Formation théologique

Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu

Chapitre 7 - Le corps et la beauté

La beauté du corps humain est l'une des expériences les plus universelles et les plus énigmatiques de l'existence. Tout être humain a fait l'expérience d'être saisi, arrêté, troublé par la beauté d'un visage, d'une démarche, d'un corps en mouvement. Et pourtant, rien n'est peut-être plus difficile à définir que cette expérience, ni plus difficile à séparer des normes culturelles, des rapports de pouvoir et des idéologies qui la traversent. Ce chapitre explore successivement les grandes approches philosophiques de la beauté corporelle, le corps comme objet esthétique dans sa tension entre expérience vécue et regard social, les normes corporelles dans leur évolution historique, les pathologies contemporaines de l'image du corps, les ressources de l'acceptation de soi, et enfin la contribution de la tradition chrétienne à une esthétique du corps réconciliée avec sa dignité.

1 La beauté du corps : approches philosophiques

La réflexion philosophique sur la beauté du corps commence, en Occident, avec Platon (IVe av. J.-C.). Dans le Phèdre et dans le Banquet , Platon développe une théorie de la beauté corporelle comme trace ou reflet du Beau en soi. Dans le Banquet, Diotime expose à Socrate la voie de l'ascension érotique :

Celui qui a été guidé jusqu'ici dans les choses de l'amour, qui a contemplé les belles choses dans le bon ordre et de la bonne façon, parvenant au terme suprême des initiations amoureuses, verra soudain quelque chose de merveilleusement beau par nature — ce pour quoi précisément, Socrate, ont été accomplis tous ses efforts antérieurs. Platon, Banquet, trad. Luc Brisson, Paris, Flammarion, GF, 1998 ; rééd. 2007, 210e-211a, p. 189.

Cette ascension — du beau corps particulier à la beauté des âmes, puis à la beauté des savoirs, et enfin au Beau en soi — est la structure du désir érotique bien ordonné. La beauté corporelle n'est pas méprisée par Platon : elle est le premier degré d'une éducation du désir, mais elle est relativisée par son mouvement même.

Aristote propose une définition de la beauté fondée sur la proportion et l'ordre :

Le beau, qu'il s'agisse d'un être vivant ou de n'importe quel objet composé de parties, doit non seulement avoir ses parties ordonnées, mais aussi posséder une grandeur qui ne soit pas le fait du hasard. »² Cette conception — la beauté comme juste rapport des parties au tout — aura une postérité immense dans l'esthétique occidentale. Aristote, Poétique, trad. Michel Magnien, Paris, Le Livre de Poche, coll. Classiques, 1990 ; rééd. 2018, chap. VII, 1450b, p. 96.

Immanuel Kant déplace radicalement la question. La beauté n'est pas une propriété objective des choses ; elle est le résultat d'un jugement de goût qui prétend pourtant à l'universalité :

Est beau ce qui plaît universellement sans concept. Immanuel Kant, Critique de la faculté de juger, trad. Alexis Philonenko, Paris, Vrin, 1965 ; rééd. 1993, § 9, p. 65.

Kant distingue la beauté libre (pulchritudo vaga) et la beauté adhérente (pulchritudo adhaerens), qui suppose un concept de perfection. Juger un corps humain beau relève de cette seconde catégorie :

La beauté de l'homme [...] présuppose un concept de la fin qui détermine ce que la chose doit être. » Immanuel Kant, Critique de la faculté de juger, op. cit., § 16, p. 81.

Juger un corps humain beau n'est donc jamais tout à fait neutre — c'est le juger à l'aune d'une idée, même implicite, de ce qu'un corps humain doit être.

Umberto Eco a montré la pluralité irréductible des canons de beauté à travers les cultures et les époques :

Il n'existe pas une seule notion de beauté. La beauté a une histoire, et cette histoire est une histoire de la pluralité. [...] Chaque époque a son visage de la beauté, et souvent ce qui était beau hier est devenu laid aujourd'hui. Umberto Eco, Histoire de la beauté, trad. Myriem Bouzaher, Paris, Flammarion, 2004 ; rééd. 2010, p. 14.

Cette pluralité invite à distinguer l'expérience de la beauté — qui semble universelle comme structure de l'existence humaine — et les normes de la beauté — qui sont historiquement et culturellement variables.

