Formation théologique

Toutes les religions se valent-elles ?

Introduction : Poser la question

Cette interrogation soulève un paradoxe moderne : d'un côté, le respect du pluralisme religieux et la tolérance ; de l'autre, la prétention de chaque religion à détenir une vérité. Avant de répondre, il faut clarifier : se valent-elles en quoi ? Sur quel critère ? Et pour qui ?

  • La question présuppose l'existence d'un critère de comparaison : vérité doctrinale, efficacité existentielle, valeur éthique, cohérence intellectuelle ?
  • Le contexte historique : cette question émerge dans la modernité, avec la rencontre des civilisations et la sécularisation progressive de l'Occident
  • Le risque du relativisme absolu : dire que tout se vaut peut revenir à dire que rien n'a de valeur
  • Le risque de l'absolutisme : affirmer qu'une seule religion détient toute la vérité peut conduire à l'intolérance
  • L'enjeu pratique : comment vivre ensemble dans une société plurireligieuse tout en respectant les convictions de chacun ?

1. La quête de sens

Points communs : Toutes les grandes traditions religieuses offrent un cadre d'interprétation de l'existence humaine. Elles répondent au "pourquoi" plutôt qu'au "comment".

  • Chaque religion propose une réponse à l'absurdité apparente de l'existence
  • Toutes offrent un récit qui situe l'individu dans une histoire plus large que sa propre vie
  • Elles fournissent des réponses aux questions existentielles : pourquoi la souffrance ? Pourquoi le mal ? Quel est le but de ma vie ?
  • Elles créent du sens collectif et de la cohésion sociale à travers des mythes fondateurs

Différences substantielles :

  • Le bouddhisme : le sens réside dans la libération du cycle des souffrances (samsara) par l'extinction du désir et l'atteinte du nirvana. La vie est fondamentalement souffrance (dukkha), et le sens consiste à sortir de l'illusion
  • Le christianisme : le sens se trouve dans la relation personnelle avec un Dieu d'amour qui s'est incarné. L'existence humaine a une valeur intrinsèque, créée à l'image de Dieu, appelée à la communion éternelle
  • L'hindouisme : l'individu s'inscrit dans un dharma cosmique, un ordre universel où chacun a un rôle à jouer selon sa caste et son karma. Le sens ultime est la réalisation que l'âtman (soi individuel) est identique à Brahman (réalité ultime)
  • L'islam : le sens de la vie est la soumission (islam) à la volonté divine révélée dans le Coran. L'être humain est le khalifa (vice-régent) de Dieu sur terre
  • Le judaïsme : le sens se trouve dans l'Alliance avec Dieu, l'observance de la Torah, et la participation à l'histoire d'un peuple élu pour être lumière des nations
  • Le taoïsme : le sens réside dans l'harmonie avec le Tao, le principe cosmique indéfinissable, par le non-agir (wu wei) et l'acceptation du flux naturel

Questionnement :

  • Ces réponses sont-elles complémentaires ou mutuellement exclusives ?
  • Un sens centré sur l'extinction du moi (bouddhisme) peut-il équivaloir à un sens fondé sur l'épanouissement éternel de la personne en Dieu (christianisme) ?
  • La vision cyclique du temps (hindouisme, bouddhisme) est-elle compatible avec la vision linéaire et eschatologique (judaïsme, christianisme, islam) ?
  • Le sens peut-il être à la fois dans l'acceptation passive du destin et dans la transformation active du monde ?

2. La question des origines

Récits cosmogoniques variés :

  • Création ex nihilo (judaïsme, christianisme, islam) : Dieu crée l'univers à partir de rien, par sa seule volonté. Le monde a un commencement absolu et dépend entièrement de Dieu. La création est bonne et ordonnée selon un dessein divin
  • Cycles éternels (hindouisme) : l'univers passe par des cycles infinis de création et de destruction (kalpa). Brahma crée, Vishnou préserve, Shiva détruit, dans un processus sans commencement ni fin absolu
  • Absence de créateur personnel (bouddhisme) : le Bouddha refuse de répondre aux questions métaphysiques sur l'origine de l'univers, les considérant comme non pertinentes pour la libération. Pas de dieu créateur personnel, mais une chaîne infinie de causalité (pratītyasamutpāda)
  • Mythes polythéistes (religions traditionnelles) : le monde naît de conflits, d'unions ou de sacrifices entre divinités multiples. Exemple : dans la mythologie grecque, le Chaos primordial donne naissance aux Titans puis aux Olympiens
  • Émanation (néoplatonisme, certaines gnoses) : le monde émane de la divinité comme la lumière du soleil, sans acte de volonté créatrice distinct
  • Mythes totémiques et animistes : origine du monde liée à des animaux ancestraux, des esprits de la nature, ou des ancêtres mythiques

