Formation théologique

L'origine des religions

Soulignons en préambule que le concept de religion est absent dans la plupart des sociétés. Il s’agit, en effet, comme l’explique, déjà en 1987, l’anthropologue Benson Saler d’un « concept occidental, forgé dans le creuset culturel et linguistique du christianisme ».

Définitions

Tiré du Dictionnaire historique de la langue française (André Rey).

RELIGION n. f. est un mot emprunté (v. 1085) au latin religio dont l'étymologie est controversée depuis l'Antiquité. À la suite de Lactance, de Tertullien, les auteurs chrétiens se plaisent à rattacher religio au verbe religare « relier », de re- (→ re-) à valeur intensive, et de ligare (→ lier). La religion ayant pour objet des relations que l'on entretient avec la divinité, le mot a été interprété comme valant initialement pour « attache » ou « dépendance », les variations de sens étant analogues à celles de rattachement et attachement, désignant à la fois le lien effectif et le lien affectif. Une autre origine est signalée par Cicéron et appuyée de son autorité : religio serait tiré soit de legere « cueillir, ramasser » (→ lire) avec adjonction d'un préfixe re- (→ re-) marquant l'intensité ou le retour en arrière, soit de religere, « recueillir, recollecter », verbe attesté seulement par un participe. D'après Émile Benveniste, ce verbe signifiait, abstraitement, « revenir sur ce que l'on a fait, ressaisir par la pensée ou la réflexion, redoubler d'attention et d'application », développement comparable à celui de recolligere (→ recueillir, recolliger). De fait, religio est synonyme de « scrupule », « soin méticuleux », « ferveur inquiète », ce qui semble exclure, en latin classique au moins, l'idée de relation avec le sacré. Dans ce sens, le mot convient cependant à l'exercice du culte, à l'observance rituelle qui exigent une pratique littérale et vigilante. Équivalant à « délicatesse de conscience, recueillement, circonspection minutieuse », le terme a pu se fixer rapidement et presque exclusivement sur l'expérience ou la manipulation du sacré. Il ne recouvre à l'origine qu'un ensemble de pratiques, croyances et obligations morales, glissant de la disposition subjective évoquée ci-dessus aux réalités objectives que cette disposition concerne. L'interprétation d'É. Benveniste conduit à écarter la tradition chrétienne d'un rapport avec religare, d'autant que ce verbe a pour nom abstrait, non pas religio, mais religatio « action de lier » (comme ligatio de ligare).

On sait que le sens premier de religio, sens qui restera tout au long de la latinité, et cela malgré de nouvelles acceptions, est « scrupule ». « Scrupule » peut évidemment avoir une connotation religieuse. Mais ce n'est ni premier ni obligatoire. L'origine étymologique, en tout cas, est à cet égard totalement neutre. L'attestent tous les termes latins, en effet, qui sont faits sur le même thème, donné par le verbe legere, dont le sens fondamental est « cueillir », « recueillir », « choisir ». Pour expliquer non pas le terme religio, mais l'adjectif religiosus (« religieux ») qui en est dérivé, Cicéron donne cette explication dans le De natura deorum, II, 28, 72 : « Ceux qui reprenaient (retractarent) diligemment et en quelque sorte relegerent toutes les choses qui se rapportent au culte des dieux, ceux-là ont été appelés religiosi de relegere, comme elegantes de eligere et diligentes de diligere. Tous ces mots ont en effet le même sens de legere que religiosus7 ». À eligere, « arracher en cueillant », d'où « élire », « choisir », à diligere, « prendre de côté et d'autre », d'où « distinguer », « choisir », Cicéron aurait pu ajouter d'autres verbes, comme intelligere, « discerner », d'où « comprendre » ou negligere «négliger ». Aucun de ces verbes n'a, de soi, une connotation religieuse. Le dernier que j'ai cité, negligere, peut même être considéré comme le contraire de religere. Des auteurs comme Tertullien le rapprochent souvent de religio pour en décrire l'attitude opposée. Religio définit donc d'abord non pas une propriété objective de quelque chose, mais l'attitude de quelqu'un qui, loin d'être négligeant, prête au contraire une attention réfléchie, méticuleuse, voire excessive, « scrupuleuse », à ce qu'il fait, le préfixe re- exprimant l'idée d'un retour et d'une reprise ou renforçant simplement l'idée verbale, comme dans le français « recueillir ». « Recommencer un choix déjà fait, écrit Emile Benveniste, (retractare, dit Cicéron), réviser la décision qui en résulte, tel est le sens propre de religio. Il indique une disposition intérieure et non une propriété objective de certaines choses ou un ensemble de croyances et de pratiques. » Maurice Sachot. Voir le lien dans la bibliothèque.

