Formation théologique

Le péché dans la Bible

Le péché dans l’Ancien Testament

Dans l’Ancien Testament, le péché est exprimé par plusieurs termes hébreux, notamment ḥaṭṭā’ṯ (manquer la cible à l’image d’une flèche qui rate son but ou sa destination.), ‘āwōn (tort, culpabilité) et peša‘ (rébellion). Ces notions soulignent que le péché est à la fois un acte, un état et une dynamique de rupture.

« Le péché apparaît d’abord comme refus de la parole de Dieu et volonté d’autonomie radicale. » (Rad, Théologie de l’Ancien Testament)

Le mot hatta't est utilisé autant dans le monde profane que dans le monde de la religion. Il est utilisé dans le cadre d’une conception dynamique de l’existence. Il suppose un lien étroit entre l’individu et la communauté, de même qu’entre la transgression et la condamnation. Il y a manquement, hatta't, dès qu’une relation communautaire est lésée : un homme peut manquer vis-à-vis un autre homme ou vis-à-vis Dieu. À partir du moment qu’un rapport communautaire implique des normes de conduite, on contrevient à un tel rapport en transgressant les normes. On manque donc l’objectif que la communauté s’était fixé.

Cette conception du péché comme manquement aux exigences de la vie communautaire exprime, malgré son apparence juridique, l’importance de la relation entre les individus. Le terme hatta' t conviendra bien pour exprimer le manquement aux exigences de l’Alliance, l’infidélité à la parole donnée de suivre les voies du Seigneur. Puisque le peuple de Dieu tire son existence de l’Alliance, ces manquements sont une atteinte non seulement à la volonté de Dieu mais à l’identité même du peuple. Le péché, c’est le comportement qui fait passer à côté du projet de Dieu pour son peuple. Les prophètes insistent pour montrer que le péché ne situe pas seulement au niveau religieux. Il y a aussi transgression de l’Alliance quand on passe à côté de ses devoirs de respect, de soutien, de justice envers les membres du peuple. Ce sont également les prophètes qui approfondiront la dimension morale du péché, en montrant que la tendance à manquer aux exigences de la vie de foi a son siège dans le cœur de l’être humain. Le meilleur exemple de cet approfondissement du sens du péché est donné par le psaume 51. Les expressions de la reconnaissance du péché sont nombreuses et variées ; elles côtoient aussi des affirmations sur la bonté, la fidélité et la miséricorde de Dieu. Toute la prière est orientée vers la demande du pardon qui est perçu comme une re-création du cœur. Yves Guillemette.Voir le lien dans la bibliothèque.

Pitié pour moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse efface mon péché, lave-moi tout entier de mon mal et de ma faute purifie-moi […] Dieu, crée pour moi un cœur pur, restaure en ma poitrine un esprit ferme… Psaume 51, 3-4. 12

Genèse 18:20 Et l’Éternel dit : Le cri contre Sodome et Gomorrhe s’est accru, et leur péché (Chatta'ah) est énorme. Nombres 5:7 Il confessera son péché (Chatta'ah), et il restituera dans son entier l’objet mal acquis, en y ajoutant un cinquième ; il le remettra à celui envers qui il s’est rendu coupable.

Esaïe 44:22 J’efface tes transgressions comme un nuage, Et tes péchés (Chatta'ah) comme une nuée ; Reviens à moi, Car je t’ai racheté. Amos 5:12 Car, je le sais, vos crimes sont nombreux, Vos péchés (Chatta'ah) se sont multipliés ; Vous opprimez le juste, vous recevez des présents, Et vous violez à la porte le droit des pauvres.

Le péché dans le Nouveau Testament

Dans le Nouveau Testament, le péché se dit ἁμαρτία (hamartia), de hamartanô : manquer le but, faire fausse route, puis : commettre une faute. Il est utilisé 173 fois dont 48 fois dans la seule épître aux Romains.

    Le terme est compris selon trois orientations principales :

  • comme acte précis contraire à la Loi ou volonté de Dieu. Ainsi Ac 7, 60 ou les nombreux cas où le mot est utilisé au pluriel. C’est peut-être le sens qui se rapproche le plus de notre usage actuel lié à la notion de responsabilité.
  • il peut désigner, et c’est bien plus dramatique, une situation de rupture d’alliance. Saint Paul évoque en Rm 6, 1-2 une telle situation. Il la déclare incompatible avec l’existence normale d’un baptisé qui est mort au péché et appelé à vivre dans la nouveauté de la grâce.
  • le terme peut enfin désigner une puissance maléfique ennemie de Dieu. C’est fréquemment le cas chez saint Paul, en particulier dans le célèbre texte de Rm 5, 12 et ss. qui oppose Adam et Jésus Christ, l’obéissant et le désobéissant. Grégoire Rouiller. https://www.aasm.ch/pages/echos/ESM083021.pdf

Marc 1 : 4 Jean parut, baptisant dans le désert, et prêchant le baptême de repentance, pour la rémission des péchés (hamartia).

