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Le rite

Une opération symbolique

Un mémorial

Le rite fait mémoire d’un événement primordial et fondateur. Ainsi, les rites sacramentels se fondent tous dans la mort et la résurrection du Christ. L’eucharistie plus que tout autre sacrement fait mémoire de cet événement. Celui-ci est unique dans l’histoire. Il ne se répétera plus jamais.

Dans la Pâque juive comme dans la Pâque chrétienne, nous avons cette même invitation à faire mémoire de l’événement fondateur.

Ex 12,14 Ce jour-là, vous en ferez mémoire et vous le fêterez comme une fête pour Yahvé, dans vos générations vous la fêterez, c’est un décret perpétuel.

1 Co 11,24-25 Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. » De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. Luc 22,19 Puis, prenant du pain, il rendit grâces, le rompit et le leur donna, en disant : « Ceci est mon corps, donné pour vous ; faites cela en mémoire de moi. »

Les rites sacramentels, c’est la manière dont les hommes de tous les temps et de tous les lieux participent à ce qui a été accompli une fois pour toutes. Le rite a pour effet de rendre présent cet événement unique de manière à ce que tous les hommes puissent y participer. Nous avons déjà souligné l’importance de la répétition ; nous pouvons rajouter avec Raymond Didier, « cette répétition a pour but de maintenir l’identité et la pérennité d’une société ou d’une religion par le rappel périodique de l’Originaire où elles trouvent leur vérité (R. DIDIER, Les sacrements et la foi. La Pâque dans ses signes. Croire et comprendre, Le Centurion, Paris, 1975, p. 24) ».

Le rite nous permet notamment de revivre un événement passé sous des modalités présentes. En tant que mémorial il est une actualisation, c’est-à-dire un vécu au présent d’une origine plus ou moins lointaine.

La mémoire véritable, est une réminiscence, une anamnèse. Faire mémoire est bien plus que cette capacité de faire remonter à la conscience les souvenirs du passé. Par la mémoire le sujet actualise son expérience passée et par là prend davantage conscience de ce qu’il est aujourd’hui dans le présent. Il devient alors une personne capable de se projeter dans l’avenir.

Une liturgie

Le rite est fondamentalement de l’ordre du faire et relève en cela de la liturgie au sens étymologique du terme.

Le mot liturgie vient du grec leitourgia signifiant service public, dérivé de deux mots se traduisant par populaire, public et œuvre. Littéralement, le mot grec leitourgia signifie œuvre du peuple. Complétons cette explication en soulignant que la première partie du mot liturgie « lit » tirée de « leit » signifie « peuple ». Nous retrouvons cette syllabe dans leit-motif, c’est-à-dire le motif du peuple. Par liturgie, on entendait les services rendus en faveur du peuple, soit par des citoyens aisés, soit par des villes, par exemple l’entretien du chœur dans le théâtre antique, l’équipement d’un navire, l’hébergement d’une délégation aux fêtes nationales, etc. La Septante (vers 250-150 av. J.-C.) emploie ce mot pour désigner le service des prêtres et des lévites dans le Temple.

Ex 30,20 Quand ils entreront dans la Tente du Rendez-vous, ils se laveront avec de l'eau afin de ne pas mourir ; de même, quand ils s'approcheront de l'autel pour le service...

Le rite accomplit quelque chose. Il transforme et fait devenir. Comme le souligne L.-M. Chauvet,

à la différence des discours scientifiques qui relèvent de la « -logie » (biologie, sociologie, musicologie, théologie…), la « liturgie » relève comme l’indique son nom, de l’« urgie », terme qui vient du grec « ergon », désignant précisément par opposition à « logos », l’« action » ou l’« œuvre ». En français d’ailleurs, nos termes de « sidérurgie », de « métallurgie », de « chirurgie », renvoient bien à un agir (L.-M. CHAUVET, Les sacrements, Parole de Dieu au risque du corps, Les Éditions ouvrières, 1993, p. 115-116).

La liturgie n’est pas une simple décoration, mais une action. La célébration liturgique est l’expression la plus tangible du mystère de l’Église. Aussi pouvons-nous affirmer que la liturgie est une épiphanie de l’Église (Jules Marie BIALO, La dimension sociale de l’eucharistie, p. 22) .

