Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu
Chapitre 2 - Le corps de chair
La chair est l'une des notions les plus résistantes à la définition. Elle déborde toujours le concept qu'on tente de lui appliquer. La biologie en fait un tissu, la philosophie un état, la phénoménologie un mode d'être et la théologie un lieu de péché tout autant que de rencontre du divin. Aucune de ces approches ne la dit tout entière, et c'est précisément cette réserve inépuisable qui en fait un objet de pensée privilégié. La chair n'est pas simplement le corps : elle est ce par quoi le corps est vécu du dedans, ce par quoi le monde est senti avant d'être connu. Elle est antérieure au sujet et à l'objet, antérieure à la distinction entre moi et le monde.
La chair organique
Corps atomique
Avant de parler de la chair elle-même, plongeons dans l’infiniment petit de la matière. Le Robert donne au mot corps la définition suivante : "Partie matérielle des êtres animés". Le corps possède un nombre gigantesque de cellules ; environ 100 000 milliards. Chaque cellule est formée de molécules, elle-même agencée à partir d’atomes. Chaque cellule est composée d’environ 1000 milliards d’atomes agglomérés les uns aux autres selon les lois de la physique. Ce qui nous fait environ 100 millions de milliards de milliards d’atomes (1 suivi de 26 zéros). Ces chiffres donnent le vertige et tout cet agencement tient merveilleusement ensemble.
Nous connaissons tous cette expression d'Antoine Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Cela signifie que les atomes ou tout au moins les particules élémentaires des atomes existaient déjà lors de la genèse de l’univers. Notre corps est vieux d’une quinzaine de milliards d’années. Pire, ces atomes ont peut-être appartenu à quelqu’un d’autre ayant vécu à une autre époque. La nature se recycle. Le cycle de la vie est un incessant recommencement et pourtant chacun est unique dans cette grande histoire de l’univers.
Définition anatomique et histologique
Au sens le plus immédiat, la chair désigne la masse molle du corps vivant : l'ensemble des tissus mous qui enveloppent les os et constituent le volume du corps animal. En anatomie, ce terme recouvre principalement le tissu musculaire strié (la chair musculaire proprement dite), le tissu conjonctif qui le soutient, le tissu adipeux qui le rembourre, et les fascias qui le compartimentent. La peau en est la frontière, la membrane qui sépare et met en relation l'intérieur organique et l'extérieur du monde.
En histologie, la chair musculaire est constituée de fibres musculaires — cellules longues, multinuclées, parcourues de myofibrilles composées d'actine et de myosine. C'est le glissement de ces protéines les unes sur les autres, déclenché par un signal électrochimique, qui produit la contraction. La chair bouge : elle est intrinsèquement dynamique, traversée d'influx nerveux, irriguée par le sang, en permanente consommation d'oxygène et de glucose. Elle n'est jamais inerte tant qu'elle est vivante.
Le tissu conjonctif qui l'accompagne est composé de fibroblastes, de fibres de collagène et d'élastine, et d'une substance fondamentale gélatineuse. Il assure la cohésion mécanique, la transmission des forces, la résistance à la déchirure. Le tissu adipeux, quant à lui, joue un rôle d'isolation thermique, de réserve énergétique et de protection mécanique. Ces composantes ensemble donnent à la chair sa texture, sa consistance, sa résistance propre.
La chair comme tissu vivant : métabolisme et renouvellement
La chair n'est pas une substance figée. Elle est le siège d'un métabolisme intense : les cellules musculaires consomment de l'ATP, produisent de l'acide lactique, génèrent de la chaleur. Le tissu musculaire est l'un des principaux producteurs de chaleur corporelle. C'est par la chair que le corps animal est chaud — la chaleur est le signe de la vie.
La chair se renouvelle : les protéines musculaires ont une demi-vie de quelques jours à quelques semaines. La chair que j'avais il y a un an n'est plus, moléculairement, la même chair. Ce renouvellement continu pose une question philosophique déjà présente chez les Grecs : qu'est-ce qui fait l'identité de la chair à travers le temps ? Ce n'est pas la matière, qui est remplacée ; c'est la forme organisée, le patron qui se reproduit.
