Formation théologique

Actes des Apôtres — Commentaire théologique

Chapitre 1

Ascension · Attente de l'Esprit · Remplacement de Judas

Ac 1,1-26 — Le commencement d'un nouveau commencement

Le premier chapitre des Actes est un seuil. Il n'est pas encore le récit de la mission, mais sa condition de possibilité : l'Ascension du Seigneur qui « libère » l'Esprit, l'attente priante de la communauté rassemblée, et la reconstitution du groupe des Douze dont le nombre symbolique doit être restauré avant que l'Église puisse naître. Luc construit ici la charnière entre son Évangile et le livre des Actes, entre le temps de Jésus et le temps de l'Église, entre la Galilée et Rome.

Ce chapitre se divise en trois unités : le prologue et le récit de l'Ascension (v. 1-11), le retour au Cénacle et la communauté en prière (v. 12-14), et l'élection de Matthias pour remplacer Judas (v. 15-26).

I Texte — Actes 1,1-26 (TOB)

Le prologue (v. 1-5)

« Dans mon premier livre, Théophile, j'ai traité de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le commencement jusqu'au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir donné ses instructions par l'Esprit Saint aux apôtres qu'il avait choisis. C'est à eux qu'il s'était présenté vivant après sa passion, leur en donnant de nombreuses preuves : il leur apparaissait pendant quarante jours et leur parlait des choses qui concernent le règne de Dieu. Comme il se trouvait avec eux, il leur ordonna de ne pas quitter Jérusalem, mais d'attendre ce que le Père avait promis : "C'est ce que vous avez entendu de ma bouche, dit-il, car Jean a baptisé d'eau, mais vous, c'est dans l'Esprit Saint que vous serez baptisés dans peu de jours." » (Ac 1,1-5)

L'Ascension (v. 6-11)

« Alors ils l'interrogèrent : "Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas rétablir le royaume en faveur d'Israël ?" Il leur répondit : "Il ne vous appartient pas de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre." Ayant dit cela, il fut élevé pendant qu'ils le regardaient, et une nuée le déroba à leurs yeux. Comme ils fixaient le ciel où il s'en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent auprès d'eux et dirent : "Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour aller au ciel viendra de la même manière que vous l'avez vu aller au ciel." » (Ac 1,6-11)

La communauté au Cénacle (v. 12-14)

« Alors ils retournèrent à Jérusalem depuis la montagne appelée mont des Oliviers, qui est près de Jérusalem à la distance d'un chemin de sabbat. Quand ils furent arrivés, ils montèrent dans la chambre haute où ils se tenaient : Pierre, Jean, Jacques et André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d'Alphée, Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous, d'un même élan, étaient assidus à la prière, avec des femmes, dont Marie, mère de Jésus, et avec ses frères. » (Ac 1,12-14)

L'élection de Matthias (v. 15-26)

« En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères — il y avait là un groupe d'environ cent vingt personnes — et il dit : "Frères, il fallait que s'accomplisse l'Écriture que le Saint-Esprit avait dite d'avance par la bouche de David, concernant Judas, qui fut le guide de ceux qui ont arrêté Jésus. Il était du nombre des nôtres et il avait reçu sa part de ce ministère. (Cet homme acquit donc un champ avec le salaire de l'iniquité, et s'étant précipité la tête la première, il éclata par le milieu, et toutes ses entrailles se répandirent. La chose fut connue de tous les habitants de Jérusalem, si bien que ce champ a été appelé dans leur langue Hakeldama, c'est-à-dire champ du Sang.) Car il est écrit dans le livre des Psaumes : Que son domaine devienne désert, que personne n'y habite ! Et encore : Qu'un autre prenne sa charge ! Il faut donc que, parmi les hommes qui nous ont accompagnés pendant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis le baptême de Jean jusqu'au jour où il nous a été enlevé, il y en ait un qui devienne avec nous témoin de sa résurrection." On en présenta deux : Joseph, appelé Barsabbas, surnommé le Juste, et Matthias. Ils firent cette prière : "Seigneur, toi qui connais les cœurs de tous, montre-nous lequel de ces deux tu as choisi pour prendre sa place dans ce ministère apostolique, dont Judas est tombé pour s'en aller en son propre lieu." Ils tirèrent au sort, et le sort tomba sur Matthias, qui fut associé aux onze apôtres. » (Ac 1,15-26)