Le rite n’est pas un spectacle auquel nous assisterions pieusement assis sur notre chaise. Ce n’est pas non plus un lieu d’expression de ses sentiments. Le rite fait néanmoins jaillir en nous des émotions plus ou moins fortes, car il nous travaille de l’intérieur. Les funérailles et le mariage sont les rites où l’expression émotive est la plus forte. Mais on ne se rend pas à une inhumation pour pleurer de tristesse ou à un mariage pour verser des larmes de joie. Ces émotions jaillissent spontanément de par l’intensité de l’événement.

Le rite n’est pas non plus une réflexion philosophique ou religieuse sur l’homme et le monde. Il ne s’adresse pas d’abord à l’intelligence pour apporter une connaissance ; il n’est pas d’abord un enseignement. Bien sûr il n’est pas hors de toute compréhension, mais au-delà de la compréhension.

Un agir symbolique

Agir, c’est transformer le monde ; c’est construire une œuvre aussi modeste soit-elle. Mais le rite est un agir différent de celui de la technique qui cherche avant tout à transformer matériellement notre environnement ; il ne construit ni maisons, ni routes, ni écoles ; il ne retourne pas la terre et ne sème pas pour récolter la nourriture pourtant si essentiel à nos existences. Le rite se distingue aussi de l’action politique, car il ne cherche pas à régenter le peuple. Le rite est un agir du peuple, du corps social et religieux qui par là exprime ses attachements ou sa foi et qui en même temps va modeler la société en lui donnant des points de repère et en véhiculant des valeurs. Le rite agit en nous et sur nos relations au monde, aux autres et à Dieu. Il nous structure et nous façonne en nous travaillant de l’intérieur.

Qui n’a pas été travaillé en assistant à une sépulture, un baptême, un mariage ? Il s’agit d’un agir symbolique. Devant ce qui ne lui est pas techniquement accessible et contrôlable, l’homme recourt à des opérations symboliques : gestes, signes, objets figuratifs auxquels il prête une certaine efficacité. J. MAISONNEUVE, Les rituels, Que sais-je ?, 2425, PUF, 1988, p. 14.

Un ministre, un lieu, des éléments matériels

Une personne est habilitée pour présider le rite. Un officiant est reconnu par l’assemblée de par la position qu’il occupe, à travers ses vêtements qu’il porte, ses gestes qu’il effectue et ses paroles qu’il prononce. Il exerce une autorité légitime sur le groupe. Le rite se déroule en un lieu précis prévu à l’avance et qui nécessite une préparation matérielle. L’église est le lieu par excellence de la célébration des sacrements, car elle est signe de la présence de Dieu. Il est toujours possible de célébrer l’eucharistie en plein air, de baptiser dans un fleuve ou de se marier lors d’un saut en parachute, mais ces cas demeurent exceptionnels. Comme le souligne L.-M. Chauvet,

qu’il soit église, temple, haut lieu, bois sacré ou simple espace autour d’un arbre ou au milieu de la place du village, qu’il soit permanent ou occasionnel, le lieu du rituel religieux est toujours consacré, c’est-à-dire mise à part, arraché à son statut d’espace neutre par un marquage symbolique au moins provisoire.L.-M. CHAUVET, Symbole et sacrement, Cerf, 1990, p. 338. .

Soulignons enfin que le rite utilise presque toujours des éléments matériels et sensibles : l’eau, le feu, le pain, le vin, l’huile, l’encens, des vêtements particuliers, ainsi que des mots et des gestes rituels.

Une mise en œuvre du corps

Le rite est une mise en œuvre du corps. À travers les gestes qu’il effectue, les postures qu’il prend ou les paroles qu’il prononce, le corps est l’agent principal de la ritualité. C’est la bouche qui dit le consentement, c’est la main qui prend le pain et le porte à la bouche ; c’est tout le corps qui est immergé dans l’eau dans le cas d’un baptême par immersion. Il n’y a pas de rite sans le corps.