Quasiment tout notre corps se renouvelle continuellement dans un feu d’artifice cellulaire. Cela ne se fait pas en un jour. Mais notre corps est en état de renouvellement permanent de notre naissance à notre mort. Il est en quelque sorte constamment remis à neuf. Pratiquement tous nos organes, tous nos tissus, toutes nos cellules sont complètement renouvelés plusieurs fois, à une fréquence plus ou moins élevée en fonction des cellules. 20 milliards de cellules se renouvellent chaque jour. Ce qui fait qu’au bout du compte, l’immense majorité de nos cellules et de nos organes sont plus jeunes que nous. Seules exceptions à cette règle, les neurones et les cellules cardiaques où le renouvellement est très lent ou quasi inexistant.
La chair vieillit. Le collagène se rigidifie, les fibres musculaires perdent en nombre et en qualité, la masse grasse se redistribue, la peau perd son élasticité. Le vieillissement de la chair est le vieillissement du corps tout entier, et c'est dans la chair que le temps s'inscrit de la manière la plus visible, la plus irréfutable.
La chair comme milieu de la sensibilité
La chair n'est pas seulement un moteur ; elle est un organe de réception. Les récepteurs sensoriels distribués dans la peau et dans les muscles transforment les stimulations mécaniques, thermiques, chimiques et douloureuses en signaux nerveux. Les mécanorécepteurs (corpuscules de Meissner, de Pacini, de Ruffini, disques de Merkel) renseignent sur la pression, la vibration, l'étirement. Les thermorécepteurs signalent le chaud et le froid. Les nocicepteurs transmettent la douleur.
La proprioception — le sens de la position et du mouvement de son propre corps dans l'espace — est assurée par des récepteurs situés dans les muscles (fuseaux neuromusculaires), les tendons (organes de Golgi) et les articulations. C'est grâce à ces capteurs que je sais où se trouve ma main sans la regarder, que je peux marcher dans l'obscurité, que mon corps connaît sa propre configuration de l'intérieur. La chair est ainsi le premier lieu de la connaissance du corps par lui-même.
Cette sensibilité charnelle est la condition de tout le reste : sans elle, pas d'expérience, pas d'orientation dans le monde, pas de rapport à l'autre. La douleur, en particulier, révèle l'ancrage radical de l'existence dans la chair. On ne peut pas déléguer sa douleur. On ne peut pas en faire l'expérience à la place d'un autre. La douleur est le signe le plus brutal de l'individualité charnelle.
René Leriche, chirurgien français du XXe siècle, avait formulé une intuition complémentaire du côté de la médecine : « La santé, c'est la vie dans le silence des organes. » La chair saine se fait oublier ; c'est la douleur qui la révèle. Quand je ne souffre pas, mon foie, mes muscles, mes artères n'existent pas pour moi. La maladie, en dérangeant le fonctionnement silencieux de la chair, la fait apparaître comme jamais elle ne l'est dans la santé. La phénoménologie de la douleur est ainsi une phénoménologie de la chair mise à nu.
Une unité solidaire
Ce corps de chair forme une merveilleuse mécanique dans laquelle les organes sont articulés les uns aux autres dans une solidarité indéfectible. Le corps forme un tout. La main, le pied ou le sexe ne sont pas des organes indépendants et autonomes. Le pied ne peut pas dire « aujourd’hui, je ne participe pas au fonctionnement du corps ». Lorsque les jambes avancent, c’est tout le corps qui se déplace. Le droit de grève n’existe pas. Si la grève s’annonce et se répand, il s’agit d’un dysfonctionnement que la médecine est appelée à corriger.
Le plaisir ou la douleur d’un organe rejaillit sur la totalité du corps. Une épine dans un orteil traverse tout le corps et le fait boiter. De même, la jouissance sexuelle transporte tout le corps dans l’extase. La caresse ne s’arrête pas à l’effleurement de la main ; elle envahit tout le corps. Si c’est bien la main qui caresse, la bouche qui embrasse, le sexe qui pénètre et est pénétré, l’acte irradie tout le corps. La jouissance sexuelle transporte tout le corps dans l’extase La perception ou la sensation n’est jamais réductible à un organe ; d’une part, parce que celui-ci n’est pas détaché du reste du corps et, d’autre part, parce qu’il transmet l’information aux autres membres. Tous les organes s’harmonisent dans une symphonie corporelle.
