Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu
Chapitre 19 - Anthropologie du geste
Le geste est la forme première de l'intelligence humaine. Avant le mot, avant l'écriture, avant le concept articulé, la main s'est tendue, le bras a désigné, le corps s'est incliné. L'être humain est un être gestuel avant d'être un être parlant — ou plutôt, il est parlant parce qu'il est gestuel, et sa parole reste sous-tendue, portée, animée par le geste dont elle est issue. Ce chapitre explore l'anthropologie du geste selon ses grandes dimensions : le geste dans son fondement biologique et culturel, la pensée de Marcel Jousse sur la mimogestualité comme structure fondamentale de l'humanité, la phénoménologie du geste dans la tradition française, les gestes de travail et d'art, et enfin le geste dans ses dimensions éthique et théologique.
A. Le geste comme fait anthropologique universel
Le geste humain n'est pas un ornement de la parole : il en est le substrat et le milieu originel. Cette affirmation, qui peut sembler paradoxale à une époque où le langage verbal a été érigé en modèle de toute signification humaine, est pourtant confirmée par l'ensemble des sciences de l'homme — de l'anthropologie préhistorique à la neurologie cognitive.
André Leroi-Gourhan a posé les fondements d'une anthropologie paléontologique du geste qui bouleverse la hiérarchie ordinaire entre l'outil, le corps et le langage. Sa thèse centrale est que la libération de la main par la station debout — le fait de se tenir sur deux pieds, dégageant ainsi les membres antérieurs de la locomotion — est l'événement biologique fondateur de l'humanité. C'est cette libération qui rend possibles à la fois le geste technique et le geste langagier :
La main et le langage sont solidaires, et toute l'histoire humaine peut être lue comme l'histoire de cet entrelacement. [...] Le propre de l'homme n'est pas la raison ou le langage pris isolément : c'est la couplage de la main et du visage dans la production simultanée de gestes et de symboles. André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole. I : Technique et langage, Paris, Albin Michel, 1964 ; rééd. 1997, p. 163.
Cette solidarité de la main et du visage — du geste et de la parole — est confirmée par les neurosciences. Giacomo Rizzolatti et ses collaborateurs, dans leur découverte des neurones miroirs (Rizzolatti et alii, « Premotor cortex and the recognition of motor actions », Cognitive Brain Research, vol. 3, n° 2, 1996, p. 131-141), ont montré que les zones cérébrales qui s'activent lors de l'exécution d'un geste s'activent également lors de l'observation de ce même geste chez autrui. Le geste est donc fondamentalement intersubjectif : comprendre le geste de l'autre, c'est le rejouer intérieurement dans son propre corps. Cette découverte neurologique confirme ce que Marcel Jousse avait pressenti un demi-siècle plus tôt.
Marcel Mauss a établi que les gestes les plus ordinaires — marcher, nager, s'accroupir, allaiter — ne sont pas des actes purement naturels, inscrits dans la biologie du corps, mais des techniques culturellement transmises, variant d'une société à l'autre :
Il n'existe pas de façon naturelle pour l'adulte. [...] La position des bras, la position des mains pendant la marche constituent une idiosyncrasie sociale, non simplement un produit de je ne sais quels arrangements purement individuels et presque entièrement psychiques. Marcel Mauss, « Les techniques du corps » [1935], dans Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1950 ; rééd. Quadrige, 2013, p. 368.
Cette observation de Mauss ouvre une anthropologie culturelle du geste d'une richesse considérable : il n'y a pas de geste purement naturel, mais il n'y a pas non plus de geste purement arbitraire. Les gestes humains sont le lieu où la biologie et la culture s'entrelacent de manière indissociable.
B. Marcel Jousse et la mimogestualité : le rejeu comme structure de l'humanité
Parmi tous ceux qui ont réfléchi au geste humain, Marcel Jousse occupe une place singulière et irremplaçable. Prêtre jésuite, anthropologue, pédagogue, professeur à l'École pratique des hautes études et à la Sorbonne, il a consacré toute sa vie intellectuelle — de ses premiers articles dans les années 1920 à son enseignement des années 1950 — à une thèse aussi simple dans son énoncé que vertigineuse dans ses implications : l'être humain est d'abord un être de gestes, et c'est par le geste qu'il pense, qu'il mémorise, qu'il transmet et qu'il prie.
L'œuvre de Jousse, reconstituée et publiée posthumément dans L'Anthropologie du geste (Paris, Gallimard, 1974-1978, 3 vol. ; rééd. Paris, Gallimard, Tel, 2008), est articulée autour de trois notions centrales : le bilisme, le formulisme et la mimogestualité.
