Formation théologique

Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu

Chapitre 11 - La parole

Il n’existe pas de monde sans parole. Là où toute parole ferait défaut, il n’y aurait ni sens, ni relation, ni même réalité intelligible. Le monde humain advient dans et par le langage : il est tissé de significations, porté par des mots qui nomment, distinguent et relient. Sans parole, il n’y a pas seulement silence, mais absence de monde — car c’est par le langage que l’être se donne à comprendre et que l’homme habite la création.

Exprimer et communiquer

La parole remplit une double fonction d'expression et de communication. L'homme et la femme existent dans le monde, par rapport au cosmos, l'un par rapport à l'autre, en s'exprimant et en communiquant. Hormis les cas de vocations particulières, le silence et l'isolement posent question. Ils traduisent une fuite, une peur, une souffrance, en tout cas une forme de mort. La parole témoigne de la vie; elle marque aussi l'avènement de l'être humain comme sujet.

Les deux fonctions d'expression et de communication de la parole sont complémentaires et inséparables. Elles se recoupent et se confondent dans la prise de parole. Une parole adressée à l'autre vise à la fois à exprimer un sentiment ou une idée, et à la communiquer. Toute expression vise à obtenir la reconnaissance de l'autre. Qu'il s'agisse d'un cri d'angoisse, d'un appel ou d'un discours articulé, la parole attend de l'autre une réponse. Même les propos les plus communs, notamment ceux sur la pluie et le beau temps, cherchent à établir une communication.

La parole est expression de soi-même. Elle manifeste la joie, la souffrance, le désir et le plaisir. L'expression traduit la vie du corps en mots.

La parole est parlante. M. HEIDEGGER, Acheminement vers la parole, Gallimard, 1976, p. 21.

La parole est : elle est celui qui parle. Ainsi, la parole est un événement qui dévoile un existant. Elle est le lieu d'une rencontre avec l'autre. Les mots mettent en présence un visage et un corps et en appellent à un autre visage et à un autre corps. La parole est un appel à une mise en présence, à une rencontre. Elle est expression dans un mouvement d'extériorisation. Elle résonne dans le corps et l'espace. Elle est vivante. Lorsque la parole est livrée à l'écrit, la communication est amputée, note P. Ricoeur :

Quelque chose serait perdu qui tient à la voix, au visage, à la communauté de situation des interlocuteurs dans le face à face. P. RICOEUR, Lectures 3, Aux frontières de la philosophie, Seuil, 1994, p 283.

En parlant, l'homme et la femme créent un événement. Leur visage s'anime, leur bouche s'articule, leur regard s'éclaire dans le déploiement de la parole. La parole imprime au corps un mouvement et, en même temps, le corps s'exprime dans le mouvement de la parole.

L'expression part de l'intériorité du corps pour aller vers l'extériorité. Elle établit une correspondance entre le dedans et le dehors. Elle tisse un lien entre le sujet parlant et le monde. Les mots naissent dans la pensée; ils sont façonnés par les organes de la voix, puis ils passent par la bouche qui tient lieu de porte vers l'extériorité; enfin ils rejoignent et s'écrivent dans le corps du partenaire. La parole n'est donc pas seulement une onde sonore qui se diffuse dans l'espace, mais un message qui part de l'intériorité de l'un pour rejoindre l'intériorité de l'autre.

Ce passage de l'un en l'autre est le lieu de la prise de conscience de ses limites face à une autre parole qui demande à se déployer dans la symphonie du langage humain. La prise de parole requiert ce deuil de toute puissance, puisque ses effets échappent à une maîtrise totale du locuteur. La parole rejoint une autre liberté, et la communion en un «nous» dialogal ne s'établit que dans l'exercice d'une auto-limitation : celle de ne pas être toute la parole. Par la parole échangée, chacun fait le deuil d'une radicale autonomie.

Parler, c'est en effet toujours entrer en contact avec l'autre, un contact où les corps se livrent, comme l'analyse E. Lévinas :

Le sujet dans le Dire s'approche du prochain en s'ex-primant, au sens littéral du terme, en s'expulsant hors tout lieu, en n'habitant plus, ne foulant aucun sol. E. LEVINAS, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, Le livre de poche, 1974, p. 83.

Il ouvre un champ de communication dont il n'a pas l'entière maîtrise. Il se découvre sans dissimulation et sans protection. Chaque acte de parole met le corps à nu, sans défense, souligne encore E. Lévinas :

En deçà de l'ambiguïté de l'être et de l'étant avant le Dit, le Dire découvre l'un qui parle, non point comme un objet dévoile à la théorie, mais comme on se découvre en négligeant les défenses, en quittant l'abri, en s'exposant à l'outrage-offense et blessure. E. LEVINAS, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, Le livre de poche, 1974, p. 83.

