Études bibliques
La chair dans la Bible
La notion de « chair » occupe une place importante dans l'anthropologie biblique. Les termes hébreu בָּשָׂר (basar) dans l'Ancien Testament et grec σάρξ (sarx) dans le Nouveau Testament ont souvent été interprétés à travers des catégories philosophiques ou théologiques ultérieures qui ne correspondent pas toujours à leur sens originel.
Du premier souffle insufflé par Dieu dans les narines de l'homme jusqu'aux visions eschatologiques de l'Apocalypse, la chair traverse l'intégralité de la révélation biblique comme un fil conducteur. Elle désigne tour à tour la fragilité créaturelle, la solidarité humaine, la réalité de l'incarnation du Verbe, et le siège d'une résistance à l'Esprit. La présente étude se propose d'en parcourir les sens successifs et enchevêtrés, depuis les textes fondateurs de la Genèse jusqu'aux épîtres pauliniennes et à l'Apocalypse.
Il convient d'emblée de souligner que la notion biblique de chair ne saurait être réduite à une opposition dualiste corps/âme héritée du platonisme. La Bible hébraïque envisage l'être humain comme une unité vivante : l'homme est chair, il ne possède pas une chair. C'est seulement dans le contexte de la chute et de la résistance au divin que la chair prend une connotation éthique négative, notamment chez saint Paul.
La Chair dans l'Ancien Testament : Basar (בָּשָׂר)
§ 1. — La chair comme substance créée
Le mot hébreu basar apparaît près de deux cent soixante-dix fois dans l'Ancien Testament. Son sens premier est celui de la substance charnelle — la viande ou la partie musculaire du corps. La Genèse l'emploie pour la première fois lors de la création de la femme :
« L'Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l'homme, qui s'endormit ; il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place. L'Éternel Dieu forma une femme de la côte qu'il avait prise de l'homme, et il l'amena vers l'homme. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. » Genèse 2, 21–24
Ici, basar signifie à la fois la substance physique prélevée sur le corps de l'homme et la communion d'existence qui unit époux et épouse. L'expression « une seule chair » (hébreu : basar echad) deviendra l'une des formules les plus citées de tout le corpus scripturaire, reprise par Jésus lui-même (Mt 19, 5 ; Mc 10, 8) et par Paul (Eph 5, 31).
N. B. — Le grec traduit régulièrement basar par sarx dans la Septante (LXX), établissant ainsi le pont sémantique entre les deux Testaments.§ 2. — Toute chair : L'humanité et le vivant
L'expression kol-basar — « toute chair » — désigne l'ensemble des êtres vivants, humains et animaux, avec une insistance sur leur fragilité commune :
« La fin de toute chair est venue devant moi ; car la terre est pleine de violence à cause des hommes ; et voici, je vais les détruire avec la terre. » Genèse 6, 13
« Toute chair avait corrompu sa voie sur la terre. » Genèse 6, 12
Dans le récit du Déluge, toute chair englobe l'humanité pécheresse et le règne animal (Gn 6–9). L'alliance que Dieu contracte ensuite avec Noé est explicitement une alliance « avec toute chair » (Gn 9, 15–17), soulignant la portée universelle et non exclusivement humaine de la promesse divine.
Cf. également Job 34, 15 : « Toute chair périrait en même temps, et l'homme retournerait à la poussière. »§ 3. — La Chair comme fragilité et mortalité
L'une des valeurs sémantiques les plus constantes de basar est la condition mortelle et transitoire de la créature par opposition à la permanence de Dieu :
« Toute chair est comme l'herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs. L'herbe sèche, la fleur tombe ; mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement. » Ésaïe 40, 6–8
« Ne vous confiez pas aux princes, ni au fils de l'homme qui ne peut pas sauver. Son souffle sort, il retourne dans la terre ; ce jour-là ses projets périssent. » Psaume 146, 3–4
Le prophète Jérémie formule avec une acuité particulière l'antithèse entre la confiance en la chair et la confiance en Dieu :
« Maudit soit l'homme qui se confie en l'homme, qui prend la chair pour son appui, et dont le cœur se détourne de l'Éternel ! » Jérémie 17, 5
« Béni soit l'homme qui se confie en l'Éternel, et dont l'Éternel est l'espérance ! » Jérémie 17, 7
Cette opposition — chair / Seigneur — n'est pas encore l'opposition éthique paulinienne. Elle désigne ici le choix entre deux fondements : les ressources humaines fragiles d'un côté, la solidité divine de l'autre.
