Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu
Chapitre 4 : Le corps, un mémorial et une histoire
Il est une vérité que l'expérience quotidienne confirme et que la réflexion philosophique a longtemps tardé à thématiser : le corps se souvient. Non pas seulement au sens métaphorique où l'on dirait que les habitudes corporelles persistent, mais au sens fort : le corps est lui-même une forme de mémoire, un lieu où l'histoire personnelle s'inscrit, se sédimente et continue d'agir. Cette section explore le corps comme mémorial vivant — réceptacle de l'histoire individuelle, familiale, culturelle et spirituelle.
1. La mémoire du corps : une mémoire avant la mémoire
Le corps est une histoire à travers les âges de la vie. Il est à la fois le même et un autre de la naissance au linceul. La femme ou l’homme que l’on épouse à 20 ans n’est plus tout à fait la ou le même à 60 ans. Le bel apollon se mut inexorablement en senior vacillant. La belle vénus perd progressivement ses atours. Et pourtant il s’agit bien de cet homme et de cette femme connus quelques années auparavant. Le fil de l’histoire se tisse à travers les rides de la peau. Nous avons tous des cicatrices visibles ou invisibles. Tout le corps est un mémorial qui ne demande qu’à faire resurgir les souvenirs enfouis. Qui, n’a pas gardé en mémoire un souvenir heureux ou une blessure d’enfance. Nous avons tous notre madeleine de Proust qui vient attiser nos papilles sensorielles à l’improviste de notre existence. Ici une fessée mémorable, là un baiser volé, ou encore le premier acte sexuel sont autant d’événements qui façonnent notre histoire et alimentent le mémorial de notre corps.
Chaque histoire est singulière, tout à la fois pauvre et riche, mais toujours passionnante à entendre, car elle parle de la vie, de cette rencontre intime du corps avec le monde et les autres. Le corps est le lieu de la relation. C’est par lui, avec lui et en lui que nous vivons le monde. Le corps est l’écritoire d’une histoire d’amour.
Quatre-vingt-dix-huit pour cent des atomes de l’organisme étaient absents un an auparavant. Le squelette qui semble si solide n’était pas le même trois mois plus tôt… La peau se renouvelle tous les mois. La paroi de l’estomac change tous les quatre jours et les cellules superficielles qui sont au contact des aliments sont renouvelées toutes les cinq minutes… C’est comme si l’on vivait dans un immeuble dont les briques seraient systématiquement remplacées chaque année. Si l’on conserve le même plan, il semble alors qu’il s’agisse du même immeuble. Mais en réalité, il est différent. Le corps ne reste pas le même, il est perpétuellement dans le flux du changement. Or, malgré cette instabilité d’une rivière en mouvement, le corps ne s’effondre jamais comme une simple pile de briques, une intelligence maintient son intégrité, se charge de coordonner la transformation du flux, ce qui permet de dire, vu de l’extérieur (celui qui se regarde dans la glace), que le corps reste le même. Pour ce qui est de la permanence, le corps est solide et stable comme une sculpture figée. Pour ce qui est du changement, il est mobile et fluctuant comme une rivière. S. CARFANTAN, La conscience et le corps, http://www.philosophie-spiritualite.com/cours/conscorps.htm.
La psychologie et la neurologie distinguent depuis longtemps la mémoire explicite — la remémoration consciente d'événements passés — et la mémoire implicite ou procédurale — le savoir incorporé qui guide l'action sans passer par la représentation. Mais cette distinction scientifique ne rend pas pleinement compte de ce que la phénoménologie appelle la mémoire corporelle au sens propre.
Paul Ricœur distingue avec précision trois formes de mémoire : la mémoire-habitude, qui est le corps exercé ; la mémoire-souvenir, qui est la conscience du passé ; et la mémoire corporelle proprement dite, qui est à la frontière des deux. Il écrit :
Il y a quelque chose comme une mémoire du corps, dont témoignent toutes les formes d'habitude motrice : marcher, nager, faire du vélo. [...] Ces habitudes sont bien gardées en mémoire, mais d'une mémoire que le corps exerce plutôt qu'elle ne les représente. Paul Ricœur, La Mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000 ; rééd. Points Essais, 2003, p. 159.
Cette mémoire que le corps exerce plutôt qu'il ne la représente est une forme de sagesse pratique accumulée. Elle précède toute décision consciente et toute narration rétrospective. C'est elle qui guide la main du pianiste sur le clavier, le geste du potier sur l'argile, la démarche assurée du marcheur de montagne : une intelligence charnelle qui sait sans savoir qu'elle sait.
