Formation théologique

Actes des Apôtres — Commentaire théologique

Chapitre 8

La dispersion · Philippe en Samarie · Simon le magicien · L'eunuque éthiopien

Ac 8,1-40 — La persécution dilate la mission : vers la Judée et la Samarie

Le chapitre 8 marque le deuxième grand mouvement du programme missionnaire annoncé en Ac 1,8 : après Jérusalem, c'est la Judée et la Samarie qui reçoivent l'Évangile. Ce mouvement n'est pas le fruit d'une stratégie délibérée des apôtres, mais de la persécution qui éclate après le martyre d'Étienne. Luc illustre ainsi dès le départ l'une des lois paradoxales de l'histoire de l'Église : la dispersion forcée des croyants devient instrument de propagation de la Parole.

Trois épisodes structurent ce chapitre : la mission de Philippe en Samarie et sa confrontation avec Simon le magicien (v. 4-25), l'intervention de Pierre et Jean pour confirmer les nouveaux baptisés (v. 14-25), et la rencontre de Philippe avec l'eunuque éthiopien sur la route de Gaza (v. 26-40). Chacun de ces épisodes pousse un peu plus loin les frontières géographiques, ethniques et religieuses de l'Évangile, préparant l'ouverture universelle qui s'accomplira avec Corneille au chapitre 10.

I Texte — Actes 8,1-40 (TOB)

La persécution et la dispersion (v. 1-3)

« Saül approuvait sa mise à mort. Ce jour-là éclata une grande persécution contre l'Église de Jérusalem. Tous, à l'exception des apôtres, furent dispersés dans les contrées de la Judée et de la Samarie. Des hommes pieux ensevelirent Étienne et firent grand deuil sur lui. Quant à Saül, il ravageait l'Église ; entrant dans les maisons, il en arrachait hommes et femmes et les faisait mettre en prison. » (Ac 8,1-3)

Philippe en Samarie et Simon le magicien (v. 4-25)

« Ceux qui avaient été dispersés allaient de lieu en lieu en annonçant la Parole. Philippe descendit dans une ville de Samarie et leur proclamait le Christ. Les foules, d'un commun accord, étaient attentives à ce que disait Philippe, en entendant et en voyant les signes qu'il accomplissait. Car des esprits impurs sortaient de beaucoup de possédés en poussant de grands cris, et beaucoup de paralytiques et de boiteux furent guéris. Et il y eut une grande joie dans cette ville. Or il y avait auparavant dans la ville un homme du nom de Simon qui pratiquait la magie et frappait d'étonnement le peuple de Samarie, en se donnant pour un grand personnage. Tous, du petit au grand, l'écoutaient attentivement et disaient : "Celui-ci est la puissance de Dieu, celle qu'on appelle Grande." Ils lui étaient attachés parce que depuis longtemps il les avait frappés d'étonnement avec ses actes magiques. Quand ils crurent à Philippe qui annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu et du nom de Jésus-Christ, hommes et femmes se firent baptiser. Simon lui-même crut, et après avoir été baptisé, il s'attacha à Philippe et, voyant les signes et les grands miracles qui s'accomplissaient, il était frappé d'étonnement. Les apôtres qui étaient à Jérusalem, ayant appris que la Samarie avait reçu la parole de Dieu, leur envoyèrent Pierre et Jean. Ceux-ci descendirent et prièrent pour eux afin qu'ils reçoivent le Saint-Esprit. Car il n'était encore tombé sur aucun d'eux ; ils avaient seulement été baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors ils leur imposèrent les mains et ils reçurent le Saint-Esprit. Voyant que c'était par l'imposition des mains des apôtres que l'Esprit Saint était donné, Simon leur offrit de l'argent en disant : "Donnez-moi aussi ce pouvoir-là, pour que celui à qui j'imposerai les mains reçoive le Saint-Esprit." Pierre lui dit : "Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as pensé acquérir à prix d'argent le don de Dieu ! Tu n'as ni part ni lot dans cette affaire, car ton cœur n'est pas droit devant Dieu. Repens-toi donc de cette méchanceté et demande au Seigneur : peut-être le dessein de ton cœur te sera-t-il pardonné. Car je vois que tu es dans un fiel d'amertume et dans des liens d'iniquité." Simon répondit : "Priez vous-mêmes le Seigneur pour moi, pour qu'il ne m'arrive rien de ce que vous avez dit." Après avoir rendu témoignage et annoncé la parole du Seigneur, Pierre et Jean s'en retournèrent à Jérusalem, en annonçant la Bonne Nouvelle dans beaucoup de villages de Samarie. » (Ac 8,4-25)