§ 4. — La chair et l'Esprit de Dieu : ruach et basar
L'Ancien Testament établit parfois une tension — mais jamais une opposition absolue — entre basar (la chair, la créature) et ruach (l'esprit, le souffle divin). Cette tension n'est pas dualisme mais distinction ontologique entre le Créateur et la créature :
« Les Égyptiens sont des hommes, et non des dieux ; leurs chevaux sont chair, et non esprit. L'Éternel étendra sa main, le protecteur chancellera, le protégé tombera, et ils périront tous ensemble. » Ésaïe 31, 3
Ézéchiel annonce toutefois une transformation eschatologique de la chair elle-même, promise à recevoir le souffle de Dieu :
« Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau ; j'ôterai de votre corps le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon Esprit en vous. » Ézéchiel 36, 26–27
Remarquable renversement : ici le cœur de chair n'est pas synonyme de péché mais de réceptivité à Dieu, par opposition au cœur de pierre imperméable à la grâce. La chair peut donc être le lieu de l'accueil du divin.
§ 5. — La chair et l'Alliance : La circoncision
La chair devient le lieu même de l'inscription de l'Alliance entre Dieu et Israël :
« Voici mon alliance que vous garderez entre moi et vous, et ta postérité après toi : que tout mâle parmi vous soit circoncis. Vous circoncîrez la chair de votre prépuce, et ce sera un signe de l'alliance entre moi et vous. » Genèse 17, 10–11
La circoncision — brit milah — fait de la chair physique le support d'une réalité spirituelle et communautaire. Le Deutéronome intériorisera ce signe en appelant à la circoncision du cœur (Dt 10, 16 ; 30, 6), préfigurant la lecture paulinienne (Rm 2, 29 ; Col 2, 11).
§ 6. — La résurrection de la chair dans Job et Daniel
C'est l'une des affirmations les plus saisissantes de l'Ancien Testament :
« Moi, je sais que mon Rédempteur est vivant, et qu'il se lèvera le dernier sur la poussière. Quand ma peau sera détruite, il se lèvera ; et quand je n'aurai plus de chair, je verrai Dieu. Je le verrai, et il me sera favorable ; mes yeux le verront, et non ceux d'un autre. » Job 19, 25–27
L'interprétation de ce passage est disputée, mais la tradition chrétienne y lira l'annonce de la résurrection corporelle. Daniel, pour sa part, évoque un réveil des endormis :
« Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre, pour la honte éternelle. » Daniel 12, 2
§ 6. Tableau Synoptique — Basar dans l'Ancien Testament
| Sens | Textes Clés | Valeur Théologique |
|---|---|---|
| Substance corporelle | Gn 2, 21 ; Lv 13, 2 | Réalité matérielle de la créature |
| Unité conjugale | Gn 2, 24 ; Ml 2, 15 | Communion d'existence et d'alliance |
| Toute créature vivante | Gn 6, 12 ; 9, 15–17 | Universalité du vivant sous l'autorité divine |
| Fragilité / mortalité | És 40, 6 ; Jr 17, 5 ; Ps 78, 39 | Contingence créaturelle vs éternité de Dieu |
| Support de l'Alliance | Gn 17, 11 ; Dt 10, 16 | Corps inscrit dans l'histoire du salut |
| Réceptacle de l'Esprit | Éz 36, 26 ; Jl 2, 28 | Promesse eschatologique de transformation |
La Chair dans les Évangiles : L'Incarnation du Verbe
§ 7. — Le Prologue de Jean : Sarx comme sommet théologique
Nul texte du Nouveau Testament ne condense avec autant de densité la théologie de la chair que le v. 14 du prologue johannique. Il constitue le cœur même de la christologie chrétienne :
« Et le Verbe a été fait chair (sarx egeneto), et il a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. » Jean 1, 14
L'expression grecque ho logos sarx egeneto — « le Logos est devenu chair » — est d'une force subversive considérable dans le contexte hellénistique. Là où la philosophie grecque opposait le logos immatériel à la matière corruptible, Jean affirme leur union radicale. La chair n'est pas niée par le Verbe, elle est assumée.
Cf. K. Barth, Kirchliche Dogmatik IV/2, § 64 : « L'incarnation est précisément l'acte par lequel Dieu ne se refuse pas la chair, mais la prend pour son propre mode d'être dans le monde. »
Jean ne dit pas que le Verbe a pris un corps (sôma) — il dit qu'il est devenu chair (sarx) : le terme le plus bas, le plus vulnérable, le plus mortel de la gamme sémantique.
