Formation théologique

Le livre de Jonas

Présentation

Jonas Le livre de Jonas occupe une place singulière dans le canon biblique non seulement par sa brièveté — quatre chapitres seulement — mais surtout par son caractère narratif et sa profondeur théologique hors du commun. Contrairement aux autres livres prophétiques qui recueillent essentiellement des oracles, le livre de Jonas est avant tout un récit sur un prophète, et non une collection d'oracles.

Ce déplacement générique n'est pas anodin : il permet à l'auteur de mettre en scène les attitudes humaines face à la parole divine, au repentir, à la miséricorde et à la grâce souveraine de Dieu.

Le genre littéraire est débattu : parabole, midrash, nouvelle didactique, récit sapientiel ? La présence d'éléments merveilleux (le grand poisson, la plante qui pousse en une nuit, le vent brûlant) suggère un récit à portée symbolique et catéchétique. L'exégèse moderne tend à lire Jonas comme une parabole prophétique dont l'objectif est moins de relater des faits historiques que d'interpeller la conscience du lecteur sur des réalités théologiques fondamentales.

Rédaction

Le livre ne donne pas la date de rédaction du livre et par conséquent le contexte historique du rédacteur. Le livre de Jonas a été rédigé beaucoup plus tard. Son hébreu est manifestement post-exilique, et on peut dater le livre du Vème siècle. Le contexte historique du rédacteur est donc celui de la période perse.

Le langage contient des aramaïsmes, des termes techniques propres à la navigation qui ne sont pas attestés avant l'exil.

Yahvé appelé "Dieu du ciel" (1,9 ; cf. Esd 1,2; 7,12.21; Néh 1,4s.) reflète un usage de l'époque perse, de même la manière dont est présenté le décret royal (3,6-9; cf. Dan 6,8). Enfin, on relève que la tendance universaliste, avec sa connotation éventuellement anti-particulariste, s'explique beaucoup mieux à l'époque perse qu'avant l'exil.

Contexte historique

L'histoire de Jonas est sensée se passer à l'époque où Ninive, la capitale de l'empire assyrien, domine le monde (800-700 av. J.C.). Le contexte historique de l'histoire est donc similaire à celui du premier Isaïe par exemple. Le héros, Jonas ben Amittaï, figure également dans le livre des Rois (2R 14,25) en tant que personnage du VIIIème siècle.

2R 14,23 La quinzième année du règne d'Amasias, fils de Joas, roi de Juda, Jéroboam, fils de Joas, roi d'Israël, devint roi à Samarie pour quarante et un ans. 24 Il fit ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR ; il ne s'écarta d'aucun des péchés que Jéroboam, fils de Nevath, avait fait commettre à Israël. 25 C'est lui qui rétablit le territoire d'Israël, depuis Lebo-Hamath jusqu'à la mer de la Araba, selon la parole que le SEIGNEUR, le Dieu d'Israël, avait dite par l'intermédiaire de son serviteur le prophète Jonas, fils d'Amittaï, de Gath-Héfèr.

Au Ve siècle, date probable de la rédaction du livre, le Royaume de Juda n’existe plus depuis l’invasion de Nabuchodonosor en 587. Il n’est qu’une petite province de l'empire perse depuis la chute de Babylone en 539. Le Temple s'est difficilement relevé de ses ruines. La communauté juive est nationaliste et cléricale. Repliée sur elle-même, soucieuse de la pureté du sang, elle est sous la coupe des prêtres et des scribes. Les femmes étrangères sont expulsées, les Samaritains écartés, les nations païennes vouées à la destruction. Il n'y a de sainteté qu'à Jérusalem.

Cet amère-fond nous fait saisir le sens du livre de Jonas. Tout s'éclaire en effet si Jonas représente les nationalistes endurcis de Jérusalem, non nommée dans le livre, qui ne veulent pas voir au-delà des limites de leur religion. Lisons le livre dans cette perspective, et l’attitude de Jonas devient tout à fait compréhensible.

Plan

L'envoi en mission du prophète et son refus (1,1-16)
Le séjour de Jonas dans le monstre marin (2,1-11)
Nouvel envoi en mission et prédication du prophète (3,1-4)
La conversion des habitants de Ninive (3,5-10)
La crise de désespoir du prophète (4,1-11)

CH. 1-2 CH. 3-4
1,2 Appel 3,2 Appel
1,3 Jonas se lève, fuit à Tarsis (v.3) 3,3 Jonas se lève, va à Ninive
1,4 Dieu agit (tempête) 3,4 Jonas agit (annonce de la destruction)
1,5-14 Les marins se préoccupent de la volonté de Yhwh 3,5-9 Les Ninivites et leur roi se convertissent et s'inquiètent de la volonté de Dieu
1,15 La tempête s'apaise 3,10 Dieu renonce à la destruction
2,1 Jonas sauvé par le poisson 4,1 Jonas fâché de la bonté de Dieu
2,2-10 Jonas prie dans le poisson 4,2-3 Jonas prie et demande la mort
2,11 Dieu répond et le poisson vomit 4,4-11 Dieu répond par l'exemple d'une plante

Résumé

Chapitre 1 : Dieu ordonne à Jonas d'aller à Ninive (la capitale de l'Assyrie) et de proférer un oracle contre cette ville en raison de la méchanceté de ses habitants. Jonas se lève, mais c'est pour s'enfuir exactement en direction opposée : il s'embarque sur un bateau pour Tarsis (prob. dans le sud de l'Espagne). Dieu déclenche alors une tempête afin de forcer Jonas à accomplir sa mission. Sur le bateau, un équipage païen ne comprend pas ce qui se passe. Ils devinent que Jonas est, d'une manière ou d'une autre, responsable de cette tempête. Ils cherchent à savoir pourquoi, et  comprennent, après avoir interrogé Jonas, que c'est Dieu - c'est-à-dire le Dieu de Jonas, celui que Jonas leur a présenté comme "Yhwh, Dieu du ciel que je vénère, celui qui a fait la mer et les continents" (1,9) - qui est l'auteur de la tempête. Les marins cherchent à sauver Jonas, mais celui-ci leur demande de le jeter par-dessus bord. Après s'être déchargés par une prière désespérée de leur responsabilité, les marins le lancent à la mer, et aussitôt la mer se calme.

Chapitre 2 : Jonas est sauvé de la noyade en étant avalé par un "grand poisson" envoyé sur les lieux par Dieu. Dans le ventre du poisson, Jonas prononce un psaume de complainte et de supplication. Dieu exauce Jonas en ordonnant au poisson de vomir Jonas sur la terre ferme. 