Philippe et l'eunuque éthiopien (v. 26-40)

« Un ange du Seigneur parla à Philippe en ces termes : "Lève-toi et prends le chemin du sud, vers la route qui descend de Jérusalem à Gaza ; cette route est déserte." Il se leva et alla. Et voilà qu'un Éthiopien — un eunuque, haut fonctionnaire de Candace, reine d'Éthiopie, et intendant de tous ses trésors — était venu à Jérusalem pour adorer et s'en retournait, assis dans son char et lisant le prophète Isaïe. L'Esprit dit à Philippe : "Avance et rejoins ce char." Philippe s'approcha en courant et entendit l'Éthiopien qui lisait le prophète Isaïe ; il lui dit : "Comprends-tu ce que tu lis ?" Il répondit : "Comment le pourrais-je, si personne ne me guide ?" Il invita Philippe à monter et à s'asseoir avec lui. Le passage de l'Écriture qu'il lisait était celui-ci : Comme une brebis il a été mené à l'abattoir ; comme un agneau muet devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert la bouche. Dans son humiliation, son jugement a été supprimé. Qui décrira sa génération ? Car sa vie est ôtée de la terre. L'eunuque dit à Philippe : "Je t'en prie, de qui le prophète parle-t-il ainsi ? De lui-même ou de quelqu'un d'autre ?" Philippe prit alors la parole et, partant de ce passage de l'Écriture, il lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus. Comme ils avançaient sur la route, ils arrivèrent à un point d'eau. L'eunuque dit : "Voilà de l'eau. Qu'est-ce qui empêche que je sois baptisé ?" Il fit arrêter le char, ils descendirent tous les deux dans l'eau, Philippe et l'eunuque, et il le baptisa. Quand ils furent remontés de l'eau, l'Esprit du Seigneur enleva Philippe, et l'eunuque ne le vit plus ; il continuait son chemin tout joyeux. Philippe se retrouva à Azot et, passant par là, il annonçait la Bonne Nouvelle dans toutes les villes jusqu'à ce qu'il arrive à Césarée. » (Ac 8,26-40)

II La persécution comme moteur de la mission (v. 1-3)

La dispersion : instrument de la Providence

Les versets 1-3 constituent une charnière narrative d'une densité remarquable. En trois phrases, Luc décrit la persécution déclenchée par le martyre d'Étienne et la dispersion qui s'ensuit — tout en montrant que cette dispersion est précisément le mécanisme par lequel le programme missionnaire d'Ac 1,8 commence à s'accomplir. « Tous, à l'exception des apôtres, furent dispersés dans les contrées de la Judée et de la Samarie » (v. 1) : la géographie de la persécution coïncide exactement avec la géographie de la mission annoncée par le Christ ressuscité.

Le paradoxe est souligné par le verset 4 : « Ceux qui avaient été dispersés allaient de lieu en lieu en annonçant la Parole. » Le verbe grec diēlthon (ils allaient de lieu en lieu) est le même que celui utilisé pour les voyages missionnaires. Les réfugiés de la persécution ne fuient pas : ils évangélisent. Ce renversement est l'un des grands témoignages théologiques des Actes : Dieu écrit droit avec les lignes tordues de la violence humaine. La persécution, qui voulait éteindre l'Évangile, le propage au contraire comme le vent qui disperse les braises d'un foyer.