II Le prologue et la charnière entre les deux livres (v. 1-5)

Le « premier livre » et la continuité de l'œuvre

Luc ouvre les Actes par une référence explicite à son Évangile, désigné comme le « premier livre » (grec : prôton logon). Cette phrase est bien plus qu'une formule de raccord : elle affirme l'unité fondamentale de l'œuvre en deux volumes. Le destinataire Théophile — dont le nom signifie « ami de Dieu » ou « aimé de Dieu » — est déjà mentionné en Lc 1,3. Qu'il soit une personne réelle (un mécène, un fonctionnaire romain cultivé) ou une figure symbolique de tout lecteur chrétien, il représente la communauté pour laquelle Luc écrit.

La formule « tout ce que Jésus a fait et enseigné » (panta hosa ērxato Iēsous poiein te kai didaskein) résume l'Évangile comme une double activité — actes et paroles — et rappelle la grande tradition de description des prophètes dans l'Ancien Testament. Le prophète Moïse est dit « puissant en œuvres et en paroles » (Lc 24,19 ; cf. Dt 34,10-12). Jésus est ainsi présenté comme le nouveau Moïse, thème qui sera développé tout au long des Actes.

Correspondances bibliques — Lc 24 et Ac 1 : une double Ascension

Luc est le seul évangéliste à avoir consacré deux récits à l'Ascension : l'un à la fin de son Évangile (Lc 24,50-53) et l'autre au début des Actes (Ac 1,9-11). Ce dédoublement n'est pas une maladresse littéraire : il remplit une fonction narrative et théologique. À la fin de l'Évangile, l'Ascension est racontée du point de vue de la clôture : la mission terrestre de Jésus s'achève dans la bénédiction et la joie. Au début des Actes, le même événement est décrit du point de vue de l'ouverture : la mission apostolique commence, portée par la promesse de l'Esprit. L'Ascension est simultanément une fin et un commencement.

Quarante jours de présence ressuscitée

Le chiffre quarante jours (v. 3) est chargé d'une symbolique biblique dense. Dans l'Ancien Testament, quarante est le nombre du temps de purification, d'épreuve et de préparation : les quarante ans au désert (Nb 14,33-34), les quarante jours de Moïse sur la montagne (Ex 24,18), les quarante jours d'Élie en marche vers l'Horeb (1 R 19,8), les quarante jours de jeûne de Jésus au désert (Lc 4,2). Ces quarante jours de présence du Ressuscité constituent donc une période de formation apostolique, un dernier enseignement sur « les choses qui concernent le règne de Dieu ».

La résurrection de Jésus n'est pas présentée comme un retour à la vie ordinaire, mais comme une existence nouvelle et glorieuse que Luc décrit avec sobriété. Le Ressuscité se montre vivant par « de nombreuses preuves » (grec : tekmēriois pollois), terme technique de la rhétorique antique désignant des preuves irréfutables. Cette insistance sur la preuve est caractéristique de la mentalité hellénistique de Luc et de son souci d'apologétique.

La promesse du Père : le baptême dans l'Esprit

Jésus oppose le baptême d'eau de Jean au baptême dans l'Esprit Saint promis pour « dans peu de jours » (v. 5). Cette distinction renvoie à l'annonce prophétique de Jean-Baptiste lui-même en Lc 3,16 : « Moi, je vous baptise d'eau. Mais il vient, celui qui est plus puissant que moi. [...] Il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu. » La Pentecôte sera l'accomplissement de cette promesse. Le mot promesse (epangelia) est rattache le don de l'Esprit à la fidélité de Dieu à son alliance (cf. Jl 3,1-5 ; Ez 36,26-27 ; Jr 31,31-34).

