Actes des Apôtres — Commentaire théologique
Chapitre 9
Conversion de Saül · Le chemin de Damas · Énée et Tabitha
Ac 9,1-43 — La grâce qui renverse : du persécuteur au témoin
Le chapitre 9 est l'un des chapitres les plus décisifs de toute l'histoire du christianisme. Il narre la conversion de Saül de Tarse sur le chemin de Damas — événement si fondateur que Luc le racontera deux fois encore, dans les discours de défense de Paul (Ac 22,6-16 et 26,12-18), et que Paul lui-même évoquera à plusieurs reprises dans ses lettres (Ga 1,13-17 ; 1 Co 9,1 ; 15,8-10 ; Ph 3,4-11). Cet événement n'est pas simplement une conversion individuelle spectaculaire : il est la révélation que la grâce de Dieu ne connaît pas d'adversaire définitif, que le pire des persécuteurs peut devenir le plus grand des apôtres, et que le Christ ressuscité est vivant et agissant dans l'histoire.
Le chapitre comporte trois parties distinctes : la conversion de Saül et ses premiers pas dans la foi (v. 1-31), la guérison d'Énée à Lydda (v. 32-35), et la résurrection de Tabitha à Joppé (v. 36-43). Ces deux derniers épisodes, souvent négligés au profit du récit de Damas, préparent le terrain pour la rencontre décisive de Pierre avec Corneille au chapitre 10.
I Texte — Actes 9,1-43 (TOB)
La conversion de Saül (v. 1-19a)
« Saül, respirant encore menace et meurtre contre les disciples du Seigneur, s'en alla trouver le grand prêtre et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin que s'il trouvait des partisans de la Voie, hommes ou femmes, il les amène enchaînés à Jérusalem. Comme il était en route, approchant de Damas, soudain une lumière venant du ciel l'enveloppa de son éclat. Il tomba à terre et entendit une voix qui lui disait : "Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ?" Il dit : "Qui es-tu, Seigneur ?" La réponse fut : "Je suis Jésus que tu persécutes. Mais relève-toi, entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire." Les hommes qui faisaient route avec lui s'étaient arrêtés, muets de stupeur : ils entendaient la voix mais ne voyaient personne. Saül se releva de terre, mais ses yeux ouverts ne voyaient rien. On le conduisit par la main et on le fit entrer à Damas. Il fut trois jours sans voir, sans manger ni boire. Or il y avait à Damas un disciple du nom d'Ananias. Le Seigneur lui dit dans une vision : "Ananias !" Il répondit : "Me voici, Seigneur." Le Seigneur lui dit : "Lève-toi et va dans la rue Droite ; dans la maison de Judas, demande un homme de Tarse appelé Saül. Car il est là en train de prier, et il a vu en vision un homme du nom d'Ananias qui entre et lui impose les mains pour qu'il retrouve la vue." Ananias répondit : "Seigneur, j'ai entendu beaucoup de gens parler de cet homme, de tout le mal qu'il a fait à tes saints à Jérusalem. Et ici il a pleins pouvoirs des grands prêtres pour enchaîner tous ceux qui invoquent ton nom." Le Seigneur lui dit : "Va, car cet homme est pour moi un instrument que j'ai choisi pour porter mon nom devant les nations, les rois et les fils d'Israël. Je lui montrerai, moi, tout ce qu'il devra souffrir pour mon nom." Ananias partit, entra dans la maison, lui imposa les mains et dit : "Frère Saül, le Seigneur Jésus qui t'est apparu sur le chemin par lequel tu venais m'a envoyé pour que tu recouvres la vue et que tu sois rempli du Saint-Esprit." A l'instant il tomba de ses yeux comme des écailles et il recouvra la vue. Il se leva et fut baptisé, et après avoir mangé, il reprit des forces. » (Ac 9,1-19a)
Les premiers pas de Saül et la méfiance des disciples (v. 19b-31)
