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Le rite

Un passage qui donne du sens

Le rite vise un objectif à travers un cérémonial programmé. Il doit donc avoir un itinéraire prévu d’avance qui indique par quelles étapes passer et si à la fin, l’objectif a été atteint. Les grandes étapes sont la phase préparatoire avant le rite, le rite lui-même en tant que passage vers autre chose et enfin l’après, c’est-à-dire le vécu conformément au nouveau statut fixé par le rite.

Avant

Le rite est un itinéraire qui comporte un avant et un après. Dans un premier temps il se prépare sur de multiples plans : matériel, intellectuel, psychologique, social, spirituel, religieux avec plus ou moins de profondeur selon le rite concerné. Examinons brièvement l’eucharistie, le sacerdoce et le mariage.

Le simple fait d’ « aller à la messe » est déjà en soi une démarche qui exige une intention et une attention. Elle exige une décision et parfois un effort de volonté. Les habits de semaine ou de bricolage sont remisés pour laisser place à une tenue plus conforme à une célébration en Église. Certains font l’effort de ne pas manger quelque temps avant l’eucharistie. D’autres s’imprègnent des textes du jour afin de mieux profiter des lectures et de l’homélie. D’autres encore se confessent.

Le sacerdoce exige une préparation très longue. De l’entrée au séminaire jusqu’au diaconat s’écoulent 6 années et une année supplémentaire s’impose pour accéder à la prêtrise. Il s’agit tout à la fois d’un temps de discernement et de formation théologique et pastorale.

Le mariage est un rite que les intéressés préparent avec beaucoup de parcimonie bien longtemps avant la date choisie. Car c’est leur fête et leur grand jour, événement unique dans leur histoire. Rien ne doit être laissé au hasard. Le choix des témoins, la robe de la mariée, les alliances, les textes religieux, les chants pour ne parler que de la cérémonie, exigent une concertation préalable qui dépasse le cadre du couple lui-même. Un mariage se prépare qu’il y ait ou non vie commune avant cet événement.

Le passage

Quel enfant n’a pas réclamé son bisou du soir ainsi que son doudou avant de se lover dans les bras de Morphée. Ce rituel familial rassure l’enfant et lui permet de vivre sereinement la transition vers la nuit. Le bisou et le doudou sont les symboles qui disent à l’enfant « je suis auprès de toi, tu peux t’endormir ».

Cette fonction se retrouve dans de nombreux rites qui assurent le passage d’un état à un autre. Les raisons sont d’ordre psychologique et sociologique. Ces rites ont pour but de maîtriser symboliquement le passage vers un nouveau statut et donc de nouvelles responsabilités avec des droits et des obligations. Ils instaurent un temps et un espace de coupure destinés à souligner la différence entre l’état antérieur et l’état postérieur.

En Ethiopie, certains futurs mariés ont leurs propres « enterrements de vie de garçon » - un rite de passage qu’ils doivent effectuer avant de pouvoir se marier. Les participants doivent réussir à sauter par-dessus un bœuf castré, quatre fois tout nus, symbolisant l’enfance, qu’ils laissent derrière eux. En cas de succès, ils seront désormais considérés comme l’un des Maza et ils passeront les prochains mois à superviser ces événements dans les villages du territoire Hamar.

Parmi les rites de passage, l’initiation se distingue alors en ce qu’elle opère une transformation radicale des individus, et cela toujours dans le sens d’une élévation de statut. Il ne s’agit pas de valider un changement survenu hors du rituel, mais bien de l’instituer par le rite initiatique. Alors qu’un rite de naissance célèbre la venue au monde d’un enfant, une initiation masculine fabrique des hommes à partir des garçons. Elle ne légitime pas un fait naturel (puberté physiologique ou différence des sexes), mais prétend l’engendrer par ses propres opérations. Dictionnaire des faits religieux, Paris, PUF, 2010, p.541-548.

