Formation théologique

Quels noms pour nommer le divin

Est-il seulement possible de nommer Dieu ? Dans la Genèse, l'adam nomme les animaux, signe de supériorité. Pour Dieu, l'humanité ne saurait que recevoir son nom. Mais quel nom nos bibles traduisent-elles majoritairement par "Dieu", mais aussi par "Seigneur", ou encore par "Éternel". Ces traductions restituent-elles le sens du nom hébraïque ? En principe, un nom propre ne se traduit pas, car une telle entreprise renie l'origine de la personne.

S'agit-il du même dieu ? D'un seul dieu ? Le mouvement vers le monothéisme montre que Dieu se révèle progressivement, sans jamais s'imposer. Voir l'étude sur le monothéisme.

Etymologie pour les langues latines

Quelle est l'étymologie du mot "dieu" en français, "dio" pour l'italien, "dios" pour l'espagnol, "deus" pour le portugais ou Dumnezeu pour le roumain (Domine Deus, « Seigneur Dieu »).

Selon le dictionnaire des racines des langues indo-européennes, la racine est dei- et elle comporte l'idée de briller. De là dérive 3 thèmes :

1. dei-wo (ciel, lumineux, considéré comme divinité)
· sanskrit : devah (dieu)
· grec : dios (divin)
· latin : deus (dieu) dius, divus, divinus (divin) divinitas (divinité) divinar (deviner)

2. dyew (dieu du jour lumineux)
· sanskrit : dyauh (ciel lumineux)
· grec : zeus
· latin : Jupiter (ju + pater : dieu le père)
· français : jeudi (jour de Jupiter) jovial (qui concerne jupiter)
· anglais : tuesday (jour de Tiu : mardi)

3. dyen (jour lumineux)
· latin : diem, d'où dies (jour) diarium (journal, anglais : diary) diurnus (diurne, de jour)

Le mot dieu vient du latin deus, lui-même issu de la racine indo-européenne dei-, signifiant « briller », qui, élargie en deiwo- et dyew-, sert à désigner le ciel lumineux en tant que divinité, ainsi que les êtres célestes par opposition aux êtres terrestres.

C'est donc une étymologie radicalement différente de celle de God/Gott : là où les langues germaniques évoquaient le rituel (l'invocation, le sacrifice), les langues latines et romanes évoquent la lumière du ciel.

Le dieu du ciel lumineux : Dyēus

À la source de tout se trouve une divinité proto-indo-européenne reconstituée par les linguistes : Dyēus, ou Dyḗus ph₂tḗr (« Père Ciel »), est le nom reconstitué du dieu du ciel de la religion proto-indo-européenne. *Dyēus est la personnification divine du ciel diurne. Son nom repose sur le thème *dyeu-, désignant le « ciel diurne » ou la « clarté du jour », issu de la racine dei- qui signifie « briller ».

Ce « Père Ciel » est à l'origine d'une extraordinaire famille de mots et de dieux à travers toute l'Eurasie. En combinant deus avec le mot latin pater (père), on obtient le nom du dieu romain Diespiter, plus connu sous la forme Iuppiter (Jupiter), issu du proto-italique djous patēr, lui-même descendant de la racine proto-indo-européenne Dyḗws Pahtḗr, signifiant littéralement « Père Ciel ». De la même racine dérivent le grec "Zeû páter" (« ô père Zeus »), et le dieu védique Dyáuṣ Pitṛ́ en sanskrit.

Du latin deus aux langues romanes

En latin classique, deus (féminin dea) était un nom commun désignant n'importe quelle divinité. C'est dans le latin tardif qu'il a commencé à désigner spécifiquement le Dieu chrétien. Il a ensuite été hérité par les langues romanes : Deus en galicien et portugais, Déu en catalan et sarde, Dieu en français et occitan, Diu en frioulan et sicilien, Dio en italien, Dios en espagnol.

En français, le mot est attesté dès le tout premier texte français connu, les Serments de Strasbourg (842), sous les formes Deo et Deus. On trouve ensuite Deu puis Dieu aux XIe et XIIe siècles.

Une même racine, une vaste famille de mots

Ce qui est frappant, c'est l'extraordinaire rayonnement de cette racine dei- à travers les langues indo-européennes. Dans plusieurs langues indo-européennes, on retrouve le proto-indo-européen deywos comme étymologie pour « dieu » : dei en latin, deva en sanskrit, dia en vieil irlandais, tívar en vieux norrois.