Enjeu philosophique :

  • Ces visions ne sont pas de simples métaphores poétiques, elles impliquent des ontologies radicalement différentes
  • Un univers créé par un Dieu personnel qui intervient dans l'histoire (théisme) n'a pas la même nature qu'un cosmos impersonnel régi par le karma ou le Tao
  • La question du mal se pose différemment : si Dieu est créateur tout-puissant et bon, pourquoi le mal ? Si l'univers est cyclique et sans créateur, le mal fait simplement partie du processus cosmique
  • Le statut de l'être humain change : créature spéciale à l'image de Dieu, ou simple maillon dans la chaîne des renaissances ?
  • La responsabilité morale dépend de cette vision : devons-nous rendre compte à un Créateur, ou simplement subir les conséquences karmiques de nos actes ?
  • La finalité de l'histoire : l'univers a-t-il un but, une direction (eschatologie), ou tourne-t-il indéfiniment ?

3. La quête du divin

Conceptions incompatibles du divin :

  • Monothéisme strict et personnel (judaïsme, islam) : Dieu est absolument Un, transcendant, personnel, créateur. Le Shema Israël : "Écoute Israël, l'Éternel notre Dieu, l'Éternel est Un". L'islam insiste sur le tawhid (unicité absolue de Dieu), toute association étant le péché suprême (shirk)
  • Trinité (christianisme) : Dieu est Un en trois Personnes (Père, Fils, Esprit Saint). Mystère d'un Dieu à la fois transcendant et qui s'est incarné en Jésus-Christ. Relation d'amour intra-trinitaire
  • Non-théisme ou théisme nuancé (bouddhisme) : le bouddhisme theravada ne nie pas l'existence de dieux (devas) mais les considère comme soumis au samsara. Pas de Dieu créateur suprême. Le nirvana n'est ni un dieu ni un paradis mais un état
  • Monisme panthéiste (certaines écoles hindoues) : Brahman est la réalité ultime impersonnelle dont tout émane. "Tat tvam asi" (Tu es cela) : l'âme individuelle (atman) est identique à Brahman. La multiplicité est illusion (maya)
  • Polythéisme (shintoïsme, religions antiques) : multiplicité de kami (esprits, divinités) dans la nature et les ancêtres. Les dieux grecs, romains, nordiques avec leurs personnalités, conflits et hiérarchies
  • Panthéisme naturaliste (certaines formes de taoïsme) : le divin se confond avec la nature elle-même, le Tao qui traverse tout
  • Déisme (Lumières) : Dieu créateur qui n'intervient plus dans le monde, horloger cosmique
  • Panenthéisme : Dieu contient l'univers mais le transcende aussi

Le problème logique :

  • Si Dieu est absolument Un et indivisible (islam), la Trinité chrétienne serait une erreur grave, voire du polythéisme déguisé
  • Si le divin est impersonnel (Brahman), le Dieu personnel biblique serait une projection anthropomorphique
  • Si la multiplicité divine est réelle (polythéisme), le monothéisme serait une réduction appauvrissante
  • Ces affirmations ne peuvent être simultanément vraies selon le principe de non-contradiction
  • Même au sein d'une tradition : les disputes christologiques (nature du Christ), les différentes écoles islamiques (attributs de Dieu), les débats hindous (Vishishtadvaita vs Advaita)
  • La question de l'expérience mystique : les mystiques de différentes traditions décrivent-ils la même réalité avec des mots différents, ou des réalités différentes ?