La prise de parole s'expose à une contre-parole. L'affirmation peut être niée, le discours rejeté, l'idée ridiculisée. La parole engage son auteur sur un terrain qu'il ne maîtrise pas et dont il n'est pas le seul propriétaire. La parole est expression au risque de la communication. Elle touche l'autre et le pro-voque, c'est-à-dire l'appelle à sortir de lui-même pour un échange, un débat ou un combat verbal. Elle invite l'autre à exercer sa liberté. Elle le place devant un choix. La parole suscite une réponse dont la forme minimale est l'écoute. L'interpellation suscite une réponse qui elle-même produit des effets.

La parole est expression et impression au risque de la communication. Elle touche l'autre et le pro-voque, c'est-à-dire l'appelle à sortir de lui-même pour un échange, un débat ou un combat verbal. Elle invite l'autre à exercer sa liberté. Elle le place devant un choix. La parole suscite une réponse dont la forme minimale est l'écoute.

La parole court le risque de ne pas être entendue, de ne pas être écoutée, d’être jugée, d’être rejetée et finalement d’être condamnée. Le Christ, parole de Dieu faite chair, a vécu ce risque de la parole jusque sur la croix. En disant « tu » à l’homme, Dieu limite sa toute puissance, puisque désormais quelqu’un dispose de la faculté de lui répondre et de le contredire. Dieu s’expose à l’outrage, à la flagellation et à la crucifixion. La bible est en ce sens une parole risquée.

Une réponse douce fait rentrer la colère, mais une parole blessante fait monter l'irritation. Pr 15, 1.

Le corps se découvre ainsi et se révèle dans toute sa nudité. La parole ne s'enrobe pas de vêtements. Elle livre l'intimité bien au-delà du regard. La parole révèle l'identité charnelle. Les mots portent l'invisible du corps à la connaissance de l'autre. L'homme et la femme révèlent leur identité et leur différence par la parole. La parole dévoile la nudité intérieure, au-delà des apparences trompeuses. Elle transperce les boucliers du silence. Elle dépouille de toute protection. Chacun s'expose à l'autre par la parole.

Parler, c'est donc se donner à l'autre en s'ex-posant. L'ex-position devient im-pression. La parole, en ce double mouvement de détachement et d'écriture, crée un échange avec l'autre; elle instaure une communion. La parole ne fait donc pas qu'effleurer le corps de l'autre, elle le pénètre dans son intimité.

class="citation">Parler amoureusement, c'est pratiquer un rapport sans orgasme. R. Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Seuil, 1977, p. 87.

Dans le dialogue amoureux, les mots caressent les corps avec pudeur, mais sans retenue. La parole s'immisce au-delà de l'enveloppe charnelle, au plus profond de l'être. Elle pénètre le corps et procure le plaisir, la joie ou la souffrance.

L'avènement de l'être humain comme sujet

L'expression atteste l'existence. C'est en s'exprimant que naît l'homme. L'embryon ne parle pas. Sa vie est organique et totalement dépendante. Le cri du nouveau né, au sortir de son monde clos, est la première ex-pression : celle qui ouvre à la vie. La vie ne jaillit pas sans cette expression; non pas qu'il n'y ait pas de vie auparavant, mais celle-ci était fusionnelle. Avec la naissance, la vie accède à une dimension relationnelle. Et celle-ci commence dans l'expression du moi. Cris, balbutiements, premiers mots, parole articulée : toutes ces étapes manifestent l'avènement du sujet humain dans le monde.

La parole favorise la construction du sujet lui-même. Elle en est même la condition primordiale et originelle. L'homme et la femme sont engendrés par la parole comme sujet dans le monde. D. Vasse affirme en ce sens,

qu'il n'y a de naissance humaine que dans la parole. Il faudrait même aller plus loin et dire qu'il n'y a de naissance, de croissance, de sexualité et de mort humaines qu'en elle. La parole est le lieu où sont originairement noués le somatique et le psychique, l'homme et la femme, la vie et la mort, sans que l'on puisse jamais dire lequel des deux termes, dans cette série, est le premier.D. VASSE, Se tenir debout et marcher, Gallimard, 1995, p. 51.

La parole est le lieu de la construction du corps, afin que ce corps devienne un sujet vivant et parlant. La parole engendre la vie humaine en l'ouvrant sur autre chose qu'elle même.

La parole précède le sujet humain et le façonne. Elle le structure dans sa personnalité :

Nous sommes forgés à l'image d'une parole. Le noyau archaïque et oral de notre personnalité est l'accueil d'une parole qui nous appelle et nous nomme, qui nous donne de vivre et de désirer. J.-C. SAGNE, Le rapport de l'homme et de la femme à la loi du don, dans Homme et femme, l'insaisissable différence, Cerf, 1993, p. 52.

Celui à qui ne s'adresse jamais la parole n'est pas reconnu dans son existence. La parole appelle à la relation. Elle manifeste un désir d'ouverture. Elle part d'un «je» pour faire advenir «tu» comme sujet vivant et parlant.

C'est par le langage et l'ouïe que l'homme reçoit son statut de sujet, que, reprenant à son compte le discours qui lui est adressé, il dit 'Je' à un 'Tu'. D. VASSE, L'ombilic et la voix, Seuil, 1974, p. 85.