« Saül passa quelques jours avec les disciples qui étaient à Damas et, aussitôt, il prêchait Jésus dans les synagogues, proclamant qu'il est le Fils de Dieu. Tous ceux qui l'entendaient étaient stupéfaits et disaient : "N'est-ce pas lui qui ravageait à Jérusalem ceux qui invoquent ce nom et qui est venu ici pour les amener enchaînés devant les grands prêtres ?" Mais Saül se fortifiait et confondait les Juifs qui habitaient Damas, en prouvant que Jésus est le Christ. Au bout d'un certain nombre de jours, les Juifs se concertèrent pour le faire mourir. Mais leur complot fut connu de Saül. On surveillait même les portes jour et nuit pour le faire mourir. Mais ses disciples le prirent de nuit et le firent passer par la muraille en le descendant dans une corbeille. Arrivé à Jérusalem, Saül cherchait à se joindre aux disciples, mais tous avaient peur de lui, ne croyant pas qu'il fût un disciple. Barnabé le prit avec lui, le conduisit auprès des apôtres et leur raconta comment, sur le chemin, il avait vu le Seigneur qui lui avait parlé, et comment à Damas il avait parlé avec assurance au nom de Jésus. Il restait avec eux à Jérusalem, allant et venant et parlant avec assurance au nom du Seigneur. Il s'adressait aussi aux Hellénistes et se querellait avec eux, mais ceux-ci cherchaient à le faire mourir. Les frères, l'ayant appris, le conduisirent à Césarée et le firent partir pour Tarse. L'Église était alors en paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie ; elle s'édifiait et marchait dans la crainte du Seigneur et se multipliait par la consolation du Saint-Esprit. » (Ac 9,19b-31)
Guérison d'Énée à Lydda (v. 32-35)
« Pierre, qui visitait tous ces chrétiens, descendit aussi chez les saints qui habitaient Lydda. Il y trouva un homme du nom d'Énée, paralysé depuis huit ans et couché sur un grabat. Pierre lui dit : "Énée, Jésus-Christ te guérit. Lève-toi et fais toi-même ton lit." Et aussitôt il se leva. Tous les habitants de Lydda et du Saron le virent et se convertirent au Seigneur. » (Ac 9,32-35)
Résurrection de Tabitha à Joppé (v. 36-43)
« Il y avait à Joppé une disciple du nom de Tabitha — ce qui se traduit Dorcas, c'est-à-dire gazelle. Elle était riche en bonnes œuvres et en aumônes qu'elle faisait. Or il arriva en ces jours-là qu'elle tomba malade et mourut. Après l'avoir lavée, on la déposa dans la chambre haute. Comme Lydda est près de Joppé, les disciples, ayant appris que Pierre était là, lui envoyèrent deux hommes le prier d'insistance : "Viens sans tarder chez nous." Pierre se leva et s'en alla avec eux. Quand il fut arrivé, on le conduisit dans la chambre haute. Toutes les veuves s'approchèrent de lui en pleurant et lui montraient les tuniques et les manteaux que Dorcas faisait quand elle était avec elles. Pierre fit sortir tout le monde, se mit à genoux et pria. Puis, se tournant vers le corps, il dit : "Tabitha, lève-toi." Elle ouvrit les yeux, et en voyant Pierre, elle s'assit. Il lui tendit la main, la fit lever, et ayant appelé les saints et les veuves, il la leur présenta vivante. La chose devint connue dans tout Joppé, et beaucoup crurent au Seigneur. Pierre resta un assez long temps à Joppé, chez un certain Simon, corroyeur. » (Ac 9,36-43)
II La rencontre sur le chemin de Damas (v. 1-9)
Saül « respirant menace et meurtre »
Luc ouvre le récit par une formule d'une brutalité expressive : Saül « respirant encore menace et meurtre » (empneōn apeilēs kai phonou). Le verbe empneōn (respirer, souffler) est le même que celui utilisé dans la LXX pour le souffle de vie donné par Dieu à Adam (Gn 2,7). Saül respire la mort comme d'autres respirent l'air — c'est sa respiration naturelle, sa dynamique vitale. Ce portrait hyperbolique mais théologiquement précis prépare le renversement radical : celui qui respirait la mort va recevoir le souffle de l'Esprit.
Saül demande des lettres au grand prêtre pour arrêter « des partisans de la Voie » (tēs hodou). Cette désignation — la Voie — est le nom le plus ancien que les chrétiens se donnaient à eux-mêmes, avant même le terme chrétiens apparu à Antioche (Ac 11,26). Elle renvoie à la tradition prophétique d'Is 40,3 (« Préparez le chemin du Seigneur ») et à la parole de Jésus en Jn 14,6 (« Je suis le Chemin »). Appartenir à la Voie, c'est suivre Jésus qui est lui-même le chemin vers le Père.
