Actes des Apôtres — Commentaire théologique
Chapitre 4
Première arrestation · Pierre et Jean devant le Sanhédrin · La communauté des biens
Ac 4,1-37 — Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes
Le chapitre 4 est la suite immédiate du chapitre 3 : le discours de Pierre au portique de Salomon déclenche l'intervention des autorités religieuses de Jérusalem. Pour la première fois, l'Église naissante se heurte frontalement au pouvoir institutionnel du judaïsme. Ce chapitre est ainsi le premier récit de persécution des Actes, et il pose d'emblée la question qui traversera tout le livre : que faire quand l'autorité humaine s'oppose au commandement divin ?
Luc articule avec soin trois mouvements : la comparution devant le Sanhédrin et le témoignage de Pierre rempli de l'Esprit Saint (v. 1-22), la prière communautaire après la libération (v. 23-31), et un second sommaire sur la vie de la communauté, centré sur le partage des biens et la figure de Barnabé (v. 32-37). Ce chapitre est à la fois un traité d'ecclésiologie, une réflexion sur le martyre, et l'une des plus belles pages de prière du Nouveau Testament.
I Texte — Actes 4,1-37 (TOB)
L'arrestation et la comparution (v. 1-22)
« Comme ils parlaient au peuple, les prêtres, le commandant du Temple et les sadducéens survinrent, irrités de ce qu'ils enseignaient le peuple et annonçaient en Jésus la résurrection des morts. Ils leur mirent la main dessus et les gardèrent en prison jusqu'au lendemain, car c'était déjà le soir. Cependant beaucoup de ceux qui avaient entendu la parole crurent, et le nombre des hommes s'éleva à environ cinq mille. Le lendemain, leurs chefs, les anciens et les scribes se réunirent à Jérusalem, avec le grand prêtre Anne et Caïphe, Jean, Alexandre et tous ceux qui étaient de la famille du grand prêtre. Ils les firent comparaître devant eux et leur demandèrent : "Par quelle puissance ou par quel nom avez-vous fait cela ?" Alors Pierre, rempli du Saint-Esprit, leur dit : "Chefs du peuple et anciens, puisque nous sommes interrogés aujourd'hui au sujet d'un bienfait accompli envers un infirme et que l'on nous demande comment cet homme a été guéri, sachez-le, vous tous et tout le peuple d'Israël : c'est au nom de Jésus-Christ le Nazaréen, que vous avez crucifié et que Dieu a ressuscité des morts, c'est par lui que cet homme se présente devant vous en bonne santé. Il est la pierre que vous, les bâtisseurs, avez rejetée et qui est devenue la pierre angulaire. Il n'y a de salut en aucun autre, car il n'y a sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés." Voyant l'assurance de Pierre et de Jean et sachant qu'ils étaient des gens sans instruction et des gens du commun, ils en étaient étonnés et ils reconnaissaient qu'ils avaient été avec Jésus. Mais comme l'homme qui avait été guéri se trouvait avec eux, ils ne pouvaient rien dire contre cela. Ils leur ordonnèrent de sortir du Sanhédrin et se consultèrent entre eux, en disant : "Que ferons-nous à ces hommes ? Car il est notoire pour tous les habitants de Jérusalem qu'un signe éclatant a été accompli par eux ; nous ne pouvons pas le nier. Mais pour que cela ne se répande pas davantage dans le peuple, défendons-leur de parler à qui que ce soit en ce nom." Ils les rappelèrent et leur donnèrent l'ordre de ne plus du tout parler ni enseigner au nom de Jésus. Pierre et Jean leur répondirent : "Jugez vous-mêmes s'il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu. Quant à nous, il nous est impossible de ne pas parler de ce que nous avons vu et entendu." Après les avoir menacés davantage, ils les relâchèrent, ne trouvant pas comment les châtier, à cause du peuple, car tous glorifiaient Dieu pour ce qui s'était passé. En effet, l'homme sur qui avait été accompli ce signe de guérison avait plus de quarante ans. » (Ac 4,1-22)
La prière de la communauté (v. 23-31)