Un phénomène universel

Une explication factuelle de l'origine des religions est impossible en l'absence de traces archéologiques et écrites tangibles. Sa forme primitive est si ancienne que seules des interprétations hypothétiques peuvent être avancées à son sujet.

Comme nous l'avons souligné ci-dessus, les linguistes privilégient l'étymologie "religere". Mais la religion a une fonction symbolique, celle de rassembler. Elle relie le visible et l’invisible. Elle relie les personnes à une ou plusieurs divinités. Elle relie les personnes entre elles en leur donnant des règles et des valeurs à respecter. Elle apporte des réponses aux questions essentielles. D’où vient le monde ? Y a-t-il une vie après la mort ? Où sont le bien et le mal ? Elle permet aux hommes de comprendre le monde dans lequel elles vivent.

La religion, entendue comme un ensemble de croyances et de pratiques relatives à une réalité transcendante, est l’un des phénomènes les plus universels et constants de l’humanité. Dès la préhistoire, des traces archéologiques – sépultures, peintures rupestres, objets symboliques – suggèrent que l’homme primitif entretenait un rapport au sacré. L’apparition de la religion interroge les chercheurs depuis le XIXᵉ siècle : s’agit-il d’une construction sociale, d’une illusion psychologique ou d’une révélation progressive de l’humanité à elle-même ?

Comme le souligne Mircea Eliade, « l’homme est par essence un homo religiosus » (Traité d’histoire des religions, 1949), ce qui invite à penser que la religion constitue une dimension fondamentale de l’expérience humaine. D’après la Nouvelle Encyclopédie britannique (angl.), “en quelque lieu ou époque que ce soit, les ethnologues n’ont encore découvert aucun peuple totalement dénué de sens religieux”. La question se pose alors : quelles sont les origines des religions et comment expliquer leurs naissances dans l’histoire des sociétés humaines ?

« Aucune société sans religion n’a été découverte à ce jour », note Jean-François Dortier. Même si des individus athées ou sceptiques se retrouvent ici ou là. Et si les croyances et rites varient d’un peuple à l’autre, partout la foi joue le rôle de ciment social. « La vérité est que la religion, étant coextensive à notre espèce, doit tenir à notre structure », déduisait le philosophe Henri Bergson. Autrement dit, croire serait inhérent à l’homme, comme l’est le fait de marcher sur deux jambes ou de parler. « Qu’il y ait bien là une disposition originelle, renchérissait Bergson, c’est ce que nous pouvons constater quand un choc brusque réveille l’homme primitif qui sommeille au fond de chacun de nous », lorsque la peur nous pousse à prier ou à croiser les doigts, par exemple.

L’anthropologue américain Scott Atran estime quant à lui que l’homme cherche spontanément une raison aux choses : soit une explication rationnelle quand cela est possible (le sol est mouillé parce qu’il a plu), soit un responsable lorsque le phénomène semble plus mystérieux (mais qui fait tomber la pluie ?). Cette disposition serait innée. Qu’il le veuille ou non, l’Homo sapiens reste d’abord et avant tout un… Homo religiosus ! Revue Ca m'intéresse. https://www.caminteresse.fr/histoire/depuis-quand-croit-on-en-dieu-1177018/

I. Les premières manifestations du sacré dans la préhistoire

    religion Le sacré précède le religieux.
  • Le sacré prend naissance dans l'appréhension de l'être humain face au monde.
  • Il désigne ce qui est séparé, interdit, mis à part et inspire à la fois crainte et respect.
  • Il s’oppose au profane (ce qui est ordinaire, quotidien).
  • Émile Durkheim (1912) : « La religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées […] qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent. »
  • Mircea Eliade : La religion est la mise en relation de l’homme avec le sacré, qui structure son rapport au monde.

Voir l'étude sur le sacré.

    Les rites funéraires et la conscience de la mort
  • Des inhumations intentionnelles existent très tôt (Paléolithique moyen et supérieur). Certaines sépultures néandertaliennes montrent des gestes isolés (dépôts d’objets, utilisation d’ocre) qui peuvent indiquer des pratiques rituelles liées à la mort et à une représentation de l’après-vie. L’interprétation reste prudente (controverse sur la « fleur-séance » de Shanidar, etc.), mais l’ensemble témoigne d’une conscience symbolique relative à l’inhumation.
  • Que révellent les plus anciennes sépultures intentionnelles, attribuées à Néandertal (100 000 ans avant notre ère) ?