Saül le persécuteur

La description de Saül en v. 3 est d'une noirceur délibérée : « il ravageait l'Église ; entrant dans les maisons, il en arrachait hommes et femmes et les faisait mettre en prison. » Le verbe elymaineto (ravager) est utilisé dans la LXX pour désigner la dévastation d'une ville ennemie. Saül n'est pas simplement un adversaire : il est un destructeur systématique. Cette présentation dramatique de sa violence prépare et rend d'autant plus saisissante la conversion racontée au chapitre 9. Plus grand est le persécuteur, plus éclatante sera la grâce.

III Philippe en Samarie et la confrontation avec Simon (v. 4-25)

La mission en Samarie : franchir une frontière théologique

L'évangélisation de la Samarie par Philippe est un acte théologiquement chargé. Les Samaritains étaient un peuple de sang mêlé — descendants des colons assyriens installés en Samarie après la déportation de 722 av. J.-C. et mêlés aux Israélites restés sur place (2 R 17,24-41). Ils adoraient le même Dieu qu'Israël, observaient le Pentateuque, mais avaient leur propre Temple sur le mont Garizim et ne reconnaissaient pas Jérusalem comme lieu légitime de culte. La haine entre Juifs et Samaritains était proverbiale (Jn 4,9 : « Les Juifs en effet n'ont pas de relations avec les Samaritains »). Que l'Évangile soit porté en Samarie par un Helléniste — et non par les apôtres hébreux — est significatif : l'ouverture aux frontières vient précisément de ceux qui ont une sensibilité universaliste.

La réception de l'Évangile par les Samaritains accomplit la prophétie implicite de Jésus en Jn 4,35-38 — la parabole du semeur dans les champs de Samarie — et sa rencontre avec la Samaritaine (Jn 4,1-42), dont la parole avait fait croire « beaucoup de Samaritains » (Jn 4,39). La mission de Philippe en Samarie est la moisson de cette semence.

Simon le magicien : la puissance comme marchandise

Simon est présenté comme une figure d'une grande complexité. Il est « un homme qui pratiquait la magie » (mageuōn) et que la foule reconnaissait comme « la puissance de Dieu, celle qu'on appelle Grande » (v. 10) — titre qui renvoie aux traditions gnostiques et syncrétistes de l'époque hellénistique. Sa croyance et son baptême sont décrits comme authentiques (v. 13), mais son désir d'acquérir à prix d'argent le pouvoir de conférer l'Esprit révèle que sa conversion n'a pas transformé sa vision fondamentale du pouvoir : pour lui, la puissance est encore une marchandise que l'on achète et vend.

La réponse de Pierre est d'une sévérité sans concession : « Que ton argent périsse avec toi » (v. 20). Cette formule de malédiction rappelle les imprécations de l'Ancien Testament (Jr 17,5 ; Za 11,17) et exprime la gravité absolue de la faute : vouloir commercialiser la grâce de Dieu est une perversion radicale de l'ordre spirituel. Pierre identifie Simon comme étant « dans un fiel d'amertume et dans des liens d'iniquité » (v. 23 — citation de Dt 29,17 et Is 58,6), c'est-à-dire dans un état de péché profond malgré le baptême reçu. Cela révèle que le baptême ne supprime pas automatiquement les dispositions intérieures perverses : la conversion doit être intérieure et non seulement rituelle.

La simonie : un péché ecclésial persistant

Le nom de Simon est à l'origine du terme simonie — le trafic des choses saintes, des sacrements et des charges ecclésiastiques. Ce péché, dénoncé dès les origines de l'Église, a traversé toute son histoire. Le droit canonique actuel (CIC can. 149 §3 ; 1380) le condamne fermement. Les grands réformateurs médiévaux — Grégoire VII, Bernard de Clairvaux, puis les réformateurs du XVIe siècle — y ont vu l'une des corruptions les plus graves de l'Église. L'épisode de Simon en Ac 8 est ainsi la matrice scripturaire de toute la réflexion ecclésiale sur la gratuité des dons de Dieu et l'impossibilité de les subordonner à des intérêts matériels ou de pouvoir.