La théophanie : lumière, chute et voix
La rencontre est décrite comme une véritable théophanie — une manifestation divine — avec ses éléments classiques : la lumière soudaine venue du ciel, la chute à terre, la voix divine. Cette structure rappelle les grandes théophanies de l'Ancien Testament : la vision d'Ézéchiel (Ez 1,28), la révélation à Daniel (Dn 10,9), et surtout l'apparition au buisson ardent à Moïse (Ex 3). Saül, comme Moïse, est soudainement saisi par Dieu au milieu de son activité ordinaire et envoyé en mission.
La voix dit : « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » La répétition du nom — Saül, Saül — est dans la Bible le signe d'un appel divin d'une intensité particulière : « Abraham, Abraham » (Gn 22,11), « Moïse, Moïse » (Ex 3,4), « Samuel, Samuel » (1 S 3,10). Dieu connaît son nom, Dieu l'appelle personnellement. La question — pourquoi me persécutes-tu ? — révèle une identification totale entre le Christ et ses membres : persécuter les disciples de Jésus, c'est persécuter Jésus lui-même. Cette identification est le fondement de la théologie paulinienne du Corps du Christ (1 Co 12,12-27 ; Col 1,24).
« Pourquoi me persécutes-tu ? » — La mystique de l'identification
La parole du Christ à Saül — « Je suis Jésus que tu persécutes » — est l'une des affirmations les plus profondes du Nouveau Testament sur l'union entre le Christ et son Église. Elle dit que le Christ ne s'est pas séparé de son Église en montant au ciel : il s'y est identifié de telle sorte que ce qui est fait aux membres lui est fait à lui. Cette conviction sera au cœur de toute la mystique chrétienne. Sainte Thérèse d'Avila l'exprimera de façon saisissante : « Le Christ n'a pas de mains, pas de pieds sur la terre sinon les nôtres. » La même intuition fonde la célèbre parole de Mt 25,40 : « Ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » Saül, en persécutant les chrétiens, touchait au Christ lui-même — sans le savoir.
La cécité comme métaphore de conversion
Saül est frappé de cécité pendant trois jours. Cette cécité est chargée d'un symbolisme baptismal et pascal dense. Trois jours renvoient à la mort et à la résurrection du Christ (Mt 12,40 ; 1 Co 15,4). La cécité physique exprime la cécité spirituelle de celui qui regardait sans voir : Saül avait toute l'intelligence scripturaire et théologique, et pourtant il n'avait pas reconnu le Messie. Sa cécité forcée est le temps de la prise de conscience intérieure, du jeûne, de la prière. Quand Ananias lui imposera les mains, « il tomba de ses yeux comme des écailles » — image qui évoque à la fois la guérison physique et l'ouverture spirituelle du regard sur la réalité du Christ ressuscité.
III Ananias : le médiateur de la grâce (v. 10-19)
La vocation d'Ananias et sa résistance
Ananias est une figure souvent négligée, mais théologiquement indispensable. Le Christ ressuscité ne se contente pas de renverser Saül sur le chemin : il l'envoie vers un disciple de la communauté de Damas pour recevoir les sacrements et être intégré à l'Église. La grâce passe par la médiation humaine et ecclésiale. Ananias résiste d'abord — « Seigneur, j'ai entendu beaucoup de gens parler de cet homme » — résistance compréhensible et humaine qui souligne la réalité du danger. Mais il obéit. Sa démarche vers Saül est l'un des actes de foi les plus courageux des Actes : il va trouver le persécuteur sur ordre du Seigneur.
Sa parole à Saül est remarquable : « Frère Saül ». Ce mot — frère — dit tout. Celui qui venait enchaîner les disciples est désormais un frère. La grâce a tout retourné. Ananias est le premier à le reconnaître publiquement, avant même que Saül ait fait ses preuves. C'est cela, la foi dans la puissance de la grâce divine.