Le bilisme désigne la structure binaire et rythmique fondamentale de l'organisme vivant : inspirer/expirer, droite/gauche, action/réaction. Pour Jousse, cette polarité est la loi fondamentale de tout ce qui est vivant, et elle structure également le langage humain dans ses formes les plus archaïques — le parallélisme sémitique des Psaumes, les formules binaires de la sagesse populaire, les rythmes de la poésie orale :
Le cosmos entier est bilisé : tout ce qui est vivant balance, oscille, joue d'une main à l'autre. [...] L'être humain n'échappe pas à cette loi cosmique : son organisme est bilisé de part en part, et son langage le plus profond — le geste, le rythme, le chant — est une expression de ce bilisme fondamental. Marcel Jousse, L'Anthropologie du geste. I : Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les Verbo-moteurs, Paris, Gallimard, 1974 ; rééd. Tel, 2008, p. 94.
Le formulisme désigne la tendance naturelle du langage oral à se cristalliser en formules stables, rythmées, mémorisables corporellement. Jousse a montré, à partir d'une analyse minutieuse des traditions orales araméennes et hébraïques, que la transmission du savoir dans les sociétés sans écriture ne passe pas par des textes mais par des gestes — des formules qui se chantent, se dansent, se rejouent de génération en génération :
La mémoire primitive n'est pas une mémoire d'images : elle est une mémoire de gestes. On retient ce qu'on a rejoué dans ses muscles, ce qui a traversé tout son corps. [...] L'écriture est une momification du geste vivant : elle fixe, mais elle n'anime plus. Ibid., p. 167.
La mimogestualité est le concept le plus central et le plus original de la pensée de Jousse. Il désigne la tendance fondamentale de l'être humain à rejouer dans son propre corps tout ce qu'il perçoit dans le monde. L'enfant qui voit un oiseau s'envole mimétiquement ; l'adulte qui entend un récit frémit intérieurement de tous les gestes qu'il contient ; le croyant qui prie rejoue dans sa chair les gestes de Celui à qui il s'adresse. Pour Jousse, ce rejeu mimétique n'est pas un phénomène secondaire ou enfantin : c'est la structure fondamentale de l'intelligence humaine :
L'homme est essentiellement un être mimeur. [...] Avant de comprendre, il rejoue. Avant de parler, il gesticule. Avant d'abstraire, il imite. Le mime est la première et la dernière forme de l'intelligence humaine, celle dont toutes les autres ne sont que des dérivations plus ou moins appauvrissantes. Marcel Jousse, L'Anthropologie du geste. II : La Manducation de la Parole, Paris, Gallimard, 1975 ; rééd. Tel, 2008, p. 53.
Les implications de cette théorie sont considérables pour la compréhension du langage, de la pédagogie, de la liturgie et de la transmission religieuse. Jousse a notamment appliqué sa méthode à l'étude de l'enseignement de Jésus. Il soutient que Jésus parlait et enseignait en araméen selon les structures orales et gestuelles propres aux rabbins palestiniens de son temps : ses paroles — les Béatitudes, les paraboles, les formules de l'institution eucharistique — étaient d'abord des gestes mémorisés corporellement par les Apôtres avant d'être écrits. La Cène elle-même est, pour Jousse, un acte fondamentalement gestuel : « Ceci est mon corps » est une formule mimée, rejointe dans le corps de celui qui la prononce et dans le corps de ceux qui la reçoivent.
Jésus ne dicte pas : il joue, il mime, il gesticule. Ses Apôtres n'écoutent pas : ils rejouent, ils mémorisent dans leurs muscles. L'Évangile est d'abord un geste qui s'est transmis de corps à corps avant de devenir un texte. Et ce geste, dans l'Eucharistie, continue de se transmettre de corps à corps. Marcel Jousse, L'Anthropologie du geste. III : Le Parlant, la Parole et le Souffle, Paris, Gallimard, 1978 ; rééd. Tel, 2008, p. 211.
Cette vision joussienne de l'Eucharistie comme geste transmis de corps à corps rejoint et radicalise la théologie sacramentelle de Louis-Marie Chauvet. Elle suggère que la liturgie chrétienne n'est pas simplement une commémoration mentale ou une représentation symbolique : elle est un rejeu corporel au sens plein du terme, dans lequel les corps des croyants entrent réellement dans le geste de Jésus.
C. Phénoménologie du geste : Merleau-Ponty et l'expression originaire
La tradition phénoménologique française, dans le sillage de Maurice Merleau-Ponty, a développé une réflexion sur le geste qui converge avec celle de Jousse par des chemins différents.