    Elle nous montre que les vivants portaient suffisamment d'attention aux morts, du moins à certains morts, puisque la plupart n'étaient pas enterrés, pour que le corps fasse l'objet d'un traitement, d'une pratique, peut-être d'un rituel, qui le mette, aux yeux des vivants, à la fois à l'abri d'une dégradation sensible par la putréfaction et d'un démembrement, d'une dispersion, par les prédateurs nécrophages qui l'aurait ramené au même niveau que l'animal. Peut-être ne faut-il voir rien d'autre que cela dans certaines des premières sépultures, une attention particulière à quelqu'un qui vient de mourir, peut-être simplement un geste de considération, en quelque sorte. En aucun cas il ne semble possible, dans l'état actuel de nos connaissances, de parler de religion. La sépulture ne témoigne pas par elle-même du fait religieux. Tout au plus peut-on parler de pratiques, peut-être de rites au sens de règles sociales fixes et immuables. Le respect que l'on peut témoigner aux morts et même la croyance dans un certain au-delà n'implique pas une religion, même si le mot a souvent été employé par les préhistoriens à l'occasion de recherches sur l'art ou les sépultures. Bernard Vandermeersch. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S163106830500182X#bib14.
  • Pour Émile Durkheim, « les premières représentations religieuses naissent de l’émotion collective face à la mort » (Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912).
  • Le fait d’enterrer ses morts n’est pas sans signification. Surtout lorsque des totems sont destinés à les accompagner : cela indique que quelque chose d’intangible est supposé se passer après, au-delà du monde visible et matériel. « C’est la première trace d’une pensée mythique, résume le préhistorien Marcel Otte dans A l’aube spirituelle de l’humanité (Odile Jacob). Elle apparaît en même temps un peu partout sur la planète, comme la maîtrise du feu, la fabrication d’outils ou le langage. »
  • Les premières sépultures avérées se trouvent dans l’actuel État d’Israël et concernent à la fois sapiens et neanderthalensis. Comme l’explique J.-J. Hublin, les plus anciennes sont celles de l’Homo sapiens, à Skhül (130.000 à 100.000 ans) et à Qafzeh (120.000 à 90.000 ans). Celles de l’Homo neanderthalensis à Kébara n’ont que 60.000 ans. Ceci suggère, selon le paléontologue, une diffusion culturelle de cette pratique mortuaire de sapiens vers neanderthalensis. Dans un tel usage, faut-il voir un embryon d’esprit religieux ? Comme le remarquent Johan De Smedt et Helen De Cruz, travaillant à la Saint Louis University (USA), enterrer ses morts peut exprimer simplement de la compassion. En effet, on a des preuves que les Néandertaliens aussi bien que les premiers Homo sapiens prenaient soin de leurs malades et de leurs handicapés : on peut imaginer que ce soin pouvait s’étendre aux personnes décédées.