Les rites mettent de la musique dans nos vies en orchestrant les passages. On sait ce que l’on perd, mais on ne sait pas ce que l’on gagne dit-on communément à propos d’une nouveauté qui se présente à nos yeux. Le rite aide à abandonner le passé et à passer de l’autre coté de la berge sans pour autant offrir de garantie comptable sur l’avenir, mais il nous dépose sur une terre prometteuse et pourquoi pas promise.

« Par sa dimension symbolique forte, le rite structure ces passages de vie qui sont pour l’homme, des moments difficiles à vivre, moments de transition, où l’on n’est plus exactement qui l’on était et pas encore qui l’on devient. B. BLIN, Rites de passage et psychothérapie, Synodies n°3 décembre 2004 ».

Le rite de séparation représente la mort symbolique, la préparation au passage. Le rite est un « entre-deux qui permet de renoncer aux modes passés et d’envisager l’existence future dans toutes ses composantes ». Il ne peut y avoir évolution que par la transformation, la mort d’un état antérieur pour une renaissance à un état nouveau de plus grande maturité relative.

« Devenir, changer, c’est d’abord cesser d’être. Ne dit-on pas, “partir, c’est mourir un peu” ? Chaque transformation intime porte en elle-même une mort, car changer devenir, c’est recommencer à être ce qui s’exprime de manière privilégiée dans l’image de la naissance, de l’entrée dans la vie, d’une nouvelle arrivée. P. ERNY, La notion de rite de passage, in Rites de passage, Erés, 1994, p. 25 ».

Les 7 sacrements marquent avec plus ou moins d’acuité une transition avec un état antérieur. Le baptême, le mariage et l’ordre sont les plus significatifs sur ce plan. Le baptême confère un nouveau statut au sujet. Le baptisé fait partie de l’Église chrétienne et peut à ce titre recevoir les autres sacrements. Le mariage permet de vivre la transition entre l’état de célibat et celui de marié. Il dit officiellement que tel homme et telle femme sont désormais mariés au sein de l’Église . Le sacrement de l’ordre donne accès au diaconat, à la prêtrise ou à l’épiscopat avec de nouvelles responsabilités à la clé.

Après

C’est après le passage que tout (re)commence. Car la célébration rituelle débouche sur un nouvel horizon. Le baptême, le mariage ou le sacerdoce sont des naissances dans un nouveau monde qu’il convient de s’approprier au fil du temps. Si le baptême fait le chrétien, c’est toute la vie qui ratifie l’engagement initial que la confirmation, comme son nom l’indique, vient confirmer. La réconciliation fait le grand nettoyage au plus profond de nous-mêmes pour nous libérer du poids de la faute et nous permettre de repartir d’un plus bel élan.

L’eucharistie s’achève sur un « Allez dans la paix du Christ ». Il ne s’agit pas seulement d’une belle parole d’au revoir comme on se serre la main avant de s’en aller, mais d’un envoi en mission dans le monde à l’instar des disciples d’Emmaüs qui retournent à Jérusalem après avoir reconnu le Christ dans la fraction du pain. Derrière cette invitation « allez », il nous est demandé de vivre ce que nous avons célébré. Comme le dit saint Augustin « Deviens ce que tu reçois » ou encore « deviens ce que tu es » qui est une expression de Pindare un poète lyrique du Ve siècle av. J.-C.. Si nous recevons la parole et le pain de Jésus ressuscité, c’est à notre tour devenir des acteurs de paix et de partage dans le monde, des signes du ressuscité. Les sacrements balisent la vie du chrétien à travers un itinéraire qui donne du sens.