Paul utilise cette image du corps « un » pour parler de l’Église :
De même, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul corps.. L’œil ne peut donc dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi », ni la tête à son tour dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous. »... Un membre souffre-t-il ? tous les membres souffrent avec lui. Un membre est-il à l’honneur ? tous les membres se réjouissent avec lui (1Co 12,12-26).
La chair dans la maladie et dans la mort
La maladie est d'abord une expérience charnelle. L'inflammation — rougeur, chaleur, douleur, gonflement, perte de fonction — est la réponse de la chair à une agression. Elle mobilise les cellules immunitaires, déclenche des cascades de médiateurs chimiques, augmente la vascularisation locale. La chair réagit, se défend, tente de réparer. Mais elle peut aussi être le lieu de la défaite : la nécrose, la gangrène, la tumeur qui envahit sont des formes de la chair qui se retourne contre elle-même ou qui cède.
La mort marque la dissolution de la chair. Sans l'influx nerveux, sans l'oxygène, sans l'ATP, les cellules meurent. Les enzymes libérées attaquent les membranes cellulaires de l'intérieur. Les bactéries de décomposition colonisent les tissus. La chair qui était la substance même de la vie retourne à la matière inerte, puis à la terre. Cette dissolution est le scandale dont toutes les traditions humaines, religieuses ou philosophiques, ont tenté de rendre compte.
La chair en phénoménologie
Husserl : Leib et Körper
La phénoménologie introduit une distinction capitale qui manquait à toute la tradition antérieure : la distinction entre le Körper (le corps-objet, le corps vu de l'extérieur, le corps tel qu'il peut être étudié par la biologie ou la médecine) et le Leib (le corps vécu, le corps propre, le corps tel qu'il est éprouvé du dedans). Cette distinction est due à Husserl et constitue l'une des contributions les plus durables de la phénoménologie à la pensée du corps.
Le Leib est la chair au sens phénoménologique du terme. Ce n'est pas un objet dans l'espace ; c'est le centre d'orientation de toute expérience spatiale. Mon corps propre est le point zéro à partir duquel se distribuent le haut et le bas, la droite et la gauche, le proche et le lointain. Je ne peux pas prendre de distance par rapport à lui comme par rapport à un objet ordinaire, car c'est précisément lui qui rend possible toute prise de distance.
Le Leib est aussi le siège des kinesthèses — les sensations de mouvement propre qui accompagnent chacun de mes gestes. Quand je tends la main vers un objet, je n'évalue pas d'abord la distance, je ne calcule pas les angles nécessaires : ma chair sait d'emblée comment s'orienter. Ce savoir pré-réflexif du corps propre est une forme d'intentionnalité anonyme, irréductible à la pensée consciente.
Edmund Husserl établit une distinction fondamentale entre Körper et Leib. On pourrait simplement comprendre Leib par « chair », alors que Körper signifierait « corps physique ». Or, le Leib n’est jamais dissocié d’un Körper ; d’où la traduction parfois préférée de corps vivant plutôt que chair.
Le Körper est le corps tel qu'il apparaît dans l'attitude naturaliste, comme objet parmi les objets du monde spatial :
Le corps physique [Körper] peut être constitué comme simple chose matérielle. En tant que telle, il est soumis aux lois de la nature physique. Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique. Livre second : Recherches phénoménologiques pour la constitution, trad. Éliane Escoubas, Paris, PUF, 1982, § 21, p. 97.
Ce corps-là est mesurable, pesable, décomposable en organes et en cellules. C'est le corps que la médecine examine et que la biologie décrit. Le Leib, en revanche, est le corps vécu de l'intérieur, la chair animée par une subjectivité :
En tant que corps propre [Leib], il est constitué de façon entièrement différente. Comme corps propre de la subjectivité qui le gouverne, il n'est pas simplement corps [Körper] dans l'espace : il est corps porteur du point zéro de toute orientation. Ibid., § 18, p. 86.
Cette formule — Nullpunkt aller Orientierung, point zéro de toute orientation signifie que mon corps propre n'est pas dans l'espace comme les autres choses y sont ; il est le point depuis lequel l'espace se déploie, le foyer invisible de toute perspective. Mon corps est en quelque sorte le centre du monde.
