Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu
Chapitre 9 - Le visage
Le visage est la première parole du corps. Avant le mot, avant même le geste, il déploie une présence, une ouverture, une promesse. Il est seuil et mystère : on y entre comme dans un sanctuaire. Dans la rencontre de l’autre, le visage n’est pas un détail visible, mais le lieu où l’invisible s’incarne. Il unit ce qui voit et ce qui se laisse voir, ce qui appelle et ce qui répond.
1 Épiphanie du corps
Si le corps de l’autre révèle son mystère dans la masculinité ou la féminité, c’est dans le visage qu’il demeure le plus transparent et le plus mystérieux. Le visage est la partie du corps qui permet de reconnaître quelqu’un parmi les autres. C’est aussi à travers le visage que l’autre n’est pas ce que je suis. Le regard est une parole silencieuse qui amène l’autre à soi.
Parmi toutes les parties du corps, le visage est celle qui parle le plus. Non pas parce qu'il est le siège de la bouche et des organes phonatoires, mais parce qu'il est le lieu d'une expressivité irréductible qui déborde toujours ce que l'on veut montrer. Le visage trahit, révèle, appelle — souvent à l'insu de celui qui le porte.
L’homme et la femme révèlent leur personnalité et leur humanité à travers leur visage. Hors du visage il n’est pas d’humanité ni de relation.
C'est Emmanuel Levinas qui a poussé le plus loin la réflexion sur la rencontre de l'autre dans sa dimension éthique et corporelle. Dans Totalité et Infini, Levinas développe sa célèbre phénoménologie du visage. Le visage n'est pas d'abord un objet de perception : il est une épiphanie, une manifestation qui déborde toute saisie thématique.
Emmanuel Levinas a fait du visage le concept central de son éthique. Dans Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité , il affirme que le visage d'autrui est la forme d'expression la plus originaire qui soit — et aussi la plus déconcertante, parce qu'elle n'est pas un message que l'autre m'enverrait, mais une présence qui m'interpelle avant tout message :
La façon dont se présente l'Autre, dépassant l'idée de l'Autre en moi, nous l'appelons, en effet, visage. [...] Le visage est signification sans contexte. [...] Le visage est seul. Il brise son contexte plastique, forme sans contenu. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961 ; rééd. Paris, Le Livre de Poche, coll. Biblio-essais, 1990, p. 43 et 215.
Le visage parle avant de parler. Il dit quelque chose que les mots ne pourront jamais tout à fait dire : la présence irréductible d'une personne qui est là, devant moi, et qui m'adresse un appel auquel je ne peux pas ne pas répondre. C'est pourquoi Levinas peut affirmer que le visage dit « Tu ne tueras pas » : non pas parce qu'il prononce ces mots, mais parce que la présence d'un visage humain instaure une relation éthique avant toute parole.
La façon dont se présente l'Autre, dépassant l'idée de l'Autre en moi, nous l'appelons, en effet, visage. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961 ; rééd. Paris, Le Livre de Poche, coll. Biblio-essais, 1990, p. 43.
Le visage s'ouvre à l'abîme de l'infini et m'appelle à ma responsabilité. Ibid., p. 173.
Le visage est simultanément la manifestation de la vulnérabilité absolue de l'autre et l'injonction éthique qui m'ordonne : « Tu ne tueras pas. » Levinas l'exprime avec une formule lapidaire :
Le visage s'ouvre à ma responsabilité. [...] La nudité du visage, c'est dénuement et appel. Ibid., p. 215.
Le visage se refuse à la possession, à mes pouvoirs. Ibid., p. 215.
Le visage me parle et par là m'invite à une relation sans commune mesure avec un pouvoir qui s'exerce, fût-il jouissance ou connaissance. Ibid., p. 215.
L'altérité qui s'exprime dans le visage fournit l'unique « matière » possible à la négation totale. Ibid. p. 216.
Le visage est ce qui nous interdit de tuer. Emmanuel Levinas, Ethique et infini, Fayard, 1985, p. 90.
Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre, complète cette analyse en montrant que le visage est aussi le lieu d'une reconnaissance mutuelle — le lieu où deux personnes se reconnaissent réciproquement comme des soi-même qui méritent attention et respect :
La reconnaissance de soi passe par le visage de l'autre. Ce n'est pas d'abord dans le miroir que je me découvre, mais dans le regard de l'autre qui me regarde. Le visage est le medium de toute ipséité. Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990 ; rééd. Points Essais, 2015, p. 387.
