Actes des Apôtres — Commentaire théologique
Chapitre 7
Le grand discours d'Étienne · Relecture de l'histoire sainte · Le premier martyr
Ac 7,1-60 — L'histoire d'Israël accomplie et trahie : le témoignage suprême
Le chapitre 7 est le plus long chapitre des Actes et l'un des textes les plus ambitieux et les plus denses de tout le Nouveau Testament. Il contient le grand discours d'Étienne devant le Sanhédrin — un véritable traité de théologie biblique qui retrace l'histoire du salut depuis Abraham jusqu'au Christ — suivi de son martyre, le premier de l'histoire de l'Église. Ces soixante versets constituent un sommet littéraire, théologique et spirituel de l'œuvre lucanienne.
Le discours d'Étienne est unique dans le Nouveau Testament : nulle part ailleurs un texte aussi long ne déploie avec une telle maîtrise l'articulation entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Étienne n'est pas simplement un prédicateur — il est un théologien de l'histoire, qui lit toute la trajectoire d'Israël à la lumière du Christ ressuscité et qui en tire une conclusion aussi audacieuse que bouleversante : la résistance à l'Esprit Saint est le péché permanent d'Israël, et Jésus en est la victime ultime. Cette thèse lui coûtera la vie.
I Texte — Actes 7,1-60 (TOB)
Introduction et Abraham (v. 1-8)
« Le grand prêtre demanda : "En est-il bien ainsi ?" Étienne dit : "Frères et pères, écoutez. Le Dieu de gloire apparut à notre père Abraham lorsqu'il était en Mésopotamie, avant qu'il s'établît à Charân, et lui dit : Sors de ton pays et de ta famille, et va dans le pays que je te montrerai. Alors il sortit du pays des Chaldéens et s'établit à Charân. De là, après la mort de son père, Dieu le fit passer dans ce pays où vous habitez maintenant. Il ne lui donna aucun héritage en ce pays, pas même de quoi poser le pied, mais il promit de lui en donner la possession, ainsi qu'à sa descendance après lui, alors qu'il n'avait pas encore d'enfant. Dieu parla ainsi : Sa descendance séjournera en pays étranger, et on la réduira en servitude et on la maltraitera pendant quatre cents ans. Mais la nation dont ils seront les esclaves, moi je la jugerai, dit Dieu, et après cela ils sortiront et me rendront un culte en ce lieu. Il lui donna l'alliance de la circoncision. Ainsi Abraham engendra Isaac et le circoncit le huitième jour ; Isaac engendra Jacob, et Jacob les douze patriarches." » (Ac 7,1-8)
Joseph et l'Égypte (v. 9-16)
« "Les patriarches, jaloux de Joseph, le vendirent pour être emmené en Égypte. Mais Dieu était avec lui : il le délivra de toutes ses tribulations et lui donna grâce et sagesse devant Pharaon, roi d'Égypte, qui l'établit gouverneur de l'Égypte et de toute sa maison. Survint alors une famine sur toute l'Égypte et sur Canaan, une grande détresse, et nos pères ne trouvaient pas de quoi se nourrir. Jacob, ayant appris qu'il y avait du blé en Égypte, y envoya nos pères une première fois. A la deuxième fois, Joseph se fit connaître à ses frères, et la famille de Joseph fut révélée à Pharaon. Joseph envoya chercher son père Jacob et toute sa parenté, soixante-quinze personnes. Jacob descendit en Égypte, et il mourut, lui et nos pères. Ils furent transportés à Sichem et déposés dans le tombeau qu'Abraham avait acheté à prix d'argent des fils d'Emmor à Sichem." » (Ac 7,9-16)
Moïse en Égypte et au désert (v. 17-43)
