Formation théologique

Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu

Chapitre 12 - L'écoute

Si l'homme a deux oreilles et une bouche, c'est pour écouter deux fois plus qu'il ne parle. Confucius.

Si tu parles à quelqu'un et qu'il ne t'écoute pas, tais toi, écoute le, et tu sauras peut-être pourquoi il ne t'écoute pas. Proverbe africain.

Tout dialogue s'organise autour d'une parole et d'une écoute réciproques. L'écoute est un don de soi à la parole de l'autre. C'est être présent et disponible par son corps au corps de l'autre qui s'ouvre par la parole. Le silence est le lieu par excellence dans lequel se déploie l'écoute.

Ecouter

Qu'écoute-t-on lorsque quelqu'un parle ? Les mots, sa voix, son visage, son corps ? Une écoute attentive écoute tout cela à la fois. Ecouter n'est pas du même ordre qu'entendre. Car entendre n'est que percevoir une suite de sons, alors qu'écouter demande d'ouvrir son intériorité à l'extériorité de la parole de l'autre. L'écoute s'ouvre sur le monde de l'autre au risque de la parole.

Le mouvement vers l'écoute requiert le dessaisissement du soi humain, dans sa volonté de maîtrise, de suffisance et d'autonomie. P. RICOEUR, Lectures 3, Aux frontières de la philosophie, Seuil, 1994, p. 290.

Ecouter quelqu'un, c'est percevoir un corps. L'accueil de la parole invite au recueillement, afin de laisser son corps s'imprégner de la présence corporelle de l'autre. L'écoute de la parole devient ainsi l'écoute d'un corps. L'accueil laisse les paroles de l'autre venir à soi; le recueillement inaugure une contemplation silencieuse au-delà des mots. Les mots s'effacent, sans pour autant perdre leur signification, afin de laisser advenir l'autre en présence. Ecouter quelqu'un, c'est entendre celui qui parle.

Entendue, la parole engendre le sujet pour celui qui écoute. D. VASSE, Un parmi d'autres, Seuil, 1978, pp. 215-216.

La parole renvoie au sujet. Elle est médiation et révélation. Le refus de l'écoute conduit au repli sur soi-même et à la négation de la parole et du corps de l'autre. Cette attitude traduit un hermétisme à la parole de l'autre. Elle est une forme de désobéissance. Dans l'Ancien Testament, le terme «écouter» prend tout particulièrement le sens d'obéir comme le montre P. ADNES :

L'hébreu n'a pas de terme pour désigner l'obéissance. Il emploie le verbe écouter. Écouter n'est pas une opération purement sensible ou même intellectuelle. C'est une ambition vitale et agissante, une activité totale qui met en branle l'être tout entier : écouter, c'est se conformer à la volonté de Dieu, c'est garder ses commandements, pratiquer ses lois. Les discours du Deutéronome, qui concluent la promulgation du code de l'alliance, le montrent clairement : bénédictions ou malédictions y sont promises selon que l'on écoute ou non la voix de Dieu (Dt 27-28)»; article Fidélité, Dictionnaire de spiritualité, Beauchesne, 1964, p. 315.

Ecouter quelqu'un, c'est tout particulièrement voir son visage. Le regard écoute la parole du visage. Une écoute attentive se tourne vers le visage de celui qui parle. Détourner son regard signifie une gêne ou une fuite. Le visage qui parle est un spectacle vivant qui ajoute aux mots la féerie de l'image. L'écoute se réalise par l'ouïe et le regard. L'ouïe capte l'invisibilité de la parole qui sort de la bouche. Le regard arrache la parole de son invisibilité en lui donnant un corps. Le regard perçoit le visage qui parle. Il donne corps à la parole.

Ecouter, c'est aussi être présent à quelqu'un. Comme le souligne F. Chirpaz,

les mots sont marqués du sceau d'une singularité s'adressant à une autre singularité et lui adressant dès l'abord la demande de lui accorder écoute et attention. F. CHIRPAZ, Parole risquée, Klincksieck, 1989, p. 23.

