Commentaire détaillé : Mt 10,37-42 Prendre sa croix
| Matthieu 10 | Luc 14 | Marc 8 |
| 37« Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. 38 Quiconque ne prend pas sa croix et vient à ma suite n'est pas digne de moi. 39Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l'assurera. 40 « Qui vous accueille m'accueille moi-même, et qui m'accueille, accueille celui qui m'a envoyé. 41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. 42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu'un verre d'eau fraîche, à l'un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. » | 25 De grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit : 26 « Si quelqu'un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. 27 Celui qui ne porte pas sa croix et ne marche pas à ma suite ne peut pas être mon disciple. | Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. |
I. Critique des sources — Trois contextes, une même exigence
Ces trois péricopes appartiennent à des ensembles rédactionnels distincts, ce qui rend leur convergence d'autant plus significative. Marc 8,34, le plus bref et sans doute le plus ancien, s'inscrit dans le cœur christologique de l'évangile de Marc, immédiatement après la confession de Pierre à Césarée de Philippe (8,27–30) et la première annonce de la Passion (8,31–33). Le logion sur la croix surgit donc dans un contexte explicitement pascal : porter sa croix, c'est entrer dans la logique même de la mort et de la résurrection du Christ.
Matthieu 10,37–42 intègre ces paroles dans le grand discours missionnaire adressé aux Douze. La croix y est présentée comme la condition du disciple envoyé en mission — un disciple qui sera rejeté, persécuté, mais aussi accueilli. La péricope se prolonge chez Matthieu par des logions sur l'accueil (v. 40–42) absents de Luc et de Marc, élargissant l'horizon de la suite du Christ vers une théologie de la solidarité concrète.
Luc 14,25–27 offre le contexte le plus dramatique. Ce sont de grandes foules — et non les seuls disciples — qui font route avec Jésus. Il se retourne. Ce geste est capital : Jésus ralentit, dévisage ceux qui le suivent peut-être par enthousiasme, par curiosité, par attente messianique, et il pose une question implicite : savez-vous ce que vous faites ? La suite du Christ n'est pas une procession ; c'est un choix.
La source Q est probablement à l'origine des versions matthéenne et lucanienne du logion sur les préférences familiales et sur la croix. Marc, quant à lui, représente une tradition indépendante ou antérieure. Les différences rédactionnelles révèlent des théologies distinctes de la sequela Christi.
II. Analyse comparative — La radicalité et ses nuances
La divergence la plus frappante entre Matthieu et Luc concerne le terme central du premier logion. Matthieu écrit : « qui aime son père ou sa mère plus que moi » (ho philon patera è mètera hyper eme). Luc écrit : « sans me préférer à son père, sa mère... et même à sa propre vie » (ou misei ton patera heautou). Le verbe grec utilisé par Luc, misein, signifie littéralement haïr. La formulation est volontairement hyperbolique — c'est un sémitisme bien attesté qui exprime non un sentiment d'hostilité mais un ordre de priorité radical. Aimer moins, c'est haïr dans cette rhétorique orientale (cf. Gn 29,31 où Léa est dite « haïe » de Jacob alors qu'il l'aime simplement moins que Rachel).
Matthieu adoucit-il ou traduit-il plus fidèlement ? La plupart des exégètes (Bovon, Fitzmyer) estiment que Luc conserve une formulation plus proche de l'original araméen, et que Matthieu en donne une interprétation théologique correcte : il s'agit d'une priorité absolue, non d'une rupture affective.
Marc, pour sa part, ne mentionne ni les liens familiaux ni la vie elle-même. Il concentre tout sur la formule trinitaire du disciple : se renier soi-même, prendre sa croix, suivre. Trois verbes, trois mouvements. Le « se renier soi-même » (aparnèsasthô heauton) est particulièrement fort : c'est le même verbe qu'utilisera Pierre lorsqu'il reniera Jésus (Mc 14,72). Porter sa croix, c'est se renier soi-même comme Pierre a renié le Christ — mais dans la direction inverse, et librement.
Luc ajoute dans sa version parallèle au chapitre 9 (absent ici mais relevant pour la comparaison) l'adverbe « chaque jour » (kath' hèmeran) pour porter sa croix — insistant sur la dimension quotidienne et non uniquement martyrologique de l'exigence.
III. Théologie biblique — La logique du grain de blé
Au cœur de ces textes se trouve un paradoxe : celui qui veut garder sa vie la perd, celui qui la perd la trouve. Ce logion sur la perte et le salut de la vie (psychè) apparaît dans les quatre évangiles — c'est l'une des paroles de Jésus les mieux attestées de toute la tradition synoptique (Mt 10,39 ; 16,25 ; Mc 8,35 ; Lc 9,24 ; 17,33 ; Jn 12,25). Sa répétition même est un signal : nous touchons ici quelque chose d'essentiel dans la prédication de Jésus.