« "Comme approchait le temps de la promesse que Dieu avait faite avec serment à Abraham, le peuple crût et se multiplia en Égypte, jusqu'à ce que s'élève un autre roi qui ne connaissait pas Joseph. Ce roi usa de ruse contre notre race et maltraita nos pères, en les forçant à exposer leurs enfants pour qu'ils ne survivent pas. A cette époque naquit Moïse, et il était beau devant Dieu. Il fut nourri trois mois dans la maison de son père. Quand il fut exposé, la fille de Pharaon le recueillit et l'éleva comme son propre fils. Moïse fut instruit dans toute la sagesse des Égyptiens ; il était puissant en paroles et en actes. Quand il eut quarante ans, il lui vint au cœur de visiter ses frères, les fils d'Israël. En voyant l'un d'eux traité injustement, il prit sa défense et vengea l'opprimé en frappant l'Égyptien. Il pensait que ses frères comprendraient que Dieu leur accordait par sa main la délivrance, mais ils ne comprirent pas. Le lendemain, il se présenta à eux alors qu'ils se querellaient et les pressa de faire la paix, en disant : Hommes, vous êtes frères, pourquoi vous faites-vous du mal l'un à l'autre ? Mais celui qui maltraitait son prochain le repoussa, en disant : Qui t'a établi chef et juge sur nous ? Est-ce que tu veux me tuer comme tu as tué l'Égyptien hier ? A ces mots, Moïse s'enfuit et séjourna comme étranger au pays de Madian, où il eut deux fils. Quarante ans s'étaient écoulés quand lui apparut dans le désert du mont Sinaï un ange en flamme de feu dans un buisson. En voyant cela, Moïse fut frappé d'étonnement devant cette vision. Comme il s'approchait pour regarder, la voix du Seigneur se fit entendre : Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Moïse, tout tremblant, n'osait plus regarder. Le Seigneur lui dit : Déchausse tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. J'ai vu, oui j'ai vu la misère de mon peuple en Égypte, j'ai entendu son gémissement, et je suis descendu pour le délivrer. Et maintenant viens, je t'enverrai en Égypte. Ce Moïse qu'ils avaient renié en disant : Qui t'a établi chef et juge ? — c'est lui que Dieu a envoyé comme chef et libérateur, par l'intermédiaire de l'ange qui lui était apparu dans le buisson. C'est lui qui les fit sortir après avoir accompli des prodiges et des signes en Égypte, dans la mer Rouge et dans le désert pendant quarante ans. C'est ce Moïse qui dit aux fils d'Israël : Dieu vous suscitera d'entre vos frères un prophète semblable à moi. C'est lui qui, dans l'assemblée au désert, fut l'intermédiaire entre l'ange qui lui parlait sur le mont Sinaï et nos pères ; c'est lui qui reçut des oracles vivants à nous transmettre. Mais nos pères refusèrent de lui obéir ; ils le repoussèrent et tournèrent leurs cœurs vers l'Égypte, en disant à Aaron : Fais-nous des dieux qui marchent devant nous, car ce Moïse qui nous a fait sortir du pays d'Égypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. C'est alors qu'ils fabriquèrent un veau, offrirent un sacrifice à l'idole et se mirent à festoyer en l'honneur de l'œuvre de leurs mains. Mais Dieu se détourna et les livra au culte de l'armée du ciel, comme il est écrit dans le livre des prophètes : Est-ce bien à moi que vous avez offert des victimes et des sacrifices pendant quarante ans au désert, maison d'Israël ? Vous avez porté la tente de Moloch et l'astre du dieu Remphan, les images que vous avez faites pour les adorer. C'est pourquoi je vous transporterai au-delà de Babylone." » (Ac 7,17-43)
Le Temple et la transcendance divine (v. 44-50)
« "Nos pères avaient au désert la tente du Témoignage, comme l'avait ordonné celui qui avait dit à Moïse de la faire selon le modèle qu'il avait vu. Nos pères la reçurent et l'introduisirent sous Josué lors de la prise de possession du pays des nations que Dieu chassa devant nos pères, jusqu'aux jours de David. David trouva grâce devant Dieu et demanda à trouver une demeure pour la maison de Jacob. C'est Salomon qui lui bâtit une maison. Mais le Très-Haut n'habite pas dans ce qui est fait de main d'homme, comme dit le prophète : Le ciel est mon trône et la terre l'escabeau de mes pieds. Quelle maison me bâtirez-vous, dit le Seigneur, ou quel est le lieu de mon repos ? N'est-ce pas ma main qui a fait toutes ces choses ?" » (Ac 7,44-50)