Un itinéraire religieux

Une mise à part des moments essentiels de l’existence

L’analyse anthropologique des rites montre que ceux-ci sont essentiellement en relation avec les différentes phases de la vie de la nature et de l’homme. Le rythme des saisons est sacralisé et fêté (exemple : Noël = retour du soleil et la Pentecôte = fête de la moisson). Les religions d’aujourd’hui conservent cet arrière-plan de la religion cosmique. L’entrée de chaque âge est aussi marquée par des rites. Qu’il s’agisse de la naissance, de l’initiation, de l’adolescence et enfin du monde adulte, toutes les religions ont leur équivalent. Le baptême, la profession de foi, la confirmation, la communion solennelle et le mariage marquent les moments significatifs de l’existence au sein des religions chrétiennes. Au-delà des différences de culture et de religion, l’homme a besoin de marquer les transitions et les passages de sa vie afin de s’intégrer dans son univers. L’ultime étape de l’existence, à savoir la mort, est elle aussi ritualisée dans toutes les civilisations . Les différents rites qui accompagnent les moments significatifs de l’existence donnent à ceux-ci une valeur de consécration, c’est-à-dire de mise à part. Le rite fait qu’un jour ne ressemble pas aux autres. Écoutons ce que le renard répond au Petit Prince dans le roman de Saint-Exupéry :

Qu’est-ce qu’un rite ? dit le Petit Prince. C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard ; c’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez les chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusqu’à la vigne. Si les chasseurs dansaient n’importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n’aurais point de vacances.

Ainsi le jour du mariage est un jour unique dans l’histoire d’un couple. Le baptême, la confirmation et le sacerdoce sont eux aussi uniques dans la vie d’un chrétien. La messe dominicale joue aussi ce rôle de mise à part d’un jour dans la fuite du temps. Elle fait que ce jour ne ressemble pas aux autres jours. C’est un jour consacré à Dieu selon les termes du décalogue qui reprend les recommandations de la Genèse :

Ex 20,8-10 Tu te souviendras du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est un sabbat pour Yahvé ton Dieu...

En tant que jour consacré, le rite offre un repère dans le temps et dans l’existence. Il a une valeur de reconnaissance. Comme le souligne encore Saint-Exupéry dans Citadelle,

Les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l’espace. La demeure est un abri, un lieu sûr, un repère, comme un phare dans l’existence pour se situer et s’identifier.

Les sacrements se présentent à l’homme de façon à structurer sa vie de croyant à des moments clés de son existence. Comme le souligne Charles Péguy,

les sacrements s’échelonnent comme un emploi du temps de l’homme. Ch. PEGUY, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, Gallimard, La Pléiade, Oeuvres en prose complètes, III, p. 720.

Aujourd’hui, plus question du dimanche… On part en "week-end", on se souhaite un bon "week-end". Le rassemblement dominical autour de l’eucharistie, socle de la vie chrétienne pendant des siècles, passerai-t-il à la trappe ? Sans doute. Les chiffres le disent. Comment alors retrouver le sens du dimanche ? Comment redonner vie à ce premier jour de la semaine, "écho hebdomadaire de la première expérience du Ressuscité" (Jean-Paul II), reconnaissance et accueil de la présence du Christ vivant, annonce de sa venue glorieuse et du monde à venir ? Jour du Seigneur, mais aussi jour de repos, de mise à distance de nos préoccupations quotidiennes, le dimanche n’est pas facultatif. Pourquoi ? Tout simplement parce que "sans le Christ, nous sommes condamnés à être dominés par la fatigue du quotidien, avec ses préoccupations, et par la peur du lendemain" (pape François). Oui, les chrétiens ont besoin du dimanche, bien plus qu’ils ne le pensent. Pour se reposer certes, mais aussi pour "pour ne pas réduire la spiritualité à une portion congrue de nos vies", assure la pasteure Marie Cénec. Entrons donc en résistance et faisons de ce premier et huitième jour de la semaine un jour nouveau, un jour à part, un jour qui inaugure des temps nouveaux. Sophie de Villeneuve, La Croix-Croire, 31/01/2020.