III L'Ascension et le programme missionnaire (v. 6-11)

La question sur le Royaume (v. 6) : une incompréhension instructive

La question des apôtres : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas rétablir le royaume en faveur d'Israël ? », révèle une incompréhension qui est en même temps un ressort narratif. Les disciples pensent encore en termes de restauration nationale et politique d'Israël, conformément aux espérances messianiques juives contemporaines. Cette attente n'est pas condamnée par Jésus : elle est simplement dépassée et transfigurée.

La réponse de Jésus (v. 7) comporte deux mouvements : d'abord un refus de satisfaire la curiosité sur les « temps et moments » (chronous ē kairous), refus qui rejoint la parole évangélique sur l'ignorance du Jour (Mc 13,32 ; Mt 24,36) ; ensuite, la redirection vers ce qui est essentiel et certain : la réception de la puissance de l'Esprit Saint en vue du témoignage universel. Le programme missionnaire exprimé au verset 8 : Jérusalem, Judée, Samarie, extrémités de la terre, constitue la table des matières de l'ensemble du livre des Actes.

Ac 1,8 : le verset-programme des Actes

« Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. » Ce verset est à la fois géographique et ecclésiologique. Il reprend en l'amplifiant le programme du serviteur souffrant d'Isaïe : « Je t'établis comme lumière des nations, pour que tu sois mon salut jusqu'aux extrémités de la terre » (Is 49,6 : texte cité explicitement en Ac 13,47). La mission n'est pas une improvisation humaine : elle est l'accomplissement d'une vocation prophétique inscrite dans l'Écriture. Le mot martys (témoin) introduit ici le thème central des Actes, qui culminera dans le martyre d'Étienne (Ac 7) et dans les comparutions de Paul.

Le récit de l'Ascension (v. 9-11)

Le récit de l'Ascension est sobrement, mais précisément décrit. Jésus « fut élevé pendant qu'ils le regardaient » — le verbe grec epērthē (passif divin) signale que c'est Dieu qui agit — « et une nuée le déroba à leurs yeux ». La nuée (nephelē) est dans la Bible le symbole classique de la présence divine, la Shekinah : elle accompagne Israël au désert (Ex 13,21-22 ; 40,34-38), elle remplit le Temple de Salomon (1 R 8,10-11), elle enveloppe Jésus lors de la Transfiguration (Lc 9,34-35). L'Ascension n'est pas une disparition : c'est une entrée dans la gloire de Dieu.

Les deux hommes en vêtements blancs (v. 10) sont des anges, figures qui apparaissent aux moments-clés du récit lucanien : à la Nativité (Lc 2,9), à la Résurrection (Lc 24,4), et ici à l'Ascension. Leur question — « Pourquoi restez-vous à regarder le ciel ? » — est une invitation à ne pas rester pétrifiés dans la nostalgie ou l'attente contemplative passive, mais à se mettre en route vers la mission. L'annonce de la Parousie (« il viendra de la même manière ») n'est pas un programme d'inaction : elle est la motivation eschatologique de la mission.

Correspondances — L'Ascension dans le Nouveau Testament

L'Ascension n'est explicitement narrée que par Luc (Lc 24,50-53 ; Ac 1,9-11). Les autres écrits du Nouveau Testament l'évoquent de manière théologique plutôt que narrative. Paul affirme que le Christ ressuscité siège « à la droite de Dieu » (Rm 8,34 ; Ep 1,20-21). L'Épître aux Hébreux développe la théologie du Christ grand-prêtre entré dans le sanctuaire céleste (He 4,14 ; 9,24). Le Psaume 110,1 — « Siège à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis l'escabeau de tes pieds » — est le texte de l'Ancien Testament le plus cité dans le Nouveau Testament (plus de vingt fois), et il constitue le fondement scripturaire de la foi en l'Ascension et en la Seigneurie du Christ ressuscité.