2 Le corps comme objet esthétique : expérience vécue et regard social

La phénoménologie montre que la beauté n'est pas d'abord une propriété objective ni un jugement subjectif, mais une modalité de l'expérience incarnée. Merleau-Ponty, dans La Phénoménologie de la perception (Paris, Gallimard, 1945 ; rééd. Tel, 1999), note que la beauté d'un corps ne se perçoit pas comme on perçoit une couleur ou une forme : elle se perçoit à travers une résonance corporelle, une complicité charnelle entre le corps qui regarde et le corps regardé. La beauté d'un corps n'est pas dans ses proportions objectives : elle est dans l'expression qu'il dégage, dans la vitalité, la présence, la grâce qui l'habitent.

La grâce n'est pas une qualité du corps objectif, mais de l'existence incarnée. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op. cit., p. 181.

Charles Baudelaire avait pressenti cette dualité de la beauté corporelle entre l'éternel et le circonstanciel :

La beauté est faite d'un élément éternel, invariable, dont la quantité est excessivement difficile à déterminer, et d'un élément relatif, circonstanciel, qui sera, si l'on veut, tour à tour ou tout ensemble, l'époque, la mode, la morale, la passion. Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne [1863], dans Œuvres complètes, éd. Claude Pichois, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. II, 1976, p. 685.

Pierre Bourdieu, dans La Distinction. Critique sociale du jugement (Paris, Minuit, 1979 ; rééd. Le Sens commun, 1998), a analysé la dimension sociale et politique du jugement de beauté corporelle. La beauté est traversée par des rapports de classe, de genre, de race. Bourdieu introduit la notion de capital corporel :

Le corps est la manifestation la plus indiscutable de la classe sociale. [...] Il constitue la forme la plus irréfutable du capital symbolique, parce qu'il porte inscrites dans sa chair les hiérarchies sociales. Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979 ; rééd. Le Sens commun, 1998, p. 214.

Cette analyse est précieuse pour une anthropologie critique de la beauté corporelle : les jugements de beauté ne sont jamais innocents — ils reproduisent des hiérarchies sociales en les naturalisant, en les inscrivant dans les corps mêmes.

3 Les normes corporelles à travers l'histoire

L'Antiquité grecque a développé l'idéal de la kalokagathia — l'unité du beau (kalos) et du bon (agathos) — qui liait inséparablement beauté corporelle et vertu morale. Le sculpteur Polyclète (Ve siècle av. J.-C.) a codifié cet idéal dans son Canon dont le Doryphore est la réalisation plastique. Vitruve, dans son De Architectura (rédigé vers 15 av. J.-C. ; trad. française Claude Perrault, Paris, Balland, 1979), applique ces proportions corporelles à l'architecture : l'édifice parfait est calqué sur le corps humain parfait. Kenneth Clark analyse la signification de cet idéal :

Pour le Grec, un corps nu n'était pas d'abord la représentation d'un individu, mais l'affirmation d'un ordre cosmique dans lequel l'humain et le divin coïncidaient. Kenneth Clark, Le Nu, trad. Marie-Thérèse Bougard, Paris, Le Livre de Poche, coll. Pluriel, 1969 ; rééd. 1983, p. 23.

La Renaissance renoue avec l'idéal antique de proportion mais le pluralise. Albrecht Dürer, dans Vier Bücher von menschlicher Proportion (Quatre Livres sur les proportions humaines, Nuremberg, 1528 ; trad. française Louis Meigret, Paris, 1557 ; fac-similé Bibliothèque de l'Image, 2003), propose de multiples canons de proportion selon les types humains, reconnaissant une pluralité irréductible des formes de beauté corporelle. Rubens, de son côté, incarne un idéal de beauté féminine aux formes généreuses — expression d'autres valeurs : fécondité, vitalité, jouissance d'une chair créée bonne par Dieu.

La modernité du XIXe et du XXe siècle a imposé des normes corporelles inédites, soutenues par l'essor de la presse illustrée, de la photographie et du cinéma. Gilles Lipovetsky analyse la construction de l'idéal de minceur :

La valorisation de la minceur n'est pas une simple mode : elle est l'expression d'un ensemble de valeurs modernes — maîtrise de soi, performance, volonté, jeunesse éternelle. Le corps mince est le corps qui prouve que l'on est maître de soi-même, que l'on n'est pas abandonné aux appétits de la chair. Gilles Lipovetsky, La Troisième Femme. Permanence et révolution du féminin, Paris, Gallimard, 1997 ; rééd. Folio Essais, 2006, p. 134.

