Étude biblique et théologique
Le livre de Job
Plan du cours
- Introduction générale : statut canonique, texte et versions
- Datation, milieu de composition et genre littéraire
- Structure du livre
- Le prologue en prose : la mise en scène céleste
- Les personnages
- Le dialogue poétique : les trois cycles de discours
- Les discours d'Élihu
- Les discours de Dieu depuis le tourbillon
- L'épilogue et le retournement final
- Les grands thèmes théologiques
- Job et la question de la souffrance dans la tradition biblique
- Réception patristique, médiévale et moderne
- Job et la théologie contemporaine
- Questions pour la discussion
- Bibliographie
1. Introduction générale : statut canonique, texte et versions
1.1 Place dans le canon
Le livre de Job appartient au troisième grand ensemble de la Bible hébraïque, les Ketuvim (Écrits), avec les Psaumes et les Proverbes. Il figure dans tous les canons — hébraïque, grec (Septante) et latin (Vulgate) — sans contestation majeure. Dans la tradition chrétienne, il est classé parmi les livres poétiques ou sapientiaux, aux côtés des Psaumes, des Proverbes, de l'Ecclésiaste, du Cantique des Cantiques, de la Sagesse de Salomon et du Siracide (Ben Sira).
Sa canonicité n'a pas été sérieusement remise en cause, malgré le caractère perturbant de son contenu. Certains rabbins exprimèrent un malaise devant le procès que Job intente à Dieu, mais la tradition rabbinique répondit que ce procès lui-même est une forme haute de foi. Le Talmud de Babylone (Baba Batra 14b) attribue la rédaction du livre à Moïse — tradition qui souligne moins une affirmation historique qu'une reconnaissance de l'autorité du texte.
1.2 Le texte hébreu et ses difficultés
Le texte hébreu du livre de Job est parmi les plus difficiles de toute la Bible. La poésie des discours centraux est d'une densité et d'une obscurité lexicale exceptionnelles : on y trouve un nombre inhabituel de hapax legomena (mots attestés une seule fois dans la Bible hébraïque), des tournures syntaxiques rares, et des images d'une violence et d'une beauté extrêmes. Cette difficulté est elle-même significative : le texte résiste à la compréhension immédiate, comme Dieu résiste aux explications de Job et de ses amis.
Jérôme, qui traduisit Job pour la Vulgate, reconnut la difficulté et signala dans sa préface que le livre était « glissant comme une anguille » : à peine croit-on le tenir qu'il échappe. La Septante grecque offre une version sensiblement plus courte que le TM (environ un sixième du texte manque), et propose des harmonisations et des adoucissements théologiques.
1.3 Les versions
- Le texte massorétique hébreu (TM) est la version de référence pour l'exégèse critique moderne.
- La Septante (LXX) présente un Job plus docile et plus pieux que le TM, atténuant plusieurs des protestations les plus vives.
- La Vulgate de Jérôme, faite sur le TM avec consultation des versions grecques d'Aquila, Symmaque et Théodotion, est la version reçue par l'Occident chrétien.
- Un Targum araméen de Job a été retrouvé à Qumrân (11QtgJob), attestant l'importance du livre dans le milieu essénien.
2. Datation, milieu de composition et genre littéraire
2.1 Datation
La datation du livre de Job est l'une des questions les plus débattues de l'exégèse vétérotestamentaire. Les positions couvrent un spectre large :
- Époque préexilique (VIIIe–VIIe s. av. J.-C.) : des parallèles de vocabulaire et de thématique avec Amos, Isaïe et Jérémie suggèrent à certains une composition ancienne.
- Époque exilique (VIe s. av. J.-C.) : l'hypothèse la plus répandue. L'expérience de l'exil babylonien, qui posait dramatiquement la question de la souffrance du juste et du silence de Dieu, fournit le contexte le plus plausible pour la composition des grandes sections poétiques.
- Époque postexilique (Ve–IVe s. av. J.-C.) : la proximité avec la sagesse internationale et l'influence de l'apocalyptique naissante plaident pour une datation plus tardive.
La quasi-totalité des exégètes s'accorde à reconnaître que le livre est le fruit d'une composition complexe et d'une longue histoire rédactionnelle : le prologue et l'épilogue en prose sont probablement plus anciens que les discours poétiques, et les discours d'Élihu (ch. 32–37) constituent vraisemblablement une addition postérieure.