Le verbe eskênôsen (« il a habité », litt. « il a dressé sa tente ») évoque la Shekinah — la présence divine dans le Tabernacle —, signalant la continuité entre l'Alliance de l'Ancien Testament et l'Incarnation.
§ 8. — Jésus et la chair : faiblesse assumée
Les évangiles synoptiques illustrent la condition charnelle de Jésus dans sa plénitude : il ressent la fatigue (Jn 4, 6), la faim (Mt 4, 2), la soif (Jn 19, 28), la tristesse (Jn 11, 35). Ces détails ne sont pas anecdotiques ; ils attestent la réalité de l'Incarnation contre tout docétisme.
« L'esprit est bien disposé, mais la chair est faible. » Matthieu 26, 41
Ces paroles de Jésus à Gethsémané — adressées aux disciples endormis — reconnaissent la limite de la chair sans la condamner. Elles anticipent la formulation paulinienne tout en maintenant la bonté fondamentale de la création.
§ 9. — Le pain de vie : chair donnée pour le monde
Le discours du Pain de Vie en Jean 6 atteint un sommet de densité théologique et eucharistique :
« Je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que je donnerai, c'est ma chair (sarx), que je donnerai pour la vie du monde. » Jean 6, 51
« En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'avez pas la vie en vous-mêmes. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. » Jean 6, 53–54
La chair du Christ devient ici non plus seulement ce qui est assumé mais ce qui est donné — offrande, pain brisé, vie transmise. Le scandale de la proposition johannique (skléros ho logos houtos : « cette parole est dure », v. 60) tient précisément à l'inversion : la chair, lieu de mort, devient source de vie éternelle.
§ 10. — La résurrection corporelle du Christ
Après Pâques, Luc insiste sur la réalité charnelle du Ressuscité contre toute interprétation fantomatique :
« Voyez mes mains et mes pieds, c'est bien moi ; touchez-moi et voyez : un esprit n'a pas de chair ni d'os, comme vous voyez que j'en ai. » Luc 24, 39
La chair ressuscitée du Christ est le fondement de l'espérance chrétienne en la résurrection des corps. Elle ne nie pas la corporéité mais la transfigure — pneumatikon sôma, corps spirituel (1 Co 15, 44) — sans l'abolir.
La chair dans les épîtres pauliniennes : sarx comme puissance rebelle
§ 11. — L'ambivalence fondamentale de la sarx chez Paul
L'usage paulinien de sarx est le plus complexe et le plus systématisé du Nouveau Testament. Paul emploie le terme dans au moins quatre sens distincts, qu'il est crucial de ne pas confondre :
1° La chair comme substance physique neutre ; 2° La chair comme fragilité humaine ; 3° La chair comme sphère d'existence mondaine (selon la chair) ; 4° La chair comme puissance du péché personnifiée.Dans le sens le plus basal, Paul emploie sarx sans connotation péjorative :
« Maintenant que je vis dans la chair, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et qui s'est livré lui-même pour moi. » Galates 2, 20
« Car si je vis dans la chair, c'est pour votre avancement et pour votre joie dans la foi. » Philippiens 1, 24–25
Ici, « vivre dans la chair » désigne simplement l'existence terrestre, sans jugement moral.
Sur la polysémie de sarx chez Paul, voir R. Bultmann, Theologie des Neuen Testaments, § 22–23, et la critique de J. Gnilka, Paulus von Tarsus, chap. VII.
§ 12. — La chair et le péché : Romains 7 et 8
C'est dans l'épître aux Romains que Paul développe sa théologie la plus élaborée de la chair comme puissance esclavagisante. Le chapitre 7 est un des textes les plus commentés de toute la littérature chrétienne :
« Je suis, moi, charnel, vendu au péché. Car je ne sais pas ce que je fais : je ne pratique pas ce que je veux, et je fais ce que je hais. […] C'est donc ce qui se passe : ce n'est plus moi qui fais cela, c'est le péché qui habite en moi. Je sais en effet que ce qui est bon n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair : vouloir le bien est à ma portée, mais l'accomplir, non. » Romains 7, 14–18
La chair devient ici le lieu de résidence du péché — non par une malice propre à la substance corporelle, mais parce que l'homme privé de l'Esprit est livré à des forces qui l'outrepassent. Paul ne condamne pas le corps ; il désigne une situation anthropologique de captivité.