Chapitre 3 : Pour la seconde fois Yahvé s'adresse à Jonas en lui demandant d'aller proférer contre Ninive l'oracle qu'il lui dictera. Cette fois-ci, Jonas obéit, se rend à Ninive et annonce à la ville pécheresse la destruction pour dans quarante jours. Aussitôt la ville se convertit, et son roi ordonne à tous de se vêtir de sac et d'observer un jeûne strict afin que Dieu, peut-être, épargne sa ville. Impressionné par la conversion des Ninivites, Dieu ne leur envoie pas la catastrophe.

Chapitre 4 : Jonas est furieux, et il fait à Dieu d'amers reproches: toutes ses tribulations pour rien ! A nouveau, il souhaite mourir. Il sort de la ville, s'installe à l'écart pour attendre la suite des événements. Dieu lui donne alors une petite "leçon de choses" en faisant croître, puis crever une plante donnant de l'ombre. A nouveau Jonas se fâche.

Les acteurs

Elohim (Dieu) – Yahvé (SEIGNEUR) : dirige les opérations, maître de la nature
Jonas : refuse la mission, têtu
Les marins : les instruments de Dieu; ils se convertissent
Le roi de Ninive : il se convertit et donne l’ordre du jeûne
Les habitants de Ninive : ils se convertissent
La nature : mer, vent, baleine, soleil, ricin.

Message

Très classiquement, le récit est interprété en considérant que la ville de Ninive représente le monde païen. La conversion de cette ville est alors lue comme un signe d'universalisme. L'appel de Dieu s'adresse à tous les peuples et pas seulement à Israël. Le Nouveau Testament reprendra ce thème en appliquant l'histoire de Jonas à la personne de Jésus :

Lc 11:29 Comme les foules se pressaient en masse, il se mit à dire : "Cette génération est une génération mauvaise ; elle demande un signe, et de signe, il ne lui sera donné que le signe de Jonas. Voir infra.

Cependant, le texte même du livre de Jonas ne dessine pas spécialement une opposition entre Juifs et Païens. Lorsque Jonas songe à fuir sa mission, il se tourne vers un autre pays païen. C'est pour sauver des marins païens que Jonas propose qu'on le jette à la mer afin que cesse la tempête qu'il a lui-même provoquée en désobéissant à Dieu.

La grande affirmation du livre de Jonas reste celle de la miséricorde de Dieu. L'auteur révèle un Dieu toujours prêt à pardonner, même à son prophète qui se dresse contre lui...

La personnalité de Jonas est également très intéressante à étudier. Homme solitaire, rebelle, découragé, suicidaire même; il témoigne d'une profonde résistance à l'appel dont il fait l'objet. Son désarroi provient d'une apparente contradiction entre un message de destruction à annoncer et la certitude que Dieu finira par pardonner.

Commentaire

Jon 1,1 La parole de Yahvé s’adressa à Jonas, fils d’Amittaï :

Où, quand, comment ? Mystère ! Jonas est donc un peu chacun de nous.

La formule d'ouverture est classique dans la littérature prophétique : elle se retrouve à l'identique ou sous une forme proche en Jérémie 1,1-2 ; Ézéchiel 1,3 ; Michée 1,1 ; Sophonie 1,1. Cette formule établit d'emblée la légitimité et l'autorité de la parole transmise. Jonas est authentifié comme prophète par la réception de la parole divine. Son nom (יוֹנָה, Yonah) signifie « colombe » en hébreu — rappelant peut-être la colombe envoyée par Noé après le déluge (Genèse 8,8-12), symbole d'espérance et de mission. Son patronyme, Amittaï (אֲמִתַּי), dérive de la racine אמת (emet), vérité, fidélité — une ironie dans un récit où Jonas fuira précisément la mission que lui confie le Dieu de vérité.

2« Lève-toi ! Va à Ninive la grande ville et profère contre elle un oracle parce que la méchanceté de ses habitants est montée jusqu’à moi. »

Nous rejoignons ici l’injonction lancée à Abraham, Moïse, Jérémie, le paralytique (Lc 5,23). Il s’agit d’une mission prophétique. La méchanceté désigne surtout le culte idolâtrique, l'immoralité sexuelle, l'oppression des pauvres. Le mot apparait 119 fois dans la bible, par ex lors du déluge. Dieu habite le ciel, donc la méchanceté monte.

Ninive est la capitale de l'empire assyrien, puissance impériale brutale qui avait opprimé et finalement détruit le royaume du Nord d'Israël en 722 av. J.-C. (2 Rois 17,1-6). L'Assyrien est la figure archétypale de l'ennemi d'Israël. Demander à Jonas d'aller prêcher la conversion à Ninive, c'est lui demander de travailler au salut de l'oppresseur de son peuple — une mission théologiquement et humainement vertigineuse.

Le qualificatif « grande ville » lui donne une dimension extra-ordinaire.

3 Jonas se leva, mais pour fuir à Tarsis hors de la présence de Yahvé. Il descendit à Jaffa, y trouva un navire construit pour aller à Tarsis ; il l’affréta, s’embarqua pour se faire conduire par l’équipage à Tarsis hors de la présence de Yahvé.

Jonas répond à la première demande de Dieu. Il se lève. Mais pour fuir dans la direction opposée, vers l'Est alors que ninive est à l'Ouest. Tarsis est peut-être une ville située dans une contrée lointaine, là où les vaisseaux de Salomon allaient chercher des métaux précieux. On l'a identifié à Tarse en Cilicie (sud de la Turquie) ou à Tartessos en Espagne.

Pourquoi cette fuite ? Le narrateur n'en souffle mot. Sans doute la peur de la mission tout comme Moïse ou Jérémie. A moins que Jonas ne soit enfermé dans sa religion. Ce n'est pas qu'il craignait pour sa vie ou pour la vie des Ninivites ou pour le sort d'Israël. Il craignait, en réalité, de devenir, en faveur de ces hommes-là, l'instrument de la miséricorde de Dieu. Le seul fait que Dieu l'envoie à Ninive est la preuve que Dieu se soucie de ses habitants et a l'intention de les sauver. Sinon il aurait fait tomber, sans autre avertissement, le feu du ciel sur ses habitants ! Jonas refuse d'être un instrument du salut des païens.