Marc 1 : 5 Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui ; et, confessant leurs péchés (hamartia), ils se faisaient baptiser par lui dans le fleuve du Jourdain.

Marc 2 : 5 Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : Mon enfant, tes péchés (hamartia) sont pardonnés.

Marc 2 : 7 Comment cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui peut pardonner les péchés (hamartia), si ce n’est Dieu seul ?

Luc 7 : 47-48 C’est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés (hamartia) ont été pardonnés : car elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu. Et il dit à la femme : Tes péchés (hamartia) sont pardonnés.

Jean 1 : 29 Le lendemain, il vit Jésus venant à lui, et il dit : Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché (hamartia) du monde.

Ac 7, 59 Tandis qu’ils le lapidaient, Etienne prononça cette invocation : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » 60Puis il fléchit les genoux et lança un grand cri : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » Et sur ces mots il mourut.

Ro 5,12 Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a atteint tous les hommes : d’ailleurs tous ont péché. 13car, jusqu’à la loi, le péché était dans le monde et, bien que le péché ne puisse être sanctionné quand il n’y a pas de loi, 14 pourtant, d’Adam à Moïse la mort a régné, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression identique à celle d’Adam, figure de celui qui devait venir.

Ro 6,1 Qu’est-ce à dire ? Nous faut-il demeurer dans le péché afin que la grâce abonde ? 2Certes non ! Puisque nous sommes morts au péché, comment vivre encore dans le péché ?

Origine du péché

Les premiers chapitres de la Genèse (2-3), nous enseignent que nous sommes des êtres de relation : relation avec Dieu, relation avec la nature, relation homme-femme, etc. Ces textes nous rappellent aussi notre condition de créature limitée. Pour grandir dans notre humanité, nous devons apprendre et donc recevoir une parole d’un plus grand que nous. Adam et Ève reçoivent une parole de Dieu. Mais ils la rejettent parce qu’ils veulent se positionner comme l’unique point de référence ; ils veulent faire leur propre loi, leurs propres règles. Ils se placent au centre du monde. Ils succombent à cette tentation énoncée par le serpent : « Vous serez comme des dieux » (Gen 3, 5).

Voir l’étude sur le texte de la Genèse

Telle est la nature profonde du péché : l’homme et la femme s’arrachent à la vérité, mettant leur volonté au-dessus d’elle. Nous avons vu que la vérité nous rend libres. En voulant s’affranchir de Dieu et être des dieux, l’homme et la femme se trompent et se détruisent.

Dans la Bible, le péché personnel se définit en référence à la loi. Dans l’Ancien Testament, est pécheur celui qui ne respecte pas l’un des 613 préceptes de la loi mosaïque. Le texte le plus emblématique est celui du décalogue. Dans le Nouveau Testament, Jésus subordonne la loi au commandement de l’amour.

1 Jean 3:4 Tous ceux qui pratiquent le péché violent la loi, puisque le péché, c’est la violation de la loi.

Pourquoi est-ce que je commets le mal alors que je sais pertinemment que ce n’est pas un bien. Paul résume cette situation paradoxale :

Ro 7,19 Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas.

Une force nous pousse à commettre le mal, car elle nous donne l’illusion de croire que c’est un bien.

Dans le livre de la Genèse, cette force du mal prend la figure du serpent qui susurre à l’oreille d’Ève : « vous ne mourrez pas, mais vous serez comme des dieux ». Plus loin dans la bible, ce serpent deviendra le Satan, c’est-à-dire l’adversaire de Dieu, et ensuite le diable, c’est-à-dire celui qui divise (du grec diabolos). La bible le nomme aussi le tentateur et nous sommes continuellement soumis à des tentations. La tentation du pouvoir : devenir tout-puissant ; la tentation de l’avoir : posséder toujours plus ; la tentation de la jouissance : du plaisir immédiat, sans entraves et sans limites.