4. L'Au-delà

Visions radicalement divergentes :

  • Résurrection corporelle et jugement (christianisme, islam) : une seule vie terrestre, suivie d'une mort, puis d'une résurrection des corps et d'un jugement final. Destinée éternelle au paradis ou en enfer. Le corps a une importance, il ressuscitera transformé
  • Réincarnation selon le karma (hindouisme, bouddhisme) : cycle de morts et renaissances (samsara) déterminé par les actions passées (karma). On renaît dans différentes formes (humain, animal, dieu, esprit) jusqu'à la libération (moksha, nirvana)
  • Extinction complète/nirvana (bouddhisme) : le but ultime n'est pas un paradis mais l'extinction du cycle des renaissances. Le nirvana est au-delà de l'existence et de la non-existence, indescriptible
  • Shéol/concept flou (judaïsme ancien) : vision d'un séjour des morts peu défini, ombres dans le Shéol. Évolution progressive vers une croyance en la résurrection dans certains courants
  • Paradis avec houris (islam) : descriptions très concrètes du paradis (jardins, fleuves, plaisirs sensuels) et de l'enfer (feu, tourments). Différents niveaux selon les mérites
  • Vision béatifique (catholicisme) : contemplation éternelle de Dieu face à face, communion avec la Trinité. Moins de descriptions matérielles que dans l'islam
  • Purgatoire (catholicisme) : état intermédiaire de purification avant le paradis
  • Annihilationisme : les âmes des méchants sont détruites plutôt que tourmentées éternellement
  • Universalisme : tous seront finalement sauvés
  • Champs Élysées, Hadès, Valhalla : diverses conceptions antiques avec des critères différents (héroïsme guerrier pour le Valhalla nordique)

Conséquences éthiques :

  • Ces conceptions façonnent profondément le rapport à la vie présente et les choix moraux
  • La réincarnation peut justifier les inégalités sociales comme conséquences karmiques des vies passées (système des castes)
  • Le jugement unique confère une urgence existentielle : cette vie unique détermine l'éternité
  • La croyance au paradis peut encourager le martyre (shahid en islam, martyrs chrétiens)
  • Le cycle des renaissances peut mener au détachement du monde matériel (ascétisme)
  • L'absence d'au-delà (certaines formes d'athéisme, de bouddhisme séculier) concentre toute la valeur sur cette vie
  • La nature du paradis influence les valeurs : un paradis sensuel valorise différemment le corps qu'une vision béatifique purement spirituelle
  • La question du suicide : péché grave condamnant à l'enfer, ou acte sans importance particulière selon la vision de l'au-delà ?

5. L'éthique et la morale

Convergences apparentes :

  • La "règle d'or" sous diverses formes : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse" (judaïsme, christianisme, confucianisme, hindouisme)
  • Valeurs de compassion : karuna (bouddhisme), agapè (christianisme), rahmah (islam)
  • Condamnation du meurtre, du vol, du mensonge dans la plupart des traditions
  • Valorisation de la justice, de l'honnêteté, du respect des parents
  • Appel à la charité envers les pauvres, les veuves, les orphelins
  • Recherche de la paix intérieure et sociale

Divergences profondes :

  • Statut de la femme : égalité ontologique dans certaines interprétations (christianisme paulinien "ni homme ni femme en Christ"), hiérarchie matrimoniale dans d'autres (soumission au mari dans certains textes bibliques et coraniques), exclusion du sacerdoce (catholicisme, orthodoxie), voile obligatoire (islam), claustration des veuves (hindouisme traditionnel), polygynie permise (islam, mormonisme originel) vs monogamie stricte
  • Violence religieuse : jihad et guerre juste en islam avec règles précises, croisades et guerre sainte chrétienne, ahimsa (non-violence absolue) dans le jaïnisme, violence rituelle (sacrifices aztèques), débats sur la légitime défense
  • Sexualité : célibat monastique valorisé (bouddhisme, catholicisme), sexualité conjugale comme bénédiction (judaïsme), contrôle strict (puritanisme), tantrisme utilisant l'énergie sexuelle, homosexualité condamnée (islam, christianisme traditionnel) ou acceptée (certaines églises protestantes libérales), mariage temporaire (chiisme)
  • Rapport à la vie animale : sacrifice animal (judaïsme, islam lors de l'Aïd, hindouisme dans certains rites), interdiction absolue de tuer (jaïnisme portant des masques pour ne pas inhaler d'insectes), végétarisme obligatoire (jaïnisme) ou recommandé (bouddhisme, certains hindous), abattage rituel (kasher, halal) avec règles précises, chasse permise ou interdite
  • Système de castes : hiérarchie rigide sacralisée dans l'hindouisme traditionnel (brahmanes, kshatriyas, vaishyas, shudras, intouchables) vs égalité fondamentale de tous devant Dieu (christianisme : "ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre")
  • Esclavage : réglementé et accepté dans la Bible et le Coran (avec appel à la bienveillance), aboli au nom de principes chrétiens (abolitionnisme), critiqué par le bouddhisme
  • Usure/prêt à intérêt : interdit dans le judaïsme (entre Juifs), l'islam (riba), le christianisme médiéval ; permis dans le protestantisme et le capitalisme moderne
  • Peine de mort : prescrite dans la Torah et la Charia pour certains crimes, abolie au nom de la dignité humaine par certaines églises chrétiennes
  • Mensonge : toujours interdit, ou permis pour sauver une vie (Kant vs utilitarisme), taqiyya (dissimulation de la foi) permise en cas de danger dans le chiisme