Les neurosciences contemporaines ont confirmé, par d'autres voies, la centralité du visage dans la communication humaine. Les travaux de Paul Ekman sur les émotions universelles ont montré que six expressions faciales fondamentales (joie, tristesse, colère, peur, dégoût, surprise) sont reconnaissables à travers toutes les cultures humaines, suggérant une grammaire corporelle universelle :
Les expressions du visage sont le langage le plus universel de l'humanité. [...] Elles se produisent souvent avant que la personne ait conscience de ce qu'elle ressent — révélant ainsi une vérité émotionnelle que les mots peuvent dissimuler. Paul Ekman, En savoir plus sur nos émotions, trad. Pierrick Roux, Paris, Village Mondial, 2004, p. 3.
L’autre est vivant à travers son visage ; non pas que les autres membres du corps n’annoncent pas le vivant, mais le visage est le lieu de la parole et la parole donne au corps son humanité. Le face-à-face est d’ailleurs le contexte corporel de l’échange de paroles. Il est la scène où se joue l’échange. La bouche, le regard, le front et les autres facettes du visage forment le décor. La parole met le visage en mouvement en lui donnant une dimension poétique.
La barbarie commence par la dénégation du visage, de son regard, dès lors qu’on ne voit plus chez autrui, dans la merveille de son existence, la présence vivante d’une personne inquiète de son origine et de sa destinée (Ph. SOUAL, dans Bulletin du Collège Supérieur, n° 9, 4e trimestre 2001).
Associé à un nom, le visage permet d’identifier une personne, comme en témoignent les pièces d’identité ou encore l’expression : « Je n’arrive pas à mettre un nom sur ce visage (ou un visage sur ce nom) ». Dans l’évocation de quelqu’un, c’est son visage qui apparaît. Celui-ci est unique et il rend l’autre présent. Aucun autre organe du corps n’a cette faculté. En cela, le visage a une fonction primordiale dans la rencontre. Lorsqu’un bébé s’annonce, la première préoccupation est de savoir s’il n’y a pas de malfaçon ; la deuxième est-ce un garçon ou une fille. Les parents vérifient ces deux points au sortir du ventre de la mère et une fois cette vérification accomplie, c’est le visage qui prend la première place. Ainsi, voir un visage, c’est recevoir l’autre dans son unicité et son humanité.
2 Miroir des émotions
La joie et la souffrance s’expriment avant tout sur un visage, par le rire ou les larmes. La sérénité intérieure irradie le visage. Le visage trahit les émotions, porte le poids des ans, scrute l’avenir. Il révèle le vécu. Il est présence vivante. Il manifeste une présence à lui tout seul.
Voir un visage, c’est entendre une présence. François CHIRPAZ, Parole risquée, Klincksieck, 1989, p. 106).
Dominique Auzenet nous dresse le portait de quelques visages bibliques :
Sur la figure de chacun se reflète son émoi, sa joie ou sa tristesse. Par exemple, Caïn
en fut très irrité et son visage fut abattu. Dieu dit à Caïn: "Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi
ton visage est-il abattu ?" (Gn 4, 7). Il ne faut donc pas s’en tenir là, mais chercher la
cause de ces sentiments exprimés par l’expression du visage, et par là donc,
s'intéresser à l'autre d'une part, et au message que l'on transmet d'autre part !
Ainsi, dans toutes tes offrandes, aie le visage joyeux, et consacre ta dîme avec allégresse
(Si 35, 11) peut faire écho à l'enseignement du Christ rappelant que lors du jeûne, il
faut se parfumer la tête et avoir l'air heureux, c'est-à-dire l'être véritablement ! Et
donc, par voie de conséquence, le signe d'un cœur content est un visage joyeux (Si 13,
25). Cela pourrait évoquer le mot fameux attribué à Nietzsche : « Si les Chrétiens ont
une tête de ressuscités, alors on pourra croire à la résurrection ».
Le visage est expression de la personne. Ainsi peut-on lire : La
méchanceté de la femme change sa 7gure ; elle fait grise mine (Si 25, 17) ou encore : A son
air on connaît un homme, et au visage qu'il présente on connaît le sage (Si 19, 29).
Le cœur de l'homme modèle son visage soit en bien soit en mal (Si 13, 25). C'est donc
bien le cœur de l'homme, ses pensées et ses sentiments qui inCuent sur son visage :
Le vent du nord enfante la pluie, et la langue qui médit en secret, un visage irrité (Pr 25, 23).