4 L'hypermodernité numérique : standardisation, industrie et tyrannie de l'image

Les technologies numériques — réseaux sociaux, publicité algorithmique, retouche d'image instantanée — ont introduit des normes corporelles d'une rigidité et d'une diffusion sans précédent historique. Instagram, TikTok et leurs équivalents diffusent à l'échelle planétaire et en temps réel des images de corps filtrés, retouchés, augmentés, créant un écart inédit entre le corps réel — vécu de l'intérieur dans toute sa singularité — et l'image du corps projetée vers les autres. Les filtres des applications de photographie permettent désormais de modifier en temps réel la texture de la peau, la forme du visage, la taille de la silhouette. Ce que l'on diffuse de soi n'est plus une représentation de son corps, mais une version idéalisée, lissée, normalisée de ce corps.

Cette standardisation est le produit d'une convergence d'intérêts économiques puissants. Les industries de la mode, du cosmétique, du fitness et de la chirurgie esthétique constituent un marché mondial dont la croissance repose sur la production et l'entretien d'une insatisfaction corporelle. Naomi Wolf formule cette thèse  :

La beauté est un système monétaire semblable à l'étalon-or. Comme tout système de valeurs, il est déterminé par la politique et, dans l'ère moderne en Occident, il est le dernier et le plus efficace des systèmes de croyances qui maintiennent la domination masculine. Naomi Wolf, Le Mythe de la beauté, trad. Lionel Rolland, Paris, Le Passage, 2012, p. 19.

Les industries du fitness, de leur côté, ont produit un idéal corporel fondé sur la performance et la discipline : le corps musclé, tonique, « sculpté » est le corps qui prouve la maîtrise de soi. Chris Shilling analyse cette transformation du corps en projet réflexif :

In contemporary times, the body has become a project which should be worked at and accomplished as part of an individual's self-identity. The body is not just a 'given', but something to be worked on, managed and controlled. Dans les sociétés contemporaines, le corps est devenu un projet à accomplir dans le cadre de l'identité personnelle. Le corps n'est plus simplement « donné » ; il est quelque chose à travailler, à gérer et à contrôler. Chris Shilling, The Body and Social Theory, Londres, Sage, 1993 ; 3e éd. 2012, p. 5.

5 Pathologies de l'image corporelle : anorexie, dysmorphie, chirurgie esthétique

La pression normative exercée par les industries de la beauté et amplifiée par les réseaux sociaux produit des pathologies corporelles d'une ampleur croissante. Ces pathologies ne sont pas de simples accidents individuels : elles sont des symptômes culturels.

Susan Bordo analyse les troubles alimentaires comme des cristallisations des contradictions culturelles autour du corps féminin :

Anorexia nervosa, bulimia, and obesity [...] are crystallizations of culture. [...] Far from being the purely private, psychological phenomena we tend to regard them as, they are the logical (if extreme) manifestations of the obsessions with female appearance that dominate this culture. — L'anorexie, la boulimie et l'obésité sont des cristallisations de la culture. Loin d'être de purs phénomènes psychologiques privés, elles sont les manifestations logiques — même si extrêmes — des obsessions pour l'apparence féminine qui dominent notre culture. Susan Bordo, Unbearable Weight. Feminism, Western Culture, and the Body, Berkeley, University of California Press, 1993 ; rééd. 2003, p. 139.

La dysmorphophobie — trouble caractérisé par une préoccupation excessive et invalidante pour un défaut perçu de l'apparence corporelle — a vu sa prévalence considérablement augmenter à l'ère des réseaux sociaux. Katharine A. Phillips documente le lien entre l'exposition aux normes esthétiques médiatisées et l'intensification des symptômes :

People with BDD are tormented by thoughts about a perceived flaw [...] that others can't see or see as minimal. [...] The media's constant portrayal of perfect bodies plays an undeniable role in fuelling this disorder. — Les personnes atteintes de dysmorphophobie sont torturées par des pensées relatives à un défaut perçu que les autres ne voient pas ou voient comme minime. [...] La représentation constante de corps parfaits dans les médias joue un rôle indéniable dans l'alimentation de ce trouble. Katharine A. Phillips, The Broken Mirror. Understanding and Treating Body Dysmorphic Disorder, New York, Oxford University Press, 1996 ; rééd. augmentée 2005, p. 247.

La chirurgie esthétique constitue le degré extrême de la transformation volontaire du corps selon des normes esthétiques. Anthony Elliott analyse ce phénomène comme une réponse à la fluidité identitaire de la modernité tardive :

La chirurgie esthétique n'est pas une simple vanité. Elle est la réponse à une angoisse identitaire profonde dans des sociétés où les repères stables s'effacent. [...] Le corps devient le dernier lieu où l'on peut encore exercer un contrôle sur qui l'on est. Anthony Elliott, La Tyrannie de la perfection, trad. Alexis Thiéry, Paris, Payot, 2010 ; rééd. Petite Bibliothèque Payot, 2013, p. 28.

