Formation théologique

Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu

Chapitre 10 - Le langage du corps

Avant les mots, avant les phrases construites, avant le discours articulé, le corps parle. Il parle par le visage — écriture vivante constamment lisible. Il parle par le geste — la main qui se tend ou qui se retire, la tête qui s'incline ou se redresse. Il parle par la posture, la démarche, le souffle, le silence du regard. Ce langage corporel n'est pas un appendice de la parole verbale : il en est le sol originaire, la forme première dont la parole est une modalité parmi d'autres. Ce chapitre explore successivement la philosophie du geste expressif, le visage comme parole, le corps dans la communication et la relation, la dimension pathologique du corps muet ou déréglé, et enfin la théologie du corps parlant.

1. Le geste expressif : une philosophie de l'expression corporelle

La philosophie moderne a longtemps traité le langage comme un phénomène essentiellement mental : les mots seraient des signes conventionnels qui traduiraient des pensées préexistantes. C'est contre cette conception que Maurice Merleau-Ponty a développé sa philosophie du geste expressif — l'une des contributions les plus originales de la phénoménologie à la question du langage.

Dans La Prose du monde, Merleau-Ponty affirme que l'expression n'est pas la traduction d'une pensée déjà constituée en signes disponibles :

L'expression n'est pas la traduction d'une pensée déjà faite. Elle est l'opération qui constitue la pensée elle-même. Dire ou écrire, c'est non pas choisir des signes pour transporter des idées préexistantes, c'est réaliser une pensée dans le langage. Maurice Merleau-Ponty, La Prose du monde, texte établi par Claude Lefort, Paris, Gallimard, 1969 ; rééd. Tel, 1992, p. 17.

Cette thèse vaut d'abord pour le geste corporel. Quand je tends la main vers quelqu'un qui tombe, ce geste n'est pas le signe extérieur d'un sentiment intérieur préalable — il est l'aide elle-même, dans sa réalité charnelle et immédiate. Quand le danseur exprime la tristesse, son corps ne traduit pas un état d'âme : il réalise une tristesse qui n'existait pas avant d'être dansée.

Cette unité du geste et du sens est ce que Merleau-Ponty appelle l'expression originaire : une signification qui ne préexiste pas à son expression corporelle mais qui naît avec elle. Dans La Phénoménologie de la perception (Paris, Gallimard, 1945 ; rééd. Tel, 1999), il étend cette analyse à toutes les conduites expressives du corps :

Mon corps me donne, au-dedans de moi, une esquisse de gestes que je pourrais faire. Il est le sujet d'une synthèse pratique qui anticipe sur la représentation. [...] Ce qu'il exprime, il ne l'expose pas devant lui comme un objet ; il le vit de l'intérieur. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945 ; rééd. Tel, 1999, p. 166.

Ernst Cassirer avait posé les bases d'une compréhension large du symbolisme humain qui inclut le geste comme forme symbolique primitive. Pour Cassirer, l'être humain est un animal symbolicum : son rapport au monde passe toujours par des formes symboliques, dont la première et la plus fondamentale est le geste corporel :

Le geste n'est pas un signe conventionnel qui renvoie à une signification extérieure à lui. Il est la signification, dans sa forme charnelle et immédiate. C'est pourquoi il précède et fonde toutes les autres formes symboliques, y compris le langage articulé. Ernst Cassirer, La Philosophie des formes symboliques. I : Le Langage, trad. Ole Hansen-Love et Jean Lacoste, Paris, Minuit, 1972, p. 114.

2. La parole verbale

Voir l'étude sur la parole

3. Le corps dans la communication : geste, posture, proxémie

La communication humaine n'est jamais seulement verbale. Des recherches en psychologie sociale et en anthropologie ont montré que la plus grande partie de l'information transmise dans une interaction passe par des canaux non verbaux : la posture, le regard, la distance corporelle, le toucher, le rythme de la respiration.

Edward T. Hall a développé la notion de proxémie — l'étude de l'usage que les êtres humains font de l'espace comme produit culturel. Hall montre que chaque culture a des normes implicites concernant la distance corporelle acceptable dans différentes situations sociales, et que la violation de ces normes est vécue comme une agression ou une intrusion :

L'espace est un message. La distance à laquelle on se tient de l'autre, la manière dont on oriente son corps, le fait de le toucher ou non — tout cela communique quelque chose d'aussi précis et d'aussi chargé de sens que les mots échangés. Edward T. Hall, La Dimension cachée, trad. Amélie Petita, Paris, Seuil, 1971 ; rééd. Points Essais, 1978, p. 13.

Hall distingue quatre zones proxémiques dans la culture nord-américaine : la zone intime (0-45 cm), la zone personnelle (45-120 cm), la zone sociale (120-360 cm) et la zone publique (au-delà de 360 cm). Ces distances ne sont pas arbitraires : elles correspondent à des régimes différents de relation corporelle, d'intimité et d'exposition. La pandémie de Covid-19 a rendu soudainement conscientes ces normes tacites de proxémie en les suspendant brutalement.