Merleau-Ponty distingue radicalement le mouvement — déplacement objectif d'un corps dans l'espace — et le geste — acte expressif qui porte en lui une signification. Le geste n'est pas un mouvement auquel s'ajouterait une intention séparée : il est d'emblée signifiant, sans que cette signification passe par une représentation intermédiaire :
Ce n'est pas parce que le geste produit un son que le son est sa signification : c'est parce que la main qui saisit, la bouche qui sourit, les yeux qui brillent sont d'emblée porteurs d'une signification que le geste communique. [...] La signification gestuelle est immanente au geste, non surajoutée. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945 ; rééd. Tel, 1999, p. 220.
Cette thèse a une conséquence importante pour la compréhension de la communication humaine. La compréhension du geste de l'autre n'est pas le résultat d'une inférence intellectuelle — je vois le mouvement, j'en déduis l'intention — mais d'une résonance corporelle immédiate : mon corps comprend le geste de l'autre parce qu'il est capable de le produire lui-même. C'est ce que Merleau-Ponty appelle l'intercorporéité : les corps s'entendent entre eux dans un registre qui précède le langage verbal.
Dans La Prose du monde (texte établi par Claude Lefort, Paris, Gallimard, 1969 ; rééd. Tel, 1992), Merleau-Ponty développe sa notion d'expression originaire : le geste — comme le tableau du peintre, comme la mélodie du musicien — ne traduit pas une pensée préexistante ; il la crée. Il n'y a pas d'abord une intention, puis un geste qui l'exprime ; l'intention elle-même ne se précise et ne s'accomplit que dans et par le geste qui la réalise :
Le geste expressif crée sa signification en même temps qu'il la dépose dans le monde. [...] Ce n'est pas le sens qui précède le geste : c'est le geste qui ouvre l'espace dans lequel le sens pourra advenir. Maurice Merleau-Ponty, La Prose du monde, texte établi par Claude Lefort, Paris, Gallimard, 1969 ; rééd. Tel, 1992, p. 76.
Cette notion d'expression originaire est décisive pour penser le geste artistique, le geste liturgique et le geste d'amour. Dans tous ces cas, le geste n'illustre pas une signification qu'on pourrait aussi bien exprimer autrement : il est le lieu irremplaçable où cette signification vient au monde pour la première fois.
D. Les gestes du travail et de l'art : intelligence de la main
La main humaine est l'organe par excellence du geste. Elle est aussi, depuis Aristote qui la définissait comme « l'outil des outils » (De Anima, III, 8, 432a), l'organe par excellence de l'intelligence pratique — de cette forme de savoir qui s'exerce dans et par le corps, non contre lui.
Richard Sennett, dans The Craftsman (New Haven, Yale University Press, 2008 ; trad. française Pierre-Emmanuel Dauzat, Ce que sait la main. La culture de l'artisanat, Paris, Albin Michel, 2010 ; rééd. Champs Essais, 2012), a développé une philosophie du travail artisanal fondée sur la reconnaissance de l'intelligence propre à la main qui fabrique. L'artisan — le menuisier, le potier, le chirurgien, le musicien — ne met pas son intelligence au service de sa main : sa main est une intelligence, qui dispose d'un savoir que le cerveau seul ne possède pas :
La main habile pense. [...] Le dialogue entre la main concrète qui touche, tâte, malaxe, sculpte, et la main imaginative qui anticipe, corrige, invente — ce dialogue est l'intelligence de l'artisan. Une intelligence que nulle description verbale ne peut entièrement capturer, parce qu'elle réside dans des gestes que seul le corps maîtrise. Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l'artisanat, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Albin Michel, 2010 ; rééd. Champs Essais, 2012, p. 19.
Cette intelligence de la main est particulièrement visible dans les arts qui engagent le corps entier. La danse en est l'expression la plus pure. Paul Valéry, dans L'Âme et la Danse (Paris, Gallimard, 1924 ; rééd. Paris, Gallimard, coll. Imaginaire, 1994), voyait dans la danse l'acte par lequel le corps humain accomplit le rêve d'une signification entièrement incarnée, d'une pensée qui n'a pas besoin de sortir du corps pour se dire :
La danseuse n'est pas une femme qui danse, parce que, par une contradiction juxtaposée, elle n'est pas une femme, et ne danse pas. [...] Elle est une métaphore corporelle : son geste dit ce que nulle phrase ne pourrait dire, parce qu'il dit quelque chose qui n'existe que dans le geste. Paul Valéry, L'Âme et la Danse, Paris, Gallimard, 1924 ; rééd. Paris, Gallimard, coll. Imaginaire, 1994, p. 21.