    Et que penser de la présence d’objets dans une sépulture ? Ainsi par exemple, dans la grotte de Qafzeh située à environ 50 km de la mer, les ossements humains étaient accompagnés de poudre d’ocre et de coquillages perforés. Ces objets viennent évidemment renforcer l’hypothèse d’une croyance à la survie après la mort et donc d’un vrai début de religiosité. Par ailleurs, comme le soulignent De Smedt & De Cruz, les objets funéraires devinrent plus fréquents il y a environ 28.000 ans, témoignant donc d’une préoccupation accrue pour les morts. Udekem d'Acoz Gevers. Voir le lien dans la bibliothèque.
    Animisme et totémisme comme hypothèses explicatives
  • Edward Tylor, dans Primitive Culture (1871), voit dans l’animisme – croyance en des esprits animant les êtres et les choses – la « religion minimale » universelle. Pour Edward Tylor, la notion d’« animisme », celle-ci pouvait s’appliquer à toutes les religions primitives. Toutes croient que la nature est animée d’esprits, pourvus de pouvoirs bénéfiques ou maléfiques, qu’il faut craindre ou dont on doit rechercher la protection au moyen de rites et d’offrandes.
  • Le mot « animisme » a été forgé partir de la notion d’« âme » (anima en latin)1. Pour Tylor, l’animisme désigne la croyance, répandue sur tous les continents, selon laquelle la nature est « animée ». Le Soleil, la Lune, l’eau, le feu sont des personnages vivants, dotés de volonté, qui ont le pouvoir de se déplacer (comme le Soleil ou la Lune), de se cacher ou de réapparaître. C’est grâce à eux qu’on peut vivre (l’eau de la rivière nous abreuve et fait pousser les plantes). Il faut donc les respecter, les craindre ou les vénérer. C’est aussi une âme invisible (appelée « mana » en Océanie) qui insuffle la vie aux animaux, fait pousser les plantes. Pour Edward Tylor, l’animisme est la religion originelle, le prototype de toute religion. Ces âmes, ou « esprits », habitent aussi le monde invisible de l’au-delà : âmes des ancêtres, esprits de la brousse, divinités de toutes sortes. Ils apparaissent sous forme humaine ou animale. https://lhumanologue.fr/4411/a-la-decouverte-des-religions-premieres
  • James Frazer (Le Rameau d’or, 1890) distingue un passage de la magie à la religion, l’homme ayant pris conscience de son impuissance à maîtriser directement les forces de la nature.
  • Face à des phénomènes naturels qui les dépassaient, tempêtes, tremblements de terre, décès, il semble que l’homme ait donné une substance à ce monde invisible, en convoquant des esprits avec lesquels il devenait possible de négocier. Le terme de chamanisme a été employé pour caractériser cette première forme de religiosité qui semble avoir touché toutes les régions du monde. Pour Frédéric LENOIR, philosophe et directeur du Monde des religions, dans son ouvrage Petit traité d’histoire des religions, « certes, il ne s’agissait pas d’une religion au sens où nous l’entendons aujourd’hui, avec ses rites, ses mythes, son credo, mais d’un ensemble de croyances fondées sur un tronc commun : la survie de l’âme, l’existence d’esprits « naturels », et de causes surnaturelles aux événements naturels, la possibilité d’entrer en contact avec ces forces et de procéder à des échanges porteurs de normalisation ici-bas ».
    Symbolisme et art rupestre
  • Les peintures de Lascaux ou Chauvet (vers 30 000 av. J.-C.) sont interprétées comme des expressions religieuses, liées à des rituels de chasse et de fertilité.
  • Mircea Eliade voit dans ces pratiques « une ouverture vers le sacré, où l’homme cherche à se relier à des puissances invisibles » (Le sacré et le profane, 1957).
  • Les grottes ornées (Lascaux, Chauvet) et les figurines du Paléolithique (vénus, sculptures zoomorphes) traduisent une capacité symbolique avancée : récits mythiques possibles, rituels de chasse, ou mises en scène « sacrales » de certaines espèces. Ces manifestations apparaissent avec la complexification cognitive des Homo sapiens. (voir synthèses archéologiques et analyses iconographiques).
  • « Ces représentations constituent une façon de donner vie à l’invisible et au surnaturel », note Marcel Otte.
  • Le sens de ces œuvres reste mystérieux : plusieurs hypothèses s’opposent. S’agit-il d’œuvres d’art, sans autre utilité que celle de capturer la beauté d’une scène ? Étaient-elles parées de vertus magiques, l’homme capturant l’image des animaux qu’il veut attraper ? Ou traduisent-elles la volonté de dominer des forces naturelles mystérieuses ?
  • Leroi-Gourhan : « Les grottes sont organisées comme des sanctuaires. » Et il ajoute : « Un sanctuaire n’est pas organisé n’importe comment : il traduit une certaine conception du monde, de la nature et de la surnature. » Toutefois, il souligne la complexité de toute interprétation en ces termes : « Rien n’est plus injustifié que de supposer une sorte de correspondance biunivoque entre religion et forme artistique. » Mais, estime-t-il, il est parfois possible, à partir des manifestations artistiques, « d’esquisser les contours d’une ambiance religieuse ». Postulant que l’art pariétal paléolithique traduit une vision du monde et donc doit forcément parler aussi de l’homme, Testart en arrive alors à conclure que, en Europe, « cet art, en représentant les animaux, parle des hommes – comme le font, par exemple, les fables de la Fontaine. L’animal est une métaphore pour l’homme ». Et il ajoute qu’il est « probable que les catégories dans lesquelles sont rangés les hommes sont des catégories sociales » et que l’on peut donc qualifier de ‘totémique’ la vision du monde qui s’exprime dans l’art pariétal. Udekem d'Acoz Gevers. Voir le lien dans la bibliothèque.