« Dès qu'ils furent relâchés, ils allèrent trouver les leurs et leur rapportèrent tout ce que les grands prêtres et les anciens leur avaient dit. Quand ils eurent entendu cela, tous ensemble ils élevèrent la voix vers Dieu et dirent : "Maître souverain, toi qui as fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s'y trouve, toi qui as dit par l'Esprit Saint, par la bouche de notre père David, ton serviteur : Pourquoi les nations ont-elles frémi ? Pourquoi les peuples ont-ils formé de vains projets ? Les rois de la terre se sont levés, les chefs se sont ligués contre le Seigneur et contre son Christ. Car en vérité ils se sont ligués dans cette ville contre ton saint serviteur Jésus que tu as oint : Hérode et Ponce Pilate avec les nations et les peuples d'Israël, pour faire tout ce que ta main et ton dessein avaient préétabli. Et maintenant, Seigneur, vois leurs menaces et donne à tes serviteurs d'annoncer ta parole avec une pleine assurance ; étends ta main pour que s'accomplissent des guérisons, des signes et des prodiges par le nom de ton saint serviteur Jésus." Quand ils eurent prié, le lieu où ils étaient assemblés fut ébranlé ; ils furent tous remplis du Saint-Esprit et annonçaient la parole de Dieu avec assurance. » (Ac 4,23-31)
La communauté des biens et Barnabé (v. 32-37)
« La multitude de ceux qui avaient cru n'avait qu'un cœur et qu'une âme. Nul ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais tout était commun entre eux. Les apôtres rendaient témoignage de la résurrection du Seigneur Jésus avec une grande puissance, et une grande grâce reposait sur eux tous. Il n'y avait pas de nécessiteux parmi eux, car tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de ce qui avait été vendu et le déposaient aux pieds des apôtres ; on distribuait ensuite à chacun selon ses besoins. Joseph, surnommé par les apôtres Barnabé — ce qui se traduit fils d'encouragement —, lévite, originaire de Chypre, possédait un champ ; il le vendit, apporta l'argent et le déposa aux pieds des apôtres. » (Ac 4,32-37)
II L'arrestation et la comparution devant le Sanhédrin (v. 1-12)
Les adversaires : prêtres, commandant du Temple et sadducéens
L'intervention des autorités religieuses est déclenchée par deux motifs étroitement liés. D'abord, l'enseignement de Pierre et Jean dans l'enceinte du Temple — espace sous contrôle sacerdotal strict — constitue une transgression de l'ordre institutionnel. Ensuite, et surtout, l'annonce de la résurrection de Jésus heurte de front la théologie sadducéenne. Les sadducéens, courant aristocratique et sacerdotal dominant, niaient la résurrection des morts (cf. Mt 22,23 ; Mc 12,18 ; Lc 20,27 ; Ac 23,8). L'affirmation que Jésus crucifié est ressuscité est donc à la fois une provocation religieuse et une menace politique : si la résurrection est vraie, le régime sacerdotal qui a livré Jésus est ipso facto illégitime.
Malgré l'arrestation, Luc note que « beaucoup de ceux qui avaient entendu la parole crurent, et le nombre des hommes s'éleva à environ cinq mille » (v. 4). La persécution ne freine pas la croissance de l'Église : elle l'accélère. C'est l'un des thèmes constants des Actes, annoncé dès Ac 1,8 et qui se déploiera jusqu'au chapitre 28.
La composition du Sanhédrin
Le Sanhédrin rassemblé est impressionnant : Anne, grand prêtre émérite et homme le plus puissant de Jérusalem (il avait déjà présidé au procès de Jésus, Jn 18,13), Caïphe son gendre, grand prêtre en titre (Mt 26,57 ; Jn 18,24), et les grandes familles sacerdotales. C'est devant cette même assemblée que Jésus avait comparu (Lc 22,66-71). La comparution de Pierre et Jean reproduit délibérément celle de leur maître — schème que Luc multipliera tout au long des Actes pour montrer que les apôtres suivent le chemin du Christ jusque dans ses humiliations.
La question posée est révélatrice : « Par quelle puissance ou par quel nom avez-vous fait cela ? » (v. 7). La question porte sur l'autorité. C'est la même question fondamentale que celle posée à Jésus au Temple : « Dis-nous par quelle autorité tu fais ces choses » (Lc 20,2). La réponse de Pierre va retourner la question : l'autorité vient de Jésus ressuscité, que vous avez vous-mêmes crucifié.
Pierre rempli du Saint-Esprit : l'accomplissement de la promesse
Luc note expressément que Pierre répond « rempli du Saint-Esprit » (v. 8). Cette précision est l'accomplissement littéral de la promesse de Jésus en Lc 12,11-12 : « Quand on vous conduira devant les synagogues, les chefs et les autorités, ne vous inquiétez pas de la manière dont vous vous défendrez ou de ce que vous direz, car le Saint-Esprit vous enseignera à cette heure même ce qu'il faut dire. » Et en Lc 21,14-15 : « Mettez-vous donc dans le cœur de ne pas préparer votre défense d'avance, car je vous donnerai une éloquence et une sagesse auxquelles tous vos adversaires ne pourront ni résister ni contredire. » Pierre, le pêcheur sans instruction, parle avec une autorité et une précision théologique qui confondent les docteurs de la Loi.