L'imposition des mains par Pierre et Jean : la Confirmation

L'intervention de Pierre et Jean en v. 14-17 pose une question théologique fondamentale : pourquoi les Samaritains, déjà baptisés au nom de Jésus, n'ont-ils pas reçu l'Esprit Saint ? Et pourquoi faut-il que des apôtres viennent de Jérusalem pour imposer les mains ? Luc ne résout pas explicitement cette tension, mais elle a nourri toute la réflexion théologique sur la distinction entre le baptême et la confirmation. La tradition catholique et orthodoxe y voit le fondement scriptural du sacrement de confirmation comme distinct du baptême et conférant un don spécifique de l'Esprit pour le témoignage. La tradition protestante tend à y voir une situation exceptionnelle, liée à la nécessité d'intégrer formellement les Samaritains dans l'Église apostolique de Jérusalem.

Ce qui est théologiquement clair, au-delà des débats confessionnels, est le lien entre l'imposition des mains apostoliques et le don de l'Esprit. L'Esprit n'est pas un bien que l'on peut administrer indépendamment de la communion ecclésiale et apostolique. La venue de Pierre et Jean depuis Jérusalem signifie que l'Église de Samarie est reconnue comme faisant partie de la même communion que l'Église-mère de Jérusalem — avec les droits et les dons qui en découlent.

IV Philippe et l'eunuque éthiopien : l'Évangile aux confins de la terre (v. 26-40)

L'eunuque : une figure de la marginalité incluse

L'eunuque éthiopien est une figure d'une richesse symbolique extraordinaire. Il cumule plusieurs traits qui en font, aux yeux d'un lecteur nourri de l'Écriture, une figure de marginalité radicale. Il est Éthiopien — dans la géographie mentale du monde antique, l'Éthiopie représente les « extrémités de la terre » (cf. Ps 72,8-10 ; Is 45,14 ; So 3,10), le bout du monde habité. Il est eunuque — la Loi de Moïse excluait explicitement les eunuques de l'assemblée d'Israël (Dt 23,2). Et pourtant il est pèlerin à Jérusalem, il lit Isaïe dans son char, il cherche Dieu avec ardeur. Cette figure anticipe et illustre admirablement la promesse d'Is 56,3-5 : « Que l'eunuque ne dise pas : je suis un arbre sec [...] Je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un monument et un nom meilleurs que des fils et des filles. »

L'eunuque est aussi un haut fonctionnaire de la reine Candace d'Éthiopie — « intendant de tous ses trésors ». Ce détail rappelle Joseph intendant de Pharaon (Gn 41,40) et préfigure la mission paulinienne auprès des puissants de ce monde. L'Évangile n'a pas de frontière sociale : il rejoint aussi bien le serviteur de la chambre haute que le ministre des finances d'une reine africaine.

La lecture d'Isaïe et la question herméneutique

L'eunuque lit Is 53,7-8 — le quatrième chant du Serviteur souffrant, le texte prophétique de l'Ancien Testament qui décrit avec la précision la plus stupéfiante la passion du Christ : « Comme une brebis il a été mené à l'abattoir ; comme un agneau muet devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert la bouche. » La question qu'il pose à Philippe est la question herméneutique fondamentale : « De qui le prophète parle-t-il ainsi ? De lui-même ou de quelqu'un d'autre ? » (v. 34). Cette question est celle de tout lecteur honnête d'Isaïe 53 — texte qui déconcerte les commentateurs juifs eux-mêmes par sa précision.

Philippe « partant de ce passage de l'Écriture, lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus » (v. 35). Cette formule condensée décrit la méthode de toute catéchèse chrétienne primitive : partir de l'Écriture — d'un texte que l'interlocuteur connaît et questionne — pour y montrer Jésus. C'est la méthode de Jésus lui-même sur le chemin d'Emmaüs (Lc 24,27 : « partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait »). L'Évangile n'est pas une nouveauté qui rompt avec l'Écriture : il en est l'accomplissement révélé.