Pour les Juifs d'après l'Exil, l'Assyrie n'était pas un royaume mythique. Elle avait brisé le royaume du Nord en 721 et porté ses coups jusqu'à Jérusalem. En 612, Ninive était tombée. La bible a gardé des échos de sa chute et de la jubilation qu'elle causa en Juda. Ainsi ces paroles de Nahum : Ninive, la ville sanguinaire, pleine de mensonges, pleine de butins et de rapines (3,1). La cite orgueilleuse (Sophonie 2,15) demeurait pour les Juifs le symbole de l'injustice, de la cruauté, du sang versé, bref le symbole du mal. Or à cette ville, Jonas devait apporter le message de Dieu et se faire l'instrument (le sa bonté ! Ne voulant pas être le complice de Dieu, Jonas s'enfuit.

« Hors de la présence du Seigneur ». Jonas s’imagine que Dieu n’est présent que dans sa région dont nous ignorons tout. Une des leçons du livre : Dieu est présent partout, même auprès des païens.

Jonas descend alors que la méchanceté monte jusqu’à Dieu. Jonas descendra dans le navire et s’enfoncera dans le sommeil. De même le gros poisson engloutit Jonas.

4 Mais Yahvé lança sur la mer un vent violent ; aussitôt la mer se déchaîna à tel point que le navire menaçait de se briser.

Dieu est le créateur et le maître de la nature. Il utilise les forces naturelles pour arriver à ses fins. Dieu « lance » (הֵטִיל, hetil) un grand vent sur la mer — le même verbe sera utilisé pour pour alléger le navire (v. 5) et pour « jeter » Jonas à la mer (v. 15). Ce verbe martial souligne la souveraineté active de Dieu sur les éléments naturels, un thème fondateur de la théologie vétérotestamentaire

Psaume 107,25 : « Il parla et suscita un vent tempétueux qui souleva les flots ».

La tempête n'est pas un accident mais un signe, un instrument de l'action divine.

5 Les marins, saisis de peur (yare/crainte en hébreu), appelèrent au secours, chacun s’adressant à son Elohim, et, pour s’alléger, ils lancèrent à la mer tous les objets qui se trouvaient à bord.

    Trois éléments :
  • Une émotion naturelle face au danger, la peur et non pas la crainte
  • Un appel, chacun prie son dieu
  • Une action pratique, alléger le navire.
Voir l'étude sur la crainte et la peur

Quant à Jonas, retiré au fond du vaisseau, il s’était couché et dormait profondément.

Jonas fuit jusque dans le sommeil. Il semble totalement se désintéresser du sort des marins et de sa mission. Il est d’ailleurs étonnant que Jonas puisse dormir par cette tempête.

6 Alors le capitaine s’approcha de lui et lui dit : « Hé ! quoi ! tu dors !… Lève-toi, invoque ton Elohim. Peut-être cet Elohim-là songera-t-il à nous et nous ne périrons pas. »

Chacun avait prié son dieu, littéralement son Elohim, sans succès; il n’en reste plus qu’un. Comme Dieu au début du conte, le capitaine dit « lève-toi ».

7 Puis ils se dirent entre eux : « Venez, consultons les sorts pour connaître le responsable du malheur qui nous frappe. » Ils consultèrent les sorts, qui désignèrent Jonas.

La coutume de jeter les sorts avait cours dans les temps anciens pour trancher certaines questions. La méthode consistait à jeter des cailloux ou des petites tablettes de bois ou de pierre dans le pan d’un vêtement, le “ giron ”, ou dans un vase, puis à les secouer. La personne choisie était celle dont le sort (l’objet utilisé) tombait ou était tiré. Le tirage au sort, comme le serment, comprenait une prière. Celle-ci pouvait être prononcée ou simplement sous-entendue, mais l’intervention de Dieu était recherchée et attendue. C’est en définitive Dieu qui choisit. Le processus était encore utilisé au temps du Christ. Ses disciples ont jeté le sort afin de choisir qui remplacerait Judas Iscariot. (Voir Actes 1 :15-26).

8 Ils lui dirent donc : « Fais-nous savoir quelle est ta mission. D’où viens-tu ? De quel pays es-tu ? Quelle est ta nationalité ? » 9 Il leur répondit : « Je suis hébreu, et c’est le Yahvé Elohim du ciel que je vénère, celui qui a fait la mer et les continents. »

Les marins avaient embarqué un inconnu. «Je suis Hébreu…» (1,9). Par ces simples mots, il s'inscrit dans la lignée du peuple qui, fuyant l'Égypte, a traversé la mort. Hier comme aujourd'hui le Seigneur domine la nature. Mais la confession de foi de Jonas est bien sobre. Il cite simplement le Dieu de l'alliance et celui de la création.

10 Saisis d’une grande crainte, les hommes lui dirent : « Qu’as-tu fait là ! » D’après le récit qu’il leur fit, ils apprirent, en effet, qu’il fuyait hors de la présence de Yahvé.

Jonas avoue sa faute à des païens. Ce n'est pas Elohim, mais Yahvé que Jonas fuit, en fait l’Elohim qui vient vers l’homme sous la forme d’une alliance..

Les marins sont immédiatement saisis de crainte, sentiment de respect et de vénération, envers un dieu qu’ils ne connaissent pas.

Elohim est le Dieu que nous fait connaître le premier chapitre de la Genèse, le Dieu créateur du ciel et de terre. Yahvé est le Dieu de Moise et d'Israël, le Dieu de l'élection et de l'Alliance. On comprend que les païens ne connaissent pas Yahvé, mais seulement Elohim, le Dieu créateur, présent et reconnaissable dans sa création. On voit les marins en effet forcer Jonas à invoquer son Elohim (1.6), comme eux-mêmes ont invoqué leur Elohim, (1, 5). Jonas amène, sans le vouloir, les marins à se convenir à Yahvé, le Dieu de l’alliance. Vincent Mora, Cahiers Evangile, 36.

11 « Qu’allons-nous te faire, pour que la mer cesse d’être contre nous ? » lui dirent-ils, car la mer était de plus en plus démontée.

« Te faire » et non pas « faire. » Jonas est le coupable désigné de la tempête et non pas Elohim.

12 Il leur dit : « Hissez-moi et lancez-moi à la mer pour qu’elle cesse d’être contre vous ; je sais bien que c’est à cause de moi que cette grande tempête est contre vous. »

Et Jonas reconnait sa culpabilité devant les marins. Notons que la tempête est contre les marins et non pas directement contre Jonas, parce qu’ils sont les artisans de la démission de Jonas.

13 Cependant les hommes ramaient pour rejoindre la terre ferme, mais en vain : la mer de plus en plus démontée se déchaînait contre eux.