Le rite, un lieu de transmission

Pas de vie sans changement

Notre corps est en continuelle mutation. Il n’est vivant que dans le concert d’un incessant renouvellement. Ses cellules se renouvellent toutes les trois semaines, plus ou moins rapidement selon les types de cellules, sans que nous en ayant conscience. Cet imperceptible renouveau n’est possible que parce que notre corps biologique est gouverné par un code intégré contenant toutes les informations utiles au changement sans bouleversement. Ce code transmet à chaque nouvelle cellule sa fonction propre pour que l’organisme puisse perdurer.

De même, il n’y a pas de société humaine qui dure sans transmettre sans cesse aux nouvelles générations ses propres fondements culturels. Mais il n’y a pas davantage de société humaine qui dure sans la capacité à se modifier elle-même pour s’adapter à tout ce qui change autour d’elle. Les sociétés dites modernes le sont en raison de leur faculté à intégrer de grands changements sans disparaître.

Enfin, il n’y a pas d’Église qui perdure à travers le temps sans transmission de ses fondements. Les rites participent pour l’essentiel à cette transmission. Mais il n’y a pas davantage d’Églises qui durent sans la capacité à se modifier elle-même pour s’adapter à tout ce qui change autour d’elle. Il est parfois nécessaire de bouleverser ses habitudes pour rester en vie, notamment pour intégrer de grands changements. Vatican II illustre cette dialectique du changement dans la continuité. Le dogme a été conservé, mais les modalités de transmission ont été revues. À titre d’exemple, nous pouvons citer le passage du latin à la langue vernaculaire et la célébration face au peuple.

La transmission des traditions

Une des fonctions d’un rite est d’inscrire les personnes dans une tradition. Le mot « tradition » vient du latin « tradere » qui signifie transmettre. Le nom est formé à partir de deux éléments latins : « trans » qui signifie « à travers » - « do, das, dare, dedi, datum » qui signifie « donner ». D’après son étymologie ce mot signifie donc » le fait de donner à travers (le temps, les générations), de remettre, de transmettre à quelqu’un d’autre.

À travers le rite nous héritons d’un passé. Cela signifie que personne n’est propriétaire de la liturgie et des sacrements, simplement le dépositaire. Les rites sont toujours le résultat d’un long mûrissement à travers les siècles. Le rituel exprime à travers des gestes, des paroles et des symboles, que tout chrétien, au sein de l‘Église, est engendré à la foi. Il n’est pas à lui-même sa propre origine . Le mot transmission vient du latin « transmissio » : le « trajet », la « traversée » ; le « passage », issu du latin « Transmitto » qui lui, désigne l’action « d’envoyer d’un lieu dans un autre ». À travers notre vocation de baptisés, nous sommes effectivement « envoyés » dans le monde pour transmettre la parole de Dieu.

Intéressons-nous plus particulièrement au préfixe « trans » qui se retrouve dans d’autres mots : trans-porter, trans-humance. Il évoque un changement, un déplacement. Le préfixe sanskrit « tar » est ce qui « fait traverser », le « sauveur », le « libérateur », également ce « qui est brillant », « resplendissant » et au féminin, le préfixe désigne une « étoile » un « astre ».

L’étymologie de ce préfixe nous ouvre des perspectives très intéressantes, car elle nous renvoie au Christ. La trans-mission provoque donc un déplacement appelé à nous convertir, à nous sauver.

Transmettre, c’est faire mémoire de quelque chose en le passant du passé au présent dans le but de poursuivre une œuvre. L’Eglise vit de cette transmission de génération en génération en faisant mémoire de la mort/résurrection du Christ.