La pierre angulaire : Ps 118,22 comme clé christologique (v. 11)
Au cœur de la réponse de Pierre se trouve une citation du Psaume 118,22 : « Il est la pierre que vous, les bâtisseurs, avez rejetée et qui est devenue la pierre angulaire. » Ce verset, déjà cité par Jésus lui-même en Lc 20,17, est l'une des citations scripturaires les plus importantes de la christologie primitive. La pierre angulaire (kephalē gōnias, littéralement « tête d'angle ») est la pierre fondamentale sur laquelle repose tout l'édifice. Son rejet par les bâtisseurs — les autorités religieuses d'Israël — et son élévation par Dieu au rang de fondement de toute la construction est une image saisissante de la mort et de la résurrection.
La métaphore de la pierre court tout au long du Nouveau Testament et se déploie en plusieurs directions complémentaires. En Mt 21,42-44, Jésus cite le même psaume et ajoute que celui qui tombera sur cette pierre sera brisé. En Rm 9,33 et 1 P 2,6-8, Paul et Pierre citent Is 28,16 et Is 8,14 pour montrer que Jésus est à la fois pierre d'assise pour les croyants et pierre de trébuche pour les incrédules. En Ep 2,20, le Christ est décrit comme « la pierre angulaire » sur laquelle l'Église est bâtie, avec les apôtres et les prophètes comme fondation.
Ac 4,12 — L'unicité du salut en Jésus-Christ
« Il n'y a de salut en aucun autre, car il n'y a sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés. » Ce verset est l'une des affirmations christologiques les plus absolues du Nouveau Testament. Il a nourri toute la réflexion de l'Église sur l'unicité médiatrice du Christ et sur le rapport au salut des non-chrétiens. Il faut le lire dans son contexte immédiat : Pierre répond à une question sur l'autorité et affirme que la guérison du boiteux — et par extension tout salut — vient du Nom de Jésus seul. La déclaration ne porte pas directement sur le sort éternel des non-baptisés, mais sur le fait que Dieu n'a donné qu'un seul médiateur universel. Le Concile Vatican II (Lumen Gentium 16 ; Gaudium et Spes 22) et l'encyclique Redemptoris Missio de Jean-Paul II (1990) ont approfondi cette question en distinguant l'unicité de la médiation du Christ et les voies par lesquelles cette médiation peut atteindre ceux qui ne le connaissent pas explicitement.
III L'assurance des apôtres et la décision du Sanhédrin (v. 13-22)
L'étonnement devant des « gens sans instruction »
La réaction des membres du Sanhédrin est psychologiquement fine : ils « voyant l'assurance de Pierre et de Jean » — le mot grec est parrēsia, la franchise, la liberté de parole, l'audace — « sachant qu'ils étaient des gens sans instruction et des gens du commun » (agrammatos kai idiōtai), « en étaient étonnés ». L'agrammatos désigne quelqu'un qui n'a pas reçu la formation rabbinique formelle ; l'idiōtēs est l'homme ordinaire, le non-spécialiste. Et pourtant ils parlent avec une autorité, une précision scripturaire et une liberté qui confondent les docteurs. La seule explication que les membres du Sanhédrin trouvent est celle-ci : « ils reconnaissaient qu'ils avaient été avec Jésus » (v. 13).
Cette phrase est théologiquement capitale. La source de la parrēsia apostolique n'est pas la formation intellectuelle ni le statut social : c'est la relation au Christ ressuscité. C'est l'avoir-été-avec-Jésus qui transforme des pêcheurs en témoins intrépides. La même dynamique est à l'œuvre dans toute la tradition mystique chrétienne : la contemplation du Christ transforme et habilite à le proclamer.
L'impuissance du Sanhédrin face au signe
Le Sanhédrin se trouve dans une impasse remarquable : l'homme guéri est là, visible de tous, âgé de plus de quarante ans — donc connu de longue date dans sa condition d'infirme. « Nous ne pouvons pas le nier » (v. 16), admettent-ils entre eux. Ils ne cherchent pas la vérité mais le contrôle : leur décision n'est pas de s'interroger sur le signe, mais de le faire taire. C'est la logique de tout pouvoir qui se sent menacé : non pas réfuter, mais interdire. Leur ordre est explicite : « ne plus du tout parler ni enseigner au nom de Jésus » (v. 18).
« Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (v. 19-20)
La réponse de Pierre et Jean est l'une des formules les plus célèbres et les plus fréquemment citées des Actes : « Jugez vous-mêmes s'il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu. Quant à nous, il nous est impossible de ne pas parler de ce que nous avons vu et entendu. » Cette déclaration formule pour la première fois dans les Actes le principe de la désobéissance civile fondée sur la conscience religieuse. Elle sera reprise presque mot pour mot en Ac 5,29. Sa formulation rappelle celle du philosophe grec Socrate refusant de cesser d'enseigner (Apologie de Platon, 29d) — Luc, helléniste cultivé, joue peut-être sur cette résonance pour son lectorat grec.
Ce principe — l'autorité divine prime sur l'autorité humaine — sera le fondement théologique de tous les martyrs chrétiens, des premiers siècles jusqu'à nos jours. Il ne prône pas l'anarchie ni le refus systématique de toute autorité (Paul en Rm 13,1-7 affirme au contraire que les autorités civiles sont instituées par Dieu). Il pose une limite précise : quand l'obéissance à l'homme exige la désobéissance à Dieu, le choix est fait.
IV La prière communautaire : un modèle de théologie orante (v. 23-31)
Structure et théologie de la prière
La prière de la communauté en Ac 4,24-30 est l'une des plus belles et des plus théologiquement denses du Nouveau Testament. Elle suit la structure classique de la prière juive : invocation (v. 24), mémorial des actes de Dieu exprimé par une citation scripturaire (v. 25-28), demande (v. 29-30). Cette structure — louer avant de demander, ancrer la demande dans l'histoire du salut — est le modèle de toute prière chrétienne authentique.
L'invocation : Dieu créateur et souverain (v. 24)
La communauté s'adresse à Dieu comme « Maître souverain » (despota) — titre qui exprime la souveraineté absolue de Dieu sur toute la création. La mention de la création (« toi qui as fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s'y trouve ») reprend la formule des Psaumes (Ps 146,6) et des prières synagogales. Elle n'est pas une formule vide : elle fonde la confiance. Si Dieu a créé le ciel et la terre, les menaces du Sanhédrin sont bien petites. La seigneurie de Dieu sur la création est l'argument de la prière face à la persécution.
La citation du Psaume 2 et son application (v. 25-28)
La communauté cite le Psaume 2,1-2 — psaume royal messianique — et l'applique à la passion de Jésus avec une précision saisissante. « Les nations » sont les Romains (gentiles) ; « les peuples » qui forment de vains projets sont les foules de Jérusalem ; « les rois » sont Hérode Antipas ; « les chefs » sont Ponce Pilate. Ce quadruple acteur de la passion est identifié avec une précision qui révèle une méditation scripturaire intense sur les événements récents. Mais la clé théologique est au verset 28 : tout ce qu'ils ont fait, ils l'ont accompli dans le cadre de ce que « ta main et ton dessein avaient préétabli ». La persécution n'est pas hors du contrôle de Dieu : elle est dans son plan, sans que la responsabilité des persécuteurs soit pour autant annulée.
Le Psaume 2 dans la christologie primitive
Le Psaume 2 est, avec le Psaume 110, l'un des textes de l'Ancien Testament les plus utilisés par le christianisme primitif pour fonder sa christologie. Son verset 7 — « Tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré » — est cité en He 1,5 ; 5,5 et en Ac 13,33 pour fonder la filiation divine du Christ. Son verset 1-2 — cité ici en Ac 4,25-26 — est appliqué à la passion. Son verset 8 — « Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage » — fonde la mission universelle. Ce psaume a ainsi fourni au christianisme primitif un cadre scripturaire complet pour penser la personne du Christ, sa passion, et sa mission universelle.
La demande : non la protection mais l'audace (v. 29-30)
La demande de la communauté est surprenante et révélatrice de sa qualité spirituelle. Face aux menaces, elle ne demande pas d'être protégée de la persécution, ni que ses ennemis soient confondus. Elle demande deux choses : « donne à tes serviteurs d'annoncer ta parole avec une pleine assurance » (parrēsia), et que Dieu continue d'accomplir « des guérisons, des signes et des prodiges par le nom de ton saint serviteur Jésus. » L'Église naissante ne prie pas pour elle-même mais pour la mission. Elle ne cherche pas le confort mais la fécondité. C'est la marque d'une communauté spirituellement adulte.