Husserl développe ensuite le paradoxe de la double sensation (Doppelempfindung), qui constitue la marque distinctive du corps propre :
Si je pose la main droite sur la main gauche, alors la main gauche est, d'un côté, chose physique, corps [Körper], mais de l'autre côté, elle est aussi chair [Leib], c'est-à-dire sentante. Et chacune des deux mains peut alterner dans la fonction de sentante et de sentie. Ibid., § 37, p. 177.
Cette réversibilité du touchant et du touché est propre au corps vivant : elle signifie que le corps n'est pas un simple outil ou une simple chose, mais le lieu d'une subjectivité qui s'éprouve elle-même. Dans les Méditations cartésiennes, Husserl précise la dimension intersubjective de cette expérience :
Un corps physique [Körper] est là-bas, et il se présente de façon analogue à mon corps propre. [...] Mais il ne peut pas me donner immédiatement l'alter ego lui-même ; il me le donne par représentation, c'est-à-dire par une forme d'analogie. Edmund Husserl, Méditations cartésiennes. Introduction à la phénoménologie, trad. Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas, Paris, Vrin, 1947 ; rééd. 1996, § 51, p. 115.
Je ne perçois pas directement la subjectivité d'autrui, elle m'est toujours donnée à travers son corps, par une sorte d'analogie avec ma propre expérience incarnée.
La chair n'est pas seulement affaire de solitude. Elle est le médium de la relation à l'autre. Husserl dans les Méditations cartésiennes, montre que l'appréhension de l'autre comme alter ego passe par une analogie incarnée : je vois l'autre se mouvoir comme je me meus, et c'est cette ressemblance charnelle qui me permet de lui attribuer une intériorité semblable à la mienne. L'empathie (Einfühlung) n'est pas d'abord une déduction intellectuelle : elle est une résonance charnelle.
Merleau-Ponty : le schéma corporel et la chair du monde
Maurice Merleau-Ponty est le penseur qui a le plus radicalement exploré la notion de chair. Dans la Phénoménologie de la perception (1945), il développe la notion de schéma corporel et montre que la perception est toujours incarnée : ce n'est pas un esprit pur qui perçoit, c'est un corps qui perçoit, engagé dans le monde de manière pré-réflexive. Le corps n'est pas l'instrument de la conscience ; il est la modalité même de l'être-au-monde.
L'expérience du corps double, le fait que ma main gauche peut toucher ma main droite et qu'à ce moment elle est simultanément touchante et touchée, occupe une place centrale dans sa réflexion. Cette réversibilité n'est pas un paradoxe logique ; elle révèle la structure particulière de la chair : elle est à la fois sentante et sentie, sujet et objet, sans que ces deux faces coïncident jamais parfaitement. Quand ma main droite touche ma main gauche, la gauche est objet ; mais dès que l'attention se déplace, c'est la droite qui devient touchée et la gauche qui touche. Les deux faces se retournent l'une dans l'autre sans jamais fusionner.
Dans son œuvre posthume, Le Visible et l'Invisible, Merleau-Ponty pousse la notion de chair au-delà de la seule corporéité individuelle. La chair devient une catégorie ontologique générale, « un élément de l'Être », dit-il, non une substance ni un atome mais un style d'être, un tissu dans lequel le voyant et le visible sont pris ensemble. Le monde lui-même est charnel : il a de l'épaisseur, de la texture, de la profondeur, une face visible et une face invisible. Il y a une chair du monde comme il y a une chair du corps, et les deux appartiennent au même tissu ontologique.
Cette idée de la chair du monde — la chair comme élément, au sens où l'eau est un élément pour le poisson — est peut-être la contribution la plus originale de Merleau-Ponty à la phénoménologie. Elle dissout la frontière entre le corps et le monde, entre l'intérieur et l'extérieur, sans pour autant les confondre. Il y a un enroulement (un chiasme) entre le corps et le monde : ils s'enveloppent mutuellement, chacun portant l'empreinte de l'autre.
Dans La Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty définit le corps propre en ces termes :
Le corps propre est dans le monde comme le cœur dans l'organisme : il maintient le spectacle visible en vie, il l'anime et le nourrit intérieurement, il forme avec lui un système. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945 ; rééd. Tel, 1999, p. 235.