Le mot grec psychè traduit un terme hébreu et araméen (nephesh) qui désigne non pas l'âme immortelle au sens grec, mais la vie dans sa totalité — le souffle, l'existence concrète, le moi vivant. Ce que Jésus demande de perdre, ce n'est pas une abstraction spirituelle : c'est ce que nous avons de plus immédiatement précieux, notre existence telle que nous la contrôlons, la protégeons, la planifions.
La croix, dans ce contexte, n'est pas encore pour les premiers auditeurs le symbole de la Rédemption qu'elle deviendra après Pâques. C'est un instrument d'exécution connu. Condamné à mort par les Romains, le crucifié devait porter lui-même le bras horizontal de sa croix (le patibulum) jusqu'au lieu du supplice. Demander à quelqu'un de prendre sa croix, c'est lui demander de marcher vers sa propre mort. L'image est brutale. Elle dit que la suite du Christ n'est pas une amélioration de soi, un épanouissement personnel, une réussite spirituelle — c'est une mort et une renaissance.
IV. La famille, premier obstacle et premier don
Le logion sur les liens familiaux a souvent scandalisé les lecteurs. Faut-il réellement haïr père et mère pour suivre le Christ ? La tradition chrétienne a toujours refusé cette lecture littérale. Mais elle a eu tort, parfois, d'en adoucir trop vite la pointe.
Jésus pointe quelque chose de précis : les liens familiaux sont le premier lieu où s'exerce notre appartenance fondamentale. La famille définit qui nous sommes, d'où nous venons, à qui nous devons fidélité. Dans les sociétés méditerranéennes de l'Antiquité — et dans beaucoup de sociétés encore aujourd'hui —, la famille est l'horizon absolu de l'identité. En disant que le disciple doit lui préférer le Christ, Jésus ne détruit pas la famille : il la replace dans son ordre juste. Elle n'est plus l'horizon absolu ; elle est un don reçu de Dieu, aimé en Dieu, mais non adoré.
Cette logique traverse toute l'Écriture. Abraham est appelé à quitter son pays et sa parenté (Gn 12,1). Élie laisse derrière lui sa charrue et ses bœufs (1 R 19,19–21). Les premiers disciples abandonnent leurs filets et leur père Zébédée dans la barque (Mc 1,20). La rupture n'est jamais une fin en soi : elle est le signe d'une appartenance nouvelle, plus large, la famille recomposée du Royaume où l'on est frère, sœur et mère de Jésus (Mc 3,35).
V. Le verre d'eau — la grandeur du petit geste
Matthieu seul prolonge ces paroles radicales par une série de logions sur l'accueil (10,40–42) qui forment un contrepoint saisissant. Après l'exigence de tout quitter, voici la promesse attachée à un geste infime : donner un verre d'eau fraîche.
Il ne perdra pas sa récompense. La récompense (misthos) n'est pas ici une rétribution marchande, c'est la participation à l'œuvre même de Dieu. Accueillir un disciple en sa qualité de disciple, c'est accueillir le Christ ; accueillir le Christ, c'est accueillir Celui qui l'a envoyé. La chaîne de l'accueil remonte jusqu'au Père. Et elle commence par un verre d'eau.
La croix est grande et terrible ; le verre d'eau est petit et quotidien. Mais les deux participent de la même logique : se dépenser pour l'autre, reconnaître dans l'autre une présence qui dépasse ce qu'on voit. La mystique de la croix et la mystique du service ordinaire ne sont pas deux spiritualités différentes, elles sont les deux faces d'une seule et même sequela Christi.
VI. Synthèse — Portée théologique et actualité pastorale
Ces trois textes convergent vers une anthropologie radicalement évangélique : l'homme ne se trouve qu'en se perdant, il ne vit vraiment qu'en acceptant de mourir à lui-même. Ce n'est pas du masochisme spirituel. C'est la structure même de l'amour. Tout amour véritable exige de sortir de soi, de renoncer à la toute-puissance du moi, de faire de la place pour l'autre. La croix n'est que la forme extrême et définitive de ce mouvement.
Pour les premières communautés chrétiennes soumises à la persécution, ces paroles avaient une portée immédiatement existentielle : confesser le Christ pouvait coûter la vie. Pour nous aujourd'hui, la croix est rarement aussi dramatique dans sa forme. Mais la tentation de préférer notre confort, notre réputation, nos liens, à l'exigence évangélique est aussi réelle que jamais.