Voir l'étude sur l'Ascenssion

IV La communauté en prière au Cénacle (v. 12-14)

Le mont des Oliviers et le chemin de sabbat

Le mont des Oliviers est le lieu de l'Ascension, « à la distance d'un chemin de sabbat » de Jérusalem, soit environ 900 mètres. Cette précision topographique est caractéristique du soin géographique de Luc. Le mont des Oliviers est chargé de résonances bibliques : c'est le lieu de la prière de Jésus en Lc 22,39-46, et le lieu d'où, selon Za 14,4, le Seigneur se manifestera pour juger les nations. En retournant de ce lieu vers Jérusalem, les disciples font un chemin inverse à celui de la fuite, ils rentrent dans la ville sainte avec une mission.

La liste des Onze

Luc donne ici la liste des onze apôtres (v. 13), qui correspond à celle de Lc 6,14-16, à l'exception de Judas. L'ordre est légèrement différent de celui des autres listes évangéliques (Mt 10,2-4 ; Mc 3,16-19), mais Pierre apparaît systématiquement en premier, signe de son rôle de premier parmi les témoins. Cette liste a une valeur ecclésiologique : elle établit la continuité du groupe apostolique, socle de l'Église naissante.

La communauté priante : une Église avant la lettre

Le verset 14 est l'un des plus riches de tout le premier chapitre. Il décrit une communauté rassemblée « d'un même élan » (homothumadon) dans la prière. Ce mot grec, qui revient dix fois dans les Actes (et une seule fois ailleurs dans le Nouveau Testament, en Rm 15,6), exprime une unanimité profonde — non pas l'uniformité, mais la convergence d'un même élan vers Dieu. C'est l'âme de la première communauté, et Luc en fait le fondement de toute l'action missionnaire à venir.

La mention des femmes est significative : elles ne sont pas nommées individuellement (à l'exception de Marie), mais leur présence est pleinement reconnue dans la communauté priante. Dans le contexte culturel du Ier siècle, cette mention est remarquable. Marie, mère de Jésus, apparaît ici pour la dernière fois dans le Nouveau Testament narratif. Sa présence au Cénacle relie la Pentecôte à l'Annonciation (Lc 1,35) : c'est la même puissance de l'Esprit qui avait reposé sur elle qui va maintenant descendre sur la communauté entière. Les frères de Jésus — qui, selon Jn 7,5, ne croyaient pas en lui pendant son ministère public, sont désormais intégrés à la communauté des croyants.

Marie au Cénacle : de l'Annonciation à la Pentecôte

La présence de Marie en Ac 1,14 n'est pas anodine pour la théologie lucanienne. En Lc 1,35, l'ange avait dit à Marie : « L'Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. » Cette même puissance de l'Esprit va descendre sur les cent vingt en Ac 2. Marie, première à avoir reçu l'Esprit pour enfanter le Christ, est au cœur de la communauté qui va recevoir l'Esprit pour enfanter l'Église. Les Pères de l'Église, en particulier saint Augustin et saint Léon le Grand, ont vu dans cette présence le signe que l'Église est, comme Marie, mère et vierge : elle enfante le Christ dans les baptisés.

V L'élection de Matthias et la théologie du Douzième (v. 15-26)

Pierre prend la parole : le premier acte de gouvernance

La prise de parole de Pierre au milieu de la communauté (v. 15) est le premier acte de gouvernance apostolique des Actes. Pierre se lève, prend l'initiative, interprète l'Écriture et propose une décision à la communauté. Cette scène préfigure le rôle de Pierre dans toute la première partie des Actes (Ac 1–12). La communauté rassemblée est d'environ cent vingt personnes — chiffre symbolique : dans la tradition rabbinique, cent vingt est le nombre minimum requis pour constituer un sanhédrin, c'est-à-dire une assemblée délibérante.