« Il n'y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. Car la loi de l'Esprit de vie en Jésus-Christ m'a affranchi de la loi du péché et de la mort. » Romains 8, 1–2
Le chapitre 8 articule la grande opposition paulinienne : chair / Esprit (sarx / pneuma). Ce n'est pas la chair matérielle contre l'âme immatérielle, mais deux régimes d'existence, deux orientations fondamentales de la personne humaine :
« En effet, ceux qui sont dominés par la chair s'orientent vers ce qui est charnel, mais ceux qui sont dominés par l'Esprit s'orientent vers ce qui est spirituel. L'orientation de la chair, c'est la mort, tandis que l'orientation de l'Esprit, c'est la vie et la paix. » Romains 8, 5–6
« Car si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si par l'Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez. » Romains 8, 13
§ 13. — Les oeuvres de la chair : Galates 5
La liste la plus explicite de ce que Paul entend par « œuvres de la chair » figure en Galates 5. Elle surprend par sa diversité : elle ne se limite pas aux péchés sexuels mais englobe les vices sociaux et religieux :
« Les œuvres de la chair sont évidentes : elles sont l'impudicité, l'impureté, la débauche, l'idolâtrie, la sorcellerie, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les colères, les rivalités, les divisions, les sectes, l'envie, l'ivrognerie, les orgies, et les choses semblables à celles-là. » Galates 5, 19–21
« Mais le fruit de l'Esprit, c'est l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, la douceur, la maîtrise de soi. » Galates 5, 22–23
Que l'idolâtrie et les divisions figurent parmi les « œuvres de la chair » au même titre que la débauche confirme que sarx chez Paul n'est pas synonyme de corporéité mais d'une orientation de la volonté contre Dieu et autrui.
§ 14. — L'Incarnation du Christ selon Paul
Malgré son usage critique de sarx, Paul affirme fermement que Christ est venu dans la chair :
« Dieu a envoyé son propre Fils dans une chair semblable à la chair du péché (en homoiômati sarkos hamartias) et pour le péché, afin de condamner le péché dans la chair. » Romains 8, 3
« Le Christ est issu des patriarches selon la chair (kata sarka), lui qui est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement ! Amen. » Romains 9, 5
La formule kata sarka — « selon la chair » — désigne ici la lignée humaine et historique du Christ. La même expression, appliquée à des croyants, peut revêtir une valeur péjorative : vivre « selon la chair » comme principe directeur de l'existence est opposé à vivre « selon l'Esprit ».
§ 15. — Corps et chair : Corps spirituel et résurrection
En 1 Corinthiens 15, Paul développe sa théologie de la résurrection en distinguant soigneusement sôma (corps) de sarx (chair). C'est le corps qui ressuscite, non la chair dans son état présent de corruption :
« La chair et le sang ne peuvent pas hériter le royaume de Dieu, et la corruption n'hérite pas l'incorruptibilité. Voici, je vous dis un mystère : nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés. » 1 Corinthiens 15, 50–51
« Il est semé corps animal (sôma psychikon), il ressuscite corps spirituel (sôma pneumatikon). » 1 Corinthiens 15, 44
La résurrection n'est pas la réanimation de la chair mais sa transformation par l'Esprit. Paul maintient la continuité (c'est le même moi qui ressuscite) et la discontinuité (dans une gloire incomparablement supérieure).
La distinction paulinienne sôma psychikon / sôma pneumatikon ne saurait être traduite par « corps naturel / corps spirituel » sans risque de dualisme. Il s'agit de deux modes d'être du même corps : animé par l'âme (psyché) vs animé par l'Esprit (pneuma).
La chair dans les épîtres catholiques et l'Apocalypse
§ 16. — La confession de la chair dans les épîtres de Jean
Face aux tendances docètes qui niaient la réalité humaine du Christ, les épîtres johanniques font de la confession de la chair incarnée le critère de discernement des esprits :
« Bien-aimés, n'ajoutez pas foi à tout esprit ; mais éprouvez les esprits pour savoir s'ils sont de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde. Voici comment vous pouvez connaître l'Esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair est de Dieu. » 1 Jean 4, 1–2
« Car plusieurs séducteurs sont entrés dans le monde, qui ne confessent point que Jésus-Christ est venu en chair. Celui qui est ainsi est le séducteur et l'antichrist. » 2 Jean 7
La chair du Christ devient ici un credo : confesser l'Incarnation réelle est le fondement de l'orthodoxie chrétienne, et le refus de cette confession est le signe du faux enseignement.