Le travail et l'art participent de cette même intelligence gestuelle. Ils révèlent que le corps humain n'est pas simplement l'outil d'une intelligence qui lui serait extérieure, mais le lieu même d'une forme de savoir qui lui est propre et irréductible. Cette révélation a des conséquences pour toute anthropologie du travail : toute organisation du travail qui réduit le geste du travailleur à une répétition mécanique, en effaçant l'intelligence propre de la main, est une violence faite à l'être humain dans ce qu'il a de plus spécifique.
E. Le geste éthique : la main tendue, la main posée, la main brisée
Si le geste est la forme première de l'intelligence humaine, il est aussi la forme première de la relation éthique. Avant les principes et les raisonnements moraux, il y a des gestes — la main qui se tend vers celui qui tombe, la main qui se retire face à celui qui souffre, la main qui frappe, la main qui berce. Ces gestes éthiques premiers ne sont pas l'application d'une règle : ils sont la réponse spontanée du corps à l'appel d'un autre corps.
Emmanuel Levinas, dans Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité (La Haye, Martinus Nijhoff, 1961 ; rééd. Paris, Le Livre de Poche, coll. Biblio-essais, 1990), a fondé toute son éthique sur la notion de réponse à l'appel du visage de l'autre. Cette réponse est d'abord gestuelle : « Me voici » est un geste du corps avant d'être une parole. La main tendue vers l'autre — la main de l'aide, de l'accueil, de la bénédiction — est l'accomplissement corporel le plus élémentaire de l'éthique levinassienne :
La responsabilité est d'abord une responsabilité du corps. Avant de formuler un principe, le corps réagit à la souffrance de l'autre : il s'approche, il tend la main, il touche. Ce geste premier est plus ancien que tout système moral : il en est la source. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961 ; rééd. Paris, Le Livre de Poche, coll. Biblio-essais, 1990, p. 215.
La violence, symétrique et inverse de l'aide, est elle aussi d'abord un geste : le poing fermé, la main qui frappe, les mains qui ligotent. Hannah Arendt, dans On Violence (New York, Harcourt Brace, 1970 ; trad. française Guy Durand, Du mensonge à la violence, Paris, Calmann-Lévy, 1972 ; rééd. Agora/Pocket, 1994), avait noté que la violence est irréductiblement corporelle : elle s'exerce toujours sur et par des corps. Sa corporéité est précisément ce qui la distingue du pouvoir, qui peut s'exercer à distance, par la parole et la loi.
Jean-Louis Chrétien a développé une réflexion particulièrement fine sur le geste de la main dans sa dimension éthique et théologique. La main qui tend, la main qui reçoit, la main qui bénit — ces gestes ne sont pas de simples comportements : ils engagent et révèlent une manière d'être au monde et d'être pour l'autre :
La main est la partie du corps la plus chargée de sens éthique. Elle peut frapper ou caresser, prendre ou donner, fermer ou ouvrir. Dans chacun de ces gestes, toute une vision du monde s'exprime et se joue. C'est pourquoi les traditions religieuses et philosophiques ont toujours porté une attention particulière aux gestes de la main. Jean-Louis Chrétien, L'Appel et la Réponse, Paris, Minuit, 1992, p. 78.
F. Le geste dans la tradition chrétienne : de l'Incarnation à la liturgie
La tradition chrétienne a accordé au geste une place centrale qui découle directement de la théologie de l'Incarnation. Si le Verbe s'est fait chair, si Dieu a pris un corps, alors les gestes de ce corps ont une signification théologique irréductible. L'Évangile n'est pas d'abord un ensemble de doctrines : c'est un récit de gestes — des gestes de guérison, de bénédiction, d'accueil, de résistance, de don.
Jousse a insisté avec une force particulière sur cette dimension gestuelle de l'enseignement de Jésus. Pour lui, les miracles de Jésus sont d'abord des gestes qui parlent avant de parler — des gestes qui révèlent, dans leur corporéité même, la nature du Royaume de Dieu. Guérir un aveugle, toucher un lépreux, se pencher pour écrire dans la poussière, prendre des enfants dans ses bras — ces gestes sont la théologie la plus profonde, parce qu'ils expriment directement, sans médiation intellectuelle, la manière dont Dieu traite l'humanité :
Jésus ne fait pas que parler de l'amour de Dieu : il le joue, il le mime dans ses muscles. Chaque geste de ses mains sur les corps malades est une phrase de l'Évangile qui se dit autrement qu'en mots. [...] Et ces gestes, enregistrés dans les corps des témoins, se sont transmis de génération en génération jusqu'à nous. Marcel Jousse, L'Anthropologie du geste. III : Le Parlant, la Parole et le Souffle, Paris, Gallimard, 1978 ; rééd. Tel, 2008, p. 178.