La mission de Saül révélée (v. 15-16)
La réponse du Seigneur à la résistance d'Ananias contient l'une des plus belles définitions de la vocation de Paul dans toute la Bible : « Cet homme est pour moi un instrument que j'ai choisi pour porter mon nom devant les nations, les rois et les fils d'Israël. Je lui montrerai, moi, tout ce qu'il devra souffrir pour mon nom. » Deux éléments méritent attention. D'abord, la désignation de Saül comme instrument choisi (skeuos eklogēs) — vase d'élection — qui souligne que l'initiative est entièrement divine : Saül n'a pas choisi le Christ, c'est le Christ qui l'a choisi. Ensuite, la mention immédiate de la souffrance : la vocation apostolique est inséparable de la participation à la passion du Christ. Paul ne sera pas seulement le porteur du Nom : il en sera le témoin souffrant.
La conversion de Paul dans ses propres lettres
Paul évoque sa rencontre avec le Christ ressuscité dans plusieurs de ses lettres, avec des accents différents de ceux de Luc. En Ga 1,13-17, il insiste sur le fait que l'Évangile qu'il annonce ne vient pas des hommes mais d'une révélation de Jésus-Christ (apokalypsis). En 1 Co 15,8-10, il se décrit comme « l'avorton » des apôtres — le dernier, le plus petit — mais reconnaît que « la grâce de Dieu en lui n'a pas été vaine. » En Ph 3,4-11, il décrit sa conversion comme une perte de tout ce qu'il croyait être sa richesse — noblesse juive, zèle pharisien, justice selon la Loi — pour ne gagner que le Christ. Ces textes pauliniens et le récit lucanien se complètent : Luc raconte l'événement, Paul en dit la signification intérieure.
IV Les premiers pas de Saül : de la conversion au témoignage (v. 19b-31)
La prédication immédiate à Damas
La rapidité avec laquelle Saül se met à prêcher est saisissante : « aussitôt, il prêchait Jésus dans les synagogues, proclamant qu'il est le Fils de Dieu » (v. 20). Le titre Fils de Dieu est ici utilisé pour la première fois dans les Actes — et c'est Paul qui l'emploie le premier. Ce titre, au cœur de la christologie paulinienne (Rm 1,4 ; 8,3.29.32 ; Ga 2,20 ; 4,4), exprime la relation unique et éternelle du Christ avec le Père. Paul, formé dans le pharisaïsme le plus strict, a compris d'emblée que la résurrection de Jésus implique une affirmation sur sa nature divine — conclusion que ses anciens coreligionnaires refusent.
La réaction de la foule illustre l'un des schèmes narratifs favoris de Luc : la stupeur devant le renversement (« N'est-ce pas lui qui ravageait à Jérusalem ceux qui invoquent ce nom ? »). Le persécuteur devenu prédicateur est le signe vivant de la puissance de la résurrection : si elle peut transformer Saül, elle peut tout transformer.
Barnabé, médiateur de la réconciliation
À Jérusalem, la méfiance des disciples envers Saül est compréhensible et Luc ne la condamne pas. C'est là qu'intervient Barnabé — déjà rencontré en Ac 4,36-37 comme modèle de générosité — qui « le prit avec lui, le conduisit auprès des apôtres » (v. 27). Barnabé exerce ici son rôle de fils d'encouragement que son nom signifie : il est le pont entre Saül et la communauté apostolique, le médiateur qui permet à la grâce d'intégrer l'ex-persécuteur dans l'Église. Sans Barnabé, Paul serait peut-être resté isolé. Cette médiation souligne que la réconciliation dans l'Église nécessite toujours des hommes et des femmes qui acceptent de se mettre en position de pont — parfois au risque de leur propre crédibilité.
Le sommaire de paix (v. 31)
Le verset 31 est l'un des sommaires de croissance de l'Église que Luc insère à intervalles réguliers dans son récit (cf. Ac 2,47 ; 6,7 ; 12,24 ; 16,5 ; 19,20 ; 28,31). Celui-ci est particulièrement riche : « L'Église était alors en paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie ; elle s'édifiait et marchait dans la crainte du Seigneur et se multipliait par la consolation du Saint-Esprit. » Trois verbes, trois dimensions de la vie ecclésiale : s'édifier (croissance interne dans la foi), marcher dans la crainte du Seigneur (vie morale et spirituelle), se multiplier par la consolation de l'Esprit (croissance numérique par le don de l'Esprit). Ce verset est une synthèse parfaite de ce que l'Église est appelée à être.
