Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu
Chapitre 8 : L'altérité
1.Définition
Selon la définition acceptée, l’altérité est un concept qui signifie : « le caractère de ce qui est autre ». Elle est liée à la conscience de la relation aux autres considérés dans leur différence. L’autre s’oppose à l’identité, caractère de ce qui est dans l’ordre du même.
« L’absolument autre, c’est Autrui. » Cette formule tirée de Totalité et Infini condense la philosophie de Levinas, tout entière tournée vers l’expérience de l’altérité. Mais l’autre est-il absolument autre ? Ne faut-il pas lui reconnaitre une part de mêmeté, sans quoi je ne pourrais pas dire qu’il est autre. Prenons l’exemple de la perception visuelle. Lorsque mon regard voit une femme sortir d’un magasin, puis une autre. La seconde personne qualifiée d’« autre » possède une caractéristique similaire à la première : sa féminité.
Dans le terme « autrui », il y a «autre » qui s’oppose communément à « moi ». L’autre n’est pas moi. Il est un autre que moi. Il est certain que des abîmes nous séparent. Mais pour qu’il y ait une communication entre l’autre et moi, il doit y avoir quelque chose de commun qui garantisse cette communication. Il faut donc qu’il y ait un « même » et que ce « même » prédomine sur l’autre. Au-delà de toute différence, il y a en face de moi un être humain, en chair et en os, de la même nature que moi et appartenant à la même condition. La nature promeut la différence – dans ce cas, bagage génétique, éducation, culture, caractère, histoire – mais elle ne promeut le différent qu’à l’intérieur de l’identique. Il y a donc inclusion réciproque entre identité et altérité. Claude Benoit, Quand « Je » est un autre, https://doi.org/10.18352/relief.150 . Consulté le 07/04/2016/
L'autre est finalement ce semblable qui n'est pas moi.
L’altérité, c’est prendre conscience à la fois des différences et des similitudes. À la base d’une construction mutuelle, elle doit être réciproque, contrairement à l’altruisme où l’on n’attend rien de l’autre et à l’égoïsme où l’on n’a rien à lui donner. Elle est aussi différente de la tolérance. Cette dernière est une attitude qui accepte l’autre sans vouloir bien évidemment le détruire, mais sans vouloir échanger. La tolérance c’est l’acceptation de l’autre sans chercher à développer la relation. Elle a une connotation de condescendance. L'altérité : Fondement de l'Humanisme, Par Albert Jacquard et Fernando Cuevas. https://shs.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2010-5-page-85?lang=fr.
2.Le mystère de l'autre
L’homme et la femme se dévoilent librement et se communiquent par leur corps. Leurs idées, leurs désirs et leurs sentiments s'organisent et s'expriment par la médiation de leurs corps. Cette révélation ne se réalise cependant jamais parfaitement, ni intégralement. Toute tentative de dévoilement comporte aussi des éléments qui voilent le mystère personnel. A. Ganoczy dit à ce sujet, que
c'est précisément parce que l'homme n'est jamais un livre entièrement ouvert devant son entourage, qui s'en emparerait, que son mystère n'est jamais totalement levé et que, par conséquent, il ne tombe jamais au niveau des objets dont on peut disposer. A. GANOCZY, La doctrine catholique des sacrements, Desclée, 1988, p. 141.
Aller vers l'autre, c'est donc, d'une certaine manière, pénétrer un univers qui n'est pas familier. La rencontre de l'altérité n'est jamais totalement dénuée d'interrogation, voire d'appréhension, car l'autre reste autre tout en étant mon semblable. Même le conjoint demeure autre, dans la distance de sa différence. L'altérité la plus familière recèle toujours au fond d'elle-même un aspect inconnu, déroutant : richesse et mystère de l'autre. Le corps donné ou reçu ne peut jamais être compris totalement, même par empathie, car il n'existe pas deux êtres humains identiques.
Ainsi, l'homme et la femme sont toujours en mesure de révéler des aspects nouveaux et de les proposer en partage, parce que l'un et l'autre conservent une part de secret et de mystère, même dans les moments les plus intimes; une opacité demeure. La nudité, qui pourtant expose le corps et laisse entrevoir le mystère, ne fait que révéler une enveloppe. Le regard ne perçoit au-delà de cette enveloppe que si le corps s'ouvre et parle. Le corps de l'autre est, en quelque sorte,un signe qu'il faut déchiffrer, une attente qu'il faut percevoir, un don qu'il faut accepter et une présence qu'il faut accueillir. E. FUCHS, Une éthique chrétienne de la sexualité, Initiation pratique de la théologie, t. 4, Cerf, 1984, p. 439.