La réponse divine est immédiate et physiquement perceptible : « le lieu où ils étaient assemblés fut ébranlé » (v. 31). Ce tremblement de la terre rappelle les théophanies de l'Ancien Testament (Ex 19,18 ; Is 6,4 ; Ez 3,12) et signifie la présence agissante de Dieu. Ils sont « tous remplis du Saint-Esprit » — nouvelle effusion pentecostale — et annoncent la Parole avec assurance. La prière a transformé la peur en audace, la menace en mission.
V Le deuxième sommaire : la communauté des biens et Barnabé (v. 32-37)
« Un cœur et une âme » : l'unité comme fruit de l'Esprit
Le second grand sommaire de la vie communautaire (cf. Ac 2,42-47) s'ouvre sur une formule qui a traversé toute l'histoire de la spiritualité chrétienne : « La multitude de ceux qui avaient cru n'avait qu'un cœur et qu'une âme. » Cette image de l'unité parfaite est d'abord un idéal grec — Aristote décrit l'amitié parfaite comme une seule âme en deux corps (Éthique à Nicomaque, IX, 8) — mais Luc la radicalise et la théologise : c'est l'Esprit Saint qui produit cette unité, comme il avait rassemblé la communauté homothumadon (d'un même élan) au Cénacle (Ac 1,14). L'unité de l'Église n'est pas une harmonie naturelle : elle est un don surnaturel, constamment à recevoir et à préserver.
La communauté des biens : économie évangélique
La description du partage des biens (v. 32-35) approfondit et précise celle d'Ac 2,44-45. Deux éléments méritent attention. D'abord, la formulation : « Nul ne disait que ses biens lui appartenaient en propre » — ce qui implique que la propriété privée n'est pas supprimée juridiquement, mais que l'attitude intérieure à l'égard de ses biens est radicalement transformée. C'est ce que confirmera le récit d'Ananias en Ac 5,4 : « N'était-il pas à toi avant la vente ? » La liberté de propriété est maintenue. Ce qui change, c'est le rapport au bien : il n'est plus mon bien, il est un bien mis au service de la communauté.
Ensuite, le critère de distribution : « on distribuait ensuite à chacun selon ses besoins » (v. 35). Cette formule — que Karl Marx reprendra dans son Critique du programme de Gotha (1875) avec la variante « à chacun selon ses besoins » — est d'abord biblique. Elle traduit la conviction que la communauté chrétienne ne peut tolérer en son sein la misère de l'un pendant que l'autre abonde. L'idéal est exprimé en v. 34 : « Il n'y avait pas de nécessiteux parmi eux » — formule qui fait écho à Dt 15,4 : « Il ne devrait pas y avoir de pauvres chez toi. »
La communauté des biens et l'idéal monastique
Le sommaire d'Ac 4,32-35 a exercé une influence considérable sur toute l'histoire de la vie religieuse chrétienne. Saint Augustin cite ce texte comme le fondement scripturaire de sa Règle, qui organise la vie commune de ses clercs selon ce modèle. La Rule of Saint Benedict (ch. 33) reprend la même source pour fonder l'absence de propriété privée dans la vie monastique. Les grandes règles religieuses — franciscaine, dominicaine, jésuite — se réfèrent toutes, explicitement ou implicitement, à cet idéal lucanien. Ac 4,32-35 est ainsi la charte évangélique de toute la vie consacrée chrétienne.
La figure de Barnabé (v. 36-37)
Luc introduit ici pour la première fois Barnabé, qui jouera un rôle capital dans la suite des Actes : il sera le compagnon de Paul dans son premier voyage missionnaire (Ac 13–14), le médiateur qui introduit Paul converti auprès des apôtres méfiants (Ac 9,27), et le délégué de l'Église d'Antioche (Ac 11,22). Son introduction dans ce contexte de partage des biens n'est pas fortuite : Barnabé est présenté d'emblée comme l'homme de la générosité et de la réconciliation. Son nom hébreu, traduit par Luc comme « fils d'encouragement » (huios paraklēseōs), anticipe son rôle de consolateur et de médiateur tout au long du livre.
Le fait qu'il soit un Lévite originaire de Chypre est significatif. Les Lévites n'avaient pas de part territoriale en Israël (Nb 18,20-24) — et pourtant Barnabé possède un champ qu'il vend. Ce détail souligne la transformation que la foi en Jésus produit : même les catégories anciennes de la Loi sont dépassées par la dynamique de la charité fraternelle. La vente du champ et le dépôt du prix « aux pieds des apôtres » est un geste de déférence et de confiance envers l'autorité apostolique dans la gestion des biens de la communauté.