La liturgie chrétienne perpétue et accomplit cette gestualité évangélique. Romano Guardini, dans Von heiligen Zeichen (Des signes sacrés, Mainz, Matthias-Grünewald, 1923 ; trad. française Robert d'Harcourt, Paris, Alsatia, 1946 ; rééd. Paris, Le Cerf, 2016), a développé, à propos de chaque geste liturgique, une réflexion d'une précision anthropologique et théologique remarquable. Pour Guardini, le geste liturgique authentique n'accompagne pas la prière : il est la prière dans sa forme corporelle :
Le christianisme n'est pas un système de pensées pures : c'est une vie dans la chair. La liturgie est le lieu où cette vie charnelle se déploie dans toute sa richesse — où le corps apprend à prier, à se tenir devant Dieu, à recevoir et à donner. Chaque geste liturgique est une leçon anthropologique autant qu'une leçon théologique. Romano Guardini, Des signes sacrés, trad. Robert d'Harcourt, Paris, Alsatia, 1946 ; rééd. Paris, Le Cerf, 2016, p. 9.
Louis-Marie Chauvet fonde théologiquement cette primauté du geste dans la tradition chrétienne sur la notion de corps ecclésial : l'Église est le corps du Christ, et c'est dans et par des gestes corporels collectifs — la prière commune, l'Eucharistie partagée, le service des pauvres — que ce corps s'édifie et se manifeste :
Le corps ecclésial ne se construit pas d'abord par des idées communes, mais par des pratiques communes — des gestes répétés ensemble, des rythmes partagés, des contacts corporels reçus et donnés. L'Église est d'abord une gestualité commune avant d'être un credo commun. Louis-Marie Chauvet, Symbole et Sacrement. Une relecture sacramentelle de l'existence chrétienne, Paris, Le Cerf, 1987 ; rééd. 2021, p. 215.
Jean-Paul II a formulé cette conviction dans les termes de son anthropologie personnaliste : le corps humain, « par sa masculinité et sa féminité, est appelé à devenir le signe du don de soi. »¹⁶ Le geste du don — la main ouverte, le corps offert, la vie remise — est la forme corporelle la plus accomplie de cette vocation. Et ce geste ultime, le Christ l'a accompli sur la croix, les bras étendus, les mains clouées ouvertes vers le monde. Jean-Paul II, L'Amour humain dans le plan divin, op. cit., catéchèse du 9 janvier 1980, p. 65.
Synthèse
Ce chapitre a parcouru le geste humain selon ses six dimensions fondamentales, révélant à chaque fois son irréductibilité à un simple mouvement mécanique.
L'anthropologie physique (Leroi-Gourhan) a montré que le geste est au fondement de l'humanité elle-même, né de la libération de la main par la station debout. L'anthropologie culturelle (Mauss) a révélé que les gestes les plus ordinaires sont des techniques culturellement transmises, jamais simplement naturels. Les neurosciences (Rizzolatti) ont confirmé que comprendre le geste de l'autre, c'est le rejouer intérieurement — ce que Jousse avait pressenti bien avant eux.
Marcel Jousse, dont la pensée irrigue l'ensemble de ce chapitre, a posé les fondements d'une anthropologie radicale : l'être humain est d'abord un être de rejeu mimétique, dont la mémoire, l'intelligence et la foi sont fondamentalement gestuelles. Cette vision éclaire d'une lumière nouvelle la transmission des traditions religieuses, et plus particulièrement la transmission de l'Évangile et de la pratique eucharistique.
La phénoménologie (Merleau-Ponty) a fourni les catégories précises pour penser le geste comme expression originaire, irréductible à la traduction verbale. La philosophie du travail (Sennett) et de l'art (Valéry) ont mis en évidence l'intelligence propre de la main, forme supérieure d'un savoir qui réside dans le corps. L'éthique (Levinas, Chrétien) a montré que la responsabilité pour l'autre s'incarne d'abord dans le geste — la main tendue, la main posée, la main ouverte.
La tradition chrétienne, enfin (Jousse, Guardini, Chauvet, Jean-Paul II), a vu dans le geste non un accessoire de la foi mais son médium fondamental : la foi chrétienne est une foi incarnée, et les gestes dans lesquels elle s'exprime — depuis le signe de croix jusqu'à la main étendue de la croix — ne sont pas des illustrations de vérités spirituelles ; ils en sont la forme vivante et transmissible.