Isaïe 53 et la christologie du Serviteur souffrant

Le quatrième chant du Serviteur (Is 52,13–53,12) est le texte de l'Ancien Testament qui a le plus profondément nourri la christologie du Nouveau Testament. Il est cité ou allugé en Mt 8,17 ; Mc 10,45 ; Lc 22,37 ; Jn 1,29 ; Rm 4,25 ; 1 Co 15,3 ; 1 P 2,22-25 et ici en Ac 8,32-33. Il décrit un serviteur innocent qui souffre à la place des autres, dont la mort est rédemptrice, et qui est finalement glorifié par Dieu. L'application de ce texte à Jésus par les apôtres — et ici par Philippe — est le témoignage que la passion du Christ n'est pas un scandale inexplicable mais l'accomplissement d'un dessein divin annoncé depuis des siècles. L'eunuque éthiopien, en lisant Is 53 dans son char, est le type de tout lecteur de la Bible qui approche le mystère du Christ à travers l'Écriture.

Le baptême spontané et la question décisive

La demande du baptême par l'eunuque est un moment d'une beauté évangélique saisissante. Arrivés à un point d'eau sur la route déserte de Gaza, l'eunuque s'exclame : « Voilà de l'eau. Qu'est-ce qui empêche que je sois baptisé ? » (v. 36). Cette question — qu'est-ce qui empêche ? — est la question que pose toujours la grâce à ceux qui veulent ériger des obstacles à la communion avec Dieu. Elle exprime la logique propre du don divin : la grâce n'attend pas, elle n'exige pas de longues préparations, elle saisit le moment favorable. Et la réponse implicite de Philippe est : rien n'empêche. L'eunuque, exclu par la Loi de l'assemblée d'Israël, est accueilli sans condition dans la communion chrétienne.

La descente dans l'eau et le baptême ont une dimension symbolique forte. Philippe et l'eunuque descendent tous les deux dans l'eau — baptême par immersion, forme primitive et la plus expressément symbolique de la mort et de la résurrection avec le Christ (Rm 6,3-4). Immédiatement après, « l'Esprit du Seigneur enleva Philippe » (v. 39) — intervention divine soudaine qui rappelle le rapt d'Élie (1 R 18,12 ; 2 R 2,16) et souligne le caractère exceptionnel et divinement guidé de toute cette rencontre.

La joie de l'eunuque et la mission silencieuse

L'eunuque « continuait son chemin tout joyeux » (v. 39). Cette joie — thème lucanien constant — est le signe de la grâce reçue et la modalité de la mission à venir. L'eunuque retourne en Éthiopie, portant l'Évangile aux confins du monde connu, sans que Luc en dise davantage. La tradition éthiopienne chrétienne, l'une des plus anciennes du monde, se réclame de cette rencontre comme de son origine. L'Église éthiopienne, fondée selon cette tradition par l'eunuque de Candace, est le premier témoignage que l'Évangile a effectivement atteint les « extrémités de la terre » avant même la fin du premier siècle.

L'Éthiopie dans la Bible et la tradition chrétienne

L'Éthiopie (Aithiopia en grec, Kush en hébreu) occupe une place symbolique particulière dans la Bible. Le Psaume 68,32 proclame : « Des grands viennent d'Égypte, l'Éthiopie se hâte de tendre les mains vers Dieu. » Sophonie 3,10 annonce que des adorateurs de Dieu viendront « de l'autre côté des fleuves d'Éthiopie. » Ces textes prophétiques dessinent l'Éthiopie comme le symbole des nations les plus lointaines appelées au salut. La conversion de l'eunuque éthiopien est ainsi présentée par Luc comme l'accomplissement de ces prophéties : le salut atteint désormais les extrémités de la terre. L'Église orthodoxe éthiopienne, qui compte aujourd'hui plus de quarante millions de fidèles et remonte au IVe siècle au moins, est l'une des Églises chrétiennes les plus anciennes du monde.