Les marins cherche d’abord une solution pratique, puis invoque le Dieu de Jonas avec cette question : l’innocent doit-il périr avec le coupable ?

14 Ils invoquèrent donc le Yahvé et s’écrièrent : « Ah ! Yahvé, nous ne voulons pas périr en partageant le sort de cet homme. Ne nous charge pas d’un meurtre dont nous sommes innocents. Car c’est toi Yahvé qui fais ce qu’il te plaît. »

    Trois éléments
  • Une invocation vers le Dieu de Jonas
  • Une plaidoirie
  • Une confession de foi

15 Les hommes hissèrent alors Jonas et le lancèrent à la mer. Aussitôt la mer se tint immobile, calmée de sa fureur.

La prophétie de Jonas se réalise.

Le sacrifice d’un homme sauve des vies. Il faut apaiser la colère de la divinité.

16 Et les hommes furent saisis d’une grande crainte à l’égard de Yahvé, lui offrirent un sacrifice et firent des vœux.

But du sacrifice : rendre grâce à Dieu pour sa clémence. Dans la Bible, un vœu est une promesse solennelle faite à Dieu, celle d’accomplir un certain acte, d’offrir un certain don, de s’engager dans un certain type de service ou de s’abstenir de certaines choses. Par ex. la promesse de Jefté et le sacrifice de sa fille en Jg 11,29.

Jon 2,1 Alors le Yahvé dépêcha un grand poisson pour engloutir Jonas. Et Jonas demeura dans les entrailles du poisson, trois jours et trois nuits.

Le grand poisson (dag gadol) est l'élément le plus connu du livre et souvent le plus mal compris. Les débats sur son identification zoologique (baleine, requin-baleine, cachalot ?) ratent l'essentiel : l'auteur n'a pas l'intention de fournir un rapport biologique mais, de faire de la théologie. Le poisson est un instrument de la miséricorde de Dieu : il ne dévore pas Jonas, il le sauve de la noyade. Dans la symbolique biblique, la mer est le lieu du chaos primordial, de la mort (Psaume 69,2-3 ; Psaume 88,7), du séjour des monstres marins (Léviathan — Job 41 ; Psaume 74,14). Être englouti par le poisson, c'est paradoxalement être arraché à la mort certaine.

Prière

La prière de Jonas est encadrée par deux interventions divines. Dieu est maître de la nature. Le poisson obéit à Dieu, contrairement à Jonas.

Le chiffre 3 exprime une totalité, en rapport avec les trois dimensions du temps : passé, présent, futur. Dans la Bible, dire trois équivaut à dire « la totalité » ou « toujours ». Ainsi, les trois fils de Noé représentent la totalité de ses descendants. Les trois reniements de Pierre symbolisent toutes les fois où Pierre a été infidèle à son Maître. Les trois tentations que Jésus subit de la part du diable, représentent l’ensemble des tentations auxquelles il dut faire face au cours de son existence terrestre. Et quand l’Ancien Testament appelle Dieu le trois fois saint, c’est pour signifier qu’il possède la plénitude de la sainteté. Jonas est pour toujours dans les entrailles du poisson, sauf intervention divine.

Car, comme Jonas fut dans le ventre du cétacé trois jours et trois nuits, ainsi le Fils de l'homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. (Mt 12,40).

2 Des entrailles du poisson, il pria Yahvé, son Dieu.

La prière de Jonas dans les entrailles du poisson peut surprendre. Non pas à cause de la vraisemblance de la scène - dans un conte tout est possible - mais à cause de la cohérence de l'histoire qui nous est racontée. Jonas se trouve au milieu de la mer, dans le ventre d'un poisson. Sa prière est éloquente, véritable cri de détresse d'un naufragé. Il en appelle au Dieu sauveur et le remercie d'avance du salut qu'il obtiendra. C'est beau. Un peu trop beau même. À première vue en effet cette attitude semble en totale contradiction avec Jonas première manière. Serait-il devenu obéissant à Dieu ? Se serait-il converti ? La suite montrera bien que non. Joseph Stricher SBEV.

Etonnant lieu de prière. Est-ce un lieu de vie ou de mort ? Les entrailles désignent la matrice de l’enfant à naître (par ex. Is 49,1) ou

Ps 71,6 Dès avant ma naissance, je me suis appuyé sur toi ; c'est toi qui m'as tiré des entrailles de ma mère ; j'ai toujours une raison de te louer.

3 Il dit : Dans l’angoisse qui m’étreint, j’implore Yahvé : il me répond ; du ventre de la Mort, j’appelle au secours : tu entends ma voix.

Le ventre du poisson devient le ventre de la mort. Comment ne pas penser aux nombreux psaumes qui mettent en scène des hommes en danger de mort ou qui sont en train de couler ? Le Psaume 69 par exemple :

Dieu, sauve-moi : l'eau m'arrive à la gorge.
Je m'enlise dans un bourbier sans fond, et rien pour me retenir.
Je coule dans l'eau profonde, et le courant m'emporte.
Que le courant des eaux ne m'emporte pas, que le gouffre ne m'engloutisse pas,
que le puits ne referme pas sa gueule sur moi ! (Ps 69,2-3.16).

4 Tu m’as jeté dans le gouffre au cœur des mers où le courant m’encercle ; toutes tes vagues et tes lames déferlent sur moi.
5 Si bien que je me dis : Je suis chassé de devant tes yeux. Mais pourtant je continue à regarder vers ton temple saint.
6 Les eaux m’arrivent à la gorge tandis que les flots de l’abîme m’encerclent ; les algues sont entrelacées autour de ma tête.
7 Je suis descendu jusqu’à la matrice des montagnes ; à jamais les verrous du pays – de la Mort – sont tirés sur moi. Mais de la Fosse tu m’as fait remonter vivant, ô Yahvé, mon Dieu !

Jonas est angoissé à la vue des «verrous du pays de la mort». Mort physique et exil loin de la face du Seigneur : «Je suis chassé de devant tes yeux.» On retrouve, comme en écho, la plainte de Caïn «Si tu me chasses de l'étendue du sol, je serai caché à ta face ! » (Gn 4,14).

8 Alors que je suis à bout de souffle, je me souviens et je dis : « Yahvé ». Et ma prière parvient jusqu’à toi, jusqu’à ton temple saint.
9 Les fanatiques des vaines idoles, qu’ils renoncent à leur dévotion !
10 Pour moi, au chant d’actions de grâce, je veux t’offrir des sacrifices, et accomplir les vœux que je fais. Au Yahvé appartient le salut !