2.2 L'universalité du cadre
Un détail significatif : Job n'est pas Israélite. Il vit au pays d'Outs (ou Huts), dont la localisation est incertaine (Édom ? Arabie du Nord ?). Ses amis viennent de Téman, de Shouah et de Naama — régions d'Arabie ou d'Édom. Dieu est désigné dans le prologue sous le nom de YHWH, mais dans les discours poétiques les noms utilisés sont principalement El, Eloah, Shaddaï — noms anciens et universels de la divinité. Ce cadre non israélite est délibéré : la question que pose Job est universelle. Il ne s'agit pas de l'histoire particulière d'Israël, mais de la condition humaine devant Dieu.
2.3 Genre littéraire
Le livre de Job est un chef-d'œuvre littéraire d'un genre hybride sans exact équivalent dans la Bible :
- Il emprunte au conte de sagesse pour son prologue et son épilogue en prose.
- Il emprunte à la lamentation pour les plaintes de Job (ch. 3, 6–7, 9–10, etc.), qui prolongent le genre des psaumes de lamentation individuelle.
- Il emprunte au débat sapientiel pour les cycles de discours avec les amis.
- Il emprunte à la théophanie pour les discours de Dieu depuis le tourbillon (ch. 38–41).
- Il emprunte à l'hymne cosmologique pour le poème sur la Sagesse (ch. 28) et les descriptions de la création dans les discours divins.
Cette hybridité générique est elle-même porteuse de sens : aucun genre ne suffit à contenir la question que pose Job. Le livre force les limites de tous les genres qu'il convoque.
Des parallèles extra-bibliques existent dans la littérature sapientielle du Proche-Orient ancien : le Dialogue d'un homme avec son âme égyptien, le Juste souffrant babylonien (Ludlul bel nemeqi, « Je veux louer le Seigneur de la sagesse »), et le Dialogue babylonien de la théodicée. Ces textes montrent que la question du juste souffrant est une préoccupation universelle des sagesses antiques, mais aucun n'atteint la radicalité théologique du livre de Job.
3. Structure du livre
Le livre de Job présente une structure composite en cinq grandes sections :
- Prologue en prose (ch. 1–2) : présentation de Job, double pari céleste, double épreuve.
- Monologue d'ouverture de Job (ch. 3) : malédiction du jour de sa naissance.
- Trois cycles de discours (ch. 4–27) : alternance entre Job et ses trois amis (Éliphaz, Bildad, Tsofar), avec un troisième cycle incomplet.
- Poème sur la Sagesse (ch. 28) : interlude lyrique sur l'inaccessibilité de la Sagesse.
- Monologue de clôture de Job (ch. 29–31) : nostalgie du passé, description de la misère présente, serment d'innocence.
- Discours d'Élihu (ch. 32–37) : intervention d'un quatrième personnage.
- Discours de Dieu depuis le tourbillon (ch. 38–41) : deux discours divins, deux réponses de Job.
- Épilogue en prose (ch. 42) : rétablissement de Job, condamnation des amis.
La tension entre le cadre en prose (prologue et épilogue) et le corps poétique est l'une des clés d'interprétation du livre. Dans le prologue, Job est présenté comme parfaitement patient et soumis ; dans les discours poétiques, il est au contraire rebelle, accusateur, presque blasphémateur. Ces deux portraits ne se contredisent pas : ils décrivent deux moments ou deux dimensions de la même foi mise à l'épreuve.
4. Le prologue en prose : la mise en scène céleste
4.1 Job le juste
Le prologue commence par une présentation de Job en termes absolus : il est « intègre et droit, craignant Dieu et se détournant du mal » (1,1). Cette présentation quadruple est délibérée : elle établit d'emblée que ce qui va arriver à Job ne peut pas être expliqué par une faute de sa part. La thèse des amis — la souffrance est le signe d'un péché — est contredite dès les premières lignes par la parole du narrateur elle-même. Le lecteur sait ce que les personnages ne savent pas.
4.2 L'assemblée céleste et le « satan »
La scène de l'assemblée céleste (sod) est l'une des plus énigmatiques de tout l'Ancien Testament. Dieu préside une assemblée de fils divins (bené Elohim) ; parmi eux figure le ha-satan — « l'adversaire » ou « l'accusateur ». Il est important de noter que dans ce texte le terme ha-satan est précédé de l'article défini : il désigne une fonction (l'accusateur, le procureur céleste), non un être propre au mal comme dans la théologie chrétienne postérieure. Il fait partie de la cour divine ; il n'est pas encore le Satan des évangiles.