V Synthèse théologique

La persécution comme élan missionnaire

Le chapitre 8 confirme et illustre de manière éclatante la loi paradoxale que Luc a commencé à formuler dès le chapitre 4 : la persécution accélère la mission. Ce principe n'est pas une loi automatique ni une glorification de la souffrance. Il exprime une conviction théologique profonde : l'Esprit Saint est le maître de la mission, et il peut utiliser les résistances humaines — même les plus violentes — pour accomplir son dessein. La dispersion des chrétiens de Jérusalem est le premier grand exemple de ce que l'histoire des missions appellera plus tard la dilatatio Ecclesiae — l'expansion de l'Église par l'épreuve.

La gratuité absolue du don de Dieu

La confrontation avec Simon le magicien pose en termes dramatiques le principe fondamental de l'économie évangélique : les dons de Dieu sont gratuits et ne peuvent être ni achetés ni vendus. Cette gratuité est l'une des marques distinctives du christianisme dans le monde hellénistique, où les religions à mystères proposaient des initiations payantes et où le patronage religieux était étroitement lié au pouvoir économique. La réponse tranchante de Pierre affirme que la grâce de Dieu ne peut être domestiquée par l'argent, le pouvoir ou la compétence humaine. Elle est don pur, reçu dans la foi et la prière.

L'inclusion des exclus comme dynamique évangélique

Le chapitre 8 fait franchir à l'Évangile deux frontières majeures. La première est ethnico-religieuse : les Samaritains, ennemis séculaires des Juifs, reçoivent la même Parole et le même Esprit. La seconde est corporelle et sociale : l'eunuque, exclu par la Loi mosaïque de l'assemblée d'Israël, est baptisé sans aucune restriction. Ces deux franchissements successifs illustrent la dynamique propre de l'Évangile : il ne renforce pas les frontières existantes, il les dissout dans la communion de l'Esprit. Paul le formulera théologiquement en Ga 3,28 : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme : vous êtes tous un en Jésus-Christ. »

VI Questions pour l'approfondissement

1. « Ceux qui avaient été dispersés allaient de lieu en lieu en annonçant la Parole » (v. 4). La persécution a transformé des réfugiés en missionnaires. Connaissez-vous des exemples contemporains de ce même paradoxe ? Qu'est-ce que cela révèle sur la nature de la mission ?

2. Simon le magicien veut acheter le pouvoir de conférer l'Esprit. Sous quelles formes contemporaines peut-on voir une tentation analogue — vouloir maîtriser ou commercialiser les dons de Dieu dans l'Église ?

3. L'eunuque demande : « Qu'est-ce qui empêche que je sois baptisé ? » Quelles sont, dans vos communautés, les barrières — culturelles, sociales, morales — qui empêchent certaines personnes de se sentir accueillies dans l'Église ? Sont-elles évangéliques ou humaines ?

4. Philippe annonce la Bonne Nouvelle « en partant de ce passage de l'Écriture » (Is 53). Qu'est-ce que cela nous apprend sur la méthode de l'évangélisation ? Comment utiliser l'Écriture comme point de départ du dialogue avec des non-croyants ?

5. L'eunuque repart « tout joyeux » après son baptême, et Luc ne dit plus rien de lui. La mission continue sans que nous en voyions les fruits. Qu'est-ce que cela révèle sur notre rapport aux résultats de notre témoignage ?

VII Pour aller plus loin

Joseph A. Fitzmyer, The Acts of the Apostles, Anchor Bible 31, Doubleday, 1998, p. 395-460 — commentaire détaillé.

Martin Hengel, Between Jesus and Paul, SCM Press, 1983 — sur Philippe et les Hellénistes comme pionniers de la mission.

Jacques Dupont, Études sur les Actes des Apôtres, Lectio Divina 45, Cerf, 1967 — sur le baptême et le don de l'Esprit en Ac 8.

Cécile Dogniez & Marguerite Harl, La Bible d'Alexandrie — Le Deutéronome, Cerf, 1992 — pour le contexte de Dt 23,2 (exclusion des eunuques) et son dépassement en Is 56.

Flavius Josèphe, Antiquités juives, XVIII — pour le contexte historique des Samaritains et de leur relation aux Juifs.

John P. Meier, Un certain Juif, Jésus, t. III, Cerf, 2005 — sur la tradition samaritaine et son rapport au judéo-christianisme primitif.