II. Emergence de la conscience et du corps social

    La conscience de soi
  • Naissance du langage avec l'homosapiens vers -100000. L'écriture apparait vers -4000. L'être humain va exprimer son ressenti. Il va codifier et structurer ses relations.
  • Prise de conscience du bien et du mal. Soif de justice.
  • Questionnement sur les forces de la nature. Personnification de ces forces. L’homme a trouvé dans la nature une matrice du sacré, où le divin s’est progressivement incarné dans des dieux et déesses. Grâce aux divinités qu’il s’est imaginées, l’homme explique les phénomènes naturels, il raconte les histoires où il se fabrique une place, il construit des mythes pour pérenniser son destin, il façonne les héros donnant l’exemple de ce qu’il faut faire ou ne pas faire. https://institut-iliade.com/les-divinites-europeennes-de-la-nature/
  • Boyer propose que les concepts religieux émergent « naturellement » des modules cognitifs humains — détection d’agents, théorie de l’esprit, mémoire causale — qui sont « réutilisés » pour produire représentations de personnages surnaturels, d’esprits ou d’ancêtres. Autrement dit, la propension à inférer des agents invisibles, à faire des raisonnements téléologiques et à retenir des récits contre-intuitifs favorise la diffusion de croyances religieuses. Cette perspective explique la similarité structurelle des idées religieuses à travers les cultures. https://sackett.net/BoyerReligionExplained.pdf
  • Prise de conscience de ne pas être un "animal" comme les autres.
  • Les religions répondent aux questions fondamentales des origines, de la mort, du sens de la vie, à travers des mythes. Les mythes nous disent d’où vient le monde et comment il fonctionne, le pourquoi des cycles et des saisons. Ainsi, pour les anciens Grecs, Gaïa la terre, sortie d’une profonde crevasse en compagnie de Chaos et d’Eros, est source de la vie. Elle enfanta seule Ouranos, le ciel, Pontos, les flots, Ouréa, les montagnes et toutes les nymphes. Chez les Slaves, l’union de Jarilo, dieu des forces vitales de la Nature et de sa sœur Morana, divinité de la fertilité de la terre, symbolise le rythme des saisons. Alors que Jarilo est tué pour son infidélité, sa femme endeuillée se transforme en déesse du froid et de l’hiver. Lorsque son mari renaît, Morana se radoucit, le printemps revient, jusqu’à la prochaine infidélité. Cette permanence se retrouve avec la déesse grecque Perséphone : lorsqu’elle rejoint son époux Hadès aux Enfers, l’hiver s’installe sur Terre. À son retour aux côtés de sa mère Déméter, reviennent le printemps, la fertilité et l’abondance. https://institut-iliade.com/les-divinites-europeennes-de-la-nature/
    Le corps social
  • Naissance du couple et des premières sociétés avec le néolitique vers -10000. Prise de conscience de la mort d'un être cher.
  • Des résultats, déjà anciens, à prendre en compte ici tout d’abord sont ceux de fouilles dirigées au Liban, en Syrie et en Turquie par Jacques Cauvin, archéologue et préhistorien français (décédé en 2001). Sur base des vestiges mis au jour, ce scientifique propose la chronologie suivante :
    • vers 12.000 avant notre ère : apparition d’une nouvelle culture (appelée le Kébarien géométrique) caractérisée par un début de stabilité de l’habitat (préfigurant les villages) et l’apparition des premiers outils de mouture et de broyage en pierre ;
    • vers 10.200 avant notre ère : apparition des premiers villages (culture natoufienne) ;
    • vers 8.200 avant notre ère : apparition de représentations de la Déesse-mère et du Taureau ;
    • vers 8.000 avant notre ère : début d’une économie agricole, résultant d’une initiative culturelle.
    Sa thèse est donc que la révolution mentale a précédé le début de l’agriculture, lors de la transition vers le Néolithique eurasiatique. Voici ce qu’il écrit à ce sujet : « Nous avons montré depuis que des bouleversements idéologiques, une sorte de ‘Révolution de symboles’, avait précédé […] les débuts de l’économie agricole. »

    Göbekli_Tepe « Un événement s’est produit, et il est de nature psychique. Nous l’avons défini comme une déchirure nouvelle au sein de l’imaginaire humain entre un ‘haut’ et un ‘bas’, entre un ordre de la force divine personnifiée et dominatrice et celui d’une humanité quotidienne dont l’effort intérieur vers cette perfection qui le transcende peut être symbolisé par les bras levés des orants. […]. Une topologie verticale s’instaure alors dans l’intimité même du psychisme, où l’état initial d’angoisse peut se muer en assurance au prix d’un effort mental ascensionnel vécu comme un appel à une instance divine extérieure à l’homme et plus élevée que lui. Ce ‘culte’ est ici l’autre face d’une misère quotidiennement ressentie. Pouvoir du dieu et finitude humaine sont les deux pôles solidaires de cette dramaturgie inédite qui s’est installée au cœur de l’homme. »

    Les plus anciens sanctuaires actuellement connus sont ceux de Göbekli Tepe, au sud-est de la Turquie. Leur construction a débuté 10.000 ans avant notre ère. Chaque sanctuaire est un enclos circulaire formé de piliers mégalithiques (pouvant atteindre 5 m. de haut) réunis par des murets, avec, au centre, un ou deux pilier(s) mégalithique(s).