Le pari que Dieu accepte avec le satan est moralement troublant : Dieu « livre » Job entre les mains de l'adversaire pour prouver que la foi de Job est désintéressée. Ce « pari » a suscité des siècles d'interprétation. Plusieurs lectures sont possibles :
- Lecture littérale et naïve : Dieu joue avec son serviteur comme avec un pion.
- Lecture allégorique : la scène décrit poétiquement la structure de l'épreuve spirituelle — toute foi est mise à l'épreuve de sa gratuité.
- Lecture dramatique : le prologue est un dispositif littéraire qui pose la question du livre sans la résoudre, en la formulant d'abord dans les termes de la rétribution, pour mieux les dépasser dans les discours.
4.3 Les deux épreuves
Job subit deux séries d'épreuves successives : la perte de ses biens et de ses enfants (ch. 1), puis l'atteinte à sa propre chair par une maladie terrible (ch. 2). Après chaque épreuve, le texte hébreu note que « Job n'a pas péché de ses lèvres » (2,10). L'épouse de Job lui dit : « Bénis Dieu et meurs » — formule ambiguë que certains traduisent « Maudis Dieu et meurs ». Elle est présentée, dans la tradition, comme une tentatrice maladroite ; mais on peut aussi y lire l'expression désespérée d'une femme qui a tout perdu et qui demande à son mari de mettre fin à une souffrance insensée.
5. Les personnages
5.1 Job
Job est le personnage le plus complexe de toute la littérature sapientielle biblique. Son évolution au fil du livre est remarquable :
- Job patient (prologue) : il accepte l'épreuve avec une foi exemplaire. « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris ; que le nom du Seigneur soit béni » (1,21).
- Job révolté (ch. 3 et discours) : à partir du chapitre 3, Job maudit le jour de sa naissance, interpelle Dieu avec une violence croissante, revendique son innocence contre ses amis, et exige une audience avec Dieu.
- Job confiant (ch. 19) : au cœur de sa révolte, Job formule une profession de foi extraordinaire : « Je sais que mon rédempteur est vivant » (19,25) — texte qui a nourri la liturgie chrétienne des funérailles.
- Job devant Dieu (ch. 40–42) : face aux discours divins, Job se tait, se reconnaît dépassé, et formule une profession de foi nouvelle : « Je t'avais entendu de l'oreille, mais maintenant mon œil t'a vu » (42,5).
Job est le type du croyant qui refuse les explications faciles et exige une rencontre authentique avec Dieu. Sa révolte n'est pas l'opposé de la foi : elle en est la forme la plus haute, celle qui refuse de se satisfaire d'un Dieu de façade. La tradition chrétienne, de Grégoire le Grand à Paul Ricœur, y a reconnu une figure de l'honnêteté spirituelle.
5.2 Les trois amis : Éliphaz, Bildad et Tsofar
Les trois amis — Éliphaz de Téman, Bildad de Shouah, Tsofar de Naama — arrivent d'abord pour consoler Job. Leur geste initial est admirable : ils restent sept jours et sept nuits assis avec lui dans le silence (2,11–13). C'est quand ils commencent à parler que les choses se gâtent.
Leurs discours défendent avec une cohérence et une éloquence indéniables la théologie de la rétribution : la souffrance est la conséquence du péché ; si Job souffre, c'est qu'il a péché, même s'il ne s'en rend pas compte. Cette théologie n'est pas fausse en elle-même — elle est celle du Deutéronome et de nombreux Psaumes. Elle devient erreur lorsqu'elle prétend tout expliquer et transforme un ami souffrant en accusé.
La grande leçon des amis est qu'une théologie juste, mal appliquée à un cas particulier, peut devenir cruelle. Ils défendent Dieu contre Job, mais c'est Job que Dieu défendra à la fin (42,7–8).
5.3 Élihu
Élihu, fils de Barakéel le Buzite, apparaît aux chapitres 32–37 sans avoir été mentionné auparavant et sans être cité dans l'épilogue. Cette absence des cadres en prose est l'un des arguments principaux pour voir en ses discours une insertion secondaire. Il est plus jeune que les trois amis et plus véhément. Il prétend apporter une réponse nouvelle : la souffrance n'est pas punition d'une faute passée, mais pédagogie divine pour avenir — elle est médiatrice d'une révélation. Cette intuition est théologiquement plus riche que celle des trois amis, et elle anticipe certains aspects des discours divins. Mais Élihu, lui aussi, prétend posséder la clé de ce que Dieu fait — et cette prétention est déjà une forme d'orgueil.