Après la plongée dans le gouffre et le cri de détresse voici la remontée. Elle est l'oeuvre de Yahvé, le Dieu de l'alliance qui réside dans le Temple .
 
Jonas prie à la manière des psaumes en suppliant le Dieu de l’Alliance et en traitant de fanatiques les païens, adorateurs de vaines idoles. Mais Jonas s’est-il converti ? À quel Dieu s’adresse-t-il ? À celui qui lui a parlé ou à celui qu’il s’imagine ? Jonas en effet ne se rend pas compte que, dans cette histoire, le fanatique c'est lui et que l'adorateur d'idoles c'est lui également. Il n'a pas vu que les marins sur le bateau avaient renoncé à leur «vaines dévotions» pour se tourner vers le Seigneur. Il invite les païens à se convertir, mais Dieu l'envoie justement à cet effet à Ninive et Jonas ne veut pas y aller. Jonas n'a aucune envie que les païens se convertissent à son Dieu. Il n'a aucune envie de le partager avec eux. Jonas s'est fait un Dieu à son image. Il en a fait une idole qu'il faut célébrer dans le Temple de Jérusalem. Il est le porte-parole parfait de ce milieu que l’auteur du conte dénonce, ceux qui considèrent l'Alliance comme un privilège et une exclusivité d'Israël. Mais Dieu ne l'entend pas de cette oreille. La leçon du naufrage n'a pas servi ? Qu'à cela ne tienne. Le Seigneur ne se décourage pas. Il a déjà prévu un ricin à l'est de Ninive pour que son prophète récalcitrant ait une nouvelle chance de se convertir. Joseph Stricher (SBEV).

11 Alors Yahvé commanda au poisson, et aussitôt le poisson vomit Jonas sur la terre ferme.

Dieu a entendu la prière de Jonas. Mais dans un but bien précis.

Jon 3,1 La parole de Yahvé s’adressa une seconde fois à Jonas : 2 « Lève-toi, va à Ninive la grande ville et profère contre elle l’oracle que je te communiquerai. »
3 Jonas se leva et partit, mais – cette fois – pour Ninive, se conformant à la parole de Yahvé.

Deuxième épisode avec la même injonction lancée à Jonas. Le premier envoi parlait d’un oracle. Ici l’auteur est plus précis.

Or Ninive était devenue une ville excessivement grande : on mettait trois jours pour la traverser.

Sans doute une exagération pour rendre le récit plus grandiose. La légende grecque, suivant, les récits des Perses, a fait de Ninive, dont on ne se souvenait plus, une ville démesurément grande. Ctésias, et ceux qui ont suivi cet historien, attribuent à la ville une étendue d'un rectangle de 150 stades de long sur 90 de large, ce qui donnerait une étendue d'environ 500 kilomètres carrés, plusieurs fois plus grande que la surface de Paris. Les murs de l'enceinte, hauts de 60 m, auraient été si larges que trois chars pouvaient aisément courir l'un à côté de l'autre. Ces renseignements ne sont nullement confirmés par l'archéologie et l'étendue des ruines existantes. Selon les fouilles archéologiques, la ville aurait mesuré environ 6 km sur 3 km.

4 Jonas avait à peine marché une journée en proférant cet oracle : « Encore quarante jours et Ninive sera mise sens dessus dessous »,
5 que déjà ses habitants croyaient en Elohim. Ils proclamèrent un jeûne et se revêtirent de sacs, des grands jusqu’aux petits.

Quarante est le nombre le plus utilisé dans la Bible, c’est le nombre de la foi : c’est le temps de l’épreuve, le temps qu’il faut pour approcher Dieu, se convertir et faire appel à sa miséricorde. Dans le livre de l’Exode, une place essentielle est donnée à la rencontre entre Dieu et Moïse sur la montagne. Moïse séjourne 40 jours sur la montagne (Ex 19,16-19). Jésus passe 40 jours dans le désert (Mt 4,1-11).

La conversion des habitants est immédiate, en Elohim, pas en Yahvé.

Le sac et la cendre : acte pénitentiel consistant à revêtir un tissu pauvre et rugueux et à se couvrir la tête de cendre. Le vêtement rugueux, vêtement de deuil, est à l’origine du cilice. C’est en revêtant le sac, ainsi qu’en jeûnant et en dormant sur la terre nue, que le roi David exprime son repentir après son adultère et le meurtre d’Urie (cf. 2 S 12,16), que le roi Achab s’humilie après le meurtre de Naboth (cf. 1 R 21,27). À l'époque de l'Ancien Testament, le sac et les cendres étaient symboles d'humiliation, de deuil et/ou de repentance. Une personne qui voulait manifester sa repentance se revêtait d'un sac, s'asseyait sur des cendres et répandait des cendres sur sa tête. Le sac était un tissu rugueux, généralement en poil de bouc noir, assez inconfortable à porter.

Le jeûne dans l'Ancien Testament. Les références y sont multiples. Le Pentateuque (Ex 34,28 ; Dt 9, 9-18) évoque l'expérience absolue de Moïse : quarante jours de jeûne et de prière pour recevoir de Dieu la Torah. Plusieurs textes montrent la communauté israélite jeûnant pour prévenir ou mettre fin à une calamité ou à une crise, expiant ses fautes, sollicitant la compassion et le pardon de Dieu. Les individus, quant à eux, recourent au jeûne pour implorer l'aide divine ou obtenir le pardon divin. Certains déchirent aussi leur vêtement, le remplacent par un sac ou se couvrent de cendres, comme on le voit dans le Livre de Josué (7,6), en Jérémie (6,26), dans les Lamentations (2,10) ou dans le premier livre des Rois (21,27). Le jeûne de Yom Kippour, destiné à obtenir le pardon des péchés, est le seul jour de jeûne inscrit au calendrier avant l'exil à Babylone (597 av. J.-C.). Les jeûnes pour commémorer les événements qui ont conduit à la destruction du Temple sont mentionnés pour la première fois par le prophète Zacharie (7, 3-5 ; 8, 19). Martine de Sauto, La croix; 16/02/2008.

6 La nouvelle parvint au roi de Ninive. Il se leva de son trône, fit glisser sa robe royale, se couvrit d’un sac, s’assit sur de la cendre,
7 proclama l’état d’alerte et fit annoncer dans Ninive : « Par décret du roi et de son gouvernement, interdiction est faite aux hommes et aux bêtes, au gros et au petit bétail, de goûter à quoi que ce soit ; interdiction est faite de paître et interdiction est faite de boire de l’eau.
8 Hommes et bêtes se couvriront de sacs, et ils invoqueront Elohim avec force. Chacun se convertira de son mauvais chemin et de la violence qui reste attachée à ses mains.
9 Qui sait ! peut-être Elohim se ravisera-t-il, reviendra-t-il sur sa décision et retirera-t-il sa menace ; ainsi nous ne périrons pas. »

Le roi se pose en lieu-tenant de Dieu. Il proclame officiellement l’instauration d’un jeûne pour tous les êtres vivants.