La tradition c’est donc l’héritage qui nous a été transmis, et ce d’abord par voie orale ou par le biais des us et coutumes. En cela elle est liée à la culture et un des vecteurs les plus puissants en est la langue. Celle-ci ne sert pas qu’à communiquer en vue d’assouvir nos besoins présents, elle véhicule une mémoire collective, on pourrait même dire une sagesse collective. L’idée de tradition c’est l’idée de quelque chose qui a fait ses preuves, même si on ne sait pas soi-même comment. Ainsi la tradition joue, au niveau collectif, le rôle que joue la mémoire au niveau individuel. Elle assure une continuité, elle assure une certaine façon d’habiter le monde, elle fonde une identité collective. Que serait une société sans tradition? Une société sans mémoire et sans identité propre. « Nous sommes des nains sur les épaules de géants », disait-on au Moyen Âge. Ceci veut dire que nous bénéficions aujourd’hui de ce qui nous a été transmis, de ce qui a résisté à l’épreuve du temps, et que c’est grâce à cela que nous pouvons voir plus loin que les générations précédentes.

Il convient de souligner à cet égard toute l’importance de la tradition en tant que fil conducteur entre les générations. La tradition transmet le sens des gestes, des paroles et les symboles qu’il nous faut accueillir personnellement dans nos vies. La tradition est la ligne de vie de notre culture sociale et religieuse. Il faut la maintenir vivante tout en l’adaptant aux nouvelles mentalités voire aux nouvelles technologies .

Passer le témoin

Transmettre, c’est aussi passer le témoin en nous dépossédant de quelque chose qui ne nous appartient pas. Dans une course de relais, notre mission n’est pas courir après celui à qui nous venons de transmette le témoin, mais de laisser courir le partenaire à sa vitesse. Or nous souhaitons plus ou moins consciemment transmettre les valeurs que nous avons reçues et qui ont forgé notre propre existence. Obliger ou inviter ses enfants à aller à la messe, c’est croire que la célébration eucharistique est source de sens et de bonheur. En cas d’échec dans la transmission, nous nous désolons de voir nos enfants prendre des chemins de vie radicalement différents des nôtres. Notre souffrance témoigne tout à la fois d’une peur en l’avenir et d’un refus de voir une page se tourner, en somme un refus de mourir.

Nous avons le sentiment de perdre quelque chose, sans être sûrs de gagner au change. Nous nous représentons comme pris dans une course en avant, ce qui nous fait craindre d’aller vers des sociétés sans mémoire et à la dérive, coupées de leurs racines. Michel Serres, philosophe technophile, dit qu’au sein de chaque révolution, on craint de tout perdre, car on ne discerne pas encore ce qu’on va gagner. On le voit : c’est la peur de mourir qui nous paralyse. Comment s’en défaire pour aller vers l’avenir ?

Ce qui autrefois était quasi automatique de génération en génération ne fonctionne plus au sein de nos sociétés modernes. Comme le souligne le pape François,

L’humanité s’est profondément transformée, et l’accumulation des nouveautés continuelles consacre une fugacité qui nous mène dans une seule direction, à la surface des choses. Il devient difficile de nous arrêter pour retrouver la profondeur de la vie. Laudato Si, N° 113.

Nous pouvons faire le constat que le monde s’est accéléré dans tous les domaines. Et beaucoup de gens se plaignent de n’avoir plus de temps. Pourtant aujourd’hui nous avons besoin de beaucoup moins de temps qu’autrefois pour accomplir une tâche. Le transport en est un exemple frappant. Nous devrions donc avoir plus de temps libre que jamais, puisque nous avons besoin de moins de temps pour faire les choses. Pourtant, ce n’est pas ce qu’il s’est passé. Nous ne disposons pas de plus de temps : nous en avons toujours trop peu.

Plus on est riche matériellement, plus on devient pauvre en ressource temporelle. Le progrès technique élargit notre horizon et nos possibilités de vie. Une société moderne est caractérisée par le fait qu’elle a besoin de la croissance, de l’accélération et de l’innovation pour maintenir le statu quo. La modernité signifie mettre en mouvement de plus en plus rapidement le monde matériel, social et idéel. Nous aspirons à multiplier les choses, les contacts, notre horizon d’options… L’aspiration essentielle de la modernité est d’agrandir l’espace des possibilités… Cette aspiration créée inévitablement un problème temporel, car dans ce schéma, le temps est l’élément qui ne peut pas être multiplié. On ne peut pas augmenter la quantité de temps. On peut le compresser, mais pas l’agrandir. Nous vivons dans une société de croissance et le temps, lui ne peut pas croître. Hartmut ROSA, Accélération et aliénation.