La figure de Judas et l'accomplissement de l'Écriture

Pierre interprète la trahison et la mort de Judas comme un accomplissement de l'Écriture. Deux psaumes sont cités (v. 20) : le Psaume 69,26 — « Que son domaine devienne désert, que personne n'y habite » — et le Psaume 109,8 — « Qu'un autre prenne sa charge ». Cette lecture christologique et ecclésiale des psaumes est caractéristique de l'herméneutique apostolique primitive : l'Écriture parle de Jésus et de ceux qui lui appartiennent, en bien ou en mal.

La mort de Judas est décrite différemment ici (v. 18 : chute et éclatement) et en Mt 27,5 (pendaison). Ces deux récits, loin de se contredire formellement, sont des traditions indépendantes qui insistent chacune sur un aspect de la mort tragique du traître. Luc insiste sur le caractère spectaculaire et public de cette mort — connue de « tous les habitants de Jérusalem » — comme sur un jugement divin visible. Le champ Hakeldama (« champ du Sang ») est mentionné également en Mt 27,8 dans un récit différent sur l'utilisation de l'argent de la trahison.

Les critères de l'apostolat (v. 21-22)

Pierre énonce deux conditions pour être candidat au rôle de douzième apôtre : avoir accompagné Jésus depuis le baptême de Jean jusqu'à l'Ascension, et pouvoir être témoin de la résurrection. Ces deux critères définissent l'apostolicité au sens le plus strict du terme. Le premier, la continuité de la présence avec Jésus, garantit l'authenticité du témoignage. Le second, la résurrection, en constitue le contenu central et irréductible.

Paul revendiquera son propre apostolat en dehors de ces critères (1 Co 9,1 ; 15,8-11 ; Ga 1,11-17), insistant sur la vision du Ressuscité sur le chemin de Damas.

Le nombre Douze : symbolique et fondement ecclésiologique

Pourquoi est-il impératif de rétablir le nombre Douze avant la Pentecôte ? Parce que les Douze sont le fondement symbolique de l'Israël renouvelé. Jésus lui-même avait choisi Douze (Mc 3,14 ; Lc 6,13) en correspondance avec les douze tribus d'Israël, et leur avait promis de siéger sur douze trônes pour juger les douze tribus (Lc 22,30). L'Église naissante ne peut accomplir sa mission, être l'Israël de l'Esprit ouvert aux nations, qu'en ayant ce fondement complet. Le livre de l'Apocalypse exprime la même conviction en décrivant les douze assises de la Jérusalem céleste portant les noms des douze apôtres (Ap 21,14).

La prière et le tirage au sort (v. 24-26)

La communauté prie avant de procéder à l'élection : « Seigneur, toi qui connais les cœurs de tous » (kardiognôsta — le « scrutateur des cœurs »). Ce titre, qui n'apparaît dans la Bible qu'ici et en Ac 15,8, est appliqué à Dieu dans l'Ancien Testament (1 S 16,7 ; Jr 17,10 ; Ps 7,10). Son usage ici signifie que le Christ ressuscité est investi de l'autorité divine absolue sur le choix de son propre apôtre. Ce n'est pas la communauté qui élit Matthias : c'est le Seigneur lui-même qui le désigne à travers le sort.

Le tirage au sort (klēros) est une pratique de l'Ancien Testament pour discerner la volonté divine (Lv 16,8 ; Nb 26,55 ; Pr 16,33 ; 1 Ch 24-26). Il sera la dernière fois utilisé dans la Bible : à partir de la Pentecôte, c'est l'Esprit Saint lui-même qui guidera les choix de la communauté (Ac 13,2 ; 15,28). Matthias est « associé aux onze apôtres » — le verbe grec sugkatepsēphisthē signifie littéralement « compté avec », intégré dans le nombre.