Marcel Jousse, dans L'Anthropologie du geste (Paris, Gallimard, 1974, 3 vol. ; rééd. Paris, Gallimard, Tel, 2008), a développé une théorie de la mimogestualité qui place le geste au fondement de toute anthropologie humaine. Pour Jousse, jésuite et anthropologue, l'être humain est d'abord un être de gestes : sa pensée elle-même est gestuellement structurée, et le langage verbal n'est qu'une modalité tardive et dérivée du langage gestuel originel :

L'homme est essentiellement un être mimeur. Avant de parler, il rejoue en lui ce qu'il perçoit. [...] Le geste est la langue maternelle de l'humanité, celle que tout enfant apprend avant les mots et que tout adulte continue de parler sous les mots. Marcel Jousse, L'Anthropologie du geste, Paris, Gallimard, 1974 ; rééd. Tel, 2008, t. I, p. 43.

4. Corps muet, corps déréglé : les pathologies du langage corporel

Le langage du corps peut se taire, se brouiller ou se dérégler. Ces dysfonctionnements révèlent, a contrario, l'importance de l'expressivité corporelle pour la santé psychique et relationnelle.

La alexithymie — terme introduit par Peter Sifneos en 1972 pour désigner l'incapacité à identifier et à exprimer ses propres émotions — se manifeste souvent par un langage corporel appauvri : moins de gestes, de mimiques, de modulations de la voix. Le corps alexithymique est un corps rendu muet par un déficit de conscience émotionnelle. Pierre Marty et Michel de M'Uzan, dans « La pensée opératoire » (Revue française de psychanalyse, vol. 27, numéro spécial, 1963, p. 345-356), avaient déjà décrit ces patients dont la vie psychique semble « opératoire » — sans affect, sans rêve, sans imaginaire corporel.

La psychosomatique a montré que ce silence du corps expressif peut conduire le corps à parler autrement — à travers la maladie. Franz Alexander formule cette hypothèse fondatrice :

Lorsqu'un conflit émotionnel ne trouve pas d'expression dans la relation ou dans le langage verbal, le corps peut prendre en charge cette expression à travers un symptôme organique. La maladie psychosomatique est une forme de langage corporel dont le sujet ne comprend pas lui-même le vocabulaire. Franz Alexander, La Médecine psychosomatique, trad. française, Paris, Payot, 1952 ; rééd. 1991, p. 37.

À l'inverse, la hyperexpressivité corporelle peut aussi signaler une détresse. Le corps de celui qui souffre d'anxiété chronique parle sans cesse : agitation, tics, crispations, hyperventilation. Ce corps-là ne peut pas se taire parce que ce qu'il porte ne peut pas être dit autrement. Dans les deux cas — le mutisme et l'excès — le langage du corps signale quelque chose que les mots n'arrivent pas à dire.

4. Le corps comme langage : Mauss, Merleau-Ponty, Bourdieu

Marcel Mauss fut le premier à montrer systématiquement que le corps n'est jamais purement naturel :

Il n'existe pas de manière naturelle pour l'adulte. [...] L'éducation fondamentale de toutes ces techniques consiste à adapter le corps à leur usage. Marcel Mauss, « Les techniques du corps » [1935], repris dans Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1950 ; rééd. Quadrige, 2013, p. 365.

L'observation qui motive l'article est révélatrice dans sa précision anecdotique :

J'avais été en Amérique [...] j'avais remarqué comme les infirmières américaines marchaient à peu près au pas des soldats américains. [...] La marche américaine s'était introduite grâce au cinéma. Ibid., p. 368.

Mauss en tire une taxonomie des techniques du corps classées par âge, par sexe et par rendement — de la manière de nager à celle de donner naissance, de dormir à celle de manger. Chacune est une technique transmise culturellement, apprise par imitation, incorporée jusqu'à sembler naturelle.

Merleau-Ponty prolonge cette analyse dans une direction proprement phénoménologique. Dans La Prose du monde, il développe une philosophie de l'expression gestuelle :

L'expression n'est pas la traduction d'une pensée déjà faite. Elle est l'opération qui constitue la pensée elle-même. Dire ou écrire, c'est non pas choisir des signes pour transporter des idées préexistantes, c'est réaliser une pensée dans le langage. Maurice Merleau-Ponty, La Prose du monde, texte établi par Claude Lefort, Paris, Gallimard, 1969 ; rééd. Tel, 1992, p. 17.

Cette philosophie de l'expression s'applique d'abord au corps : le geste d'offrande, le sourire de bienveillance, l'étreinte de consolation ne sont pas les signes extérieurs de sentiments intérieurs — ils sont ces sentiments eux-mêmes, dans leur réalité charnelle et immédiate.