L'accusation finale et la lapidation (v. 51-60)
« "Hommes à la nuque raide, incirconcis de cœur et d'oreilles, vous résistez toujours à l'Esprit Saint ! Tels étaient vos pères, tels vous êtes. Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils pas persécuté ? Ils ont tué ceux qui annonçaient d'avance la venue du Juste, et c'est vous maintenant qui l'avez trahi et assassiné, vous qui avez reçu la Loi transmise par des anges et qui ne l'avez pas gardée !" En entendant cela, ils eurent le cœur rongé de fureur et ils grinçaient des dents contre lui. Mais lui, rempli du Saint-Esprit, fixant les yeux vers le ciel, vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. Il dit : "Je vois les cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu." Poussant alors de grands cris, ils se bouchèrent les oreilles et se précipitèrent tous ensemble sur lui. Ils le jetèrent hors de la ville et se mirent à le lapider. Les témoins déposèrent leurs vêtements aux pieds d'un jeune homme appelé Saül. Pendant qu'on le lapidait, Étienne priait en disant : "Seigneur Jésus, reçois mon esprit." Puis il se mit à genoux et cria d'une voix forte : "Seigneur, ne leur impute pas ce péché." Et quand il eut dit cela, il s'endormit. Saül, lui, approuvait sa mise à mort. » (Ac 7,51-60)
II Structure et théologie du grand discours (v. 2-53)
Un discours de relecture de l'histoire sainte
Le discours d'Étienne appartient au genre littéraire de la relecture de l'histoire sainte — un genre bien attesté dans l'Ancien Testament (Ne 9 ; Ps 78 ; 105 ; 106 ; Ez 20) et dans le judaïsme contemporain (Sagesse de Salomon 10–19 ; Jubilés ; Antiquités bibliques de Pseudo-Philon). Ce genre consiste à parcourir les grandes étapes de l'histoire d'Israël pour en dégager une signification théologique. Étienne reprend ce genre et l'oriente vers une conclusion radicalement nouvelle : toute l'histoire d'Israël est traversée par la résistance à l'Esprit Saint, qui trouve son point culminant dans le rejet et la mort du Christ.
La structure du discours suit la chronologie biblique : Abraham (v. 2-8), Joseph (v. 9-16), Moïse en trois actes — en Égypte (v. 17-29), au buisson ardent (v. 30-34), dans le désert (v. 35-43) —, la tente du Témoignage et le Temple (v. 44-50), et la conclusion accusatrice (v. 51-53). Chaque section est soigneusement construite pour illustrer un même thème : Dieu agit là où l'on ne l'attend pas, et Israël résiste précisément là où Dieu se manifeste.
La théologie de la présence divine hors de la Terre Sainte
L'un des thèmes les plus audacieux du discours est la démonstration qu'Abraham a reçu la révélation de Dieu en Mésopotamie, avant d'arriver en Canaan (v. 2-4). Joseph a vécu la présence de Dieu en Égypte, pays étranger et ennemi (v. 9-10). Moïse a rencontré Dieu dans le désert du Sinaï, sur une terre non israélite (v. 30-33). Ce parcours fait éclater le cadre étroit d'une théologie qui enfermerait Dieu dans un territoire ou dans un Temple. Le Très-Haut n'habite pas dans ce qui est fait de main d'homme (v. 48) — formule qui cite Is 66,1-2 et constitue l'affirmation la plus audacieuse du discours.
Cette théologie de la transcendance divine n'est pas une négation du Temple, mais une critique de sa absolutisation. Étienne ne dit pas que le Temple est mauvais : il dit que l'on ne peut pas enfermer Dieu dans le Temple, comme si la divinité était liée à une construction humaine. Cette critique est profondément prophétique — elle reprend la tradition de Jérémie (Jr 7,1-15 : le fameux sermon sur le Temple) et d'Isaïe (Is 66,1-2 cité explicitement). Elle prépare théologiquement le dépassement du Temple qui sera au cœur de la mission aux nations.