Zygmunt Bauman éclaire plus profondément encore cette dynamique :

Identity is a lifelong task. It is never final and is always at risk. [...] The body has become the primary site of identity work — not because bodies have become more important, but because everything else has become less reliable. — L'identité est une tâche qui dure toute la vie. Elle n'est jamais achevée et toujours en danger. [...] Le corps est devenu le premier terrain du travail identitaire — non parce que les corps sont devenus plus importants, mais parce que tout le reste est devenu moins fiable. Zygmunt Bauman, Modernité liquide, trad. Christophe Rosson, Paris, Stock, 2004 ; rééd. Folio Essais, 2013, p. 84.

L'obsession de la perfection corporelle contemporaine est ainsi une pathologie sociale qui touche des individus singuliers dans leur chair. Elle produit une souffrance réelle : une relation au propre corps marquée par le rejet, la honte, l'insatisfaction permanente, qui empêche toute acceptation de soi et défait le rapport à soi-même que la phénoménologie avait identifié comme le sol de toute existence humaine digne.

6 L'acceptation de soi : vers une écologie du corps propre

Face à la tyrannie des normes esthétiques et à ses pathologies, la notion d'acceptation de soi (self-acceptance) est apparue comme une ressource thérapeutique et anthropologique fondamentale. Elle ne signifie pas la résignation ni le renoncement à prendre soin de son corps ; elle désigne une relation au corps propre marquée par la bienveillance, la reconnaissance et la gratitude.

Carl Rogers a fondé la psychologie humaniste sur la conviction que l'unconditional positive regard — le regard positif inconditionnel — est la condition de toute croissance personnelle :

L'expérience la plus fondamentale de la thérapie et de la vie est celle-ci : si je peux m'accepter moi-même — avec toutes mes contradictions, mes insuffisances, mes forces — je peux alors accepter les autres. Carl Rogers, Le Développement de la personne, trad. Ellen L. Herbert, Paris, Dunod, 1966 ; rééd. 2005, p. 17.

Kristin Neff développe la notion d'auto-compassion comme alternative au perfectionnisme :

L'auto-compassion implique d'être touché par sa propre souffrance et d'ouvrir sa conscience à la douleur plutôt que de l'éviter ou de s'y déconnecter. [...] Cela signifie traiter son propre corps et sa propre personne avec la même bienveillance qu'on offrirait à un ami cher. Kristin Neff, S'aimer. Comment se réconcilier avec soi-même, trad. Alexandre Morel, Paris, Belfond, 2013 ; rééd. Pocket, 2015, p. 42.

La tradition phénoménologique apporte à cette question un éclairage propre. Si le corps propre est, comme Husserl et Merleau-Ponty l'ont montré, le sol de toute expérience — le point zéro de toute orientation, le foyer invisible de toute perception —, alors le rejeter ou chercher à le nier n'est pas une ascèse : c'est une violence faite à la structure même de l'existence humaine. L'acceptation de soi corporelle n'est pas un renoncement : c'est la reconnaissance que ce corps-ci, avec sa singularité irréductible, est le seul lieu depuis lequel je peux exister, aimer, penser et prier.

7 Beauté, dignité et regard chrétien

La tradition chrétienne entretient avec la beauté corporelle un rapport complexe et fécond. Elle a parfois cédé à la tentation de mépriser la beauté physique comme vanitas ou occasion de péché. Mais dans ses moments les plus profonds, elle a affirmé que la beauté corporelle est un don de Dieu et une manifestation de sa gloire.

La formule la plus célèbre sur ce sujet est attribuée à Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde ». Elle apparaît dans L'Idiot (Saint-Pétersbourg, 1868 ; trad. française André Markowicz, Arles, Actes Sud, 1993 ; rééd. 2019), dans la bouche du prince Mychkine. La question reste ouverte dans le roman. Dostoïevski ne parle pas de la beauté physique triviale, mais d'une beauté qui traverse et transfigure la souffrance, qui se révèle dans le visage du Christ souffrant.

Hans Urs von Balthasar développe une esthétique théologique fondée sur le kalos grec comme manifestation de la doxa divine :

Le beau est la manifestation du vrai et du bien, leur rayonnement. [...] Celui qui ne sait plus voir la beauté peut bien prétendre qu'il sert le vrai et le bien, mais il a renoncé à quelque chose d'essentiel dans son rapport au réel. Ce qui n'a plus d'attrait ni de séduction n'éveille ni n'émeut — et une religion sans beauté dégénère en moralisme. Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix. Aspects esthétiques de la Révélation. I : La Perception de la forme, trad. Robert Givord et Hélène Bourboulon, Paris, Aubier, 1965, p. 18.