10 Elohim vit leur réaction : ils revenaient de leur mauvais chemin. Aussi revint-il sur sa décision de leur faire le mal qu’il avait annoncé. Il ne le fit pas.

Les deux acteurs "reviennent". Dieu se laisse toucher par l’homme, comme en Exode 32.14 : « Yahvé renonça alors au mal qu’il avait déclaré vouloir faire à son peuple ». N’est-ce pas une façon de dire que l’homme peut se convertir ?

Jon 4,1 Jonas le prit mal, très mal, et il se fâcha.
2 Il pria Yahvé et dit : « Ah ! Yahvé ! n’est-ce pas précisément ce que je me disais quand je vivais sur mon terroir ? Voilà pourquoi je m’étais empressé de fuir à Tarsis. Je savais bien que tu es un Elohim bon et miséricordieux, lent à la colère et plein de bienveillance, et qui revient sur sa décision de faire du mal.

Le texte nous invite à considérer les contrastes qui se dégagent de sa prière du chapitre 2 comparée à celle du chapitre 4. Les deux prières sont introduites par la même formule (2,2 et 4,2) : « Et il pria l’Eternel et il dit ». Mais quant au contenu des prières, c’est le jour et la nuit. Au chapitre 2, Jonas loue Dieu pour la miséricorde dont il avait fait preuve en le sauvant de la noyade ; il accueille la bienveillance de Dieu ; il offre des sacrifices[3] au Dieu de son salut. Au chapitre 4, il se plaint de la miséricorde et de la bienveillance de Dieu – sujet pour lui d’un grand malheur. Qu’est-ce qu’il veut, ce prophète ? La grâce de Dieu ou le jugement de Dieu ? Ou peut-être les deux – tour à tour ? James Hely Hutchinson. Voir le lien dans la bibliothèque.

3 Maintenant, Yahvé, je t’en prie, retire-moi la vie ; mieux vaut pour moi mourir que vivre ! » –
4 « As-tu raison de te fâcher ? » lui dit Yahvé.»

Jonas devrait se réjouir. Mais il est enfermé dans sa religion. Il veut mourir comme le prophète Jérémie désespéré de sa mission ou encore comme Job criblé de souffrances. Voir l'étude sur la miséricorde

5 Jonas sortit et s’installa à l’est de la ville. Là, il se construisit une hutte et s’assit dessous, à l’ombre, en attendant de voir ce qui se passerait dans la ville.

Jonas a terminé sa mission et devient un simple observateur.

6 Alors, Yahvé Elohim dépêcha une plante qui grandit au-dessus de Jonas de sorte qu’il y avait de l’ombre sur sa tête pour le tirer de sa mauvaise passe. Cette plante causa une grande joie à Jonas.
7 Le lendemain, à l’aurore, Elohim dépêcha un ver qui attaqua la plante ; elle creva.
8 Puis, quand le soleil se mit à briller, Elohim dépêcha un vent d’est cinglant, et le soleil tapa sur la tête de Jonas…

Dieu est le maître de la nature.

Prêt à s’évanouir, Jonas demandait à mourir ; il disait : « Mieux vaut pour moi mourir que vivre. »
9 Alors Elohim lui dit : « As-tu raison de te fâcher à cause de cette plante ? » Jonas lui répondit : « Oui, j’ai raison de me fâcher à mort. »

Un ricin bienvenu a percé la nuit de Jonas. Un rien nous arrache à nos problèmes et à nos désespoirs ! Mais Dieu poursuit son plan, n'ayant pas oublié l'objet de la querelle. Le lendemain, un ver, une piqûre, et le ricin se dessèche alors que le sirocco, un vent brûlant du désert, se lève et que le soleil darde ses rayons sur la tête de Jonas. Plus un brin d'ombre. C'en est trop pour Jonas. Accablé, il appelle à nouveau la mort. Sans doute, le ricin lui avait-il fait oublier Ninive. La mort du ricin le replonge clans ses problèmes et son désespoir. Dieu l'attend à ce tournant. As-tu raison de te fâcher pour cette plante ? Et Jonas qui ne sait pas où Dieu veut en venir, de répondre, hors de lui : Oui, j'ai raison de me fâcher à mort ! Jonas a oublié Ninive. Ou peut-être son nouveau désespoir se confond-il avec l'autre ! Ninive et le ricin ne font qu'un. Et Jonas se réfugierait, s'il le pouvait, dans la mort, comme si la mort était la solution à tous nos problèmes ou comme s'il voulait punir Dieu, ce Dieu qui veut la vie... Mais Dieu n'a pas oublié Ninive et, prenant au mot son prophète et sa soudaine compassion pour un ricin d'un jour, il invite Jonas à réfléchir. Vincent Mora, Cahiers Evangile 36.

10 Yahvé lui dit : « Toi, tu as pitié de cette plante pour laquelle tu n’as pas peiné et que tu n’as pas fait croître ; fille d’une nuit, elle a disparu âgée d’une nuit. 11 Et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive la grande ville où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne savent distinguer leur droite de leur gauche, et des bêtes sans nombre ! »

Avec humour, Dieu feint d'approuver la compassion de Jonas pour ce ricin qui ne lui a rien coûté. Mais si Dieu comprend la compassion et la peine de Jonas, pourquoi Jonas refuserait-il de comprendre la compassion et la peine de Dieu pour Ninive, autrement plus importante qu'un petit ricin ?

Jonas ne va pas jusqu'au bout de sa mission. S’il accomplit l’ordre de Dieu, il ne se convertit pas lui-même au Dieu de bonté et de tendresse qu'il proclame. Jonas ne devrait-il pas accepter qu'il le soit au-delà des frontières et même pour les ennemis d'Israël ? Cette perspective, à elle seule, le déchire (4, 2). Sans doute Jonas est-il prisonnier de sa formation, de son milieu, de ses propres limites. Là est déficit d'une religion repliée sur elle-même, largement artificielle frôlant, en un sens, l'idolâtrie.