VI Synthèse théologique

Un chapitre de transition et de fondation

Le chapitre 1 des Actes accomplit une triple fonction théologique. Il assure d'abord la continuité entre le temps de Jésus et le temps de l'Église : les apôtres sont les témoins du même Jésus qui a vécu, est mort, est ressuscité et est monté aux cieux. Il établit ensuite les fondements institutionnels de l'Église : le groupe des Douze reconstitué, réuni avec les femmes et les frères du Seigneur, forme le noyau de la communauté messianique. Il ouvre enfin sur l'avenir : la promesse de l'Esprit et le programme de témoignage universel jusqu'aux extrémités de la terre.

La théologie de l'attente

Entre l'Ascension et la Pentecôte, la communauté est dans une posture d'attente priante. Luc insiste sur cette attente : il ne faut ni agir prématurément ni rester passif. L'attente chrétienne n'est pas l'inaction : elle est la prière tendue vers l'avenir que Dieu prépare. Cette disposition — attendre dans la prière, ensemble, d'un même élan — sera la source permanente de la mission. Elle correspond à ce que la tradition spirituelle appellera plus tard la contemplation apostolique : l'action naît de la contemplation.

L'Esprit Saint, moteur de toute la suite

L'Esprit Saint est mentionné cinq fois dans ce seul chapitre (v. 2, 5, 8, et implicitement v. 16 et 24). Avant même sa venue à la Pentecôte, il est déjà au cœur du texte : c'est lui qui a guidé Jésus dans ses instructions aux apôtres (v. 2), c'est lui qui avait parlé par la bouche de David (v. 16), c'est lui dont la venue est promise (v. 5, 8). Le livre des Actes a été justement surnommé « l'Évangile de l'Esprit Saint » par les Pères de l'Église. Ce premier chapitre en pose le fondement pneumatologique.

VII Questions pour l'approfondissement

Ces questions permettent de prolonger la lecture du texte en groupe ou en cours :

1. Pourquoi Luc raconte-t-il l'Ascension deux fois (Lc 24 et Ac 1) ? Qu'est-ce que cette double narration révèle de sa théologie ?

2. La question des apôtres sur le « rétablissement du royaume en faveur d'Israël » (v. 6) témoigne d'une incompréhension. Comment Jésus la rectifie-t-il sans la condamner ? Qu'est-ce que cela nous apprend sur la pédagogie divine ?

3. Quel sens donner à la présence de Marie au Cénacle (v. 14) ? En quoi sa présence relie-t-elle l'Incarnation à la naissance de l'Église ?

4. Les critères d'apostolicité posés par Pierre (v. 21-22) excluent Paul. Comment Paul lui-même justifie-t-il son apostolat dans ses lettres ? Quelle vision de l'Église cela dessine-t-il ?

5. Le tirage au sort disparaît après la Pentecôte. Qu'est-ce que cela signifie sur le rôle de l'Esprit Saint dans la gouvernance de l'Église ?

VIII Pour aller plus loin

Joseph A. Fitzmyer, The Acts of the Apostles, Anchor Bible 31, Doubleday, 1998, p. 193-280 — commentaire verset par verset de référence.

François Bovon, Luc le théologien, Labor et Fides, 3e éd. 2006 — sur la théologie de l'Esprit et du temps de l'Église chez Luc.

Simon Légasse, Les Actes des Apôtres, Lectio Divina commentaires, Cerf, 2015, p. 57-95.

Jacques Dupont, Études sur les Actes des Apôtres, Lectio Divina 45, Cerf, 1967 — essais classiques sur les discours et la théologie lucanienne.

Richard Bauckham, Jesus and the Eyewitnesses, Eerdmans, 2006 — sur les témoins oculaires et la fiabilité du récit lucanien.

Cahier Evangiles n° 21 et 128.