Maurice Merleau-Ponty avait analysé cette dimension dans La Phénoménologie de la perception à travers la notion de sédimentation : les expériences passées ne disparaissent pas, elles se déposent dans le corps comme des strates géologiques, modifiant progressivement sa structure et ses possibilités.
Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945 ; rééd. Tel, 1999, p. 179.
La mémoire corporelle est ainsi une forme de tradition vivante : elle transmet d'un moment de l'existence à l'autre ce qui a été appris, éprouvé, transformé.
2. Le corps comme archive de l'histoire personnelle
Le corps n'est pas seulement le lieu où les habitudes se sédimentent : il est l'archive où s'inscrit toute l'histoire personnelle d'un être humain, y compris dans ses dimensions les plus douloureuses. Les cicatrices, les tensions musculaires chroniques, les postures de protection ou de repli, les réflexes de sursaut — tout cela est de la mémoire corporelle au sens plein du terme.
Judith Herman a montré que le traumatisme s'inscrit dans le corps avec une force qui dépasse la mémoire consciente :
Le traumatisme prive la victime de tout sentiment de puissance et de connexion. [...] La mémoire traumatique est encodée différemment des souvenirs ordinaires : elle est fragmentée, envahissante, et s'exprime souvent d'abord par le corps — par des sensations, des réflexes, des réactions physiques — avant d'accéder à la conscience. Judith Herman, Trauma et Rétablissement, trad. Dominique Laure Miermont, Paris, Calmann-Lévy, 1992 ; rééd. 2005, p. 197.
Bessel van der Kolk a contribué à fonder neurobiologiquement cette intuition clinique. Son titre lui-même est une affirmation anthropologique : le corps garde le score — il comptabilise et conserve tout ce que l'existence lui a infligé.
Le traumatisme n'est pas seulement un événement qui s'est produit dans le passé ; il est l'empreinte laissée par cet événement sur l'esprit, le cerveau et le corps. Cette empreinte a des conséquences profondes sur la capacité de l'être humain à vivre dans le présent. [...] Pour traiter le traumatisme, il faut apprendre à habiter son corps autrement. Bessel van der Kolk, Le Corps n'oublie rien. Le cerveau, l'esprit et le corps dans la guérison du traumatisme, trad. Isabelle Morel, Paris, Albin Michel, 2018, p. 21.
Cette inscription du passé dans le corps n'est pas seulement pathologique. Elle est constitutive de toute histoire personnelle. Les caresses reçues dans l'enfance ont aussi laissé une empreinte dans le corps : une certaine facilité à la tendresse, une disponibilité au toucher bienveillant. Les mots doux entendus très tôt ont modelé un corps qui s'ouvre naturellement à la relation. La mémoire corporelle est ainsi une mémoire affective qui a été incorporée.
3 Le corps familial : filiation, transmission, don
La famille est le premier milieu dans lequel le corps humain naît, se développe et apprend à se relier. Louis-Marie Chauvet analyse la structure symbolique de la filiation comme remise d'un don qui précède toute décision :
Naître, c'est recevoir d'un autre et d'autrui un corps, une langue, un nom, une histoire — c'est être redevable d'une dette qui ne peut jamais être entièrement remboursée. Louis-Marie Chauvet, Symbole et Sacrement. Une relecture sacramentelle de l'existence chrétienne, Paris, Le Cerf, 1987 ; rééd. 2021, p. 94.
Paul Ricœur analyse la filiation comme une forme de l'attestation : le fils atteste de son père non seulement en lui ressemblant physiquement, mais en recevant et en transmettant une manière d'être au monde, des habitudes corporelles, une mémoire charnelle :
La filiation implique une temporalité du corps qui dépasse la durée d'une vie individuelle : le corps reçoit et transmet quelque chose qui le dépasse. Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, op. cit., p. 167.
La question de la transmission corporelle prend une dimension théologique dans la réflexion d'Adrienne von Speyr — mystique catholique suisse, collaboratrice de von Balthasar. Elle commente la scène de la naissance dans l'évangile de Jean :
Tout corps humain est un corps reçu. Il y a dans toute naissance quelque chose de l'Incarnation : un esprit prend chair, une personne vient au monde dans et par un autre corps. Adrienne von Speyr, Jean, t. I, trad. partielle, Einsiedeln, Johannes Verlag, 1949 ; cité dans Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, trad. française, Paris, Lethielleux, 1978, p. 143.