La théologie du Temple dans le Nouveau Testament
La critique du Temple par Étienne s'inscrit dans un ensemble de textes néotestamentaires qui partagent une même intuition : avec le Christ, le Temple de pierre est dépassé au profit d'un Temple spirituel. En Jn 2,19-21, Jésus annonce : « Détruisez ce Temple et en trois jours je le relèverai » — et Jn précise : « il parlait du Temple de son corps. » En 1 Co 3,16, Paul écrit : « Vous êtes le Temple de Dieu et l'Esprit de Dieu habite en vous. » En He 9–10, l'épître aux Hébreux développe longuement la supériorité du sanctuaire céleste sur le sanctuaire terrestre. En Ap 21,22, la Jérusalem céleste n'a pas de Temple, « car le Seigneur Dieu tout-puissant est son Temple, ainsi que l'Agneau. » Étienne est ainsi le premier théologien chrétien à avoir articulé explicitement ce passage du Temple de pierre au Temple vivant.
La figure de Moïse comme type du Christ rejeté
La section consacrée à Moïse (v. 17-43) est la plus développée du discours et la plus riche en typologies christologiques. Étienne souligne à deux reprises le rejet de Moïse par ses frères : « Qui t'a établi chef et juge sur nous ? » (v. 27 et 35). Ce rejet est le type du rejet du Christ. Comme Moïse, Jésus a été méconnu par ceux qu'il venait sauver. Comme Moïse qui, après avoir été rejeté, est constitué par Dieu comme chef et libérateur (v. 35), Jésus rejeté et crucifié est exalté comme Seigneur et Sauveur (Ac 2,36 ; 5,31).
Étienne cite la prophétie de Dt 18,15 — déjà citée en Ac 3,22 — : « Dieu vous suscitera d'entre vos frères un prophète semblable à moi » (v. 37). Jésus est ce Prophète semblable à Moïse. Mais là où Moïse avait reçu des « oracles vivants » (v. 38 — expression unique dans le NT désignant la Torah) à transmettre à Israël, Jésus est lui-même la Parole vivante de Dieu faite chair (Jn 1,14). La continuité Moïse-Christ est ainsi affirmée et transcendée en même temps.
Le thème de la résistance à l'Esprit Saint
Le fil rouge du discours, qui éclate dans la conclusion (v. 51-53), est le thème de la résistance à l'Esprit Saint. À chaque étape de l'histoire du salut, Israël a rejeté les médiateurs que Dieu lui envoyait : les frères de Joseph l'ont vendu (v. 9), les Israélites ont rejeté Moïse (v. 27, 35, 39), ils ont fabriqué le Veau d'or (v. 41), ils ont persécuté les prophètes (v. 52). Et maintenant, ils ont « trahi et assassiné » le Juste (v. 52), le Christ lui-même. Cette lecture de l'histoire d'Israël comme une longue résistance à Dieu est sévère et a suscité des discussions théologiques importantes sur son rapport à l'antijudaïsme.
Le discours d'Étienne et la question de l'antijudaïsme
La virulence de la conclusion du discours d'Étienne — « hommes à la nuque raide, incirconcis de cœur » (v. 51) — a parfois été invoquée pour justifier un regard hostile sur le peuple juif. Il est fondamental de replacer ce texte dans son contexte : Étienne est lui-même juif, il s'adresse à des Juifs, et il emploie des formules empruntées aux prophètes de l'Ancien Testament eux-mêmes (Ex 33,3 ; Jr 9,25 ; Is 63,10). La critique prophétique intérieure à Israël ne vaut pas condamnation d'un peuple. Par ailleurs, Étienne distingue clairement entre les pères qui ont résisté et la possibilité ouverte de la conversion : son discours est un appel, non une sentence. La tradition de l'Église, notamment depuis le Concile Vatican II (Nostra Aetate §4), a explicitement condamné toute lecture antijudaïque de tels textes.
III Le martyre d'Étienne : mort christiforme (v. 54-60)
La vision du Fils de l'homme debout (v. 55-56)
Au moment où la fureur de ses auditeurs atteint son paroxysme, Étienne « rempli du Saint-Esprit, fixant les yeux vers le ciel, vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu » (v. 55). Cette vision est unique dans le Nouveau Testament : c'est la seule fois, en dehors des récits de Pâques, où Jésus est décrit comme visible dans sa gloire céleste par un être humain vivant. Elle reprend la vision du Fils de l'homme de Dn 7,13-14 — le titre que Jésus s'était appliqué à lui-même devant le Sanhédrin (Lc 22,69) — et confirme sa signification : Jésus est désormais à la droite de Dieu, investi de toute autorité.
