Formation théologique

L'évolution de la figure du mal dans la Bible : du serpent au dragon

L'étude des figures du mal dans la Bible — le serpent, l'adversaire (Satan), le diable et le dragon — révèle une évolution théologique et anthropologique significative, traversant les époques de l'Ancien au Nouveau Testament. Loin d'être une figure unifiée dès les premiers textes, l'incarnation de l'opposition à Dieu et au salut de l'homme se construit progressivement, intégrant des éléments de la culture ambiante et répondant à des besoins théologiques changeants.

I. Le serpent de la genèse : le paradigme de la ruse

Dans le livre de la Genèse (chapitre 3), l'introduction du mal passe par le serpent (nāḥāš en hébreu), décrit comme l'animal le plus rusé ('ārûm) de la création.

Rôle et fonction : Le serpent agit comme un tentateur et un menteur, remettant en question la parole de Dieu et incitant l'humain à désobéir par désir de connaissance ou d'égalité avec le Créateur. Il ne s'agit pas explicitement d'une entité spirituelle maléfique autonome (comme Satan le deviendra), mais d'une créature terrestre symbolisant la ruse et la séduction.

Perspective historique : Pour les premiers lecteurs de la Genèse, le serpent est d'abord un animal parlant, dont la malédiction par Dieu explique le mouvement rampant et l'hostilité envers l'homme. Le texte n'établit aucun lien direct avec Satan ou le Diable.

Dans Exode 4.1-5, le nāḥāš est le signe de la puissance de Yahweh. La transformation magique du bâton en serpent est le signe que Yahweh s'est révélé à Moïse. Dans Nombres 21.4-9, la vue du serpent d'airain (en hébreu neḥaš neḥošet) doit servir à soigner les morsures des serpents du désert (les śĕrāpîm, les « brûlants »).

Voir l'étude du livre de la Genèse

II. ha-satan : l'adversaire et l'accusateur dans l'Ancien Testament

Le terme Satan (śāṭān en hébreu), signifie littéralement « l'adversaire » ou « l'opposant ». Dans l'Ancien Testament, il n'est généralement pas un nom propre désignant le prince du mal, mais un titre ou une fonction.

Un rôle judiciaire : Dans le livre de Job (1,6) et de Zacharie (3,1-2), ha-satan est un membre de la cour céleste de Yahvé (Dieu), agissant comme un procureur céleste ou un accusateur des humains. Sa fonction est de tester la fidélité de l'homme, comme dans l'épreuve de Job. Il n'est pas l'ennemi de Dieu, mais son subordonné exécutant une tâche.

Jb 1,6 Le jour advint où les Fils de Dieu se rendaient à l'audience de Yahvé. Le satan vint aussi parmi eux. 7 Yahvé dit au satan : « D'où viens-tu ? » – « De parcourir la terre, répondit-il, et d'y rôder. »

Za 3,1 Puis Yahvé me fit voir Josué, le grand prêtre, debout devant l'ange de Yahvé : or le satan se tenait à sa droite pour l'accuser. 2 L'ange de Yahvé dit au satan : « Que Yahvé te réduise au silence, Satan ; oui, que Yahvé te réduise au silence, lui qui a choisi Jérusalem.

Dans un texte plus tardif, le Premier Livre des Chroniques (21,1), l'acteur qui pousse David à dénombrer Israël (un péché) est appelé « Satan » (sans l'article défini "le" qui caractérise la fonction). Cela marque une première évolution vers une figure tentatrice et malveillante, distincte de Dieu, probablement sous l'influence du dualisme perse (zoroastrisme) après l'Exil à Babylone.

1Ch 21,1 Satan se dressa contre Israël et il incita David à dénombrer Israël.

III. La figure du dragon

    Le Léviathan :
  • Job 41 : tout un chapitre décrit cette créature marine monstrueuse et indomptable
  • Psaume 74:14 : "C'est toi qui as écrasé les têtes du Léviathan"
  • Psaume 104:26 : mentionne le Léviathan comme créature marine
  • Isaïe 27:1 : "En ce jour-là, l'Éternel punira de son épée (...) le Léviathan, serpent fuyard, le Léviathan, serpent tortueux; il tuera le monstre qui est dans la mer"
    Rahab (le monstre, à ne pas confondre avec Rahab de Jéricho) :
  • Job 26:12-13 : "Par sa force, il calme la mer, par son intelligence, il abat Rahab"
  • Psaume 89:10 : "C'est toi qui maîtrises l'orgueil de la mer (...) tu écrases Rahab comme un cadavre"
  • Isaïe 51:9 : "N'est-ce pas toi qui mis en pièces Rahab, qui transperças le dragon ?"
    Autres créatures similaires :
  • Job 3:8 parle de "réveiller le Léviathan"
  • Psaume 74:13 mentionne les "monstres marins" (tanninim en hébreu)
    Mythologie mésopotamienne :
  • Tiamat dans l'Enuma Elish (épopée babylonienne de la création, vers 1200 av. J.-C.) : déesse primordiale des eaux salées, représentée comme un dragon du chaos. Le dieu Marduk la vainc et crée le monde à partir de son corps démembré.
  • Le mythe de Labbu, un serpent marin monstrueux vaincu par les dieux
    Mythologie ougaritique (Canaan) :
  • Lotan (ou Litan), équivalent cananéen du Léviathan, décrit dans les textes de Ras Shamra/Ougarit (vers 1400-1200 av. J.-C.) comme "le serpent tortueux, le tyran aux sept têtes"
  • Le dieu Baal combat Yam (la Mer personnifiée) et le serpent Nahar (le Fleuve)
    Mythologie égyptienne :
  • Apophis (ou Apep), serpent géant incarnant le chaos et les ténèbres, ennemi du dieu solaire Rê qu'il tente chaque nuit de dévorer
    Mythologie hittite :
  • Le mythe d'Illuyanka, dragon vaincu par le dieu de l'orage