Question cruciale :

  • Une éthique qui sacralise toute vie, même insecte (jaïnisme), équivaut-elle moralement à une qui permet le sacrifice animal ?
  • Les différences ne sont pas superficielles ou culturelles, elles touchent au fondement même de ce qui est bien ou mal
  • Le relativisme moral est-il tenable ? Peut-on dire que l'excision, le sacrifice humain, l'esclavage sont moralement équivalents à leur condamnation ?
  • Comment juger : selon les intentions, les conséquences, les principes absolus ?
  • Le progrès moral existe-t-il ou chaque époque a-t-elle sa propre morale incommensurable ?

6. Autres dimensions à explorer

Le rapport à la vérité

  • Exclusivisme : une seule religion détient la vérité complète. Islam : "Il n'y a de dieu qu'Allah et Muhammad est son prophète". Christianisme traditionnel : "Hors de l'Église, point de salut" (Extra Ecclesiam nulla salus). Seuls ceux qui acceptent explicitement cette foi seront sauvés
  • Inclusivisme : une religion détient la plénitude de la vérité, mais le salut est possible hors de ses frontières visibles. Catholicisme post-Vatican II : possibilité de salut pour les "hommes de bonne volonté". Le Christ sauve même ceux qui ne le connaissent pas explicitement. Anonymes chrétiens (Karl Rahner)
  • Pluralisme : plusieurs chemins également valides vers le divin. Certaines formes d'hindouisme : "La vérité est une, les sages l'appellent de noms différents". Métaphore de l'éléphant et des aveugles : chacun touche une partie de la vérité. Toutes les religions mènent au même sommet par des chemins différents
  • Relativisme : chaque religion est vraie pour ses fidèles, aucune vérité objective. Position postmoderne : vérités narratives, constructions culturelles
  • Syncrétisme : fusion d'éléments de différentes religions (vaudou, santeria, bahaïsme)
  • Agnosticisme religieux : impossibilité de connaître la vérité ultime, suspension du jugement

Les pratiques et rituels

  • Prière quotidienne : cinq prières obligatoires en islam (salat), liturgie des Heures (catholicisme), prière du matin et du soir (judaïsme), méditation plutôt que prière théiste (bouddhisme), prière spontanée (protestantisme évangélique)
  • Méditation : centrale dans le bouddhisme (vipassana, zazen), yoga et méditation hindous, contemplation chrétienne (hésychasme orthodoxe), dhikr soufi
  • Sacrifice : animal (Aïd al-Adha, Pâque juive, certains rites hindous), eucharistie comme sacrifice non sanglant (catholicisme), rejet complet du sacrifice (protestantisme, bouddhisme)
  • Jeûne : Ramadan obligatoire en islam, Carême chrétien, Yom Kippour juif, jeûnes bouddhistes et hindous, jeûne thérapeutique ou spirituel
  • Pèlerinages : Hajj obligatoire à La Mecque (islam), Jérusalem (judaïsme, christianisme), Varanasi (hindouisme), Lhassa (bouddhisme tibétain), Saint-Jacques-de-Compostelle, Rome
  • Rites de passage : circoncision (judaïsme, islam), baptême (christianisme), upanayana (fil sacré hindou), bar/bat mitzvah, confirmation, mariage, funérailles avec des formes très variées
  • Le culte : communautaire (messe catholique, prière du vendredi en mosquée, office synagogal) vs solitaire (méditation bouddhiste, prière personnelle protestante), liturgie élaborée vs spontanéité
  • Calendrier religieux : lunaire (islam), luni-solaire (judaïsme), solaire (christianisme), avec des fêtes qui structurent l'année différemment
  • Lieux sacrés : temples, églises, mosquées, synagogues, nature (shintoïsme), montagne (Sinaï, Kailash), grotte, arbre bodhi