L'homme et la femme sont présents l'un à l'autre, par leur écoute. L'écoute fait don de son corps à l'autre. La parole n'a de sens que dans l'écoute. Elle est toujours orientée vers un corps. L'absence d'écoute renvoie à son propre corps, à sa solitude. Elle engendre un repli ou brise la relation. Elle mène à la souffrance comme en témoigne le cri de Job :

Qui me donnera quelqu'un qui m'écoute ? Voilà mon dernier mot. Au puissant de me répondre ! Jb 32, 35.

Etre présent, simplement, face à l'autre, afin qu'il se dise : telle est la condition première de l'écoute. Sans présence, il n'y a pas d'écoute. Non pas une simple présence physique, mais une présence tournée et attentive à l'autre; une présence qui s'incline sur la parole de l'autre afin de mieux l'entendre; aussi une présence dans toute sa nudité, c'est-à-dire sans a priori, sans enveloppe protectrice.

La parole donnée en réponse témoigne de cette présence attentive. Celui qui n'écoute pas ne peut répondre à son interlocuteur. Il est obligé de se fourvoyer en excuses, afin que l'autre réitère ses paroles. Ainsi, la réponse est le signe sensible, le témoignage sincère d'une authentique écoute. Elle est un espace offert à celui qui veut se dire, une ouverture au désir de l'autre. Ainsi, la parole rend témoignage à la parole. La réciprocité de l'écoute exige que l'autre puisse terminer sa phrase avant toute nouvelle formulation, même intérieure. Des propos comme, «mais laisse-moi donc finir», témoigne de cette précipitation langagière au détriment de l'écoute. L'écoute réclame de la patience. Elle accorde du temps à l'autre pour qu'il puisse se dire. La parole est tributaire de l'écoute. Or celle-ci se déploie dans le temps. Dans un dialogue, chaque partenaire est obligé d'attendre la fin de la phrase que prononce l'autre afin d'en saisir le sens et de pouvoir s'exprimer à son tour. Le sens est suspendu au temps et donc à la mémoire qui enregistre l'énoncé. Toute parole provoque une tension vers le futur. L'écoute est suspendue à l'avenir. Chaque mot enterre le précédent et annonce le suivant.

Le silence, lieu de l'écoute

Le silence est à la fois le lieu de la parole et celui de l'écoute. La parole ne jaillit que dans un espace vierge de tout bruit, sinon elle se perd dans un dédale de sons méconnaissables. Celui qui veut s'exprimer en public réclame d'abord le silence. Le silence ponctue aussi chaque discours, faute de quoi, celui-ci devient inaudible. La ponctuation d'une phrase lui donne ses accents et son souffle. Elle offre des courts instants de répit durant lesquels résonnent les mots.

Le silence intérieur anime également celui qui parle, afin de se laisser habiter par sa propre parole.

Pour produire la parole, l'homme ne peut cesser de l'accueillir et il a besoin de toujours consentir à l'apprentissage de ce silence véritable qui est le silence en soi-même, pour entendre murmurer au fond de soi la source vive de la parole. J.-C. SAGNE, De la confidence à la promesse, Lumière et vie, 211, 1993, p. 27-28.

Tout comme le musicien vibre au son de sa propre musique, celui qui s'exprime laisse résonner sa parole au fond de lui-même. Le corps participe à l'expression de la parole.

Mais, plus fondamentalement, le silence est la forme de l'écoute. Il existe de multiples formes de silence. Il peut signifier l'indifférence, l'ennui, l'absence, la complicité, l'attention etc. Le silence attentif parle, sans mots, par la présence. Il est indispensable en tant qu'espace d'accueil de la parole.

La parole parle comme recueil où sonne le silence». M. HEIDEGGER, Acheminement vers la parole, Gallimard, 1976, p. 34.

Deux interlocuteurs qui parlent en même temps ne s'écoutent pas. Le silence est le lieu dans lequel la parole se donne à entendre. Ainsi toute parole réclame un silence pour advenir en présence. Accueillir la parole de l'autre exige un recueillement, une présence silencieuse. Ce silence ne traduit pas un refus de répondre, mais une attitude respectueuse de l'autre. L'autre ne peut être rencontré que dans le silence intérieur, afin de se rendre disponible pour l'écoute. Le recueillement ouvre le corps à l'espace de l'autre en refermant ses propres espaces. Ses propres préoccupations s'effacent pour que s'animent les mots de l'autre. Ainsi, le silence rend témoignage à une présence.