Ces mythes partagent un schéma commun : le combat primordial entre un dieu créateur/ordonnateur et un monstre aquatique chaotique. Les auteurs bibliques connaissaient ces traditions et les ont réinterprétées en contexte monothéiste, où c'est YHWH seul qui maîtrise ces forces.

IV. Satan et le diable : l'ennemi par excellence dans le Nouveau Testament

La période intertestamentaire et surtout le Nouveau Testament (NT) opèrent une fusion et une personnification des figures précédentes en un être spirituel unique, le chef des forces du mal.

Le terme grec « Diable » (diábolos), signifiant « calomniateur », « diviseur », ou « diffamateur », est utilisé comme synonyme de Satan. Cette figure devient le prince de ce monde (Jean 12,31), celui qui cherche activement à dévier les humains de Dieu.

Dans les Évangiles synoptiques, le diable est le tentateur qui défie directement Jésus dans le désert, symbolisant l'opposition ultime au plan de Dieu.

Matthieu 4 : 1 Alors Jésus fut emmené par l'Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable (diabolos).

Matthieu 4:3 - Le tentateur (peirazo) s'approcha, et lui dit: Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.

Jésus le voit tomber du ciel comme l'éclair (Luc 10,18), illustrant sa défaite initiale par l'incarnation et le ministère du Christ.

Jésus leur dit: Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair.

Jésus dit du démon qu’il est “menteur et père du mensonge“ (Jn 8,44), ce qui rejoint l’appellation donnée ici de “séducteur du monde entier”. Jésus appelle également le démon “le prince de ce monde” (Jn 12,31; 14,30; 16,11). Autant de précisions sur le démon qui nous montrent sa domination sur le monde. Quand on examine l’enseignement de Jésus et sa réaction en face des possédés et du démon qui les possède, il est clair qu’il ne considère pas cet ennemi contre lequel il lutte comme un ennemi dont il peut obtenir la conversion. Le péché contre l’Esprit est le péché d’un esprit effectivement révolté d’une façon définitive, qui consiste à refuser le pardon de Dieu. Dominique Auzenet, commentaire de l'Apocalypse.

La fusion des figures : Le NT établit explicitement le lien manquant de l'AT. Dans Apocalypse 12,9 et 20,2, Satan/Diable est clairement identifié comme le « grand dragon » et le « serpent ancien » (faisant référence à la Genèse). Cette identification rétrospective est cruciale, transformant la ruse du serpent en la malice d'un ange déchu.

La doctrine de la chute : Les textes comme l'épître de Jude et la Deuxième épître de Pierre font allusion à une chute d'anges qui se sont rebellés contre Dieu. Cette idée, développée dans la littérature apocryphe (comme le Livre d'Hénoch), est reprise pour expliquer l'origine de Satan comme un être céleste déchu par orgueil (souvent lié à l'interprétation des prophéties concernant les rois de Babylone et de Tyr dans Ésaïe 14 et Ézéchiel 28).

V. Le dragon de l'apocalypse : la puissance démoniaque et eschatologique

Le livre de l'Apocalypse présente l'apogée symbolique de l'Adversaire sous la forme d'un grand dragon rouge feu à sept têtes et dix cornes (Apocalypse 12,3-9).

Symbole de la persécution : Le dragon est le grand ennemi cosmique qui se bat contre l'archange Michel et tente de dévorer l'enfant de la Femme (Christ) et de persécuter le peuple de Dieu. Il symbolise le pouvoir démoniaque en action dans l'histoire, la puissance politique et religieuse persécutrice (souvent identifiée à l'Empire romain de l'époque) et l'ultime source du mal.

Identité synthétique : L'Apocalypse consolide l'identité du mal en fusionnant toutes ses figures : « le grand dragon, le serpent ancien, appelé le Diable et Satan » (Apocalypse 12,9).

La défaite finale : La trajectoire du Dragon culmine avec sa défaite finale et son emprisonnement, d'abord pour mille ans, puis son jet dans l'étang de feu (Apocalypse 20,10), assurant la victoire eschatologique définitive de Dieu et du Christ sur toutes les formes du mal.