VI Synthèse théologique
Persécution et croissance : la logique du grain de blé
Le chapitre 4 illustre pour la première fois la loi paradoxale qui gouverne toute l'histoire des Actes : la persécution ne freine pas la mission, elle l'accélère. De deux mille croyants (Ac 2,41), on est passé à cinq mille hommes (Ac 4,4) — malgré, ou plutôt à travers, l'arrestation des apôtres. Cette logique est celle du grain de blé qui doit tomber en terre pour porter du fruit (Jn 12,24). Elle sera vérifiée à chaque nouvelle persécution dans les Actes : après la mort d'Étienne (Ac 8,1-4), après l'emprisonnement de Paul et Silas à Philippes (Ac 16,25-34). La persécution est le creuset dans lequel la foi se purifie et se fortifie.
La parrēsia : l'audace comme grâce apostolique
Le mot parrēsia (audace, assurance, liberté de parole) revient comme un leitmotiv dans ce chapitre (v. 13, 29, 31). Dans la culture grecque, la parrēsia est la vertu du citoyen libre qui parle franchement dans l'assemblée. Dans les Actes, elle devient une grâce apostolique : elle n'est pas une qualité naturelle des apôtres — Pierre était un pêcheur sans formation — mais un don de l'Esprit qui les transforme. La parrēsia chrétienne est l'audace de celui qui sait qu'il parle au nom d'une autorité qui dépasse infiniment toute autorité humaine. Elle sera le signe distinctif de tout vrai témoin de l'Évangile.
La prière face à l'adversité : théologie de la confiance
La prière communautaire d'Ac 4,24-30 est un modèle de réponse chrétienne à la persécution. Elle ne demande ni la vengeance ni l'évasion, mais l'audace de continuer. Elle ancre la situation présente dans la souveraineté de Dieu créateur et dans le mystère du dessein divin accompli à travers la passion. Elle transforme l'épreuve en occasion de mission renforcée. Cette prière est ainsi la matrice spirituelle de toute l'Église persécutée à travers les siècles.
VII Questions pour l'approfondissement
1. Pierre déclare : « Il n'y a sous le ciel aucun autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés » (v. 12). Comment comprendre cette affirmation aujourd'hui, dans un contexte de dialogue interreligieux ? Qu'affirme-t-elle exactement et quelles questions laisse-t-elle ouvertes ?
2. Les membres du Sanhédrin reconnaissent les apôtres à ceci : « ils avaient été avec Jésus » (v. 13). Qu'est-ce que cela signifie pour notre propre témoignage chrétien ? Comment la relation au Christ se manifeste-t-elle dans notre façon de parler et d'agir ?
3. La communauté, face à la menace, ne prie pas pour être délivrée mais pour avoir l'audace de continuer (v. 29). Qu'est-ce que cela révèle de sa maturité spirituelle ? Est-ce la forme habituelle de notre prière face à l'épreuve ?
4. « Il n'y avait pas de nécessiteux parmi eux » (v. 34). Cet idéal est-il réalisable dans une communauté chrétienne contemporaine ? Sous quelles formes concrètes pourrait-il s'actualiser ?
5. Le principe « il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (v. 19) a servi à justifier des comportements très différents dans l'histoire chrétienne. Quels critères permettent de distinguer la véritable désobéissance évangélique de la simple rébellion ?
VIII Pour aller plus loin
Joseph A. Fitzmyer, The Acts of the Apostles, Anchor Bible 31, Doubleday, 1998, p. 297-345 — commentaire détaillé.
Jacques Dupont, Études sur les Actes des Apôtres, Lectio Divina 45, Cerf, 1967 — notamment l'étude sur les sommaires de la vie communautaire.
Jean-Noël Aletti, Quand Luc raconte, Lire la Bible, Cerf, 1998 — sur la rhétorique narrative lucanienne.
Oscar Cullmann, Le Nouveau Testament, PUF, 1966 — sur la christologie de la pierre angulaire.
Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Dominus Iesus, 2000 — sur l'unicité et l'universalité salvifique de Jésus-Christ et de l'Église (en lien avec Ac 4,12).
Saint Augustin, La Règle de saint Augustin, Cerf, 1996 — pour le lien entre Ac 4,32-35 et la vie commune chrétienne.