6. Le dialogue poétique : les trois cycles de discours
6.1 Premier cycle (ch. 4–14)
Le premier cycle introduit les positions de chacun des interlocuteurs. Éliphaz ouvre avec douceur et invoque une révélation nocturne : « L'homme est-il juste devant Dieu ? » (4,17). Il invite Job à se confier à Dieu et à accepter la correction divine. Bildad est plus rigide : les enfants de Job sont morts parce qu'ils ont péché (8,4). Tsofar est le plus véhément : il soupçonne que les souffrances de Job sont encore inférieures à ce qu'il mérite (11,6).
Job répond à chacun avec une vigueur croissante. Il tourne contre ses amis le genre de la lamentation : leurs consolations sont des mensonges pieux (13,4). Il ose interpeller Dieu directement — geste quasi liturgique de la rib (le procès) : « Je voudrais parler au Tout-Puissant, je veux plaider ma cause devant Dieu » (13,3).
6.2 Deuxième cycle (ch. 15–21)
Le deuxième cycle durcit les positions. Éliphaz attaque maintenant frontalement : Job parle avec impiété (15,4–5). Job répond avec des images d'une beauté sombre : il est devenu la risée de ses proches, un étranger pour ses frères, haï même de ses enfants (19,13–19). C'est dans ce cycle que s'inscrit la profession de foi du chapitre 19 : « Je sais que mon rédempteur est vivant » (19,25). Cette affirmation surgit au cœur de l'abandon le plus total — structure paradoxale que la tradition chrétienne a lue comme une figure de la résurrection.
6.3 Troisième cycle (ch. 22–27)
Le troisième cycle est textuellemen irrégulier : les discours de Bildad sont très courts (ch. 25) et le discours de Tsofar semble manquer. La plupart des exégètes y voient un désordre rédactionnel ou une désintégration intentionnelle du débat — les amis n'ont plus rien à dire, leur système est épuisé. Job, lui, continue à affirmer son innocence avec une force croissante et formule un serment solennel d'innocence (ch. 31) — l'équivalent d'une « protestation d'innocence » dans la tradition de la liturgie du Temple.
7. Le poème sur la Sagesse (ch. 28)
Le chapitre 28 est un interlude poétique d'une beauté exceptionnelle, souvent considéré comme une addition ultérieure. Il pose la question : « Mais la Sagesse, où se trouve-t-elle ? » (28,12.20). La réponse est que la Sagesse est inaccessible aux humains, inconnue même de l'Abîme et de la Mort, seul Dieu la connaît. La conclusion du poème — « La crainte du Seigneur, voilà la Sagesse ; s'éloigner du mal, voilà l'intelligence » (28,28) — résonne comme une réponse provisoire avant les discours divins : la vraie Sagesse n'est pas une explication du monde, mais une posture de foi.
Ce poème est important théologiquement : il sape d'avance les prétentions de tous ceux qui croient posséder la Sagesse — les amis de Job, mais aussi Job lui-même. Personne ne peut raisonner sur Dieu de l'extérieur.
8. Les discours de Dieu depuis le tourbillon (ch. 38–41)
8.1 La théophanie
Dieu répond à Job depuis un tourbillon (sé'arâ). La théophanie dans la tempête est un genre bien attesté dans la Bible (cf. Élie au mont Horeb, Ez 1, Ps 18). Mais la réponse divine surprend : Dieu ne répond pas aux questions de Job sur sa souffrance. Il ne justifie pas ses actes. Il ne révèle pas l'existence du pari avec le satan. Il répond aux questions par des questions — un torrent de questions rhétoriques cosmologiques qui renvoient Job à sa place de créature.
8.2 Le contenu des discours divins
Les deux discours divins (ch. 38–39 et 40–41) sont parmi les plus beaux textes cosmologiques de toute la Bible. Dieu interroge Job sur la fondation de la terre, sur les étoiles du matin qui chantaient (38,7), sur les portes de la mort, sur la neige et la grêle, sur les Pléiades et Orion, sur le lion et le corbeau, sur le cheval de guerre et l'aigle. Il décrit les deux grandes créatures mythiques, le Béhémoth (ch. 40) et le Léviathan (ch. 41) — animaux réels (hippopotame, crocodile) élevés à la dimension de symboles du chaos primordial que Dieu seul peut maîtriser.
Ce déploiement de la création n'est pas une humiliation de Job : c'est une initiation. Dieu ne prouve pas sa justice ; il révèle son mystère. Il montre que le monde est plus vaste, plus étrange, plus beau que les catégories de la rétribution ne le supposent. La souffrance de Job n'est pas expliquée, mais elle est replacée dans un horizon infiniment plus grand que celui des théologies de l'échange.