Conclusion

La figure du mal dans la Bible est un composite qui évolue d'une entité terreste et rusée (le serpent), à un fonctionnaire céleste qui teste l'homme (l'adversaire/Satan dans l'AT), pour finalement devenir le chef spirituel du mal et l'ennemi de Dieu (le Diable/Satan dans le NT) et, enfin, la manifestation apocalyptique de l'opposition au royaume divin (le Dragon). Cette évolution reflète le développement du monothéisme juif, l'influence des idées dualistes, et le besoin théologique de rendre compte de l'origine du mal dans un univers créé par un Dieu bon. Le Christ est présenté comme celui qui a vaincu le pouvoir du Diable, faisant de l'histoire du salut une bataille continue avec la promesse de la victoire finale.

On voit donc qu’il y a progression de la Révélation entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans la Genèse, il n’est pas dit que le serpent soit le diable. Mais lorsqu’on aborde le Nouveau Testament, précisément parce que Jésus vient nous délivrer de cet accusateur et séducteur, il met en lumière le mal dont il vient nous délivrer. On le conçoit, révéler à l’homme, dès l’Ancien Testament, l’existence de quelqu’un d’un autre ordre et pouvant apparaître comme plus puissant que lui, une telle révélation aurait été décourageante.

Pour beaucoup de nos contemporains, même parmi les chrétiens, le diable n’existerait pas parce qu’il ne se manifeste pas de façon visible. À quoi il faut répondre qu’il y a suffisamment de signes manifestes du diable dans le monde pour qu’il n’ait pas besoin de se déchaîner d’une façon explicite (prises de possession ou autres). Quand le monde est un monde pécheur, le diable, ayant atteint son but, n’a aucune raison de se manifester d’une façon extraordinaire. Acceptons donc la Révélation contenue dans la Bible, interprétée et confirmée par la Tradition: la liberté du démon joue un rôle par rapport à la nôtre. Celui qui s’est fixé dans la révolte contre Dieu veut nous entraîner dans la même révolte pour nous priver du bonheur dont il s’est privé. Dominique Auzenet, Commentaire de l'Apocalypse.

Les appellations bibliques

Appellation Sens principal Verset biblique (Louis Segond 1910)
Satan (ׂטָן) Adversaire, accusateur Job 1:6 - Un jour, les fils de Dieu vinrent se présenter devant l'Éternel, et le satan vint aussi se présenter au milieu d'eux.
Satan (ָׂטָן]) Adversaire, accusateur Zacharie 3:1 - Puis il me fit voir Josué, le souverain sacrificateur, qui se tenait devant l'ange de l'Éternel, et le satan se tenait à sa droite pour l'accuser.
Le serpent Séducteur originel Genèse 3:1 - Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que l'Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme: Dieu a-t-il réellement dit?
Serpent ancien Séducteur, trompeur Apocalypse 20:2 - Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans.
Le diable (διάβολος) Calomniateur, diviseur Matthieu 4:1 - Alors Jésus fut emmené par l'Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable.
Le diable (διάβολος) Calomniateur, diviseur Apocalypse 12:9 - Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, qui séduit toute la terre.
Belzébul / Belzébuth Prince des démons Matthieu 12:24 - Mais les pharisiens, entendant cela, dirent: Cet homme ne chasse les démons que par Béelzébul, prince des démons.
Dragon Puissance persécutrice Apocalypse 12:3 - Il parut encore un autre signe dans le ciel: et voici, c'était un grand dragon rouge, ayant sept têtes et dix cornes.
Accusateur des frères Celui qui accuse les croyants Apocalypse 12:10 - Maintenant s'est opérée le salut, la puissance, et le règne de notre Dieu, et l'autorité de son Christ; car l'accusateur de nos frères a été précipité.
Le Tentateur Celui qui pousse au péché Matthieu 4:3 - Le tentateur (peirazo) s'approcha, et lui dit: Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.
Le Méchant Personnification du mal 1 Jean 5:18 - Nous savons que quiconque est né de Dieu ne pèche point; mais celui qui est né de Dieu se conserve lui-même, et le méchant ne le touche pas.
Prince de ce monde Autorité limitée sur le monde Jean 14:30 - Je ne parlerai plus beaucoup avec vous, car le prince de ce monde s'avance. Il n'a rien en moi.
Prince de la puissance de l'air Chef des puissances spirituelles Éphésiens 2:2 - Dans lesquels vous avez marché autrefois, selon la voie de ce monde, selon le prince de la puissance de l'air, de l'esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion.
Dieu de ce siècle Influence sur le système mondial 2 Corinthiens 4:4 - Chez les incrédules, le dieu de ce siècle a aveuglé l'intelligence, pour qu'ils ne voient pas l'éclat de l'Évangile de la gloire de Christ.

Voir l'étude du livre de l'Apocalypse.