    Les piliers mégalithiques, en forme de T, sont anthropomorphes (la tête, sans visage, étant figurée par la partie horizontale). Ces piliers sont décorés de bas-reliefs, réalistes et très remarquables, représentant généralement des animaux sauvages (tous mâles) et correspondant à la faune de cette époque : il n’y a pas d’animal imaginaire ni de thérianthrope. Certains piliers comportent des attributs humains : des bras et même une ceinture.

    pillier en T « Le peuple devait aussi avoir une mythologie très complexe, ce qui implique une capacité d’abstraction. » Et il en conclut que la thèse de Cauvin s’avère correcte : « Le facteur qui a permis la formation de communautés importantes et permanentes était la capacité de recourir à une culture symbolique, une sorte d’habileté prélittéraire à produire et à ‘lire’ du matériel symbolique, qui permettait aux communautés de définir leurs identités partagées et leur cosmos. »

    Mais une question demeure : que représentent les piliers mégalithiques anthropomorphes en forme de T ? Du fait que la révolution, tant mentale que religieuse, a déjà manifestement eu lieu, nous pourrions déduire, nous semble-t-il, sans grand risque de nous tromper, que la vision du monde des bâtisseurs de Göbekli Tepe était (devenue ?) verticale et hiérarchique et que, dès lors, les piliers symbolisaient soit des ancêtres soit des dieux, mais en tout cas des êtres surnaturels moralisateurs et punisseurs ! On pourrait même être plus précis. En effet, Cauvin (voir ci-dessus), sur base de témoignages archéologiques à l’aube du Néolithique dans le Levant, affirme que les dieux étaient apparus juste après la création des premiers villages, mais avant le début d’une économie agricole. Ceci éclaire la conclusion suivante de K. Schmidt : « Il est certain que les statues sous forme de piliers au centre de ces enclos représentaient des êtres très puissants. Si les dieux existaient dans les esprits de ces peuples à l’aube du Néolithique, il y a une probabilité énorme que la forme en T soit la première représentation monumentale de dieux. » Udekem d'Acoz Gevers. Voir le lien dans la bibliothèque.
  • La pensée symbolique - une véritable rupture mentale et comportementale - serait apparue en Europe au paléolithique supérieur (il y a environ 40 000 ans). Il s’agit d’un véritable bouleversement culturelqui permet à l'être humain d'exprimer des concepts abstraits. Grâce à la force de son imagination, l’homo religiosus développe sa pensée symbolique, commence à penser l’invisible, et forge l’identité humaine. Sa capacité à donner un sens au réel lui permet de réinventer son monde et de tracer les frontières du sacré.
    Des valeurs morales
  • Les religions proposent des points de repère éthiques (décalogue dans la Bible).
  • Les premières traces attestées de panthéons et de cérémonies religieuses remontent au néolithique, il y a quelque 10 000 ans. Les vestiges de statuettes, masques et grigris de cette époque renvoient à des pratiques polythéistes et animistes. Dans ces cultes, les forces spirituelles agissent sur la nature, et parfois même punissent ou récompensent les hommes en fonction de leur conduite. « Ces religions primitives ne se réduisent pas à des croyances générales sur l’esprit et les dieux, insiste le sociologue Jean-François Dortier, auteur de L’Homme, cet étrange animal (Sciences Humaines). Elles définissent un cadre moral qui s’impose à la communauté, des règles de vie, et des rites propitiatoires pour se faire pardonner quand on y a dérogé, ainsi que des intercesseurs permettant de faire le lien avec le sacré, qu’ils soient chamane, devin ou prêtre. » En somme, c’est tout une organisation sociale que règlent ces pratiques rituelles. Revue Ca m'intéresse.