Luc dit que Jésus se retourna. Ce geste vaut pour chacun de nous. Le Christ se retourne vers ceux qui le suivent, et il pose la même question silencieuse : sais-tu ce que tu fais ? Suis-tu par enthousiasme, par habitude, par peur ? Ou suis-tu en sachant ce que cela coûte et en le voulant quand même ?
La réponse à cette question n'est pas donnée une fois pour toutes. Elle se redonne chaque jour, dans les petites croix ordinaires, dans le renoncement à avoir raison, dans la patience avec ceux qui nous blessent, dans le verre d'eau tendu à qui en a besoin. C'est là que se joue, concrètement, la suite du Christ.
Sources : Ulrich Luz, Das Evangelium nach Matthäus (EKK, 1985–2002) · François Bovon, L'Évangile selon saint Luc (CNT, 1991) · Joseph A. Fitzmyer, The Gospel according to Luke (AB, 1985) · Rudolf Bultmann, Geschichte der synoptischen Tradition (1921) · Martin Hengel, Nachfolge und Charisma (1968) · TOB (Traduction Œcuménique de la Bible).
Annexes
Commentaire de Frère Paul sur le site www.theotokos.fr.
Porter sa croix, c’est accepter de prendre la forme de l’esclave et de marcher vers la mort de notre égoïsme. Porter sa croix c’est renoncer à être le seul maître de notre existence, et reconnaître que pour atteindre la vie véritable, il nous faut mourir au péché, comme nous le disait saint Paul : « si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui » (Rm 6, 8).
Porter la croix, oui, mais la porter avec Jésus. Lors du chemin de croix de Rio de Janeiro, le pape François disait aux jeunes : « personne ne peut toucher la Croix de Jésus sans y laisser quelque chose de lui-même et sans porter quelque chose de la Croix de Jésus dans sa vie ».
Porter sa croix c’est savoir reconnaître humblement notre condition de créature devant Dieu, reconnaître que ses commandements sont en vue de notre bonheur et nous attacher à les mettre en pratique, même si cela nous demande de difficiles changements dans notre vie.
Porter sa croix c’est soutenir avec ardeur le combat spirituel contre nos faiblesses naturelles pour que triomphent en nous les vertus.
Porter sa croix aujourd’hui c’est témoigner de la vérité de l’Évangile et défendre les valeurs non négociables de la vie, de la famille et de l’amour.
Porter sa croix c’est exercer au quotidien l’amour fraternel auprès de ceux qui nous entourent, savoir écouter notre prochain et accepter de voir son intérêt avant de voir le nôtre.
Porter sa croix, c’est rester disponible à Dieu, et nous laisser surprendre par lui comme cette femme qui a ouvert sa maison au prophète Élisée (2R 4, 8). « Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé » (Mt 10,40) dit Jésus dans l’Évangile. Cette femme a ouvert non seulement sa maison, mais aussi son cœur à Dieu. Combien grande fut sa récompense !
Porter sa croix c’est aussi accepter les épreuves, petites ou grandes de notre vie : le deuil, la maladie, les divisions dans nos familles, en nous abandonnant dans la confiance à la volonté de Dieu.
Porter sa croix, c’est partager la souffrance du cœur de Jésus devant les échecs de son amour et l’infidélité de ses âmes de prédilection.
Porter sa croix à la suite de Jésus c’est en définitive aimer en souffrant et souffrir en aimant, en nous rappelant cet autre appel de Jésus : « Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » (Mt 11,29-30).
« Se renier soi-même » comme le dit Marc, implique un renoncement à sa propre personne, ses propres projets, sa propre volonté. « Porter sa croix » (qui n’implique pas ici le fait de mourir en croix) suggère le spectacle de ceux que l’on faisait marcher dans les rues pour se moquer d’eux. Il s’agit de s’exposer à un mépris sans rémission : une telle perspective est ahurissante, car elle cumule l’aspect de souffrance et l’aspect de dérision. J.-Ph. Fabre, Le disciple selon Jésus, le chemin vers Jérusalem dans l’évangile de Marc, Lessius, 2014, p. 124.
Les verbes désignant l’action de porter la croix dans les passages en question sont αἴρω (soulever) ; λαμβάνω (prendre), βαστάζω (porter, se charger) : évidemment, Marc utilise le verbe dans un sens figuratif, mais la référence concrète semble bien être celle d’un supplice qui se termine par la mort en croix, et pas simplement une vexation cruelle sans conséquence vitale. Le porteur portait le bois sur lequel il allait être crucifié. Jésus avait pu avoir vu ce supplice, ou au moins avoir entendu parler de lui, et donc y faire allusion pour ses disciples. Yves Millou. Voir le lien dans la bibliothèque.