Impossible donc de dissimuler quoi que ce soit : leur complaisance témoigne contre
eux [les pécheurs] (Is 3, 9) et suivent des descriptions imagées de la mine des injustes :
Leur visage devient noir par la fumée qui s'élève de la maison. Sur leur corps et sur leur tête
voltigent les hiboux, les hirondelles et les autres oiseaux; les chats eux-mêmes y prennent
leurs ébats (Bar 6, 20-21). https://petiteecolebiblique.fr/pdf_peb/073_peb_visage.pdf
Le visage parle comme un livre ouvert. Il est au cœur du face-à-face. Sans le visage, il n’y a pas de rencontre humaine. Dans la présence de l’autre, le regard se porte avant tout sur son visage, afin d’y déchiffrer le mystère du corps.
Le visage est le lieu de l’oblativité, là où l’autre s’offre dans son intimité la plus profonde. L’accueil de ce don s’opère dans le face-à-face où les regards se croisent dans une secrète complicité. Le visage est aussi le lieu du repliement, là où le regard, l’ouïe et la voix se referment pour signifier le silence, la solitude et la souffrance intérieures. Enfin, le visage manifeste les dimensions charnelles et spirituelles du corps. Il est, selon l’expression de P.-J. Labarrière,
cette moire ténue où s’entrecroisent d’indiscernable façon les fils conjoints de l’esprit et de la chair. P.-J. LABARRIERE, Dieu aujourd'hui. Cheminement rationnel, décision de liberté, Desclée, 1977, p. 130).
L’autre naît dans mon univers propre par l’avènement de son visage. Et c’est d’abord à travers son visage que je le connais et que je le reconnais. L’aventure amoureuse se trame dans ce triple mouvement de naissance, connaissance et reconnaissance.
3 Dans la rencontre sexuelle
Dans le corps, le visage est ce qui résiste à la possession. Tout le reste peut être saisi, touché, conquis ; le visage, lui, se contemple. Emmanuel Levinas dira qu’il est « fragilité absolue », parce qu’il exprime la nudité la plus haute : celle de l’être qui se confie à ton regard sans défense. Dans l’ordre de la sexualité, cette vérité prend un relief particulier : le vrai éros commence lorsque le désir franchit la frontière de la chair pour devenir regard.
Dans l’union des corps, le visage demeure paradoxalement l’espace le plus exposé et le plus préservé. Aimer sans voir le visage, c’est prendre sans connaître. Le plaisir devient anonyme si aucun regard ne l’éclaire. Car le visage de l’autre est ce qui rappelle le mystère de la personne au cœur même de la jouissance. Le désir tend vers la fusion ; le visage la contredit en rappelant la distance. Et c’est de cette tension que naît la relation véritable : être avec l’autre, non pas absorber l’autre.
Dans le Cantique des cantiques, la bien-aimée dit : « Montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix ; car ta voix est douce et ton visage charmant » (Ct 2, 14). Le visage est ici révélation de la beauté, mais aussi de la voix ; il unit la parole et la chair. À travers lui, la sensualité devient dialogue. Le corps se fait langage. Dans la sexualité biblique ainsi comprise, le regard n’est pas simple prélude ni artifice : il est sacrement de la relation.
Dans la rencontre amoureuse, le visage est à la fois l’origine et le terme du désir. Il précède le toucher et lui survit. Après l’embrasement des corps, il demeure, unique, inépuisable, comme mémoire du don. C’est pourquoi le véritable amour ne détruit pas le visage dans la fusion : il l’écoute, il l’épouse. La caresse n’en efface pas les contours ; elle les trace avec plus de lenteur.
Ainsi, dans le corps à corps amoureux, le visage demeure l’ultime frontière du sacré. Il est ce qui interdit que l’autre devienne objet, ce qui sauve la dignité du désir. Regarder le visage de l’autre, c’est déjà dire : Tu n’es pas à moi, mais avec moi. Le plaisir, alors, perd son pouvoir de possession pour devenir célébration. Dans ce regard réciproque, la chair devient parole, la tendresse prière, et l’amour, théophanie.
Dans le mystère chrétien, cette théologie du visage prend une dimension divine. Car le Verbe de Dieu a pris un visage parmi les hommes. « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9) dit Jésus à Philippe. Par lui, le divin se rend visible non dans la puissance, mais dans la douceur d’un regard humain. À travers ce visage livré — celui du Christ et, par lui, celui de tout être humain — la sexualité est appelée à se faire épiphanie : révélation de la personne, rencontre où la chair devient icône du don.
4 Le regard
Le regard, à lui tout seul, est un champ de communication, car il est le foyer de la perception de l’autre. Il révèle une présence et exprime avec beaucoup d’intensité les désirs et les sentiments. Le regard est épiphanie du visage.
Les yeux sont le miroir de l'âme. Cicéron, De oratore, III,22).