III. La structuration religieuse dans les premières civilisations

    Le rôle du mythe et du récit fondateur
  • Les religions proposent une interprétation du monde qui rend celui-ci compréhensible.
  • Les civilisations mésopotamiennes, égyptiennes ou grecques ont produit des cosmogonies expliquant l’origine du monde et des dieux.
  • Claude Lévi-Strauss, dans Anthropologie structurale (1958), montre que le mythe fonctionne comme un langage universel, organisant la pensée humaine autour d’oppositions fondamentales (vie/mort, chaos/ordre).
    Institutionnalisation du sacré
  • Le site de Göbekli Tepe (Sud-est anatolien, ca. 11 600 ans BP) révèle des enceintes monumentales antérieures à la sédentarisation/agriculture — piliers anthropomorphes et bas-reliefs animaliers — que beaucoup d’archéologues interprètent comme des centres rituels ou cultuels, remettant en question l’idée selon laquelle la religion monumentale n’apparaîtrait qu’après la révolution néolithique. Göbekli Tepe suggère que des pratiques rituelles complexes ont pu précéder (et peut-être favoriser) certaines transformations sociales.
  • Les sociétés antiques organisent le religieux autour de temples, de prêtres et de rituels codifiés.
  • En Égypte, le pharaon est « fils de Rê », garant de l’ordre cosmique (maât). La religion devient un instrument de cohésion sociale.
  • Durkheim insiste sur cette dimension collective : « La religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées […] qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent » (Les formes élémentaires de la vie religieuse).
  • La religion renforce la cohésion sociale, organise les rituels de solidarité et légitime l’ordre collectif. Les vestiges rituels sont donc vus comme des mécanismes sociaux ayant une fonction adaptative par la stabilisation des groupes. Ces approches restent utiles pour expliquer la persistance sociale du religieux, mais elles ne détaillent pas toujours l’origine cognitive première.
  • Une personne donne l'impulsion à une religion. Siddhārtha Gautama (Bouddhisme, VIe), Confucius (Confusianisme, VIe), Abraham (Judaïsme, XIXe), Jésus (Christianisme, Ier), Mahomet (VIe-VIIe).
  • Les premières religions apparaissent au néolithique au moment où les sociétés se constituent.
  • La première expérience de sédentarisation aujourd’hui connue remonte à 12 500 ans avant notre ère, dans une zone englobant l’Égypte, l’Irak, le Liban et la Syrie actuels. Lors de cette période charnière entre paléo- lithique et néolithique, de profonds bouleversements apparaissent sur le plan religieux. Le sentiment religieux préexistant donne naissance, selon Frédéric LENOIR, à un « embryon de religion constituée qui intègre les grands traits constitutifs des grandes religions ultérieures. » On assiste, en effet, à l’émergence d’une nouvelle figure, celle des dieux, ou plus exactement des déesses. « Les prières prennent le pas sur les négociations, les échanges avec les dieux se formalisent avec les offrandes et les sacrifices, des espaces sacrés, plus grands et plus beaux que les habitations ordinaires sont instaurés, les notions de bien, de mal et de morale, commencent à émerger. » À cette époque, l’homme cesse de se penser comme un élément parmi d’autre, pour se voir au contraire au centre de l’univers. Il représente alors les dieux à son image : « la religion s’anthropomorphise ». L’action humaine, à travers le rituel religieux, devient garante de l’ordre du monde. Le malheur n’est plus perçu comme la contrepartie des actions de l’homme qui ont pu offenser la nature (chasse, pêche, cueillette) mais comme une sanction, un « retour de fautes commises envers les ancêtres et les dieux ». En Mésopotamie et en Égypte, les premières cités apparaissent. Les religions suivent la même évolution que le pouvoir, et s’organisent, se hiérarchisent. Un dieu suprême, placé au-dessus de tous les autres, appa- raît, annonçant l’essor prochain du monothéisme. Le corollaire direct de cette organisation des religions est la moralisation de la vie publique. En effet, les premiers codes moraux indiquant les premières contraintes, les premiers interdits, sont présentés comme étant promulgués par les dieux chargés d’indiquer la conduite juste aux hommes.
    Voir le lien dans la bibliothèque.
  • Il y a 12 500 ans, avec la sédentarisation, apparaissent les premiers villages préagricoles. En résulte une forte croissance démographique. Sépultures et pratiques sacrificielles sont attestées. S’édifie alors une nouvelle culture magico-religieuse. La représentation symbolique de la femme et du taureau se répand dans le monde méditerranéen, annonçant les déesses et dieux à venir des nouvelles représentations de la création du monde. La révolution des symboles, qui accompagne l’ère du néolithique devient une révolution des actes.2 Ce cycle agricole s’inspire d’un éternel retour du printemps après l’hiver, et donc de la renaissance après la mort. La plupart des religions s’inspirent de cette même matrice. Patrick Banon. Voir le lien dans la bibliothèque.
    La naissance du sacrifice
  • Selon les témoignages archéologiques, la révolution néolithique (avec la pratique de l’agriculture et de l’élevage) s’est propagée de proche en proche en Occident. Elle fut portée, ainsi que le précise la génétique, par une vague migratoire de populations à la peau claire, issues d’Anatolie, venant se mélanger aux chasseurs-cueilleurs européens, à la peau sombre et aux yeux bleus. C’est ainsi que, par exemple en France, le Néolithique couvre la période allant de 5.600 ans à 2.000 ans avant notre ère. Heyer fait remarquer que les peuples chasseurs-cueilleurs actuels cultivent quelques végétaux. Elle en déduit que l’arrivée de l’agriculture en Europe peut être considérée simplement « comme une intensification de l’usage de certaines plantes, telles les céréales ».