Cette image du cœur est révélatrice : le corps propre n'est pas dans le monde à la façon d'un objet parmi d'autres, il en est le principe d'animation, le foyer invisible qui rend le monde habitable et perceptible. Sur la notion de schéma corporel, Merleau-Ponty prend ses distances avec les neurologues de son époque — Head, Schilder — pour proposer une reformulation radicale :
Si mes bras et mes jambes sont comptés comme des parties de mon corps, ce n'est pas parce que je les ai choisis [...] c'est parce qu'ils sont capables de conduire à sa fin telle ou telle tâche de locomotion ou de préhension, parce qu'ils sont attachés à ma prise sur le monde. Ibid., p. 114.
Le schéma corporel n'est pas une image mentale du corps : c'est une conscience motrice pré-réflexive, un savoir pratique qui guide l'action sans passer par la représentation. L'exemple du bâton de l'aveugle illustre magistralement cette incorporation :
L'aveugle qui s'est habitué à son bâton a cessé de le sentir dans sa main. Il la sent par son bâton. La pointe du bâton est devenue une zone sensible, elle augmente l'amplitude et la portée du toucher, elle est devenue analogue d'un regard. Ibid., p. 167.
Le bâton est incorporé au schéma corporel — il fait désormais partie de la chair de l'aveugle, de son ouverture au monde. Dans Le Visible et l'Invisible, la notion de chair prend une ampleur ontologique nouvelle. Merleau-Ponty écrit dans le chapitre « L'entrelacs — le chiasme » :
La chair n'est pas matière, n'est pas esprit, n'est pas substance. Il faudrait, pour la désigner, le vieux terme « élément », au sens où on l'employait pour parler de l'eau, de l'air, de la terre et du feu, c'est-à-dire au sens d'une chose générale, à mi-chemin de l'individu spatio-temporel et de l'idée, sorte de principe incarné qui importe un style d'être partout où il s'en trouve une parcelle. Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l'Invisible, texte établi par Claude Lefort, Paris, Gallimard, 1968 ; rééd. Tel, 1979, p. 184.
Cette ontologie de la chair signfie que la chair n'est pas ma chair individuelle ; elle est l'étoffe commune dont sont faits à la fois le corps sentant et le monde senti, le touchant et le touché, le voyant et le visible.
Ma main gauche est toujours sur le point de toucher la droite en train de toucher les choses, mais je n'y arrive jamais ; entre elles, c'est le chiasme. Ibid., p. 194.
Ce chiasme — cet entrelacement sans fusion — est la structure fondamentale de l'existence incarnée.
« Qu’il s’agisse du corps d’autrui ou de mon propre corps, je n’ai pas d’autre moyen de connaître le corps humain que de le vivre, c’est-à-dire de reprendre à mon compte le drame qui le traverse et de me confondre avec lui. Je suis donc mon corps, au moins dans la mesure où j’ai un acquis, et réciproquement mon corps est comme un sujet naturel, comme une esquisse provisoire de mon être total. Ainsi l’expérience du corps propre s’oppose au mouvement réflexif qui dégage l’objet du sujet et le sujet de l’objet, et qui ne nous donne que la pensée du corps ou le corps en idée et non pas l’expérience du corps ou le corps en réalité » Phénoménologie de la perception, p. 231.
« Sans le corps qui donne un visage, l’homme ne serait pas. Vivre, c’est réduire continuellement le monde à son corps, à travers la symbolique qu’il incarne. L’existence de l’homme est d’abord corporelle. » (Le Breton, 1990).
Merleau-Ponty développe la notion d'intercorporéité : les corps propres ne sont pas des monades closes ; ils se comprennent mutuellement de l'intérieur, dans un espace charnel partagé. Le geste de l'autre n'est pas d'abord compris par l'intelligence ; il est repris, mimé, anticipé par mon propre corps avant que la conscience intervienne. La chair est le milieu d'une communication antérieure au langage.
Cette intercorporéité prend des formes variées : la danse, le sport collectif, les soins médicaux, la sexualité, la violence — autant de modes d'une co-présence charnelle où les frontières du corps propre s'assouplissent ou se durcissent. La chair est ainsi le lieu de la vulnérabilité radicale à l'autre : c'est parce que je suis charnel que l'autre peut me toucher, me blesser, me soigner, m'embrasser.