§ 17. — Pierre et Jacques : La chair corrompue
L'épître de Pierre reprend, dans un registre eschatologique et parénétique, le thème de la chair comme siège des convoitises à maîtriser :
« Bien-aimés, je vous exhorte, comme étrangers et voyageurs, à vous abstenir des convoitises charnelles qui font la guerre à l'âme. » 1 Pierre 2, 11
« Le Christ ayant souffert dans la chair, armez-vous aussi de la même pensée : car celui qui a souffert dans la chair a rompu avec le péché. » 1 Pierre 4, 1
La souffrance de Christ en la chair est ici présentée comme le modèle et la force de la vie chrétienne. La chair n'est pas fuie mais disciplinée à la lumière de la croix.
§ 18. — La chair dans l'Apocalypse
L'Apocalypse emploie sarx dans des visions eschatologiques aux images saisissantes. Le terme y désigne la chair humaine dans sa vulnérabilité ultime face au jugement divin :
« Et je vis un ange debout dans le soleil. Il cria d'une voix forte, en disant à tous les oiseaux qui volaient par le milieu du ciel : Venez, rassemblez-vous pour le grand festin de Dieu, afin de manger les chairs des rois, les chairs des chefs militaires, les chairs des gens puissants, les chairs des chevaux et de ceux qui les montent, les chairs de tous les hommes, libres et esclaves, petits et grands. » Apocalypse 19, 17–18
À l'opposé, la Nouvelle Jérusalem et la résurrection finale signalent le dépassement de la chair mortelle dans la gloire divine — l'accomplissement de la promesse d'Ézéchiel 36 et de la résurrection du Christ lui-même.
Synthèse Doctrinale : La chair dans l'économie du salut
§ 19. — Unité et diversité sémantique
Après ce parcours scripturaire, il convient de récapituler les acquis. La chair dans la Bible n'est pas une notion simple ni univoque : elle recouvre une gamme sémantique étendue qui suit le mouvement même de l'économie du salut. On peut la résumer en cinq moments :
1. La chair créée (bonne). Dieu crée la chair et la juge bonne (Gn 1, 31). L'être humain est chair vivante animée par le souffle divin — unité psychosomatique et non dualisme.
2. La chair blessée (fragilité). La chute introduit la mortalité, la souffrance, la disproportion entre la volonté et l'acte. La chair expérimente désormais l'usure du temps et la menace de la mort.
3. La chair assumée (incarnation). Le Verbe se fait chair : l'Éternel embrasse le temporel, la toute-puissance épouse la vulnérabilité. Geste inouï qui sanctifie la chair de l'intérieur.
4. La chair crucifiée (rédemption). La chair du Christ est livrée, brisée, crucifiée pour le salut du monde. Ce qui était lieu de péché devient lieu de réconciliation.
5. La chair transfigurée (résurrection). La résurrection du Christ inaugure une nouvelle destinée pour la chair : non son abolition mais sa transformation eschatologique dans la gloire de l'Esprit.
§ 20. — Avertissement contre le dualisme
L'étude de la notion biblique de chair doit mettre en garde contre deux erreurs symétriques et inverses. La première est l'angélisme : mépriser la chair, négliger le corps, confondre la spiritualité avec la désincarnation. Cette tentation a produit toutes les formes de gnosticisme que les épîtres johanniques et pauliniennes combattent. La seconde est l'idolâtrie de la chair : soumettre toute l'existence aux convoitises, aux passions, à la recherche exclusive du confort et du plaisir sensible.
La voie biblique n'est ni le mépris du corps ni son absolutisation, mais la sanctification de la chair par l'Esprit :
« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes ? Car vous avez été rachetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps et dans votre esprit, qui appartiennent à Dieu. » 1 Corinthiens 6, 19–20
§ 21. — La Chair et l'espérance eschatologique
La révélation biblique se clôt sur une espérance qui n'évacue pas la chair mais la rassemble et la glorifie. Le credo chrétien confesse la résurrection de la chair (carnis resurrectionem) — formule qui, depuis les premiers siècles, a résisté à toutes les spiritualisations. Le prophète Joël, cité par Pierre le jour de la Pentecôte, annonçait déjà une effusion sur toute chair :
« En ces derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards auront des songes. » Actes 2, 17 (citant Joël 2, 28)
La Pentecôte est ainsi le lieu où la promesse d'Ézéchiel devient réalité : l'Esprit de Dieu habite la chair humaine, non pour la nier, mais pour lui rendre sa vocation originelle — être le temple du Dieu vivant.