V Pierre à Lydda et à Joppé : guérison et résurrection (v. 32-43)
La guérison d'Énée : continuation du ministère de Jésus
La guérison d'Énée, paralysé depuis huit ans, reproduit la structure des guérisons évangéliques de Jésus — notamment celle du paralysé de Capharnaüm (Lc 5,17-26) et celle du paralysé de Bethzatha (Jn 5,1-15). La formule de Pierre est d'une sobriété saisissante : « Jésus-Christ te guérit ». Pierre ne s'attribue rien : il est le canal transparent de la puissance du Ressuscité. Le Lève-toi et fais toi-même ton lit reprend presque mot pour mot les paroles de Jésus en Lc 5,24. Pierre agit in persona Christi — non par imitation servile, mais parce que c'est le même Seigneur qui agit à travers lui.
Le chiffre huit ans de paralysie n'est peut-être pas fortuit : dans la symbolique biblique, le huit est le nombre de la résurrection et du huitième jour, jour du Seigneur. La guérison d'Énée est ainsi implicitement une résurrection à une vie nouvelle.
La résurrection de Tabitha : Pierre nouveau Élie
La résurrection de Tabitha est le récit le plus élaboré et le plus émouvant de la section. Tabitha — dont Luc traduit le nom araméen en grec (Dorcas, gazelle) — est présentée comme une femme exceptionnelle : « riche en bonnes œuvres et en aumônes ». Sa mort provoque le deuil de toute la communauté des veuves qu'elle avait aidées — qui montrent à Pierre les vêtements qu'elle leur avait confectionnés. Ce détail touchant révèle que la sainteté de Tabitha était concrète, incarnée dans des actes quotidiens de soin et de générosité.
Le geste de Pierre est calqué avec précision sur celui d'Élie ressuscitant le fils de la veuve de Sarepta (1 R 17,17-24) et d'Élisée ressuscitant le fils de la Sunamite (2 R 4,32-37). Dans les deux cas de l'Ancien Testament : isolement, prière à genoux, parole adressée au mort, retour à la vie. Pierre « fit sortir tout le monde, se mit à genoux et pria » (v. 40) — exactement comme Élie (1 R 17,20) et Élisée (2 R 4,33). La parole — « Tabitha, lève-toi » — est d'une concision et d'une autorité qui rappellent le Talitha koum de Jésus ressuscitant la fille de Jaïre (Mc 5,41 — le même mot araméen, presque à l'identique).
Tabitha et la figure de la femme dans les Actes
Tabitha est l'une des rares femmes des Actes dont le nom, la personnalité et les œuvres sont décrits avec précision. Elle est appelée mathētria — disciple au féminin — terme unique dans tout le Nouveau Testament, qui confirme que les femmes sont pleinement membres de la communauté chrétienne avec le statut de disciples à part entière. Ses œuvres de charité envers les veuves rappellent le modèle de la femme vaillante de Pr 31,10-31 (« Elle tend la main au pauvre et ouvre les bras à l'indigent ») et anticipent la recommandation de Jc 1,27 : « La religion pure et sans tache [...] c'est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse. » La résurrection de Tabitha est ainsi la résurrection d'une forme exemplaire de sainteté quotidienne et incarnée.
La maison de Simon le corroyeur : préparation au chapitre 10
Le dernier verset — « Pierre resta un assez long temps à Joppé, chez un certain Simon, corroyeur » (v. 43) — semble anodin mais est narrativement capital. Le corroyeur (burseus) travaillait les peaux d'animaux morts, ce qui le rendait rituellement impur selon la Loi juive. Qu'un Juif pieux comme Pierre accepte de loger chez lui est déjà en soi un signe d'assouplissement des barrières de pureté. C'est précisément dans cette maison que Pierre recevra la vision de la nappe descendue du ciel (Ac 10,9-16) qui l'enverra chez Corneille. Le chapitre 9 se clôt sur le seuil du chapitre 10 : la rencontre avec le monde des nations est imminente.