    Il est intéressant pour notre propos de souligner que cette modification du mode de subsistance s’accompagne de la pratique (nouvelle ?) de sacrifices d’animaux, ce qui est certainement un rite religieux, et que ces animaux sacrifiés sont évidemment des animaux domestiques, ce qui constitue forcément une innovation.

    C’est ainsi que des archéozoologistes ont pu, sur base de vestiges archéologiques, mettre en évidence des sacrifices d’animaux domestiques accomplis environ 5.600 ans avant notre ère, notamment dans des sites fortifiés français (par exemple, à Boury-en-Vexin, dans l’Oise)114. Ces chercheurs ont conclu de leurs observations que les humains avaient probablement consommé la viande des animaux sacrifiés (surtout des moutons et des bœufs). Ils ont également noté que l’accumulation d’ossements pouvait être mise en relation avec les structures qui matérialisent les limites des villages, « comme si les dépôts étaient voués à manifester l’évidence de l’appropriation de l’espace villageois ». Udekem d'Acoz Gevers. Voir le lien dans la bibliothèque.
    Écriture et textes sacrés
  • Avec l’invention de l’écriture (-4000), les mythes et rituels se fixent : Épopée de Gilgamesh en Mésopotamie, Textes des Pyramides en Égypte, hymnes védiques en Inde. Bible en Israël.
  • Ces textes fondent des traditions religieuses et transmettent une mémoire collective, donnant à la religion une dimension normative et durable.

IV. Transformations et universalisation des religions

    Du polythéisme au monothéisme
  • Le judaïsme introduit l’idée d’un Dieu unique, transcendant, maître de l’histoire. Ce tournant radical sera repris et universalisé par le christianisme puis par l’islam.
  • Karl Jaspers, dans Origine et sens de l’histoire (1949), parle d’« ère axiale » (800–200 av. J.-C.) : moment décisif où apparaissent les grandes traditions spirituelles (prophètes d’Israël, Bouddha, Confucius, philosophes grecs).
    Les religions de salut et la quête de libération
  • En Inde, l’hindouisme et le bouddhisme proposent une voie de libération face au cycle des renaissances (samsara).
  • En Chine, Confucius et Laozi mettent l’accent sur l’harmonie sociale et cosmique.
    Religion, société et psychisme
  • Pour Freud (L’avenir d’une illusion, 1927), la religion naît du désir infantile de protection face à l’angoisse existentielle.
  • Pour Eliade, au contraire, la religion exprime la structure fondamentale de l’être humain qui cherche le « sacré » comme dimension du réel.

L'originalité de la révélation biblique

Voir l'étude sur le sujet.

Conclusion

La naissance des religions s'inscrit dans une temporalité longue : « origine » ne signifie pas un instant unique. Les comportements religieux semblent se constituer par étapes (pratiques funéraires → art symbolique → rites publics → institutions religieuses).

Par ailleurs, la naissance des religions apparaît comme un phénomène multiforme. Les données archéologiques attestent que, dès la préhistoire, l’homme a perçu le monde comme traversé par des forces invisibles. Les sciences humaines ont ensuite proposé des explications diverses : psychologiques (Freud), sociales (Durkheim), anthropologiques (Tylor, Frazer), symboliques (Eliade, Lévi-Strauss). Ce qui demeure constant, c’est que la religion répond à un triple besoin : donner sens au mystère de l’existence ; assurer la cohésion des communautés humaines ; organiser la relation au divin. Si les formes religieuses ont évolué – du totémisme au monothéisme, du mythe oral aux textes sacrés –, elles témoignent toutes de ce que Paul Tillich appelait « la préoccupation ultime » de l’homme (Dynamics of Faith, 1957). Ainsi, la naissance des religions ne se réduit pas à un moment historique unique : elle constitue un processus toujours recommencé, inscrit dans l’histoire même de l’humanité.

Chronologie des religions

Origine des religions : voir une frise simplifiée.

Origine des dieux : voir une frise simplifiée.

Chronologie de quelques religions, organigramme provenant de l'ouvrage de Baladier, Charles et Lapierre, Jean-Pie, (dir.), La petite encyclopédie des religions, Éditions du regard : Paris, 2000, 239 p.

Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Liens

Voir les études en ligne dans la bibliothèque.