Pour von Balthasar, la beauté corporelle du Christ — et paradoxalement la défiguration de ce corps dans la Passion — est le lieu de la manifestation la plus haute de la gloire divine. Le corps crucifié, qui selon Isaïe « n'avait ni beauté ni éclat pour attirer nos regards » (Is 53,2), révèle une beauté plus profonde que toute beauté humaine : la beauté de l'amour qui se donne jusqu'au bout.

Jean-Paul II, dans sa Lettre aux artistes (4 avril 1999, AAS 91, 1999, p. 1155-1172), affirme la vocation théologique de la beauté :

Toute forme authentique d'art est à sa manière une voie d'accès à la réalité plus profonde de l'homme et du monde. [...] La beauté est la vocation que Dieu a confiée à l'artiste depuis le début [...] pour toucher les cœurs des hommes, leur ouvrir le sens de l'infini. Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 4 avril 1999, AAS 91 (1999), p. 1155 ; n. 3.

Cette vision théologique engage une critique radicale de la tyrannie des normes esthétiques contemporaines. Si la beauté est une vocation — une invitation à contempler et à manifester quelque chose qui dépasse les corps particuliers —, alors le culte de la minceur, de la jeunesse et de la performance est une idolâtrie : elle adore une image fabriquée par des intérêts économiques, au lieu de reconnaître dans tout corps humain — même blessé, même vieillissant, même défiguré — la trace de l'image de Dieu.

Simone Weil, dans La Pesanteur et la Grâce médite la beauté du monde avec une profondeur mystique :

La beauté du monde est le sourire de tendresse du Christ pour nous à travers la matière. [...] Aimer la beauté du monde, c'est aimer Dieu à travers une métaphore. Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, textes réunis par Gustave Thibon, Paris, Plon, 1947 ; rééd. Paris, Agora/Pocket, 1991, p. 138.

Thérèse de Lisieux offre un témoignage de cette libération intérieure à l'égard des normes esthétiques :

« Je n'ai jamais désiré être belle. Je savais que la beauté de l'âme suffit. » Thérèse de Lisieux, Histoire d'une âme. Manuscrits autobiographiques, éd. Conrad De Meester, Paris, Le Cerf, 1996, Manuscrit A, fol. 10v, p. 79.

Cette déclaration n'est pas un mépris du corps mais la reconnaissance que le corps habité par une vie intérieure profonde rayonne une beauté que nulle norme esthétique ne peut ni produire ni mesurer.

Synthèse du chapitre

Ce chapitre a traversé la question de la beauté corporelle selon sept registres complémentaires, qui dessinent ensemble une anthropologie critique et intégrale du corps beau.

La philosophie — de Platon à Kant, d'Aristote à Eco — montre que la beauté corporelle est une expérience universelle mais irréductible à une définition unique : elle oscille entre l'universel et le particulier, entre l'éternel et le circonstanciel. La phénoménologie — Merleau-Ponty, Baudelaire — rappelle que la beauté est d'abord une expérience incarnée, une résonance entre deux chairs, et non la conformité à un modèle abstrait.

La sociologie — Bourdieu, Lipovetsky, Wolf — dévoile les rapports de pouvoir qui traversent les normes esthétiques et les intérêts économiques qui les produisent. L'hypermodernité numérique — réseaux sociaux, publicité algorithmique, retouche d'image, industries du fitness — a porté ces mécanismes à une intensité sans précédent, standardisant les corps à l'échelle planétaire et creusant un abîme entre le corps réel et son image (Shilling, Wolf).

Ces dynamiques produisent des pathologies réelles et mesurables : troubles alimentaires (Bordo), dysmorphophobie (Phillips), obsession de la perfection et recours à la chirurgie esthétique (Elliott, Bauman). Face à elles, l'acceptation de soi — fondée par Rogers sur le regard positif inconditionnel, développée par Neff en une pratique d'auto-compassion — est à la fois une ressource thérapeutique et une exigence anthropologique.

La tradition chrétienne — Dostoïevski, von Balthasar, Jean-Paul II, Weil, Thérèse de Lisieux — offre la perspective la plus radicale : la beauté corporelle est un don de Dieu, une trace de sa gloire dans la matière, mais elle ne peut être dissociée de la beauté de l'âme qui l'habite. Le corps beau n'est pas le corps conforme aux normes du marché esthétique : c'est le corps habité par une vie intérieure profonde, rayonnant quelque chose qui le dépasse — et que le corps crucifié du Christ révèle comme la plus haute forme de beauté possible.

Voir l'étude sur le beau, le bon et le bien