8.3 La réponse de Job aux discours divins
Job répond deux fois à Dieu. Après le premier discours, il dit : « Je suis trop peu de chose » (40,4) — et se tait. Après le second discours, il formule une réponse plus développée : « Je t'avais entendu de l'oreille, mais maintenant mon œil t'a vu. C'est pourquoi je me rétracte et me repens dans la poussière et la cendre » (42,5–6). Cette réponse a été débattue : s'agit-il d'une rétractation de sa révolte, d'une capitulation humiliée, ou d'une transformation intérieure ? La majorité des commentateurs contemporains y voit non pas une soumission résignée, mais une conversion du regard : Job a vu Dieu, et cette vision change tout — non pas qu'elle réponde aux questions, mais parce qu'elle les dissout dans une présence.
9. L'épilogue et le retournement final
L'épilogue en prose (ch. 42,7–17) contient deux éléments théologiquement capitaux :
Premièrement, Dieu déclare que Job « a dit de lui ce qui est juste », contrairement à ses amis (42,7). Cette déclaration est stupéfiante : c'est Job le révolté, l'accusateur, qui a dit la vérité sur Dieu — non ses amis qui le défendaient. Dieu reconnaît que la protestation de Job était plus honnête et plus juste théologiquement que les justifications pieuses des amis. La révolte authentique vaut mieux que la théologie confortable.
Deuxièmement, Job est rétabli dans sa prospérité — biens, enfants, honneur — au double de ce qu'il avait. Ce retour à la fortune a choqué beaucoup de lecteurs modernes : n'est-ce pas exactement la théologie de la rétribution que le livre semblait dépasser ? Plusieurs interprétations sont proposées :
- L'épilogue appartient à la couche ancienne du conte de sagesse et ne peut pas être harmonisé avec la théologie des discours poétiques.
- La restauration est une figure eschatologique : elle anticipe la promesse ultime que la justice sera rendue, sans prétendre que cette restauration est immédiate ou automatique.
- Le double don est une manière narrative de dire que la rencontre avec Dieu est elle-même la restauration — le reste suit.
10. Les grands thèmes théologiques
10.1 La souffrance du juste et la crise de la rétribution
Le thème central du livre est la mise en crise de la théologie de la rétribution — la conviction, largement partagée dans la Bible hébraïque et dans la sagesse antique, que le bien est récompensé et le mal puni dans cette vie. Cette théologie est vraie en tendance générale, mais elle est insuffisante comme explication universelle. Le livre de Job en montre les limites : elle devient mensonge et cruauté quand elle prétend tout expliquer, quand elle transforme la souffrance en preuve d'une faute et le souffrant en accusé.
Le livre ne propose pas une théorie alternative de la souffrance. Il ne donne pas de réponse intellectuelle à la question du mal. Ce qu'il fait, c'est déplacer la question : de l'explication à la rencontre, du pourquoi au qui. La réponse à Job n'est pas une théorie ; c'est une présence.
10.2 La foi désintéressée
La question posée par le satan au prologue est la question centrale du livre : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? » (1,9). La foi de Job est-elle intéressée — un investissement dans la prospérité — ou est-elle gratuite, aimant Dieu pour lui-même ? L'épreuve de Job est l'épreuve de la gratuité de la foi. Ce thème est d'une profondeur théologique considérable : il pose la question de savoir si la religion n'est qu'une forme d'échange cosmique (je suis vertueux, donc je prospère) ou si elle peut atteindre à quelque chose d'absolument désintéressé.
La réponse du livre est que Job passe l'épreuve : il maudit le jour de sa naissance, il accuse Dieu, il réclame justice — mais il ne renonce pas à Dieu. Même sa révolte est une forme d'attachement. Il ne se tourne pas vers d'autres dieux. Il continue à adresser la parole à YHWH. C'est cela, la foi désintéressée : non pas la soumission silencieuse, mais le refus de lâcher Dieu même quand Dieu semble absent ou injuste.
10.3 La transcendance divine et les limites du discours sur Dieu
Les discours de Dieu depuis le tourbillon posent une limite radicale à tout discours humain sur Dieu. Aucun système théologique ne peut rendre compte de la totalité de Dieu et de sa manière de gouverner le monde. Les amis de Job avaient raison dans leurs principes mais tort dans leur application ; Job avait tort dans ses accusations mais raison dans son exigence d'authenticité. Tous, y compris Élihu, prétendaient savoir ce que Dieu fait — et c'est cette prétention que les discours divins dénoncent.