VI Synthèse théologique
La conversion : initiative divine et réponse humaine
La conversion de Saül est le paradigme de toute conversion authentique. Elle est d'abord une initiative absolument divine : Saül n'a pas cherché Jésus, il allait dans la direction opposée. C'est le Christ qui l'a saisi, renversé, aveuglé, transformé. Aucune conversion n'est d'abord un acte humain : elle est toujours une réponse à une grâce prévenante. Mais cette initiative divine n'écrase pas la liberté de Saül : il répond à la voix, il pose la question fondamentale (Qui es-tu, Seigneur ?), il se laisse conduire à Damas, il prie, il accepte le ministère d'Ananias, il se fait baptiser. La grâce et la liberté coopèrent dans un mystère que la théologie appellera synergie.
Le Christ vivant dans son Église
La parole du Christ — « Je suis Jésus que tu persécutes » — révèle une ecclésiologie d'une profondeur insondable. L'Église n'est pas seulement une institution fondée par Jésus : elle est le Corps du Christ ressuscité, vivant et agissant dans le monde. Toucher l'Église, c'est toucher le Christ. Cette conviction sera au cœur de toute la théologie paulinienne (1 Co 12 ; Rm 12 ; Ep 1,22-23 ; Col 1,18) et de la spiritualité chrétienne dans son ensemble. Elle fonde aussi la conviction que le Christ est présent dans les plus petits, dans les persécutés, dans les marginaux — vision qui nourrit toute l'éthique chrétienne de solidarité.
La sainteté ordinaire : Tabitha
La résurrection de Tabitha enseigne que la sainteté chrétienne n'est pas réservée aux grands prédicateurs ni aux thaumaturges. Elle peut prendre la forme modeste et quotidienne de vêtements cousus pour des veuves dans le besoin. Tabitha n'a pas prononcé de grand discours, n'a pas accompli de miracles visibles — et pourtant sa mort met toute une communauté en deuil et mérite d'être l'objet d'un miracle de résurrection. Dieu ressuscite les saints ordinaires avec autant d'amour que les grands apôtres. La sainteté des petits gestes de charité quotidienne est, aux yeux de Dieu, une valeur éternelle.
VII Questions pour l'approfondissement
1. Le Christ dit à Saül : « Pourquoi me persécutes-tu ? » — s'identifiant à ses membres. Comment cette parole change-t-elle notre regard sur les chrétiens persécutés aujourd'hui ? Et sur ceux qui souffrent en général ?
2. Ananias est envoyé vers Saül avec la seule parole du Seigneur pour garantie. Avez-vous vécu des situations où la foi vous a demandé d'aller vers quelqu'un que vous redoutiez ou que vous jugiez ? Qu'est-ce que cela vous a appris ?
3. Barnabé prend le risque de présenter Saül aux apôtres malgré leur méfiance. Quel est le rôle des médiateurs de réconciliation dans l'Église et dans la société ? Qui joue ce rôle dans vos communautés ?
4. Pierre guérit Énée en disant : « Jésus-Christ te guérit » — sans s'attribuer rien. Comment cultiver cette transparence dans notre service des autres, sans chercher la reconnaissance personnelle ?
5. Tabitha est ressuscitée pour ses œuvres de charité quotidiennes. Qu'est-ce que cela révèle sur la valeur que Dieu accorde aux petits actes de bonté ordinaires ? En quoi cela remet-il en question une spiritualité qui valoriserait uniquement les charismes spectaculaires ?
VIII Pour aller plus loin
Joseph A. Fitzmyer, The Acts of the Apostles, Anchor Bible 31, Doubleday, 1998, p. 420-490 — commentaire détaillé de chaque verset.
Martin Hengel & Anna Maria Schwemer, Paul Between Damascus and Antioch, SCM Press, 1997 — reconstitution historique des années obscures de Paul après sa conversion.
Seyoon Kim, The Origin of Paul's Gospel, Eerdmans, 2e éd. 1984 — sur la centralité de la vision de Damas pour toute la théologie paulinienne.
Jacques Dupont, Nouvelles études sur les Actes des Apôtres, Lectio Divina 118, Cerf, 1984 — sur la triple narration de la conversion de Paul en Ac 9, 22 et 26.
Augustin, Sermon 279 — sur la conversion de Paul comme modèle de la grâce prévenante.
Jean-Paul II, Tertio Millennio Adveniente §37, 1994 — sur le témoignage des martyrs et la communion des saints comme ressource pour l'Église contemporaine.