Le rapport à la raison

  • Foi et raison harmonieuses : thomisme catholique (Thomas d'Aquin) affirmant que foi et raison viennent toutes deux de Dieu et ne peuvent se contredire. Théologie naturelle : possibilité de prouver l'existence de Dieu par la raison. Philosophie islamique classique (Averroès, Avicenne)
  • Soumission au texte révélé : certains courants islamiques (salafisme) et chrétiens (fondamentalisme) privilégiant la révélation sur la raison. Credo quia absurdum (je crois parce que c'est absurde) - Tertullien. Littéralisme biblique ou coranique
  • Investigation personnelle : bouddhisme encourageant le doute et la vérification (Kalama Sutta : "Soyez votre propre lumière, ne croyez pas sur parole"). Approche empirique et expérimentale de la méditation
  • Mysticisme anti-intellectuel : certains courants soufis, quiétisme chrétien, zen (transmission au-delà des mots et des écritures). La vérité ultime est ineffable, au-delà de la raison
  • Kabbale et ésotérisme : recherche de sens cachés par-delà le sens littéral. Gnose, hermétisme
  • Théologie libérale : interprétation allégorique des textes à la lumière de la science moderne. Démythologisation (Bultmann)

La notion de salut/libération

  • Grâce divine seule (Sola Gratia) : protestantisme luthérien et calviniste affirmant que le salut est un don gratuit de Dieu, l'être humain ne peut rien faire pour le mériter. Prédestination chez Calvin : Dieu a choisi de toute éternité qui sera sauvé
  • Œuvres et foi combinées : catholicisme insistant sur la nécessité des bonnes œuvres en coopération avec la grâce. Islam : le salut dépend de la foi (iman) et des œuvres (amal), pesées le Jour du Jugement. Pas de salut assuré, sauf pour les martyrs
  • Effort personnel : bouddhisme theravada présentant le salut/libération comme résultat de l'effort personnel. Le Bouddha montre le chemin, chacun doit le parcourir lui-même. "Soyez votre propre refuge". Méditation, discipline, sagesse
  • Dévotion (Bhakti) : hindouisme dévotionnel où le salut vient de l'amour et la dévotion à une divinité personnelle (Krishna, Rama, Shiva). Abandon de soi à Dieu
  • Connaissance (Jnana) : gnose, hindouisme vedanta où la libération vient de la connaissance de l'identité entre atman et Brahman. L'ignorance (avidya) est la cause de la souffrance
  • Illumination subite vs graduelle : débat dans le bouddhisme zen entre satori soudain et pratique progressive
  • Médiation : saints, Vierge Marie, bodhisattvas comme intercesseurs vs relation directe avec Dieu (protestantisme)
  • De quoi sommes-nous sauvés ? : du péché (christianisme), de l'ignorance (bouddhisme, hindouisme), de la colère divine, de nous-mêmes, du néant ?

L'autorité religieuse

  • Magistère (catholicisme) : autorité du Pape (infaillibilité ex cathedra) et des conciles pour interpréter l'Écriture et la Tradition. Hiérarchie ecclésiastique (Pape, évêques, prêtres). Succession apostolique
  • Consensus des savants (islam sunnite) : ijma (consensus des oulémas) comme source de droit après Coran et Sunna. Écoles juridiques (madhahib) différentes mais reconnues. Pas de clergé au sens chrétien, mais autorité des savants
  • Autorité personnelle du maître : bouddhisme tibétain où le lama/guru a une autorité spirituelle considérable. Lignées de transmission. Hindouisme : le guru comme nécessaire pour la réalisation spirituelle
  • Écritures seules (Sola Scriptura) : protestantisme affirmant que la Bible seule fait autorité, chaque croyant pouvant l'interpréter avec l'aide du Saint-Esprit. Rejet du magistère et de la tradition ecclésiastique
  • Interprétation rabbinique : judaïsme avec Torah écrite et Torah orale (Talmud). Autorité des rabbins et de l'étude continue. Débats et interprétations multiples valorisés
  • Autorité charismatique : mouvements pentecôtistes, prophètes autoproclamés, gourous contemporains. Révélations personnelles
  • Démocratie religieuse : certaines églises protestantes avec élection des pasteurs, quakers sans clergé, consensus communautaire
  • Théocratie vs séparation : gouvernance religieuse (Iran, Vatican) vs séparation Église/État (laïcité française, États-Unis)