Un détail mérite une attention particulière : Jésus est décrit comme debout à la droite de Dieu, alors que partout ailleurs dans le Nouveau Testament il est dit assis (Mc 16,19 ; He 1,3 ; 10,12 ; Rm 8,34). Pourquoi debout ? La tradition interprétative la plus convaincante voit dans cette posture le signe que Jésus se lève pour accueillir son premier martyr, comme un juge qui se lève en signe de reconnaissance devant le témoin qu'il appelle à la barre. C'est aussi l'image du berger qui va chercher la brebis perdue. Jésus n'est pas indifférent au martyre de son témoin : il se tient debout à sa rencontre.
Les parallèles avec la mort de Jésus
Luc a construit le martyre d'Étienne en miroir parfait de la passion de Jésus, avec une précision qui ne peut être involontaire. La lapidation hors de la ville rappelle la crucifixion hors des murs de Jérusalem (He 13,12). La prière « Seigneur Jésus, reçois mon esprit » (v. 59) reprend la parole de Jésus en Lc 23,46 : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » — avec la différence que c'est désormais à Jésus qu'Étienne s'adresse, confirmant la divinité du Ressuscité. La prière de pardon — « Seigneur, ne leur impute pas ce péché » (v. 60) — reproduit la prière de Jésus en Lc 23,34 : « Père, pardonne-leur ». Enfin, l'expression « il s'endormit » (ekoimēthē) est le terme paulinien classique pour désigner la mort du chrétien dans l'espérance de la résurrection (1 Co 15,18 ; 1 Th 4,13-14).
La théologie du martyre dans l'Église primitive
La mort d'Étienne est le point de départ de toute la théologie chrétienne du martyre. Elle établit que le martyr n'est pas simplement quelqu'un qui meurt pour une cause : il est quelqu'un qui meurt en Christ, reproduisant dans sa chair le mystère pascal de son Seigneur. Cette conviction sera développée par Ignace d'Antioche (Lettre aux Romains, II, 1 : « Laissez-moi être la pâture des bêtes »), par Tertullien (« le sang des martyrs est semence de chrétiens », Apologétique 50), et par toute la tradition hagiographique. Le martyre est ainsi compris non comme un échec ou une défaite, mais comme la forme la plus haute de la participation à la victoire pascale du Christ. Jean-Paul II dans Veritatis Splendor (§91-94) a profondément renouvelé cette théologie du martyre comme témoignage de la vérité et de la grâce.
Saül aux pieds des témoins
La mention de Saül est apparemment anodine mais narrativement et théologiquement fondamentale. « Les témoins déposèrent leurs vêtements aux pieds d'un jeune homme appelé Saül » (v. 58). « Saül, lui, approuvait sa mise à mort » (v. 60). En deux phrases laconiques, Luc introduit celui qui sera le protagoniste de la seconde moitié des Actes — et qui viendra lui-même à mourir martyr à Rome. Le futur Paul, persécuteur de l'Église, est d'abord présenté comme complice du premier martyr chrétien. Ce contraste fulgurant est le signe que la grâce de Dieu peut transformer les pires adversaires en plus grands témoins.
La tradition spirituelle a souvent médité sur la relation entre la mort d'Étienne et la conversion de Saül. Saint Augustin formule cette intuition de manière inoubliable : « Si Étienne n'avait pas prié, l'Église n'aurait pas eu Paul » (Sermon 315, 7). La prière de pardon d'Étienne (« Seigneur, ne leur impute pas ce péché ») est ainsi lue comme la grâce qui prépare et rend possible la conversion du persécuteur. Le martyre est fécond non seulement par le témoignage de la foi mais par la puissance de l'intercession.