Cette épistémologie théologique négative est une contribution majeure du livre à la tradition : elle anticipe la théologie apophatique (négative) des Pères de l'Église et des mystiques médiévaux. Dieu dépasse toujours ce qu'on dit de lui.
10.4 La prière comme protestation
Le livre de Job légitime la prière de protestation comme forme authentique de la relation à Dieu. Job ne prie pas poliment ; il accuse, il exige, il interpelle. Cette tradition de la rib — le procès intenté à Dieu — est ancienne dans la Bible (cf. Abraham à Sodome en Gn 18, Jérémie dans ses « confessions »). Job la porte à son extrême. La prière de protestation est une foi qui refuse les explications consolantes et maintient son exigence de justice jusque dans l'obscurité. La tradition chrétienne y a vu une figure du cri du Christ en croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Mc 15,34 ; Ps 22,2).
10.5 La solidarité avec le souffrant
Le premier geste des trois amis — s'asseoir avec Job dans le silence pendant sept jours et sept nuits — est présenté comme le geste juste. C'est quand ils commencent à parler pour expliquer qu'ils faillissent. Le livre enseigne ainsi quelque chose d'essentiel sur l'accompagnement du souffrant : la présence silencieuse est supérieure à l'explication. La souffrance d'autrui n'est pas un problème à résoudre mais une réalité à habiter avec lui.
10.6 La création comme révélation
Les discours de Dieu depuis le tourbillon sont un hymne à la création. La cosmologie et la biologie — les étoiles, les animaux, les phénomènes météorologiques — sont présentées comme révélatrices de Dieu, non comme des illustrations mais comme la réalité même dans laquelle Dieu se manifeste. Cette valorisation théologique de la création est en continuité avec la tradition sapientielle (Pr 8, Si 42–43) et anticipe la théologie paulinienne de la connaissance naturelle de Dieu (Rm 1,20). La création tout entière parle de Dieu — mais en un langage qui dépasse les catégories humaines.
11. Job et la question de la souffrance dans la tradition biblique
11.1 Les Psaumes de lamentation
Le livre de Job s'inscrit dans la tradition des psaumes de lamentation individuelle (Ps 22, 38, 88, etc.), qui adressent à Dieu une plainte directe et exigeante. Job radicalise ce genre : là où le Psalmiste finit généralement par une louange ou une expression de confiance, Job maintient la tension beaucoup plus longtemps et avec beaucoup plus de violence. Le livre de Job est en quelque sorte le psaume de lamentation porté à son terme logique.
11.2 Jérémie et les « confessions »
Les « confessions » de Jérémie (Jr 11,18–23 ; 12,1–6 ; 15,10–21 ; 17,14–18 ; 18,18–23 ; 20,7–18) offrent le parallèle le plus frappant avec Job dans la Bible prophétique. Jérémie maudit le jour de sa naissance (Jr 20,14–18 — même motif qu'en Jb 3), accuse Dieu de l'avoir trompé (Jr 20,7), et réclame justice. Ces textes suggèrent que la tradition de la protestation prophétique et la tradition jobbienne sont liées.
11.3 Le Deutéro-Isaïe et le Serviteur souffrant
Les chants du Serviteur souffrant (Is 42, 49, 50, 52–53) présentent une figure qui souffre innocemment pour les autres. La lecture chrétienne y voit une prophétie du Christ, mais la convergence avec Job est frappante : le juste souffrant dont la souffrance est mystérieusement porteuse de sens pour la communauté. Job souffre seul ; le Serviteur souffre pour les autres. Ces deux figures se complètent dans la tradition biblique de la souffrance innocente.
11.4 La Sagesse de Salomon
La Sagesse de Salomon (Sg 2–5) reprend le thème du juste persécuté et propose une réponse que le livre de Job ne formulait pas encore : la rétribution dans l'au-delà. Si le juste souffre et meurt, c'est que sa récompense est dans le monde à venir. Cette réponse ouvre une perspective que le livre de Job, ancré dans une anthropologie pré-eschatologique, ne pouvait pas encore formuler clairement.
12. Réception patristique, médiévale et moderne
12.1 Les Pères de l'Église
Origène voit dans le prologue céleste une confirmation de la réalité des puissances spirituelles et de l'épreuve comme voie de purification. Il lit Job comme figure du Christ souffrant.
Jean Chrysostome consacre de nombreuses homélies à Job, insistant sur la vertu de la patience (hypomonê) comme clé du livre. Sa lecture du Job patient (prologue) privilégie l'aspect ascétique.