Le rapport au corps et à la matière

  • Incarnation et valorisation du corps : christianisme affirmant que "le Verbe s'est fait chair", résurrection corporelle, sacralité du corps comme temple de l'Esprit. Judaïsme célébrant la vie matérielle, la sexualité dans le mariage, la nourriture (bénédictions)
  • Corps comme obstacle : dualisme platonicien influençant certains courants chrétiens (gnosticisme), bouddhisme voyant le corps comme source de souffrance et d'attachement, ascétisme extrême (flagellation, jeûnes sévères)
  • Discipline du corps : yoga hindou utilisant le corps pour atteindre la libération, arts martiaux bouddhistes (kung-fu shaolin), danses soufies, ascèse modérée
  • Pureté rituelle : lois de pureté (kashrout juive, halal islamique, ablutions), menstruation comme impureté temporaire, interdits alimentaires variés (porc, bœuf, viande en général)
  • Modifications corporelles : circoncision, scarifications rituelles, piercings, tatouages (interdits ou prescrits selon les traditions)

Le rapport à la société et à la politique

  • Théocratie : islam classique ne séparant pas religion et État (charia comme loi de Dieu), théocratie tibétaine avant 1959, genèse théocratique du judaïsme ancien
  • Séparation des sphères : christianisme ("Rendez à César ce qui est à César"), bien que pratique historique souvent différente (chrétienté médiévale)
  • Retrait du monde : monachisme (bouddhisme, christianisme, jaïnisme), communautés séparées (Amish), renonçants hindous (sannyasin)
  • Engagement social : théologie de la libération catholique en Amérique latine, bouddhisme engagé (Thich Nhat Hanh), protestantisme social, justice sociale islamique (zakat obligatoire)
  • Révolution vs ordre établi : certaines religions légitimant l'ordre social (hindouisme des castes), d'autres pouvant être révolutionnaires (christianisme primitif, certains mouvements millénaristes)

7. Critères d'évaluation possibles

Si on juge selon la cohérence interne

  • Certaines traditions ont développé des systèmes théologiques et philosophiques extrêmement sophistiqués : scolastique médiévale, théologie protestante réformée, philosophie bouddhiste Madhyamaka, Vedanta hindou
  • D'autres présentent des contradictions apparentes ou assumées : paradoxes zen, mystères chrétiens (Trinité, Incarnation), tensions entre justice et miséricorde divines
  • Cohérence narrative : les textes sacrés sont-ils cohérents entre eux ? Contradictions dans la Bible, le Coran, les Vedas ?
  • Mais la cohérence logique est-elle le critère ultime pour une vérité religieuse qui prétend souvent transcender la raison ?
  • Une religion peut être cohérente et fausse, incohérente mais pointer vers une vérité indicible

Si on juge selon les fruits éthiques

  • L'histoire montre que chaque religion a produit des saints (François d'Assise, Gandhi, Mère Teresa, Rumi) et des criminels (Inquisition, croisades, guerres de religion, terrorisme religieux)
  • Réalisations positives : hôpitaux, universités, œuvres caritatives, art et culture, droits de l'homme (inspirés par certaines valeurs religieuses), abolition de l'esclavage
  • Violences religieuses : guerres saintes, persécutions, bûchers, oppression des femmes et des minorités, obscurantisme
  • Le critère est difficile à appliquer : comment mesurer ? Sur quelle période ? Les mauvais fruits invalident-ils une religion ou sont-ils dus à la mauvaise application de principes justes ?
  • Jésus lui-même proposait ce critère : "C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez"
  • Mais quel type de fruit : paix intérieure, transformation sociale, création artistique ?