Il offre à l’autre une parole silencieuse riche en signification comme en témoignent ces propos de l’amant du Cantique des cantiques :
Tu me fais perdre le sens, ma sœur, ô fiancée, tu me fais perdre le sens par un de tes seuls regards (Ct 4,9).
Les amoureux se regardent dans les yeux. Le regard est chargé de désir. Toute la chair semble y affleurer. Seul le regard d’un mort ne parle pas, aussi le premier geste à son égard est-il de lui clore les yeux.
Le regard positionne le corps au centre du monde et l’invite à modeler ce monde. Chacun est placé au centre du monde par l’effet de son regard et chacun est amené à le modifier. Jacques Ellul souligne, que
Le regard est la provocation à l’action, en même temps que le moyen, le porteur de l’action. Jacques ELLUL, La parole humiliée, Seuil, 1981, pp. 10-11.
Il recueille des informations et donne accès au réel. L’autre entre dans mon espace par le regard et ainsi, je peux l’appréhender. La vue offre une emprise sur le corps de l’autre. Je peux saisir sa main parce que la vue me permet de la localiser dans l’espace. La nuit n’est que tâtonnement. L’œil est la lampe du corps, celle qui éclaire la route de la vie.
La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière (Mt 6,22).
Le regard possède le pouvoir d’établir une communication non verbale en interrogeant le monde de l’autre. Deux regards qui se croisent rompent le silence de l’isolement. Car le regard explore et investit l’autre. Il provoque dans l’attente d’une éventuelle prise de parole ou d'un sourire.
Voilà pourquoi on ne peut pas croiser un regard sans répondre par un sourire. Il y a là une manière de se saluer, de témoigner qu'on n'est pas en présence d'une chose, mais que l'on a reconnu une personne. Ce qui s'expérimente déjà sous forme furtive dans la rencontre impersonnelle, l'est a fortiori dans les relations interpersonnelles plus denses. Dans l'amour, dans l'amitié le regard devient une fête des coeurs. Simone Manon. https://www.philolog.fr/redoutable-ou-benefique-regard-sartre/
Les yeux sont les miroirs de notre âme. Affronter les yeux de l’autre, c’est se forcer à contempler notre propre âme, notre essence mise à nue.
Dans la relation à un étranger, le regard s’érige comme une frontière. Ainsi, dans un lieu commun, je cesse de regarder impunément l’autre quand il me regarde à son tour. Le regard provoque une gêne, car il engage une communication silencieuse. Or rien n’est plus pénible qu’un face-à-face silencieux. Lorsque l’homme et la femme ne savent plus quoi se dire, alors les regards se fuient. Ils deviennent des étrangers l’un pour l’autre. Le regard a besoin de la parole pour que la communication s’instaure. Comme le souligne Bruno Chenu,
un visage, c’est l’espace-chair personnel où vivent une parole et un regard. Bruno CHENU, La trace d'un visage, De la parole au regard, Centurion, 1992, p. 15.
Ainsi, regard et parole sont complémentaires dans la relation à l’autre. Le silence ou la fuite du regard traduit la gêne, l’incommunicabilité ou la dérobade. Dans un dialogue, le regard posé sur l’autre manifeste un intérêt à sa parole ; non pas un regard vide où les pensées seraient ailleurs, mais un regard attentif, un regard écoutant.
Ainsi, un regard qui se porte sur l’autre ne laisse pas indifférent. Toucher des yeux ou déshabiller du regard évoquent ce pouvoir du regard. Lors d’une prise de parole, le regard s’associe à la parole. Le regard indique la direction de la parole. Je m’adresse à celui que je regarde. Si mon regard se porte sur un tiers, alors ma parole demeure ambiguë. Le regard et la parole sont les lieux d’expression de la vérité. Il est très difficile de mentir à quelqu’un en le regardant dans les yeux. Le face-à-face est le lieu d’avènement de la vérité. La trahison pousse au repli et à fuir la face de la personne trahie.
S'il y a un Autre, quel qu'il soit, où qu'il soit, quels que soient ses rapports avec moi sans même qu'il agisse autrement sur moi que par le pur surgissement de son être, j'ai un dehors, j'ai une nature; ma chute originelle c'est l'existence de l'autre, et la honte est - comme la fierté - l'appréhension de moi-même comme nature, encore que cette nature même m'échappe et soit inconnaissable comme telle. Ce n'est pas, à proprement parler, que je me sente perdre ma liberté pour devenir une chose, mais elle est là-bas, hors de ma liberté vécue, comme un attribut donné de cet être que je suis pour l'autre. Je saisis le regard de l'autre au sein même de mon acte, comme solidification et aliénation de mes propres possibilités. Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, collection Tel, page 321.