Le corps est un lieu secret dont la profondeur échappe aux sens, parce qu'il est spirituel, c'est-à-dire ouvert sur l'infini. L'autre pourra toujours être décrit sous ses multiples facettes, exploré dans ses moindres détails anatomiques, quelque chose demeurera à jamais inaccessible, parce qu'il est autre. Derrière chaque visage s'annonce une énigme : personne ne peut la déchiffrer en totalité. Ainsi, l'autre demeure Autre.
L'autre est, si l'on veut, mon prochain, mon semblable. L'Autre est ce qui, dans cette proximité, m'échappe, porteur insaisissable d'une altérité radicale qui surgit dans tout rapport d'identité qui le fonde. L'Autre reste 'en dehors' du champ de la connaissance...» D. VASSE, Le temps du désir, Essai sur la parole et le corps, Seuil, 1969, note 1 p. 19.
Il conserve toujours une part irréductible et inconnaissable. Ce mystère de l'autre n'est pas une réalité qui se dérobe. Bien au contraire, il forme la richesse même du corps qui, ainsi, offre toujours une part secrète et désirable. Cette part secrète, comme l'exprime F. Chirpaz
désigne la profondeur même d'une présence qui s'annonce.F. CHIRPAZ, La transparence et le secret, Lumière et vie, 211, 1993, p. 36.
Le corps s'y révèle dans sa nudité intérieure, en se faisant chair et esprit.
3.L'altérité homme femme
Dans le récit de la Genèse l’expression « voici cette fois, l’os de mes os, la chair de ma chair… » souligne d’abord la similitude. La femme qui se présente à l’homme lui ressemble bien plus que les animaux qu’il vient de nommer.
En fait, nous sommes plus identiques que différents. Selon Yvon Dallaire (psychologue) nos ressemblances constituent 97,83 % de notre nature humaine. Nous recelons des différences au sein d’une similitude fondamentale, à savoir notre humanité. Il suffit de se comparer à l’animal pour lister ce qui fait la richesse de notre humanité : citons une morphologie très similaire (deux jambes, deux bras, un corps, une tête), la parole, l’outil, une intelligence créatrice et novatrice, l’art, la conscience du bien et du mal, la spiritualité avec une quête de divin. Toutes ces caractéristiques humaines permettent de fonder des sociétés, de vivre des amitiés, de bâtir une famille et finalement d’être heureux. Voir l'étude sur ish et isha
Concernant les différences entre l'homme et la femme, la plus fondamentale est bien sûr d’ordre sexuel.
La différence sexuelle est « une différence tranchant sur les différences » (E. LEVINAS, Le Temps et l'Autre, PUF, 1983, p. 14.).
Elle est incontournable, sauf dans les cas très particuliers d’ambiguïté sexuelle. Elle ne se cantonne pas à la génitalité, mais se déploie dans tous les compartiments de la vie. La sexualité rayonne sur l’ensemble du corps. La masculinité et la féminité ne se limitent pas au sexe ; elles traversent le regard, façonnent la voix, tissent les traits du visage, orientent l’imagination et le raisonnement, transforment l’existence. « La sexualité caractérise l'homme et la femme non seulement sur le plan physique, mais aussi sur le plan psychologique et spirituel [...], elle est une composante fondamentale de la personnalité, une de ses façons d'exister, de se manifester, de communiquer avec les autres, de ressentir, d'exprimer et de vivre l'amour humain ».
Il n'existe pas d'oppositions rigides et formelles, mais des dominantes, comme le résume X. Lacroix :
C'est ainsi que le masculin pourra être caractérisé par la maîtrise de l'espace et le féminin par l'habitation du temps. Dominante, chez le premier de la relation sujet-objet, chez le second de la relation sujet-sujet. Primauté chez l'homme du faire, chez la femme du laisser-être. Ici priorité au dynamisme d'expansion et de transcendance, là d'enveloppement et d'immanence. Au masculin sera associé le contenu, au féminin le discontinu (La différence sexuelle a-t-elle une portée spirituelle ?, dans Homme et femme, l'insaisissable différence, Cerf, 1993).
Ces dominantes sont plus ou moins marquées chez chaque personne. Elles se manifestent d'une façon particulière dans la rencontre intime. Pour l'homme, la rencontre est un acte; pour la femme un état. La femme est plus sensible à l'ambiance, à la parole, au regard et à la tendresse. Son corps n'est pas immédiatement disponible. L'homme est tenté d'aller directement au corps. Son désir est tout orienté vers l'acte sexuel. L'immédiateté prévaut au détriment de l'attente et de la construction, et c'est donc la femme qui en pâtit, elle qui réclame un peu de patience et de temps.