Michel Henry : La vie comme immanence radicale
Michel Henry développe une phénoménologie du corps propre comme lieu d'une immanence radicale : le corps n'est pas d'abord ce que je vois ou ce que je touche — il est ce que j'éprouve immédiatement de l'intérieur, sans distance, sans représentation. Dans L'Essence de la manifestation, Henry distingue deux modes fondamentaux de manifestation : la transcendance et l'immanence :
Ce qui caractérise l'essence originelle de l'affectivité, c'est l'immanence. L'affectivité est essentiellement immanente, elle est une auto-affection. Michel Henry, L'Essence de la manifestation, Paris, PUF, 1963 ; rééd. Épiméthée, 1990, § 31, p. 296.
Cette auto-affection est la structure du corps vivant en tant que tel. La souffrance n'est pas la représentation d'un état corporel : elle est donnée à elle-même dans sa réalité immédiate, sans écart. Henry l'énonce avec force dans Incarnation. Une philosophie de la chair :
Ce que le christianisme appelle la chair, c'est notre corps subjectif, le corps que nous sommes nous-mêmes, le corps tel qu'il s'éprouve lui-même de l'intérieur en chacune de ses impressions, souffrances, plaisirs, désirs, efforts — ce corps que nous n'avons pas à chercher au-dehors dans la lumière du monde, puisque nous sommes lui. Michel Henry, Incarnation. Une philosophie de la chair, Paris, Seuil, 2000, p. 8.
La confrontation avec Merleau-Ponty est ici éclairante. Henry lui reproche d'avoir maintenu le corps dans la visibilité, dans l'extériorité, dans le mouvement vers le monde :
Le corps tel que Merleau-Ponty le conçoit reste encore, en dépit de la rupture avec la tradition, un corps de la transcendance, un corps qui se déploie dans l'horizon du monde. Ibid., p. 165.
Henry veut aller plus profond : avant tout mouvement vers le monde, avant toute perception, il y a le « s'éprouver soi-même » de la vie — cette couche d'immanence absolue qui est le sol de toute expérience. Dans C'est moi la vérité, Henry pousse cette analyse vers la théologie :
La Vie, telle que le christianisme l'entend, n'est pas la vie du monde, la vie biologique que la science étudie. C'est la vie absolue, la vie qui s'engendre elle-même, qui ne cesse de venir en soi et de jouir de soi dans cette venue — Dieu lui-même. Michel Henry, C'est moi la vérité. Pour une philosophie du christianisme, Paris, Seuil, 1996, p. 37.
L'Incarnation du Verbe est alors le fait que cette Vie absolue entre dans la chair humaine, s'y auto-affecte, y éprouve la faim, la douleur, la joie.
Voir l'étude de la chair dans la BibleMichel Henry développe une phénoménologie radicale de la chair fondée sur l'auto-affection. Selon lui, la chair n'est pas d'abord ce qui touche le monde extérieur mais ce qui s'éprouve soi-même de façon immédiate et immanente. Avant toute perception du dehors, il y a une auto-donation de la chair à elle-même : souffrir, se fatiguer, ressentir le plaisir sont des modes de cet auto-éprouvé fondamental. La chair est le milieu de la vie au sens absolu : elle est ce par quoi la vie se sent elle-même.
La chair et le temps
La chair est temporelle d'une manière qui lui est propre. Elle porte les traces du passé : les cicatrices, les habitudes motrices, les postures, les tensions musculaires chroniques sont des sédimentations du vécu dans la chair. La chair se souvient sans que la conscience s'en souvienne — c'est ce que les cliniciens appellent la mémoire corporelle, et que les phénoménologues désignent comme la rétention charnelle des actes passés.
Elle est aussi orientée vers l'avenir sous la forme de l'habitude et de l'anticipation motrice. Quand j'apprends à nager ou à conduire, c'est d'abord ma chair qui apprend : les schèmes moteurs s'automatisent, s'inscrivent dans le corps propre de telle sorte que je n'ai plus besoin d'y penser. L'habitude est une modification durable de la chair, une façon dont le futur se prépare dans le présent du corps.
La vieillesse de la chair est une expérience du temps particulièrement saisissante. La chair qui vieillit révèle l'écart entre l'image intérieure que l'on a de soi et le corps qui se modifie. Le vieux corps n'obéit plus aussi promptement à l'intention : il résiste, il se fatigue, il doulore. Cet écart est une expérience de la temporalité charnelle vécue de l'intérieur, irréductible à ce qu'en dirait une description biologique.