Grégoire le Grand compose les Moralia in Job — une œuvre monumentale en trente-cinq livres, qui est le commentaire patristique le plus influent sur Job. Grégoire lit Job à trois niveaux : littéral (l'histoire de l'homme Job), allégorique (Job comme figure du Christ et de l'Église), et moral (Job comme modèle de la vie intérieure). Son influence sur toute la tradition médiévale est considérable. Pour Grégoire, Job est avant tout une figure du Christ qui souffre innocemment et dont la souffrance est rédemptrice.
12.2 Thomas d'Aquin
Thomas d'Aquin consacre un commentaire littéral au livre de Job (Expositio super Job ad litteram). Sa lecture est remarquable par son refus de l'allégorie systématique : il lit Job à la lettre, dans sa réalité historique. Pour Thomas, le débat de Job avec ses amis est un débat sur la providence divine. Job a raison contre ses amis : la providence divine ne peut pas être enfermée dans les catégories humaines de la rétribution. Thomas anticipe ainsi la lecture moderne, qui voit dans Job une critique de la théologie trop assurée.
12.3 La tradition mystique
La tradition mystique chrétienne a lu Job comme figure de l'âme qui traverse la nuit obscure — l'expérience de l'absence de Dieu comme moment de purification et d'approfondissement de la foi. Jean de la Croix et Thérèse d'Avila évoquent des états spirituels qui ressemblent à ceux de Job : le sentiment d'abandon, l'incompréhension, la tentation du désespoir, et la foi qui tient malgré tout. La spiritualité jobbienne est une ressource majeure pour l'accompagnement des crises spirituelles profondes.
12.4 L'époque moderne
À l'époque moderne, Job est devenu une figure centrale de la réflexion philosophique et littéraire sur la souffrance. Kierkegaard, dans la Répétition, présente Job comme le grand témoin de la « répétition » — le retour à Dieu après l'épreuve, à un niveau plus profond qu'avant. Il voit en Job un précurseur du chevalier de la foi.
Carl Gustav Jung, dans Réponse à Job (1952), propose une lecture psychologique provocatrice : Dieu a traité Job injustement et Job a eu raison de le lui reprocher. L'affrontement Job–Dieu est pour Jung le moteur d'une évolution de la conscience divine elle-même vers plus de justice et d'humanité. Cette lecture, hétérodoxe au plan théologique, a eu une influence considérable dans la culture contemporaine.
La littérature du XXe siècle a fait de Job une figure emblématique : Archibald MacLeish (J.B., 1958), Franz Kafka, Élie Wiesel (Le procès de Shamgorod), et de nombreux auteurs post-Shoah ont relu Job à la lumière de l'extermination des Juifs d'Europe.
13. Job et la théologie contemporaine
13.1 La théodicée et ses limites
La théodicée — la justification de Dieu face au mal — est une entreprise philosophique et théologique qui cherche à concilier l'existence d'un Dieu bon et tout-puissant avec la réalité de la souffrance et du mal dans le monde. Le livre de Job est souvent convoqué dans ce débat. Mais il faut noter que le livre lui-même résiste à toute théodicée : Dieu ne justifie pas ses actes. Il ne répond pas à la question du pourquoi. Il révèle sa présence, non son explication. En ce sens, Job est une critique de la théodicée avant même que celle-ci existe comme discipline philosophique.
Emmanuel Levinas a tiré de Job une leçon radicale : après Auschwitz, toute théodicée est moralement obscène. La souffrance des innocents ne peut pas être justifiée — elle doit être combattue. Le livre de Job, lu ainsi, n'est pas une invitation à accepter la souffrance, mais un appel à refuser toute justification de l'injustice.
13.2 La théologie de la croix
La théologie chrétienne a vu dans la souffrance de Job une figure de la passion du Christ. Le cri de déreliction de Jésus en croix (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ») est le cri jobbien porté à son sommet et à sa résolution. Jürgen Moltmann, dans Le Dieu crucifié (1972), développe une théologie dans laquelle Dieu lui-même est atteint par la souffrance humaine dans la personne du Christ. La réponse chrétienne à Job n'est pas une explication, mais un Dieu qui entre dans la souffrance humaine pour la traverser de l'intérieur.
13.3 Job et la pastorale
Le livre de Job est une ressource irremplaçable pour la pastorale des malades, des endeuillés, et de tous ceux qui traversent une épreuve grave. Il enseigne :
- Que la révolte et la protestation sont des formes légitimes de la prière.
- Que les explications consolantes peuvent être plus blessantes que le silence.