L'homme et la femme recèlent des différences physiologiques indéniables et nécessaires en matière de procréation. L'homme donne sa semence. La femme l'accueille et la fait germer. Elle la transforme pour donner naissance à un nouvel être de parole. Cette différence fondamentale est à la source du désir et de la rencontre avec l'autre. La vue du sexe opposé n'est pas chez l'homme ou la femme un simple appel à la reproduction, mais un signe qui appelle à la reconnaissance de la différence et qui éveille le désir.
Hans Urs von Balthasar développe une théologie de la différence sexuelle fondée sur l'analogie trinitaire. La relation homme-femme dans son irréductible différence est une analogia trinitatis :
La différence entre l'homme et la femme n'est pas réductible à des fonctions biologiques complémentaires ; elle reflète, dans la chair, quelque chose de la relation des personnes divines dans la Trinité — relation de don total, de réception et de fécondité. Hans Urs von Balthasar, Théologique. III. L'Esprit de vérité, trad. Claude Dumont, Bruxelles, Culture et Vérité, 1996, p. 347.
4.L'autre, révélateur du moi
L'autre est le révélateur du monde et du moi. Il me fait prendre conscience de mon être. Commentant G. Marcel, P. Ricoeur note :
Peut-être même ma liaison avec autrui est-elle la plus remarquable, quand c'est lui qui m'ouvre, qui me déverrouille : telle conversation, tel regard ont été l'appel libérateur qui a rompu l'état de stérilité, de grisaille, de dureté où ma liberté semblait ensevelie, indisponible pour moi-même.P. RICOEUR, Gabriel Marcel et Karl Jaspers, Temps présent, 1947, p. 183.
L'autre me révèle dans ma subjectivité. Il me constitue comme sujet. L'être humain ne naît pas comme sujet, mais le devient dans sa relation avec l'autre. Il possède dès la naissance toutes les qualités requises pour devenir un sujet vivant et parlant. Mais ces capacités naturelles ne sont données qu'en puissance ou en germe. Et c'est la relation à l'autre, inscrite dans le temps, qui fait éclore et grandir ces capacités jusqu'à devenir un sujet responsable.
La relation à l'autre est la vocation fondamentale de l'être humain, hors de laquelle ne peut résonner le «je» de la parole. Le «je», comme sujet autonome, s'affirme dans la confrontation au «tu». Il est sans cesse appelé à devenir ce qu'il n'est pas encore dans l'expérience de l'autre. L'expérience de l'autre est toujours «celle d'une réplique de moi, d'une réplique à moi. M. MERLEAU-PONTY, La prose du monde, Gallimard, 1969, p. 188.
Le «je» de la relation se découvre et s'affirme dans la confrontation avec l'autre. Le chemin qui mène à soi-même passe par l'autre. Ce passage est le détour obligé de l'amour qui structure le «je» dans sa relation au «tu». Le «je» se connaît et se reconnaît en l'autre. La communion avec l'autre s'effectue au plus secret du «je» qui s'éveille par la grâce communicative du «tu». Le «je» advient en présence d'un «tu».
La rencontre de l'autre est toujours provocante. Elle oblige à sortir de soi-même pour accueillir la présence de l'autre. La présence du corps de l'autre dans la rencontre amoureuse révèle la transcendance de l'homme sur lui-même et son ouverture à l'altérité différenciée. La femme découvre sa féminité dans son désir et celui de l'homme qui vient vers elle. L'homme expérimente sa virilité en face de la femme qu'il désire et qui le désire. Dans sa quête de l'autre, l'être humain découvre ainsi son propre corps et son appartenance à cette réalité qui différencie et unit : le sexe. La femme est médiatrice de l'être masculin et l'homme est médiateur de l'être féminin. L'altérité différenciée révèle le corps à soi-même et à l'autre. Les désirs s'épanouissent au contact de l'autre. La conscience de soi-même s'affine dans la réciprocité du don charnel. L'homme et la femme prennent conscience de leurs capacités, mais aussi de leurs limites. L'union des corps «ouvre l'homme à la réalité de son être-corporel en faisant vivre et vibrer ce corps .» Le contact charnel éveille les potentialités jusque là inconnues en ouvrant le corps à l'autre et au monde. Le corps de l'autre renvoie à ma propre expérience et à une expérience du monde
Cet appel est illimité, ouvert jusqu'à ce Tout-Autre. L'être humain est appelé à entrer en relation avec ce Tout-Autre, afin de devenir à son image et à sa ressemblance. L'expérience de l'autre est en ce sens un continuel travail de façonnage. Le corps se façonne, se laisse altérer afin de rendre la communication plus parfaite. Le corps se fait autre pour l'autre.