4. Le corps porteur d'une histoire transgénérationnelle
La mémoire corporelle ne commence pas à la naissance. Elle est aussi, d'une manière qui interroge profondément l'anthropologie, transgénérationnelle : le corps reçoit avec la vie quelque chose de l'histoire de ceux qui l'ont engendré.
Boris Cyrulnik analyse la transmission intergénérationnelle des traumatismes à travers les comportements parentaux :
Un enfant baigne dans un monde sensoriel avant même de naître. Les hormones du stress maternel, le rythme cardiaque de la mère, sa voix, ses mouvements — tout cela imprègne le corps de l'enfant avant la naissance et continue de le modeler dans les premiers mois de vie. [...] Le corps de l'enfant porte ainsi quelque chose de l'histoire de ses parents. Boris Cyrulnik, De chair et d'âme, Paris, Odile Jacob, 2006 ; rééd. Poche Odile Jacob, 2008, p. 47.
La psychanalyse a développé, depuis Nicolas Abraham et Maria Torok, la théorie du fantôme — ces non-dits familiaux, ces secrets honteux ou douloureux, ces deuils non faits qui se transmettent de génération en génération et continuent d'agir dans les corps des descendants sans que ceux-ci en aient conscience. Abraham et Torok, dans L'Écorce et le Noyau (Paris, Flammarion, 1978 ; rééd. Champs, 1987), écrivent :
Le fantôme est une formation de l'inconscient qui n'a jamais été consciente — pour la bonne raison qu'elle ne provient pas de l'inconscient du sujet lui-même. Elle y est venue de l'extérieur, transmise d'un inconscient à l'autre, souvent à travers des comportements, des postures, des symptômes corporels inexpliqués. ⁶ Nicolas Abraham et Maria Torok, L'Écorce et le Noyau, Paris, Flammarion, 1978 ; rééd. Champs, 1987, p. 424.
La tradition chrétienne éclaire cette dimension transgénérationnelle d'une manière qui dépasse la seule psychologie. Le corps reçu de ses parents porte en lui la trace d'une histoire qui remonte à l'origine de l'humanité. La théologie du péché originel — quel que soit le sens précis qu'on lui donne — affirme que notre condition corporelle n'est pas simplement le résultat de notre histoire personnelle : elle est héritée d'une blessure plus ancienne, plus profonde, qui traverse toute l'humanité. Paul, dans la lettre aux Romains, formule cette solidarité dans la fragilité : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé en tous les hommes. » (Rm 5,12 ; trad. Bible de Jérusalem, Paris, Le Cerf, 2000.)
5. Le corps porteur d'une histoire culturelle et sociale
Le corps est également le mémorial d'une histoire culturelle et sociale qui le précède et le dépasse. Marcel Mauss, dans ses « Techniques du corps » (1935, dans Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1950 ; rééd. Quadrige, 2013), a montré que les gestes les plus ordinaires — la façon de marcher, de nager, d'accoucher — sont culturellement transmis et historiquement situés. Chaque corps porte ainsi en lui la mémoire de la culture qui l'a formé.
Pierre Bourdieu a poussé cette intuition plus loin encore avec sa notion d'habitus. Dans Le Sens pratique (Paris, Minuit, 1980 ; rééd. 1987), il décrit l'habitus comme une histoire faite corps :
L'habitus, c'est la présence active du passé dont il est le produit ; c'est ce qui fait que les agents sont habités par leur histoire dont ils sont le produit [...]. L'histoire se perpétue ainsi à travers les corps, comme une mémoire qui n'a pas besoin de se souvenir pour agir. ⁷ Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980 ; rééd. 1987, p. 94.
Cette histoire incorporée est à la fois une ressource et une contrainte. Elle est une ressource : l'habitus donne au corps une intelligence pratique, un sens des situations, une capacité à naviguer dans le monde social sans avoir à tout recalculer à chaque instant. Elle est une contrainte : les dispositions incorporées peuvent reproduire des structures d'oppression ou de domination longtemps après que les conditions qui les ont produites ont disparu. La libération corporelle — individuelle et collective — passe par un travail de conscience sur ces dispositions héritées.
6. Vers une rédemption de la mémoire corporelle
La mémoire corporelle peut être une prison. Les corps traumatisés, les corps honteux, les corps marqués par des générations de domination ou de violence portent une histoire qui les écrase parfois. La question éthique et théologique est alors : cette histoire peut-elle être délivrée ? La mémoire du corps peut-elle être guérie ?