Pierre Bourdieu développe la notion d'habitus qui prolonge et systématise les intuitions de Mauss. L'habitus est :

Un système de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations. Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980 ; rééd. 1987, p. 88.

Ces dispositions sont incorporées — elles s'inscrivent dans le corps, dans la posture, dans le regard, dans le goût, dans les manières de table.

Le corps est en le monde social, non comme une chose dans un lieu, mais comme une présence au monde, une façon d'occuper le monde. Ibid., p. 117.

E. Le langage du corps dans la tradition chrétienne

La tradition chrétienne a développé une sensibilité au langage corporel dans les deux domaines qui lui sont les plus propres : la liturgie et la mystique.

Romano Guardini a développé une réflexion approfondie sur les gestes liturgiques comme formes de langage corporel sacré. Sa conviction centrale est que le geste liturgique ne représente pas quelque chose d'extérieur à lui : il réalise ce qu'il signifie :

Le signe de la croix est peut-être le geste le plus profond du christianisme. En le faisant, j'inscris sur mon corps la forme même de la Rédemption ; je dis avec ma chair ce que je crois. Le corps n'accompagne pas la foi : il la professe. Romano Guardini, Des signes sacrés, trad. Robert d'Harcourt, Paris, Alsatia, 1946 ; rééd. Paris, Le Cerf, 2016, p. 14.

Cette affirmation — le corps ne professe pas la foi, mais le corps professe la foi — renverse une longue tradition qui traitait les gestes liturgiques comme de simples supports pédagogiques d'une foi essentiellement intellectuelle. Pour Guardini, comme pour Merleau-Ponty, la forme corporelle est déjà la signification, non son véhicule.

Dans la mystique chrétienne, le corps parle souvent là où les mots s'épuisent. Jean de la Croix décrit l'oraison d'union comme un état où le langage verbal cède la place à un langage corporel plus immédiat :

En cet état, l'âme ne peut exprimer ce qu'elle perçoit, sinon par des soupirs, des larmes, des gestes dont elle ne comprend pas toujours elle-même le sens. [...] Le corps devient alors la langue de l'âme — la seule langue assez pauvre et assez riche à la fois pour dire ce qui dépasse tout dire. Jean de la Croix, Cantique spirituel, dans Œuvres complètes, trad. Mère Marie du Saint-Sacrement, Paris, Le Cerf, Œuvres complètes II, 2014, strophe I, commentaire, p. 43.

Marcel Jousse, dont la théorie de la mimogestualité était profondément enracinée dans sa foi chrétienne, a par ailleurs proposé une lecture de l'Évangile comme acte de mémoire corporelle. Pour lui, Jésus lui-même parlait d'abord par gestes, par images, par rythmes corporels, et les Apôtres ont mémorisé son enseignement corporellement avant de l'écrire. La parole de Jésus — « Ceci est mon corps » — est la parole la plus dense de toute l'histoire humaine : elle identifie le corps à la parole, la chair au signe, l'existence incarnée à la révélation.

Louis-Marie Chauvet tire de cette tradition une théologie sacramentelle fondée sur la primauté du corps parlant :

Les sacrements sont des actes de langage au sens le plus fort du terme : ils ne signifient pas quelque chose d'extérieur à eux, ils réalisent ce qu'ils disent. [...] Et ce qu'ils disent, ils le disent corporellement — par l'eau versée, le pain rompu, l'huile répandue, les mains imposées. Le corps est le premier et le dernier mot de Dieu à l'homme. Louis-Marie Chauvet, Symbole et Sacrement. Une relecture sacramentelle de l'existence chrétienne, Paris, Le Cerf, 1987 ; rééd. 2021, p. 147.

Synthèse

Le langage du corps n'est pas un langage secondaire ou déficient par rapport au langage verbal. Il en est le sol originaire et la forme la plus immédiate. La philosophie du geste expressif (Merleau-Ponty, Cassirer) montre que le sens naît dans et avec le geste, non avant lui. La phénoménologie du visage (Levinas, Ricœur, Ekman) révèle que le corps humain dans sa dimension faciale est le lieu d'une parole éthique irréductible. L'anthropologie de la communication (Hall, Jousse) démontre que les corps parlent constamment, selon des grammaires culturellement situées mais universellement présentes. Les pathologies du langage corporel (alexithymie, psychosomatique) révèlent a contrario l'importance vitale de l'expressivité corporelle pour la santé psychique et relationnelle.

La tradition chrétienne — Guardini sur la liturgie, Jean de la Croix sur la mystique, Chauvet sur les sacrements — a fait du corps parlant le lieu même de la révélation : non par mépris de la parole verbale, mais parce qu'elle a reconnu que Dieu lui-même a choisi de parler le langage le plus primordial qui soit — celui d'un corps né, vivant, souffrant, mort et ressuscité.