La liturgie va mettre en oeuvre le langage du corps. La vraie question qu’il y aura toujours derrière est : « le geste que j’ai posé, l’attitude que j’ai prise, est ce que cela m’a mis en relation avec Dieu et les autres pour me construire en chrétien ? » … Dans la liturgie le langage du corps va être mis en oeuvre totalement et entièrement, et pas n’importe comment. Nos sens, nos attitudes, la vie que notre corps exprime ont besoin d’être convertis. C’est le chemin permanent de la liturgie, toute liturgie nous entraîne sur un chemin de conversion. Le but de la messe du dimanche est de nous faire entrer dans une dynamique, qui en traversant le mystère pascal fait de nous des êtres neufs. C’est toujours une démarche de conversion, le fait de voir mourir quelque chose de soi pour vivre de la vie du Christ. Le chrétien est celui qui est sans cesse sur un chemin de conversion. D’où l’importance du corps dans ce chemin. Depuis l’incarnation, Dieu a pris notre corps pour le transfigurer à la suite du Christ, pour en faire un corps ressuscité. Le langage du corps est donc sans arrêt à convertir pour passer d’un niveau de relation simple et ordinaire (ou de relation morale) à un niveau théologal. Comment mon corps dans la liturgie me met en lien avec Dieu ? Il m’apprend qui est Dieu. La liturgie n’est jamais un discours sur Dieu, elle est un chemin de conversion avec Dieu (exemple les disciples d’Emmaüs).

La question est donc : « est-ce qu’avec ma musique, mes fleurs, mes déplacements, je fais du théâtre, ou est-ce que je fais un chemin d’accueil à la Grâce ? » Est-ce que je m’oublie, moi, pour que Dieu advienne ? Un jour quelqu’un a dit : « il y a un saint qui a dit : chanter c’est prier deux fois » et il ajoutait : « il ne doit pas connaître un certain nombre de nos chanteurs et de nos animateurs de chants parce qu’il aurait dit « chanter c’est briller de soi ». Il avait tout compris. Le problème n’est pas de faire un acte de chant sublime, mais cet acte de chant doit me faire oublier pour faire entendre à l’assemblée la musique de Dieu.

Il faut remarquer que le langage de la liturgie est toujours un langage en « nous », ce qui signifie que tout ce qui touche notre corps ne concerne pas que notre propre personne. Si ensemble on pose les mêmes gestes, si ensemble on regarde vers un même Dieu, si nous avançons d’un même pas, c’est pour construire le corps ecclésial du Christ, c’est pour construire l’Église. Par exemple, au moment de la consécration, on pourrait souvent attraper le mal de mer, entre ceux qui s’inclinent à un moment et d’autres à un autre. Que dit le Missel ? Il dit que le prêtre montre le pain et ensuite s’incline dans un geste de vénération. C’est celui qui préside qui donne le modèle. Ce serait tellement beau que toute l’assemblée regarde le corps du Seigneur en même temps, et qu’ensuite toute l’assemblée s’incline dans le même geste de vénération, car là c’est l’Église qui vénère son Seigneur. C’est très important à faire comprendre à nos communautés. Ces gestes faits ensemble disent que nous sommes corps ecclésial et que notre corps construit l’Église. L’Église n’est pas une juxtaposition d’individualités qui posent les gestes qu’elles ont envie de poser, mais un corps constitué qui ensemble pose les gestes de la foi. Du coup, il y a quelques enjeux. Serge KERRIEN, Les gestes dans la liturgie, Conférence, Session Sainte-Odile, mai 2012.

Une parole performative

Le rite comporte des gestes corporels soutenus par la parole. Verser de l’eau sur la tête d’un enfant en prononçant les paroles rituelles « je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit », c’est le faire passer de non-chrétien à chrétien et donc lui donner des droits et des obligations. La parole est elle-même un agir dans le sens où elle fait ce qu’elle dit . De même l’échange des consentements est une parole performative. Le dire et le faire se conjuguent en un même acte, celui du mariage.

Un lieu de gratuité

Le rite est éminemment gratuit ; il ne relève pas d’une logique de rendement économique ou de l’utilitaire. Les futurs époux ne se demandent pas quelle richesse matérielle ils pourront acquérir lors de leur sacrement de mariage.

D’une manière générale, le rite exige le consentement à une perte, qu’il s’agisse du temps de préparation et de participation ou encore des frais occasionnés. N’entendons-nous pas parfois que la messe est du temps de perdu ? Sans doute est-il plus rentable pour le corps de faire son jogging ou pour l’économie domestique de faire les comptes de la maison. Mais le rite ne court pas dans cette catégorie. Le rite est fécond de tous les instants de partage, de joie et d’amitié qui s’y trament. Ceux qui y participent en sortent enrichis non pas d’un avoir, mais d’un accroissement d’être. Le rite est un lieu de gratuité ou l’utilitaire s’efface devant l’humain. L’homme en ressort grandit. C’est un temps pour soi et pour les autres. C’est un lieu de rencontre et de communion où le groupe se soude au-delà de tout calcul.