Interprétations

Dans ce récit, le plus spectaculaire est que Dieu est montré comme le maître absolu de la nature. Il est vraiment, selon les termes de Jonas, «le Dieu du ciel..., celui qui a fait la mer et les continents», celui qui dispose de tout à son gré parce que tout lui appartient. Il commande au vent et à la mer. Il «lance un vent violent sur la mer», comme on le ferait d'un jouet. Et la mer se déchaîne aussitôt, instrument de la colère de Dieu contre le prophète récalcitrant. Il est clair tout de suite que la lutte se joue à partie inégales. L'homme résiste en se réfugiant dans le sommeil. Mais le navire est en situation de plus en plus dangereuse sur une mer de plus en plus démontée, parce que les eaux sont aux ordres du maître de toute chose. Elles se calment de leur fureur dès que Jonas est livré, de son plein gré, à leur puissance. Les éléments expriment la volonté et la force de Yahvé Dieu.

De la même façon Dieu commande à un gros poisson : il le «dépêche» à la manière d'un serviteur docile, pour engloutir Jonas et lui ordonne trois jours plus tard de le vomir sur la terre ferme. On le voit encore «dépêcher une plante» pour donner de l'ombre à Jonas, puis un ver qui attaque la plante et la fait mourir, et un vent d'est cinglant qui, avec le soleil, met Jonas au bord de l'évanouissement. Tout lui obéit comme à un souverain tout puissant.

Ce Dieu qui fait et défait, qui dispose de la vie et de la mort de ses créatures, veut pourtant la vie pour tous les humains. Ce n'est pas évident au début de l'histoire. Jonas est envoyé pour proférer un oracle contre Ninive, à cause de la méchanceté des habitants de cette ville. On apprend ensuite le contenu de l'oracle : «Encore quarante jours et Ninive sera mise sens dessus dessous». Mais ce n'est là qu'un avertissement salutaire. Et, de fait, les Ninivites comprennent la menace qui pèse sur eux et font pénitence. Alors Yahvé renonce à leur faire le mal qu'il avait annoncé. Il ne veut pas détruire, mais seulement instruire les hommes sur ce qui conduit à la vie et à la mort. Chez lui c'est la pitié qui l'emporte, une pitié efficace qui met tout en œuvre pour sauver.

On assiste aussi au sauvetage des marins. Ils invoquent Yahvé, Dieu de Jonas, dès qu'ils le connaissent. Et lui les tire du dilemme dramatique : ou le naufrage ou le meurtre du coupable. Quant à Jonas lui‑même, Yahvé multiplie les tentatives pour le sauver. Il l'empêche de s'en aller «hors de la présence de Yahvé» de la vie. Il se sert d'un gros poisson pour l'arracher aux eaux mortelles et d'une plante pour le protéger contre un soleil trop brûlant. Il veut surtout le sauver de ses refus, de ses vieilles rancunes et de son enfermement. Bref, tout le récit montre que Yahvé est le Dieu Sauveur par excellence.

Yahvé vise donc le bien des hommes. La grande caractéristique du texte de Jonas, c'est que cette préoccupation est sans frontières. La même idée traverse toute l'histoire. Jonas se déclare «Hébreu" avec fierté. Mais en lui‑même ce mot ancien est parlant. La prérogative qu'il exprime est dépassée. Car le prophète est envoyé vers un autre peuple, un peuple qui, plus est, reste, dans la mémoire collective d'Israël, l'ennemi séculaire. L'appel à la conversion doit être lancé aux redoutables Assyriens, envahisseurs, exploiteurs et persécuteurs. Eux aussi font l'objet de la sollicitude de Dieu. Quel qu'ait pu être le passé, ils ont droit à leur chance de survie. Leur ignorance du vrai Dieu et de ses voies n'est pas un motif de condamnation, bien au contraire. C'est le dernier mot du livre : «Je n'aurais pas pitié de Ninive la grande ville où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne savent distinguer leur droite de leur gauche ?» À noter que Yahvé ajoute «et des bêtes sans nombre», ce qui invite à penser que non seulement les humains, mais tous les vivants, lui tiennent à cœur.

Ainsi se profile une ouverture extraordinaire de la théologie habituelle d'Israël. Ce peuple, représenté ici par le seul Jonas, se redisait avec joie qu'il avait été choisi par Dieu, par amour, pour être «sa part personnelle parmi tous les peuples». Il apprend en la personne de Jonas que les autres aussi sont aimés, les marins idolâtres, et même les Ninivites.

L'auteur de Jonas emploie tantôt le mot Élohim, Dieu, tantôt le mot Yahvé, Seigneur, ou encore les deux mots ensemble. Il est intéressant de remarquer où et à quel sujet l'un ou l'autre terme apparaissent. Ainsi, dans le passage qui raconte le retournement des Ninivites il est question de Dieu, de Dieu en général, celui qu'ils pensent connaître.

Mais c'est «Yahvé» qui donne à Jonas sa mission, la première et la seconde fois. Yahvé, c'est Yahvé, le Dieu particulier d'Israël, celui qui s'est révélé à Moise au buisson ardent et lui a demandé d'aller libérer son peuple.

Ce qui, par contre, déconcerte Jonas au point de le révolter, c'est que son Dieu puisse aussi aimer l'ennemi, le païen. C'est que Yahvé dont le nom même signifie qu'il existe et fait exister, soit également le Dieu des autres. Quand Dieu affiche sa différence, il est difficile à comprendre. Notre récit dit qu'il n'est le Dieu particulier de personne, à l'inverse d'autres dieux, ceux des marins païens... et de Jonas ! Ceux qui ont le bonheur de le connaître doivent même l'annoncer aux autres pour qu'ils sachent que c'est aussi leur Dieu, car il est le seul. Ceux qu'il a libérés doivent tout mettre en œuvre pour que les autres aussi soient libérés. Dire «Seigneur» en connaissance de cause engage à suivre un Dieu que les humains ne pouvaient imaginer par eux-mêmes.

Dieu croit en Jonas jusqu'au bout et ne lui retire jamais sa confiance et sa mission. Il espère que les Ninivites reviendront de leurs mauvais chemins, et leurs réactions lui donnent raison. Il est avec les marins païens qui se montrent extraordinaires de compétence, d'humanité, de bonne volonté et de «bonne foi». Tous se révèlent capables de changer, répondant ainsi à l'attente de Yahvé. À tous une part est demandée pour que le salut leur parvienne. Et le plus surprenant est qu'ils amènent Dieu à revenir, lui aussi, sur sa décision.