L'écoute est silencieuse, d'un silence intérieur et extérieur. Elle est foncièrement accueil de la parole de l'autre au-delà de tout raisonnement.

Laisser résonner la parole d'un autre, implique nécessairement le suspens de tout raisonnement», D. VASSE, L'ombilic et la voix, Seuil, 1974, p. 116.

De tout raisonnement et plus encore de tout jugement, car le jugement rompt la communication en enfermant l'autre dans ses propres valeurs. Accueillir une parole implique la création d'un espace intérieur où la parole pourra se féconder et mûrir. Cet espace s'appelle le silence. Non pas un silence absent, mais un silence d'oraison. Non pas dans le silence de l’imaginaire, mais dans un silence curieux. L'autre a quelque chose à dire, à révéler. L'écoute est attentive à cette parole. Elle ne scrute pas de façon malsaine l'intériorité de l'autre, mais cherche à comprendre l'autre pour l'autre. Elle ouvre l'oreille au désir illimité de l'autre, afin d'y répondre. L'écoute est une ouverture et un cheminement. Elle prête l'oreille et accompagne la parole.

L'écoute silencieuse accueille le message dans sa pureté originelle. Toute parole dit quelque chose sur quelque chose. Elle véhicule un message. L'écoute joue le rôle du récepteur. Elle capte les mots pour en restituer la signification. Mais l'écoute s'arrête à la signification; elle ne déborde pas sur la critique. La parole se reçoit dans le silence du corps. Le corps du donateur imprime un mouvement, une musique, un parfum à la parole. Le corps du donataire s'ouvre pour se laisser imprégner de la parole. Mais il doit se taire pour que s'accomplisse le don en plénitude. La présence à l'autre

s'efface jusqu'à l'absence, pour que tout l'espace soit donné à qui vient. M. BELLET, L'écoute, Desclée de Brouwer, 1989, p. 38.

Chacun a ses propres opinions et convictions, mais l'écoute tait les siennes pour que retentissent celles de l'autre. L'erreur la plus grave serait de vouloir prendre la place de l'autre et d'affirmer «à votre place...». Goûter à la parole de l'autre exige une retenue de ses propres élans intérieurs, afin de laisser la parole pénétrer tous les membres. La parole devient alors une semence qui irrigue le corps. L'écoute silencieuse est un don de son corps à la parole de l'autre.

Ecouter quelqu'un, c'est entendre sa voix. Entendre la voix d'un autre, c'est écouter dans le silence de soi, une parole qui vient d'ailleurs. D. VASSE, L'ombilic et la voix, Seuil, 1974, p. 183.

Ecouter, c'est accueillir une présence.

Une méthode pour écouter : TMN

69 De nombreux « moi je… » scandent nos dialogues. Un authentique dialogue commence par « tu ». Nous voulons affirmer notre vérité ; en réalité il ne s'agit que d'une demi-vérité, car l'autre possède la sienne. Il y a la réalité des faits et la vérité. Deux personnes qui assistent au même événement ne raconteront pas les mêmes détails et risquent même de se contredire. Il faut passer d'un « j’ai raison » à « j’ai mes raisons ; tu as tes raisons ».
Les biais cognitifs troublent les décisions, tout particulièrement le biais de confirmation qui confirme nos convictions. Nous ne retenons que ce avec quoi nous sommes en accord. Comment se laisser bousculer par une conviction contraire ?
« Et pour vous qui suis-je » demande Jésus à ses disciples ? Et pour moi, qui est-il ? Explorer le champ à l’autre.
Quelles sont mes motivations ? Celles de l’autre. Y a-t-il des intérêts communs ?
Remplacer la volonté de convaincre par la volonté de comprendre.
Frein à une écoute vraie : juger l'autre ; l'interprétation ; poser des questions inutiles, de curiosité ; conseils mal placés, consolation déplacée.
Porte d’entrée : humilité. Prendre le temps d’écouter l’autre, d’être curieux de l’autre. S’oublier soi-même. Trouver le talent qui nous permet d’aller vers les autres.
L’écoute est une hospitalité intérieure. Se pencher sur son récit, son expérience, ce que nous ne savons pas encore.
Dans le récit des disciples d'Eammaüs, Jésus commence par écouter, puis prend la parole.
Méthode TMN (Toi, Moi, Nous) : Démarrage à ne pas rater : ne pas commencer par « moi je ». Passer à l’écoute. Reformuler la situation de l’autre.