Boris Cyrulnik a montré que la résilience n'est pas l'effacement de la mémoire traumatique, mais sa transformation : l'événement douloureux reste inscrit dans le corps, mais il cesse d'être paralysant parce qu'il a été intégré dans un récit de vie qui lui donne un sens :
La résilience n'est pas l'invulnérabilité. C'est la capacité à vivre, à aimer, à créer malgré les blessures. [...] Le corps blessé n'est pas condamné à répéter sa blessure indéfiniment : il peut apprendre un autre langage, inventer d'autres gestes, tisser de nouvelles relations. Boris Cyrulnik, La Résilience. Surmonter les traumatismes, Paris, Odile Jacob, 2012 ; rééd. Poche Odile Jacob, 2016, p. 83.
Paul Ricœur propose la notion de travail du deuil comme condition d'une mémoire juste — ni obsessionnelle ni amnésique :
Travailler le deuil, c'est aussi travailler la mémoire du corps. Non pour l'effacer, mais pour que le passé cesse d'être un destin et devienne une origine — quelque chose depuis quoi je peux me projeter en avant, librement. Paul Ricœur, La Mémoire, l'histoire, l'oubli, op. cit., p. 582.
La tradition chrétienne offre, sur ce point, une ressource qui va au-delà de la psychologie. La liturgie chrétienne est elle-même une mise en mémoire corporelle. L'Eucharistie est célébrée en réponse à une injonction du Christ : « Faites ceci en mémoire de moi. » (Lc 22,19.) Ce « faites » est un acte corporel : le pain rompu, le vin partagé, les mains tendues, les genoux fléchis. La mémoire de la Passion et de la Résurrection passe par les corps rassemblés, comme si Dieu avait voulu confier son histoire la plus décisive non à des textes abstraits mais à des gestes incarnés.
Louis-Marie Chauvet analyse cette dimension mémorielle de la liturgie :
La liturgie est une écriture sur les corps. Elle inscrit dans les corps des croyants — par les gestes, les postures, les rythmes, les odeurs, les saveurs — une mémoire que nulle instruction catéchétique ne pourrait produire à elle seule. [...] C'est par les corps que l'Église se souvient du Christ, et c'est par les corps que le Christ continue d'agir dans l'Église. Louis-Marie Chauvet, Symbole et Sacrement. Une relecture sacramentelle de l'existence chrétienne, Paris, Le Cerf, 1987 ; rééd. 2021, p. 272.
Plus profondément encore, la foi chrétienne propose une espérance de rédemption de la mémoire corporelle. Si le corps ressuscité porte encore, selon l'Évangile de Jean, les stigmates de la Passion — « Il leur montra ses mains et son côté » (Jn 20,20) —, cela signifie que l'histoire du corps n'est pas effacée dans la gloire, mais transfigurée. Les blessures de l'histoire ne sont pas niées : elles sont assumées, portées dans la lumière de la Résurrection, et deviennent les lieux mêmes où se manifeste la victoire de l'amour sur la mort.
Jean-Paul II, méditant cette scène dans Redemptor Hominis, formule cette espérance :
Ces blessures glorieuses révèlent que la souffrance corporelle n'est pas effacée dans la résurrection, mais transfigurée. [...] Aucune histoire humaine, aussi douloureuse soit-elle, n'est perdue pour Dieu. Il la reçoit, il la porte, il la transforme de l'intérieur. Jean-Paul II, Redemptor Hominis. Lettre encyclique, 4 mars 1979, AAS 71 (1979), p. 295 ; n. 20.
Synthèse
Le corps est un mémorial vivant. Il porte en lui la mémoire de ses habitudes (Ricœur, Merleau-Ponty), la trace de ses joies et de ses blessures (Herman, van der Kolk), l'empreinte de l'histoire de ses parents et de ses ancêtres (Cyrulnik, Abraham et Torok), et l'inscription de la culture qui l'a formé (Mauss, Bourdieu). Cette mémoire corporelle n'est pas un enfermement : elle peut être transformée par le travail de deuil (Ricœur), la résilience (Cyrulnik), et, pour le croyant, par la grâce qui transfigure sans effacer.
La liturgie chrétienne elle-même (Chauvet) est une écriture sur les corps — une manière de confier l'histoire du salut non à des archives mortes mais à des mémoires vivantes. Et l'espérance de la résurrection (Jean-Paul II) fonde la conviction que nulle histoire corporelle, si douloureuse soit-elle, n'est définitivement close : elle est appelée à être reçue, portée et transfigurée par Celui qui, dans son propre corps ressuscité, porte encore les marques de l'amour jusqu'au bout.