Qu’est-il encore possible de transmettre aujourd’hui, dans nos sociétés modernes, où l’impératif du changement et le renouvellement ultra rapide des techniques nous donnent le sentiment de ne plus être à la page dès que nous ouvrons un quelconque média ? Nous vivons une accélération du rythme de mutations de notre société – aussi bien sur le plan technologique que sur celui des mœurs. Aujourd’hui chaque génération devra changer de mode de vie à plusieurs reprises.

Yves Michaud, philosophe contemporain, dit que ce qui caractérise nos sociétés est leur « liquidité » : nos savoirs et nos normes - aussi bien intellectuelles que morales - évoluent rapidement, ils sont devenus « liquides ».

Nous sommes donc en face d’une redoutable difficulté : comment transmettre des traditions dans une société mouvante ?

Le progrès technique marche d’un autre pas et vers d’autres buts que le progrès moral ou religieux. Il n’est donc pas surprenant que l’âme traditionnelle se trouve bouleversée, déséquilibrée, voire déchirée, dans le monde sans cohérence qui s’impose à elle. Autrefois le sacré était omniprésent, les actes du culte imprégnaient toute la vie quotidienne et se transmettaient automatiquement de génération en génération.

Faut-il tout transmettre ?

La tradition c'est ce qui se fait parce que ça s'est toujours fait. Son prestige nous fait apparaître comme allant de soi, "naturel". Est-ce parce que ça se fait qu'il faut continuer à le faire ? Autrement dit, l'ancienneté d'une pratique sociale est-elle un gage de sa légitimité ? Soulignons avec le pape François :

Jusqu’où le passé fait-il autorité face à des questions nouvelles, et au « signe des temps » que constitue la profonde et heureuse transformation des rapports entre hommes et femmes ? Faut-il tout transmettre ? La question se posait déjà au temps de Jésus à propos de la tradition des anciens.

La question se posait déjà à l'époque de Jésus.

Marc 7,1-13 Les Pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem se rassemblèrent auprès de lui et voyant quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées - les Pharisiens, en effet, et tous les Juifs ne mangent pas sans s’être lavé les bras jusqu’au coude, conformément à la tradition des anciens, et ils ne mangent pas au retour de la place publique avant de s’être aspergés d’eau, et il y a beaucoup d’autres pratiques qu’ils observent par tradition : lavages de coupes, de cruches et de plats d’airain -, donc les Pharisiens et les scribes l’interrogent : « Pourquoi tes disciples ne se comportent-ils pas suivant la tradition des anciens, mais prennent-ils leur repas avec des mains impures ? » Il leur dit : « Isaïe a bien prophétisé de vous, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres ; mais leur cœur est loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent, les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes. » Et il leur disait : « Vous annulez bel et bien le commandement de Dieu pour observer votre tradition. En effet, Moïse a dit : Honore ton père et ta mère, et : Que celui qui maudit son père ou sa mère soit puni de mort. Mais vous, vous dites : Si un homme dit à son père ou à sa mère : Je déclare korbân c’est-à-dire offrande sacrée les biens dont j’aurais pu t’assister, vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou pour sa mère et vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous vous êtes transmise. Et vous faites bien d’autres choses du même genre. »

Quels critères pouvons-nous en définitive retenir pour affirmer qu’une tradition doit perdurer ? La question du sens est déterminante. La traditionnelle messe du dimanche est-elle encore porteuse de sens dans le monde d’aujourd’hui ? Elle ne correspond assurément pas à la logique du rendement qui sévit dans nos sociétés modernes.