Shema Israël Dt 6,4

Dt 6,1 Voici le commandement, les lois et les coutumes que le SEIGNEUR votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, 2 afin que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent. 3 Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l'a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel. 4 ÉCOUTE, Israël ! Le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN. 5 Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. 6 Les paroles des commandements que je te donne aujourd'hui seront présentes à ton cœur ; 7 tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route, quand tu seras couché et quand tu seras debout ; 8 tu en feras un signe attaché à ta main, une marque placée entre tes yeux ; 9 tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l'entrée de ta ville.

Le passage ci-dessus vient juste après l'épisode du décalogue (10 commandements). Dieu, par l'intermédiaire de Moïse demande à son peuple d'écouter sa parole, de lui obéir, de mettre en pratique sa loi. Le verbe hébreu "shema" offre une pluralité de sens : entendre, écouter, obéir, exaucer ...

Gn 3,10 J'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché.

Gn 4,23 Lémec dit à ses femmes: Ada et Tsilla, écoutez ma voix !

Gn 17,20 A l'égard d'Ismaël, je t'ai exaucé.

Gn 22,18 Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité, parce que tu as obéi à ma voix.

Ex 2,15 Pharaon apprit ce qui s'était passé, et il cherchait à faire mourir Moïse.

Ex 2,24 Dieu entendit leurs gémissements, et se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob.

Ex 5,2 Pharaon répondit : Qui est l'Éternel, pour que j'obéisse à sa voix, en laissant aller Israël ?

Dt 30,8 Et toi, tu reviendras à l'Éternel, tu obéiras à sa voix, et tu mettras en pratique tous ces commandements que je te prescris aujourd'hui.

2S 13,21 Le roi David apprit toutes ces choses, et il fut très irrité.

1R 8,30 Daigne exaucer la supplication de ton serviteur et de ton peuple d'Israël, lorsqu'ils prieront en ce lieu ! Exauce du lieu de ta demeure, des cieux, exauce et pardonne !

Is 1,19 Si vous avez de la bonne volonté et si vous êtes dociles, Vous mangerez les meilleures productions du pays.

Le Shema Israël se compose de trois passages de la Torah – Deutéronome 6 :4-9 et 11 :13-21, et Nombres 15 :37-41. Il existe une obligation qui incombe à tous les hommes juifs, leur ordonnant de réciter le Shema Israël deux fois par jour – une fois après le crépuscule et une fois le matin. Le premier verset de Shema Israël c'est une proclamation du principe fondamental du judaïsme : le monothéisme absolu. Le concept de l’Unité de Dieu, de Son Unité et de Son Unicité, est l’essence de la Torah.

L’affirmation que « l’Éternel est Un » est le rejet du polythéisme, du dualisme et de la trinité, ainsi que de toute autre conception de Dieu contraire à celle de la Torah. L’Unicité de Dieu signifie également que seule Son Existence est absolue et inconditionnelle, intemporelle et éternelle. Comparée à la vérité de l’Existence divine, aucune autre réalité n’est absolue : l’existence de tout au-delà de Dieu est conditionnelle et ténue. Le concept selon lequel seule l'existence divine est absolue se trouve dans un verset de la Torah qui fait partie du Aleinu LeShabeach, que nous récitons à la fin de toutes nos prières : « ...l'Éternel est Dieu, en haut dans les Cieux et en bas sur Terre ; il n’y a rien (à part Lui) » (Deutéronome 4 :39). Cela signifie que dans les Cieux et même sur Terre, seul Dieu existe réellement : l’existence de tout le reste est conditionnelle, car elle dépend absolument de Lui. En d’autres termes, même si Dieu est intemporel et éternel, la création – qui a eu un commencement – n’existe que parce que Dieu la soutient continuellement.