Chair et langage
La chair précède le langage, mais elle n'est pas muette pour autant. Elle s'exprime dans le geste, dans la posture, dans la mimique, dans le ton de voix — autant de significations incorporées qui précèdent et accompagnent le discours articulé. Merleau-Ponty insiste sur le fait que le langage lui-même est une gesticulation — la parole est d'abord un geste du corps avant d'être un système de signes abstraits.
Inversement, le langage modèle la chair. Les émotions que nous nommons sont vécues différemment selon les cultures et les langues disponibles. Le corps souffrant cherche des mots pour dire sa douleur et, ce faisant, configure autrement son expérience. La chair et le langage s'enveloppent mutuellement : il n'y a pas d'un côté une chair brute, muette, et de l'autre un langage pur, désincarné. La parole est toujours déjà charnelle, et la chair est toujours déjà parlante.
Conclusion — La chair comme nœud
Au terme de ce parcours, la chair apparaît comme un nœud irréductible : nœud entre la matière et la vie, entre l'intérieur et l'extérieur, entre le moi et le monde, entre le passé et le futur, entre soi et l'autre. Elle est le lieu où toutes les grandes oppositions de la pensée occidentale — sujet/objet, actif/passif, intérieur/extérieur, nature/culture — se révèlent insuffisantes.
La biologie décrit sa structure matérielle, son métabolisme, ses récepteurs. Mais elle ne peut pas décrire ce que c'est que d'être cette chair-là, d'être ce corps qui souffre et qui jouit, qui touche et qui est touché. La philosophie a longtemps préféré l'ignorer ou la dévaluer ; mais depuis Nietzsche et Spinoza, depuis la phénoménologie du XXe siècle, elle a commencé à lui rendre justice. La phénoménologie, enfin, en fait le sol même de toute expérience possible.
Ce qui reste irréductible, au bout du compte, c'est l'opacité de la chair à elle-même. Ma chair m'est la chose la plus proche et la plus intime, et pourtant elle m'échappe constamment : je ne vois pas mon dos, je n'entends pas mon cœur battre, je ne perçois pas mes neurones. Elle travaille dans l'ombre. Elle porte mes habitudes sans que je m'en souvienne. Elle vieillit sans me demander mon avis. Elle mourra. Cette opacité n'est pas un défaut de connaissance qui pourrait être comblé par plus de biologie ou plus de philosophie : elle est constitutive de ce qu'est la chair — cette réalité épaisse, vivante, vulnérable, qui est à la fois le plus mien et ce qui me déborde sans cesse.
En somme, la chair désigne en somme notre capacité à nous laisser pétrir, sculpter, transformer et, à l’inverse, notre faculté de créer, de façonner et d’organiser. Notre corps souffre parce qu’il est touché en sa chair. De même, notre corps jouit parce qu’il se fait chair, parce qu’il s’ouvre au désir et au plaisir. La chair désigne cette ouverture vivante sur le monde que l’autre vient remplir de sa présence.
Définie par tout ce dont un corps se trouve dépourvu, la chair ne saurait se confondre avec lui, elle en est bien plutôt, si l'on peut dire, l'exact contraire. Chair et corps s'opposent comme le sentir et le non-sentir — ce qui jouit de soi d'un côté ; la matière aveugle, opaque, inerte de l'autre. Si radicale est cette différence que, pour évidente qu'elle paraisse, il nous est très difficile, voire impossible, de la penser véritablement. Et cela parce qu'elle s'établit entre deux termes, dont l'un, en fin de compte, nous échappe. S'il nous est aisé de connaître notre chair pour autant qu'elle ne nous quitte jamais et nous colle à la peau sous la forme de ces multiples impressions de douleur et de plaisir qui nous affectent sans cesse, en sorte que chacun en effet sait très bien, d'un savoir absolu et ininterrompu, ce qu'est sa chair — même s'il n'est pas capable d'exprimer ce savoir conceptuellement — tout autre est notre connaissance des corps inertes de la nature matérielle : elle vient se perdre et s'achever dans une ignorance complète. Michel Henry, Incarnation Une philosophie de la chair, Seuil, p 9.
Références bibliographiques
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