IV Synthèse théologique
Une herméneutique de l'histoire sainte
Le grand discours d'Étienne est le premier grand exemple d'une herméneutique chrétienne de l'Ancien Testament. Il ne cite pas l'Écriture de manière ponctuelle et apologétique, comme le font les autres discours des Actes : il relit toute la trajectoire de l'histoire sainte à la lumière du Christ, en dégageant des types, des patterns et des cohérences qui révèlent le dessein de Dieu traversant les siècles. Cette méthode — que les Pères de l'Église développeront sous le nom de typologie ou d'allégorie — est fondamentale pour l'intelligence chrétienne de la Bible. L'Ancien Testament n'est pas un recueil de prophéties ponctuelles accomplies dans le Nouveau : il est l'histoire d'une Présence qui cherche sans cesse à rejoindre son peuple et qui, à chaque fois, se heurte à la résistance humaine, jusqu'à ce que cette Présence s'incarne définitivement dans le Christ.
Le martyre comme forme suprême du témoignage
La mort d'Étienne révèle que le témoignage chrétien (martyria) peut aller jusqu'au don de la vie. Le mot grec martys (témoin) prendra progressivement, dans l'usage chrétien, le sens de celui qui témoigne par sa mort — ce que nous appelons martyr. Cette évolution sémantique est déjà en germe dans le récit du chapitre 7 : Étienne est le témoin par excellence précisément parce que son témoignage est scellé de son sang. La mort du martyr n'est pas un échec de la mission : elle en est l'accomplissement le plus radical, la forme où le témoin s'identifie totalement à ce qu'il annonce.
Le pardon comme puissance missionnaire
La prière de pardon d'Étienne pour ses bourreaux est peut-être le moment le plus décisif du chapitre, non pas pour ce qu'elle accomplit immédiatement mais pour ce qu'elle rend possible. Elle est le geste par lequel Étienne est le plus pleinement christiforme : il fait ce que seul l'amour divin peut faire — bénir ceux qui le tuent. Et cette bénédiction, selon la méditation d'Augustin, prépare la conversion de Saül. Le pardon du martyr est une puissance missionnaire qui dépasse infiniment les effets immédiats visibles. Elle ouvre des chemins que nulle stratégie humaine ne peut tracer.
V Questions pour l'approfondissement
1. Étienne montre que Dieu s'est révélé à Abraham en Mésopotamie, à Joseph en Égypte, à Moïse au Sinaï — tous hors de la Terre Sainte. Qu'est-ce que cela révèle sur la nature de Dieu et sur sa relation à nos lieux et institutions sacrés ? Comment cette théologie rejoint-elle notre expérience contemporaine ?
2. Étienne affirme que le Très-Haut « n'habite pas dans ce qui est fait de main d'homme » (v. 48). Comment articuler cette affirmation avec la foi chrétienne dans la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie et dans les lieux de culte ?
3. La résistance à l'Esprit Saint est le péché récurrent d'Israël selon Étienne. Sous quelles formes cette résistance peut-elle se manifester dans nos propres vies et dans nos communautés ecclésiales ?
4. Jésus est vu debout à la droite de Dieu au moment du martyre d'Étienne. Qu'est-ce que cette posture signifie ? Comment comprenez-vous la présence active du Christ dans les épreuves de ceux qui témoignent de lui ?
5. Augustin dit : « Si Étienne n'avait pas prié, l'Église n'aurait pas eu Paul. » Croyez-vous à la puissance des prières d'intercession pour ceux qui nous persécutent ou nous font du mal ? Comment cette conviction peut-elle changer notre rapport à nos adversaires ?
VI Pour aller plus loin
Joseph A. Fitzmyer, The Acts of the Apostles, Anchor Bible 31, Doubleday, 1998, p. 356-430 — commentaire verset par verset du discours.
Martin Hengel, Between Jesus and Paul, SCM Press, 1983, chap. 1 — sur Étienne et les Hellénistes comme première théologie chrétienne radicale.
Jacques Dupont, Nouvelles études sur les Actes des Apôtres, Lectio Divina 118, Cerf, 1984 — sur le discours d'Étienne et sa théologie du Temple.
Marcel Simon, Saint Stephen and the Hellenists in the Primitive Church, Longmans, 1958 — étude classique sur le groupe helléniste et la théologie d'Étienne.
Jean-Paul II, Veritatis Splendor, §91-94, 1993 — sur la théologie du martyre comme témoignage de la vérité.
Saint Augustin, Sermon 315 — sur la prière d'Étienne et la conversion de Paul.
Concile Vatican II, Nostra Aetate §4 — sur la relation de l'Église au peuple juif et la condamnation de toute lecture antijudaïque.