Ainsi, du même ancêtre dérivent le Zeus grec, le Jupiter latin, le Dieu français, le Dios espagnol, le Deva sanskrit (dieu hindou), le Duw gallois, et même le Týr nordique — tous portant en eux l'idée originelle d'un ciel lumineux, radieux, paternel.

Dieu : ce nom, du moins dans les langues indo-européennes, renvoie à l’idée de lumière, et de lumière du ciel. C’est en effet à la racine indo-européenne deiwos qui signifie « lumière » du ciel ou du jour que se rattachent le sanskrit devas, le grec theos, le latin deus, et le français dieu. Il est vrai que les termes qui désignent Dieu dans les langues germaniques (Gott en allemand, God en anglais) ont une autre origine, elle aussi indo-européenne, mais ici l’étymologie ne donne pas de réponse assurée, car on peut rattacher le mot allemand Gott soit à la racine indo-européenne ghau, qui renvoie à la notion d’appel ou d’invocation, Dieu étant donc ainsi compris comme celui qu’on invoque, ou à la racine indo-européenne gheu, base du verbe allemand giessen, qui signifie verser, Dieu étant alors celui auquel on offre en sacrifice une libation.

Sans doute, ces deux origines du terme désignant Dieu dans les langues indo-européennes renvoient-elles à deux manières différentes de concevoir la divinité : l’une la conçoit de manière plus cosmologique comme lumière et comme ciel, l’autre de manière plus anthropologique comme ce qui est honoré dans le sacrifice et invoqué dans la prière. Il n’en demeure cependant pas moins que l’idée du divin, qu’il soit singulier ou pluriel, semble structurer de manière fondamentale la conception que l’être humain a de lui-même. Ce qui caractérise la position de ce bipède qu’est l’homme, c’est en effet la possibilité qu’il a de porter son regard vers le ciel et ainsi de se donner un horizon. N’est-ce pas là en effet ce qui l’ouvre à l’ensemble des choses, au monde, et à l’énigme de sa propre existence ? On aurait là une possibilité de comprendre que le divin puisse s’identifier à cette lumière venant du ciel dans lesquelles toutes choses ont leur apparaître. Et n’est-ce pas ce même principe lumineux qui est l’objet du rituel sacrificiel, lequel vise, comme l’anthropologie nous l’a appris, non seulement à établir un rapport avec le divin, mais aussi, comme l’indique le mot même de « rite » qui vient de la racine indo-européenne rtis ou artis signifiant ordre, articulation, à assurer la permanence de l’ordonnance du monde.

Françoise Dastur. Voir le lien dans la bibliothèque.

Etymologie pour les langues germaniques

Le mot God (anglais) et Gott (allemand) partagent la même origine.

Une origine commune : le proto-germanique gudą

Les deux mots sont des formes héritées d'une même racine proto-germanique reconstruite comme gudą (ou guđán). On la retrouve dans toutes les langues germaniques : le vieil anglais god, l'ancien saxon god, le vieux norrois guð, le gothique guþ, le vieux haut-allemand got et l'allemand moderne Gott.

L'étymologie indo-européenne : deux hypothèses en concurrence

    La signification exacte de cette racine proto-germanique reste incertaine, mais les linguistes s'accordent en général sur une origine indo-européenne commune reconstruite comme ǵʰu-tó-m, un participe passé passif neutre. Cette forme est elle-même ambiguë et peut dériver de deux racines différentes :
  • 1. La racine ǵʰeu̯- : « verser, faire une libation ». Le mot désignerait alors « celui à qui on verse des offrandes », autrement dit la divinité destinataire du sacrifice. Le sanskrit huta (« ayant été sacrifié »), dérivé de la racine hu (« sacrifier »), appartient à cette famille. Le dieu serait ainsi « celui à qui les sacrifices sont adressés ».
  • 2. La racine *ǵʰau̯- : « appeler, invoquer ». Le mot désignerait alors « celui qui est invoqué ». Cette hypothèse rapproche le mot du sanskrit huta- (« invoqué », épithète d'Indra) et du vieux slave zovo (« appeler »).

Ces deux hypothèses ne s'opposent pas fondamentalement : dans les deux cas, le mot renvoie à une pratique rituelle — le sacrifice ou l'invocation — et désigne la divinité comme son destinataire ou son objet.

Un mot neutre devenu masculin

À l'origine, le mot était un nom neutre en proto-germanique. Ce n'est qu'avec l'avènement du christianisme que son genre a changé pour le masculin, afin de désigner le Dieu monothéiste. Ce basculement grammatical est lui-même révélateur d'un changement théologique profond.

Voir l'étude sur les noms de Dieu dans la Bible"