Ces tentations nous font lorgner un poste à responsabilité pour se valoriser soi-même ; elles nous poussent à une consommation effrénée au détriment d’une sobriété heureuse ; elles nous font désirer la femme ou le mari du voisin parce qu’il/elle paraît bien séduisant(e). L’herbe est toujours plus verte ailleurs.

Jésus lui-même est soumis à la tentation (Mt 4,1-11). Satan lui propose de transformer des pierres en pain, parce qu’il a faim ; il lui demande de se jeter du haut du temple pour voir des anges empêcher sa chute ; il lui promet un royaume s’il se prosterne devant lui. Jésus résiste et nous invite à faire de même à traves la prière du Notre Père : Ne nous laisse pas entrer en tentation.

Parfois nous succombons à la tentation, mais la bible nous rappelle que le péché, quelle que soit sa forme, n’est pas une fatalité. Jésus nous offre un chemin de salut. En somme, toute théologie du péché est inséparable d’une théologie de la grâce. Le péché révèle la condition humaine, mais la grâce révèle le cœur de Dieu. Selon Karl Barth, le péché ne peut être compris correctement qu’à la lumière de la réconciliation accomplie en Jésus-Christ (Dogmatique, IV).

Dans le Nouveau comme dans l’Ancien Testament, la terminologie du péché est extrêmement vague et variée. La traduction grecque de l’Ancien Testament a probablement joué un mauvais tour aux premières formulations chrétiennes. Comme nos traductions françaises modernes, elle a généralement exprimé par le seul terme de péché ("amartanein" et ses dérivés) toute une série de racines hébraïques fort complexes signifiant manquer le but, passer à côté, violer une ordonnance légale, se rebeller, rompre un contrat, une alliance, commettre une faute, en particulier dans l’ordre cultuel, être fou, ignorer la sagesse, la vérité, l’alliance, la Parole divine. Le fond commun à tous ces termes est l’idée de révolte contre une ordonnance positive et historique et, surtout, contre l’alliance de Yahvé avec son peuple. Comme l’a dit Pedersen, dans l’Ancien Testament, la violation de l’alliance est au fond de l’idée de péché. Pierre Bonnard. Voir le lien dans la bibliothèque.

La révélation du péché

Le péché comme révélation rétrospective

Il y a dans la notion de péché un paradoxe fondateur que l'on sous-estime souvent : on imagine spontanément que le péché vient en premier — la faute, puis le pardon. Mais une lecture attentive de l'expérience religieuse et des textes scripturaires invite à inverser cet ordre. C'est la miséricorde qui révèle le péché, et non l'inverse.

L'ordre ordinaire (et faux) : faute → condamnation → éventuel pardon.

L'ordre réel : rencontre avec la miséricorde → découverte rétrospective que l'on était pécheur.

1. L'Ancien Testament : lieu originel de la révélation du péché par la miséricorde

L'Exode comme paradigme.

Avant toute loi, avant tout péché nommé, il y a la libération. Dieu délivre Israël d'Égypte sans que celui-ci ait mérité quoi que ce soit — pure initiative, pure gratuité. C'est après l'Exode, dans le don de la Torah au Sinaï, qu'Israël reçoit la loi. L'ordre est capital : la loi n'est pas une condition posée pour obtenir la délivrance, elle est la réponse à une délivrance déjà accomplie. "Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir d'Égypte" — c'est l'incipit des commandements. La miséricorde précède la loi, et donc précède la conscience du péché que la loi rend possible.

Les prophètes : Osée, Ézéchiel, Isaïe. La grande intuition prophétique est précisément celle-là.

Osée figure la relation de Dieu à Israël comme un amour conjugal trahi — mais c'est Dieu qui prend l'initiative de reconduire Israël au désert pour lui parler au cœur, pour que surgisse à nouveau la conscience de ce qui a été rompu. Ézéchiel (ch. 16, ch. 36) est encore plus radical : Dieu promet de donner à Israël un cœur nouveau, de mettre en lui son esprit — et ensuite Israël se souviendra de ses voies et en aura honte. La contrition n'est pas la condition de la restauration : elle en est le fruit.

Isaïe 40 s'ouvre sur : "Consolez, consolez mon peuple" — avant toute demande de conversion. Le Second Isaïe annonce le retour d'exil comme un nouvel Exode, un acte de grâce pure, et c'est cette grâce qui doit provoquer le retour intérieur.