Si on juge selon la vérité des affirmations factuelles

  • Les religions font des affirmations contradictoires sur la réalité historique et métaphysique
  • Affirmations historiques vérifiables ou réfutables : Jésus est-il mort crucifié puis ressuscité ? Muhammad a-t-il reçu des révélations ? Le Bouddha a-t-il atteint l'Illumination ? Moïse a-t-il existé ?
  • Affirmations métaphysiques : Dieu existe-t-il ? Est-il Un ou Trine ? La réincarnation est-elle réelle ? Y a-t-il une vie après la mort ?
  • Principe de non-contradiction : soit Jésus est ressuscité corporellement (christianisme), soit son corps s'est décomposé normalement (islam, athéisme). Les deux ne peuvent être vrais
  • Soit la réincarnation existe (hindouisme, bouddhisme), soit chaque personne vit une seule vie terrestre (christianisme, islam). Pas de position intermédiaire logiquement tenable
  • L'approche empirique : y a-t-il des preuves, des témoignages, des expériences reproductibles ? Expériences de mort imminente, miracles, apparitions
  • La limite : certaines affirmations religieuses sont par nature invérifiables empiriquement (existence de Dieu, au-delà)

Si on juge selon l'épanouissement humain

  • Quelle religion contribue le mieux au bonheur, à la santé mentale, à l'épanouissement personnel et collectif ?
  • Mais quel modèle d'épanouissement ? Le concept même de ce qui constitue l'épanouissement humain dépend déjà d'une anthropologie, souvent religieuse ou philosophique
  • Pour le bouddhisme : l'épanouissement est dans le détachement et l'extinction du désir
  • Pour le christianisme : dans la communion avec Dieu et l'amour du prochain
  • Pour l'humanisme athée : dans la réalisation autonome de soi
  • Études sociologiques : les croyants sont-ils plus heureux ? Les sociétés religieuses sont-elles plus prospères ? Résultats contradictoires selon les études
  • Le critère utilitariste est-il valable ? Une religion pourrait rendre heureux par une illusion réconfortante

Si on juge selon la profondeur spirituelle et mystique

  • Certaines religions ont développé des voies mystiques profondes : soufisme, kabbale, hésychasme orthodoxe, zen, advaita vedanta
  • Les expériences mystiques de différentes traditions se ressemblent-elles ? Union mystique, dissolution de l'ego, extase
  • Hypothèse pérennialiste (Aldous Huxley, Frithjof Schuon) : les mystiques de toutes traditions accèdent à la même vérité transcendante
  • Critique : les expériences mystiques sont-elles interprétées selon le cadre religieux préexistant ? Un chrétien voit le Christ, un hindou voit Krishna
  • Critère subjectif difficile à universaliser

Si on juge selon l'adaptabilité et l'évolution

  • Certaines religions se sont adaptées à la modernité : réformes protestantes, Vatican II, bouddhisme occidental, judaïsme réformé
  • D'autres résistent au changement, se voulant immuables dépositaires de la vérité éternelle
  • L'adaptabilité est-elle une qualité (ouverture, pertinence) ou un défaut (compromission, relativisme) ?
  • Une religion doit-elle évoluer avec son temps ou rester fidèle à son message originel ?

Conclusion : Éléments de réponse

Sur le plan logique :

  • Non, toutes les religions ne se valent pas si l'on considère leurs affirmations sur la réalité. Elles font des déclarations mutuellement exclusives sur Dieu, l'homme, le salut, l'au-delà
  • Soit Jésus est Dieu incarné ressuscité (christianisme), soit il n'est qu'un prophète humain (islam), soit il n'a pas d'importance particulière (bouddhisme). Ces trois affirmations ne peuvent être simultanément vraies
  • Soit Dieu est Un (monothéisme), soit il est multiple (polythéisme), soit le concept de Dieu personnel est inadéquat (bouddhisme, certaines philosophies). Le principe de non-contradiction s'applique
  • Soit la réincarnation existe, soit elle n'existe pas. Soit chaque personne vit une vie unique décisive, soit elle traverse de multiples existences
  • Au maximum une religion peut avoir entièrement raison sur ces points métaphysiques et historiques (exclusivisme), ou toutes peuvent se tromper partiellement (pluralisme), mais toutes ne peuvent avoir entièrement raison en même temps

Sur le plan éthique :

  • La question est plus nuancée. Bien que des convergences existent sur certains principes généraux (compassion, justice, honnêteté), les systèmes éthiques diffèrent substantiellement dans leurs applications concrètes
  • Ces différences ont des conséquences réelles et mesurables sur la vie des personnes : statut des femmes, traitement des minorités, liberté individuelle, rapport au corps, à la sexualité, à la violence
  • Peut-on dire qu'une éthique qui pratique l'excision, la lapidation, ou le système des castes "vaut" moralement une éthique qui défend l'égalité et les droits humains ?
  • Le relativisme moral absolu est logiquement insoutenable et moralement problématique
  • En même temps, chaque tradition a produit des saints et des criminels, suggérant que l'éthique personnelle transcende parfois les commandements religieux officiels