Le rite sacramentel est aussi un lieu où le chrétien se rend disponible pour accueillir la parole de Dieu dans son existence. Pour recevoir, il faut accepter de s’ouvrir, c’est-à-dire tendre les mains pour prendre le pain et le manger comme corps du Christ, ou encore taire ses propres préoccupations pour écouter ce que Dieu a à nous dire. Le rite offre ce temps de rupture dans la quotidienneté des tâches humaines. Il est gratuit, offert à nous-mêmes.

Une ouverture sur le sacré

Jean Daniélou souligne : Les rites c’est ce qui donne précisément à cette vie son caractère de solennité, ce qui le fait déboucher en dehors de la banalité, ce qui le fait entrer dans un monde sacré. J. DANIELOU, La signification des rites, DésIris, 1993, p. 9.

Jean-Jacques Wunengurger prolonge cette idée en affirmant que par ses conduites rituelles, l’homme fait plus qu’accomplir des fonctions vitales ; il met en relation avec le cosmos et avec l’histoire, dans lesquels il puise des forces spirituelles pour dépasser son existence banale et limitée. J.-J. WUNENGURGER, Le sacré, Que sais-je ? 1912, PUF, 1981, p. 23. Ce besoin d’apposer un sceau sacré sur les moments essentiels de l’existence apparaît comme un besoin humain fondamental inhérent à sa nature profonde.

À travers le sacré qu’il véhicule, le rite ouvre à une transcendance et arrache l’homme de sa quotidienne matérialité. Le rite autorise une relation au sacré tout en maintenant une distance entre le sacré et le profane. Il est un moment ou l’humain et le divin entrent en communion.

Le Je de l’homme se situe alors devant un Tu sacré, personnel ou impersonnel, divin .

Mais cette relation ne peut s’établir qu’en respectant un code particulier, c’est-à-dire un rituel. Comme nous l’avons vu, le rite est codifié avec des gestes et des paroles bien définis et un langage sacré. Le rite est la langue commune entre Dieu et les hommes. Il est le lieu du sacrifice, c’est-à-dire du temps où l’on « fait le sacré ». Il est en ce sens un moyen de régler les rapports entre ce qui est donné dans l’existence humaine et ce qui la dépasse. Il est un lieu de rencontre entre l’immanence et la transcendance.

Lien vers les développements sur le sacré.

Un lieu d’expression du mystère

Certains événements échappent pour partie à la raison. Le jaillissement de la vie, l’amour, la mort, la communion avec le divin relèvent de ces événements que les mots sont incapables de décrire et d’expliquer dans leur totalité.

Le rite exprime symboliquement ces événements et autorise une maîtrise de l’espace et du temps par-delà les discours rationnels. Comment exprimer l’amour entre un homme et une femme, sinon sur le mode d’un rituel où les symboles sont bien plus forts que les discours scientifiques ? Les rites sont des lieux où l’humain exprime des choses inadmissibles et incompréhensibles en d’autres circonstances. Manger le corps du Christ et boire son sang sont des actes qui défie la raison. Pour le vivre avec la foi et la raison, il faut un temps, un espace et un rite qui leurs soient consacrés sinon ils perdent leur humanité et leur divinité.

Ce qui se déroule dans le monde ou dans son propre corps, l’homme cherche à le maîtriser, à l’apprivoiser, à lui donner du sens. Il peut s’y prendre de deux manières : soit techniquement (physique, mécanique, médecine…), soit rituellement (initiation, magie, religion…). La technique ne répond pas aux questions fondamentales de l’existence. Beaucoup de couples se demandent : « Pourquoi elle (lui), pourquoi moi ? ». Le rituel du mariage permet de vivre cette question et de lui donner du sens à défaut d’une réponse rationnelle et définitive. On aura beau construire tous les gratte-ciel du monde, les questions autour de la vie, de l’amour et de la mort garderont leur part de mystère.

Le rite permet d’entrer symboliquement dans ces réalités qui nous dépassent. Il nous permet de domestiquer l’émotion, la crainte et le mystère qui entourent les grands tournants cosmiques et personnels. Comme le souligne C. Lévi-Strauss

le rite est le moyen de rendre immédiatement perceptible un certain nombre de valeurs qui toucheraient moins directement l’âme si on s’efforçait de les faire pénétrer par des moyens uniquement rationnels. C. LEVI-STRAUSS, Journal « La Croix », 24/01/1979.

Nous pouvons rajouter que le rite religieux est le lieu d’expression du spirituel, c’est-à-dire tout ce qui touche à l’esprit.