Le Psaume 51 (Miserere). C'est le texte-clé. Attribué à David après sa faute avec Bethsabée, il ne commence pas par l'auto-accusation mais par l'appel à la miséricorde : "Pitié pour moi, ô Dieu, dans ta bonté." La reconnaissance du péché — "je connais mon offense, mon péché est toujours devant moi" — s'articule à partir de la foi en la miséricorde divine déjà connue, déjà expérimentée dans l'histoire d'Israël. C'est parce que Dieu est miséricordieux qu'il est possible de lui présenter sa faute sans être anéanti.

Le retour d'exil et la grande prière de Néhémie (ch. 9). La liturgie pénitentielle qui suit le retour de Babylone rappelle d'abord les merveilles de Dieu — la création, l'appel d'Abraham, l'Exode, le don de la terre — et ce n'est que dans ce cadre de mémoire de la fidélité divine que le péché d'Israël peut être confessé dans toute son ampleur. L'aveu du péché est encadré par la proclamation de la miséricorde. Sans ce cadre, il n'y aurait pas confession mais désespoir.

Ce que l'Ancien Testament apporte de spécifique, c'est la dimension historique et collective : ce n'est pas seulement une expérience individuelle de conversion, c'est un peuple entier qui apprend, à travers les cycles de sa propre histoire (libération → infidélité → exile → retour), que la miséricorde de Dieu le précède toujours. Le péché d'Israël ne se révèle pleinement que dans la lumière de l'Alliance — et l'Alliance est d'abord don, promesse, amour unilatéral.

2. Le péché n'est pas d'abord une catégorie juridique

Avant d'être une transgression d'une loi, le péché est une rupture de relation. Or une rupture ne peut être pleinement perçue que depuis le lieu d'une relation restaurée. Celui qui n'a jamais connu l'amour ne mesure pas ce que signifie le trahir. Saint Paul l'exprime avec une netteté saisissante dans l'épître aux Romains : "Je n'aurais pas connu le péché sans la loi" — mais plus profondément encore, c'est la grâce reçue qui lui a fait comprendre à quel point il avait persécuté. Ce n'est pas la connaissance abstraite de la loi qui lui révèle sa condition, c'est la lumière qui le renverse sur le chemin de Damas.

3. La structure de l'expérience : Pierre, Zachée, la femme pécheresse

    Prenons trois scènes évangéliques :
  • Pierre, après la pêche miraculeuse, ne dit pas "Tu as fauté, pardonne-moi" — il dit : "Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur." C'est la sainteté perçue qui lui révèle son indignité. La présence de l'amour absolu est ce qui fait surgir la conscience du péché.
  • Zachée descend de son arbre non pas après une accusation, mais après avoir été appelé par son nom et accueilli. C'est l'accueil gratuit et inattendu qui provoque la restitution, aveu implicite d'une vie mal vécue.
  • La femme au vase de parfum : Jésus intervertit délibérément l'ordre supposé. Il ne dit pas qu'elle est pardonnée parce qu'elle a pleuré, mais que "ses nombreux péchés lui sont remis, car elle a montré beaucoup d'amour." L'amour — réponse au pardon déjà accordé — vient révéler après coup l'ampleur de ce qui était à pardonner.

3. Le péché comme concept théologal, non moral

C'est ici que la réflexion prend toute sa portée. Le péché n'est pas simplement une catégorie éthique (faire le mal), mais une catégorie théologale : il ne prend son sens plein que dans la lumière de Dieu. Hors de cette lumière, on peut avoir des regrets, de la honte, une mauvaise conscience — mais pas au sens strict la conscience du péché.

Augustin en témoigne dans les Confessions : c'est en étant saisi par la beauté divine que lui apparaît, rétrospectivement, la laideur de ses attachements. "Tu étais en moi et je n'étais pas en toi" — la présence révèle l'absence antérieure.

La miséricorde précède donc logiquement — même si elle suit chronologiquement — la reconnaissance du péché. Elle en est la condition de possibilité.

4. Conséquences : un Dieu qui ne condamne pas d'abord

Cette inversion a des conséquences considérables pour la représentation de Dieu. Si la miséricorde précède, alors Dieu ne se tient pas d'abord dans la position du juge qui attend la confession pour accorder le pardon. Il se tient dans la position de celui qui vient vers l'homme, l'appelle, l'accueille — et c'est cet accueil qui rend possible la conversion, laquelle est elle-même reconnaissance du péché.

Le Fils prodigue ne revient pas parce qu'il a compris l'étendue de sa faute — il revient parce qu'il a faim et qu'il se souvient de la maison du père. C'est en apercevant son père courant vers lui qu'il comprend ce qu'il a perdu. La fête n'est pas la récompense de la conversion : elle est ce qui en révèle la profondeur.