Madeleine Le Saux (SBEV)

Ce récit nous dit que Yahvé est Yahvé, non seulement pour Israël mais également pour les nations. En d'autres termes, Yahvé montre partout ce qu'Il est. ne sera pas autre ici et là. Il n agira pas autrement ici et là. Or c'est là que surgit le scandale de Jonas et de ,ses contemporains. Car, contre toute attente, l'auteur du livre de Jonas veut soutenir que le souci, l'intention, le vouloir de Dieu, vis-a-vis des nations, sont un souci, une intention, un vouloir de salut. Autrement dit, tel est Yahvé en Israël, tel est Yahvé parmi les nations. Or il n'y a pas de doute que Yahvé est pour Israël essentiellement sauveur. Yahvé ne sera pas autre vis-à-vis des nations ! Il sera également sauveur. Il y a là une théologie extraordinaire. Vincent Mora.

Le problème de Jonas est un vrai problème de super-héros. Jonas rêve d’un monde simple où il y a les bons d’un côté et les méchants de l’autre, où Dieu punit les méchants, où les super-héros « bons » détruisent le mal et les méchants, avec les super-pouvoirs qu’ils ont reçus pour faire triompher le bien. L’appel de Dieu oblige Jonas à dépasser les simplismes primaires des pensées des hommes pour entrer dans le monde plus complexe de la tendresse et de la miséricorde de son Dieu qui ne réduit jamais l’homme qu’il a créé à ses actes. Jonas ne peut qu’entrer en bagarre avec ce Dieu « trop » bon, qui tient à tous les hommes, quels qu’ils soient et préfère éveiller leur conscience que les condamner. Mais est-ce bien avec son Dieu dont « les pensées ne sont pas nos pensées » (Is 55, 8) que Jonas se bagarre ? Ou n’est-ce pas plutôt avec lui-même, qui ne parvient pas à s’ouvrir « de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force » (Dt 6, 5) à la bonté de son Dieu ?

Le récit de Jonas est le récit d’un combat spirituel. Jonas est un croyant, un bon croyant, mais un croyant en colère, qui butte sur le chemin de conversion où Dieu lui propose d’avancer et ne veut pas y aller. Il sait qui est son Dieu – « Le Seigneur du ciel qui a fait la mer et la terre » –, il connaît et cite les Écritures – « tu es un Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment » –, il se tourne vers lui dans la prière, aussi bien dans la détresse que dans la révolte. Mais quand Dieu l’appelle, quand la Parole de Dieu le saisit, la connaissance et le savoir ne tiennent plus. Car Jonas n’arrive pas à faire coïncider sa foi et sa pratique éthique, le Dieu bon et miséricordieux auquel il croit et le regard de jugement et de condamnation qu’il porte sur les autres. Jonas est un croyant en colère parce qu’il résiste à se laisser bousculer, transformer, labourer par le travail de la Parole de Dieu qui, seule, peut changer son regard sur les autres et sur le monde.

Mais heureusement, le Seigneur n’a pas attendu que son serviteur Jonas soit parfait pour lui confier une mission et l’appeler à proclamer son message de conversion et de pardon. Car la source des « super-pouvoirs » des héros du Royaume de Dieu ne tient pas dans leurs qualités personnelles, ni même dans l’appel qu’ils ont reçu. Cette source inépuisable, c’est la Parole de Dieu qui leur a été adressée, parole efficace pour le messager et pour ceux qui entendent le message, parole livrée aux résistances et aux colères de tous les croyants en cours de conversion, parole bouleversante qui met en route, libère, suscite et fait se lever tant de croyants pour annoncer la tendresse irrévocable, dénoncer les injustices et les violences, prendre la défense des plus pauvres à l’image et à la suite du Dieu d’Israël. Claire Escaffre. Voir le lien dans la bibliothèque.

Le signe de Jonas fait référence à un livret de l’Ancien Testament placé sous le nom de ce prophète. Le renvoi par Jésus à ce texte dense et intriguant éclaire quelque peu sa pensée concernant les signes. C’est comme s’il disait à ceux qui l’interrogent: «Vous cherchez à consommer du signe; moi je vous renvoie à une Parole qui vient de loin, qu’il faut entendre longuement, avec laquelle il vous faut discuter.»

Jonas, qui fut trois jours dans le ventre du poisson en pleine mer, annonce, dit Jésus, le triduum qu’il passera lui-même au cœur de la terre (Mt 12,39-40). Soit! Mais il n’en est pas encore là et personne ne peut donc vraiment comprendre ce qu’il veut dire. Et puis, ce Jonas, quel étrange personnage! Envoyé par Dieu à Ninive, la grande cité de l’est (en Irak aujourd’hui), il s’embarque pour traverser la Méditerranée… vers l’ouest. Jeté par-dessus bord et pris en charge par un «poisson-taxi» mandaté par Dieu, Jonas est remis sur la route qu’il devait emprunter. Puis, quand il voit que sa prédication à Ninive opère immédiatement la conversion des Ninivites, il se met en colère contre un Dieu trop compatissant à l’égard de ces étrangers…

Bref, Jonas renvoie sans doute à la mise au tombeau à venir de Jésus, mais il incarne aussi une attitude courante: la fuite loin de la mission à accomplir, l’exaspération devant sa propre mission quand elle marche trop bien et sauve des gens dont on se sent étrangers, mais aussi l’oubli des signes qui sont donnés. Jonas est resté trois jours dans la baleine, puis il doit parcourir en prêchant la ville de Ninive, si grande qu’il faut trois jours pour la traverser. Or, au bout d’une seule journée, la prédication commencée porte ses fruits. Tout le monde se convertit au Dieu qu’annonce Jonas.

Quand Jésus évoque les trois jours et le signe que Jonas peut devenir, il renvoie aussi à ce triduum qui n’a même pas eu le temps de se dérouler tant l’écoute et l’acquiescement des Ninivites furent rapides. Ils n’eurent besoin d’aucun signe particulier: la parole venue de Dieu toucha et transforma ces païens que les remous de l’histoire avaient souvent opposés à Israël.

Le «signe de Jonas» présente donc la réalité du signe d’une tout autre façon que celle revendiquée par les scribes et les pharisiens. Ces derniers s’arrogent le droit de réclamer un signe, signe qui doit à leurs yeux confirmer ou non la crédibilité de Jésus qui est venu semer le trouble dans leur petit monde. Bien au contraire, selon Jésus, le signe fait irruption pour changer le monde et il ne peut être prescrit ni imposé par des humains.

Un signe venu de Dieu ? Écrit par Philippe Lefebvre. Voir le lien dans la bibliothèque.

Voir des études sur Jonas dans la bibliothèque.