Ainsi, le sujet n'existe que dans le retentissement de la parole. La parole oriente son agir; elle unifie son corps. Dire, se dire, s'entendre se dire, se sentir écouter et, à l'inverse, entendre et écouter, tous ces événements approfondissent la connaissance de soi-même et de l'autre. La parole mène à la connaissance et la reconnaissance de soi-même et de l'autre. La parole échangée agit interactivement. L'un et l'autre donnent et reçoivent réciproquement. Dans l'échange des consentements, l'homme et la femme se connaissent et se reconnaissent. Ils structurent leur être-corps, c'est-à-dire dans leur corps propre et dans leur relation au corps de l'autre.

La parole performative

Depuis la parution en 1962 de « Quand dire c’est faire », de J.L. Austin, il est convenu de considérer que la parole a le pouvoir de faire des choses à travers des énoncés performatifs qu’il convent de distinguer des énoncés constatifs.

Les énoncés performatifs sont des actes de parole qui réalise ce dont il est question. Tel est le cas, par exemple, de « je te reçois pour épouse ». La performativité n’est possible que s’il existe une procédure conventionnelle qui vient déterminer ce qu'on fait au moyen de tels énoncés C'est ainsi par convention qu’un énoncé du type « je te prends pour épouse » sert à créer un couple car c‘est la convention qui détermine l’engagement conjugal. La procédure doit être exécutée par tous les participants, à la fois correctement et intégralement. Dire « je te reçois pour épouse », c'est le faire parce que le dialogue des époux s'énonce lors d'un rite sacramentel en fonction de normes reconnues par l'Eglise et le corps social. Il n'y a pas de condition suspensive à la réalisation effective de la parole. La rupture avec le passé est immédiate.

(E.b) "Je baptise ce bateau le Queen Elisabeth" - comme on dit lorsqu'on brise une bouteille contre la coque.
(E.c) "Je donne et lègue ma montre à mon frère" - comme on peut le lire dans un testament.
(E.d) "Je vous parie six pence qu'il pleuvra demain."

Pour ces exemples, il semble clair qu'énoncer la phrase (dans les circonstances appropriées, évidemment), ce n'est ni décrire ce qu'il faut bien reconnaître que je suis en train de faire en parlant ainsi, ni affirmer que je le fais : c'est le faire. (...) Quand je dis à la mairie ou à l'autel, etc., "Oui [je le veux]", je ne fais pas le reportage d'un mariage : je me marie.
Quel nom donner à une phrase ou à une énonciation de ce type ? Je propose de l'appeler une phrase performative (...). Ce nom dérive, bien sûr, du verbe [anglais] perform, verbe qu'on emploie d'ordinaire avec le substantif "action" : il indique que produire l'énonciation est exécuter une action. (...)

Dans le cas particulier de la promesse, comme dans celui de beaucoup d'autres performatifs, il convient que la personne qui promet ait une certaine intention (ici, par exemple, celle de tenir sa parole). Il semble même que de tous les éléments concomitants, celui-là soit le plus apte à être ce que décrit ou enregistre effectivement le « Je promets ». De fait, ne parlons-nous pas d'une « fausse » promesse lorsqu'une telle intention est absente ?

Parler ainsi ne signifie pourtant pas que l'énonciation « Je promets que... » soit fausse, dans le sens où la personne, affirmant faire, ne ferait pas, ou décrivant, décrirait mal, rapporterait mal. Car elle promet, effectivement : la promesse, ici, n'est même pas nulle et non avenue, bien que donnée de mauvaise foi. Son énonciation est peut-être trompeuse ; elle induira probablement en erreur, et elle est sans nul doute incorrecte. Mais elle n'est pas un mensonge ou une affirmation manquée. Tout au plus pourrait-on trouver une raison de dire qu'elle implique ou introduit un mensonge ou une affirmation manquée (dans la mesure où le déclarant a l'intention de faire quelque chose) ; mais c'est là une tout autre question. De plus, nous ne parlons pas d'un faux pari ou d'un faux baptême ; et que nous parlions, de fait, d'une fausse promesse, ne nous compromet pas plus que de parler d'un faux mouvement."
John Langshaw Austin, Quand dire, c'est faire (1970).

Langage, langue et parole

Différences entre langage, langue et parole
Terme Définition Nature Exemples
Langage Faculté humaine générale de communiquer par des systèmes de signes (verbal ou non verbal). Concept général, abstrait, universel Langage verbal, langage corporel, langage des signes, langage informatique, langage des fleurs, des couleurs ...
Langue Système structuré et partagé de signes linguistiques propre à une communauté (vocabulaire, grammaire, syntaxe). Social, collectif, abstrait Français, anglais, arabe, chinois, espagnol
Parole Réalisation individuelle et concrète de la langue : acte de parler ou d'écrire, utilisation personnelle du système linguistique. Individuel, concret, unique Une phrase prononcée, un texte écrit, une conversation