Sur le plan sociologique et anthropologique :

  • Toutes les religions méritent le respect en tant que phénomènes humains profonds et sincères, réponses existentielles de milliards de personnes à travers l'histoire et aujourd'hui
  • Elles remplissent des fonctions sociales importantes : cohésion communautaire, transmission de valeurs, rites de passage, sens et consolation
  • Chacune porte une sagesse accumulée, une richesse culturelle, artistique, philosophique
  • Le respect des personnes religieuses n'implique pas l'adhésion à leurs croyances ni l'affirmation que toutes leurs doctrines se valent intellectuellement

Sur le plan de la tolérance politique et de la liberté religieuse :

  • Dans une société pluraliste démocratique, toutes les religions doivent bénéficier de la même liberté de culte et de conscience, sans discrimination
  • Cette égalité juridique et politique n'implique pas que toutes les doctrines religieuses soient intellectuellement ou moralement équivalentes
  • On peut défendre la liberté religieuse tout en critiquant certaines croyances ou pratiques religieuses
  • La tolérance ne signifie pas l'indifférence ou le relativisme, mais le respect des personnes malgré les désaccords
  • Limites : pratiques religieuses violant les droits humains fondamentaux (sacrifices humains, mutilations, mariages forcés)

La tension inévitable :

  • Reconnaître que les religions diffèrent substantiellement sur des points essentiels n'implique pas l'intolérance, la haine ou le mépris
  • Affirmer qu'elles se valent toutes revient soit à les relativiser toutes (aucune ne détient vraiment la vérité), soit à ignorer volontairement leurs affirmations propres et leurs différences réelles
  • Le vrai respect intellectuel consiste peut-être à prendre au sérieux leurs différences et leurs revendications de vérité, plutôt que de les dissoudre dans un œcuménisme superficiel ou un syncrétisme artificiel
  • Le dialogue interreligieux authentique suppose la reconnaissance honnête des désaccords, pas leur minimisation
  • On peut apprendre des autres traditions sans renoncer à chercher la vérité ou sans prétendre que toutes les positions sont équivalentes

Question ultime :

  • La question "toutes les religions se valent-elles ?" présuppose l'existence d'un critère de jugement, d'un point de vue externe à partir duquel évaluer
  • Pour le croyant engagé de chaque tradition, c'est sa foi qui fournit le critère ultime de vérité. Un musulman juge selon le Coran, un chrétien selon l'Évangile, un bouddhiste selon l'enseignement du Bouddha
  • Pour l'agnostique ou l'athée, c'est la raison, la science, l'expérience empirique qui servent de critères
  • Pour le philosophe, c'est la cohérence logique, l'argumentation rationnelle
  • Le choix même de ce critère détermine déjà largement la réponse à la question posée
  • Il n'existe pas de position de "nulle part", absolument neutre et objective, à partir de laquelle juger
  • Cette reconnaissance n'implique pas le relativisme total : on peut argumenter rationnellement pour certains critères plutôt que d'autres

Proposition de synthèse :

  • Les religions ne se valent pas du point de vue de la vérité de leurs affirmations factuelles et métaphysiques, car elles se contredisent mutuellement
  • Elles ne se valent pas nécessairement du point de vue éthique, certaines pratiques étant objectivement plus respectueuses de la dignité humaine que d'autres
  • Elles se valent en tant que tentatives humaines sincères de répondre aux questions ultimes, méritant toutes étude et respect
  • Elles doivent se valoir juridiquement et politiquement dans une société démocratique (liberté religieuse égale)
  • Chacun est appelé à une quête personnelle de vérité, prenant au sérieux les différences religieuses plutôt que de les nier, tout en respectant profondément les personnes qui croient différemment
  • L'humilité épistémologique (reconnaître les limites de notre connaissance) n'équivaut pas au relativisme (tout se vaut), mais à la conscience que notre quête de vérité est difficile et demande ouverture et honnêteté intellectuelle
Voir un tableau sur la différence entre les religions chrétiennes