J’imagine un choix missionnaire capable de transformer toute chose, afin que les habitudes, les styles, les horaires, le langage et toute structure ecclésiale devienne un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel, plus que pour l’auto-préservation (27). Il faut abandonner le confortable critère pastoral du “on a toujours fait ainsi”. J’invite chacun à être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés (33).

Sortons, sortons pour offrir à tous la vie de Jésus-Christ. Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort de s’accrocher à ses propres sécurités (49).

Rappelons-nous que l’expression de la vérité peut avoir des formes multiples, et la rénovation des formes d’expression devient nécessaire pour transmettre à l’homme d’aujourd’hui le message évangélique dans son sens immuable.(41) L’Évangile nous invite toujours à courir le risque de la rencontre avec le visage de l’autre, avec sa présence physique qui interpelle, avec sa souffrance et ses demandes, avec sa joie contagieuse dans un constant corps à corps (88).

(La joie de l’évangile, 2013, n° 27, 33, 41, 49, 88).

Amaury Dewavrin, économe du diocèse de Lyon, journal La Croix du 17/04/2019 :

L’Église doit se re-fonder pour être vivante plutôt que mourante, joyeuse plutôt que triste, ouverte plutôt que repliée, porteuse d’espérance et non de crainte. Elle faillirait à fuir cette re-fondation. Il faut partir de la force du message évangélique, à ajuster au monde d’aujourd’hui, si différent de celui de Jean XXIII et de Vatican II.

Retenons les principes posés par François sur la réforme de l’Église (Evangelii gaudium n. 30) : « un processus résolu de discernement, de purification et de réforme. » est à engager !

Place des femmes, conseils et ministères des laïcs, fraternité et joie dans la vie des communautés : il nous faut trouver ces chemins de manière résolue. Une gouvernance nouvelle, sage et cohérente avec l’Évangile doit être entièrement repensée et mise en œuvre progressivement.

Conclusion

Comme nous l’avons vu, le rite remplit de multiples fonctions aussi bien à l’égard de l’homme qu’à l’égard du corps social et religieux. Le rite offre des points de repère dans le temps et dans l’existence personnelle ; il donne du sens à la vie ; il est la porte d’entrée pour s’intégrer dans un groupe social et religieux ; il agrège un groupe et forge l’identité des membres d’une communauté ; il fait revivre des événements passés ; il s’emploie à maîtriser les passages et les ruptures ; il façonne et travaille l’intériorité des personnes ; il ouvre au sacré et au mystère ; enfin il est un lieu de transmission des traditions.

Il est difficile d’enfermer toutes ces fonctions dans une définition. Pour Raymond Didier, le rite est "un agir spécifique, programmé, répétitif et symbolique" (Les sacrements et la foi. La Pâque dans ses signes. Croire et comprendre, Le Centurion, Paris, 1975, p. 22). Jean Maisonneuve apporte quelques compléments et définit le rite comme "un système codifié de pratiques, sous certaines conditions de lieu et de temps, ayant un sens vécu et une valeur symbolique pour ses acteurs et ses témoins, en impliquant la mise en jeu du corps et un certain rapport au sacré" (Les rituels, Que sais-je ?, 2425, PUF, 1988, p. 11).

Nous devons néanmoins conclure que les sacrements sont plus que des rites ? Le rite n’est que l’aspect « extérieur » et « formel » du sacrement. Si cet aspect prend trop de place, les sacrements perdent leur signification, et l’on tombe dans le ritualisme. Les rites n’ont en effet de sens que s’ils renvoient à une authentique vie spirituelle : celle de Jésus, qui vivait de Dieu, et celle du chrétien, qui veut vivre comme Jésus. Le rite est un œuvre symbolique plus ou moins adapté et qu’il faut de temps en temps rénover - pour guider le croyant vers cette vie spirituelle.