- Que la présence silencieuse est souvent plus précieuse que les discours.
- Que la souffrance n'est pas nécessairement la conséquence d'une faute.
- Que la rencontre avec Dieu peut traverser l'obscurité la plus totale.
14. Questions pour la discussion
- Le prologue présente Dieu qui accepte le « pari » du satan sur Job. Comment interpréter théologiquement cette scène ? Peut-on parler d'une responsabilité divine dans la souffrance de Job, et qu'est-ce que cela implique pour notre compréhension de Dieu ?
- Les trois amis défendent une théologie juste — la rétribution divine — mais Dieu les condamne à la fin. Qu'est-ce que cela nous dit sur le rapport entre vérité théologique et accompagnement pastoral ? Une théologie correcte peut-elle être une erreur dans la relation ?
- Job dit à la fin : « Je t'avais entendu de l'oreille, mais maintenant mon œil t'a vu » (42,5). En quoi cette distinction entre entendre et voir est-elle signifiante pour la théologie de la révélation et de la rencontre avec Dieu ?
- Dieu répond à Job par une théophanie cosmologique — non par une explication de sa souffrance. Qu'est-ce que cela dit sur la nature de la réponse divine à la question du mal ? Est-ce une réponse satisfaisante, ou un esquive ?
- Après la Shoah, Élie Wiesel et d'autres ont relu Job comme figure des victimes innocentes du XXe siècle. Cette relecture vous semble-t-elle fidèle au texte ? En quoi le livre de Job peut-il ou ne peut-il pas servir de ressource théologique pour la réflexion post-Auschwitz ?
15. Bibliographie
Commentaires exégétiques
- Pope, M. H., Job (Anchor Bible 15), Doubleday, New York, 1965 (3e éd. 1973).
- Clines, D. J. A., Job, 3 vol. (Word Biblical Commentary 17–18B), Thomas Nelson, Nashville, 1989–2011.
- Hartley, J. E., The Book of Job (NICOT), Eerdmans, Grand Rapids, 1988.
- Habel, N. C., The Book of Job (Old Testament Library), Westminster Press, Philadelphie, 1985.
- Gordis, R., The Book of Job: Commentary, New Translation and Special Studies, Jewish Theological Seminary, New York, 1978.
- Dhorme, É., Le livre de Job, Gabalda, Paris, 1926 (réédition Cerf, 1967) — commentaire classique en français, toujours indispensable.
Études théologiques et littéraires
- Terrien, S., Job. Poet of Existence, Bobbs-Merrill, Indianapolis, 1957.
- Westermann, C., Der Aufbau des Buches Hiob, Calwer Verlag, Stuttgart, 1977 (trad. fr. Structure et histoire de la théologie de Job, Cerf, Paris, 1978).
- Ricœur, P., « Sur le tragique et le non-tragique dans la Genèse », dans Lectures 3, Seuil, Paris, 1994 (réflexion sur Job et le mal).
- Neher, A., L'exil de la parole. Du silence biblique au silence d'Auschwitz, Seuil, Paris, 1970.
- Wiesel, É., Le procès de Shamgorod, Seuil, Paris, 1979.
- Jung, C. G., Réponse à Job (trad. fr.), Buchet-Chastel, Paris, 1964.
Réception et tradition chrétienne
- Grégoire le Grand, Moralia in Job, Sources Chrétiennes n° 32, 212, 221, 476, 525, Cerf, Paris (trad. fr. partielle).
- Thomas d'Aquin, Expositio super Job ad litteram, trad. fr. par M. Sanchez, Parole et Silence, Paris, 2004.
- Moltmann, J., Le Dieu crucifié (trad. fr.), Cerf, Paris, 1974.
- Lacocque, A., et Ricœur, P., Penser la Bible, Seuil, Paris, 1998 (chapitre sur Job).
En français
- Beauchamp, P., L'un et l'autre Testament, t. II, Seuil, Paris, 1990.
- Chouraqui, A., Iyov / Job, Desclée de Brouwer, Paris, 1990 (traduction et introduction).
- Guillet, J., Thèmes bibliques, Aubier, Paris, 1954 (chap. sur la souffrance).
- Mies, F., L'espérance de Job, Leuven University Press, Louvain, 2006.
- Léon-Dufour, X. (dir.), Dictionnaire de théologie biblique, Cerf, Paris, 1970, art. « Job », « Souffrance », « Rétribution ».
- Vogels, W., Job. L'homme qui a bien parlé de Dieu, Cerf, Paris, 1995.
