformer les pécheurs.

Sa mission : Appeler non les justes mais les pécheurs, chercher et sauver ce qui était perdu, manifester la miséricorde de Dieu qui précède et provoque la conversion.

Sa méthode : Non l'exclusion et le jugement mais l'inclusion et la communion, créant des espaces de rencontre festifs où les pécheurs peuvent expérimenter l'amour transformateur de Dieu.

Les trois évangélistes, tout en conservant la trame commune, apportent leurs nuances :

Marc souligne l'autorité souveraine de Jésus et place ce récit dans le contexte des controverses croissantes.

Matthieu s'identifie humblement comme l'ancien collecteur d'impôts et ajoute la citation prophétique qui résume la théologie de la miséricorde.

Luc insiste sur la radicalité du dépouillement de Lévi, la joie du festin, et l'appel explicite à la conversion.

Ce récit continue de défier l'Église : sommes-nous une communauté de "justes" qui se protègent des "pécheurs", ou une communauté de pécheurs pardonnés qui accueillent d'autres pécheurs dans la miséricorde transformatrice du Christ ?

La réponse de Jésus aux Pharisiens résonne encore aujourd'hui : Dieu ne veut pas des sacrifices religieux qui excluent, mais la miséricorde qui inclut et transforme. Le Royaume de Dieu est un grand festin où tous les exclus sont invités à prendre place à la table du Père.