Partie II — Le corps aux autres · Intersubjectivité et éthique
Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu
Approche anthropologique · phénoménologique · éthique · théologique
Partie II — Le corps aux autres : intersubjectivité et éthique
La première partie a établi que le corps propre n'est pas une clôture sur soi : il est fondamentalement ouverture, orientation vers ce qui n'est pas lui. Merleau-Ponty l'avait formulé avec précision : le corps est être-au-monde, et le monde qu'il habite est d'emblée un monde partagé, peuplé d'autres corps. Cette deuxième partie explore ce passage — nécessaire, non dérivé — du corps à soi vers le corps aux autres.
Ce passage n'est pas une conquête progressive de l'isolement vers la relation : il est originaire. Je n'existe pas d'abord seul pour ensuite rencontrer autrui. Je suis toujours déjà né d'un autre corps, nourri par d'autres mains, formé par d'autres regards. La relation précède l'individu. Mais cette priorité de la relation ne supprime pas la singularité irréductible de chaque corps : l'autre est précisément celui dont le corps résiste à toute réduction à ma propre expérience, celui dont la chair me surprend et m'appelle.
Cette partie comporte trois chapitres. Le premier examine la structure phénoménologique de la rencontre corporelle de l'autre, à partir de Husserl, Levinas et Merleau-Ponty. Le deuxième explore les liens que le corps tisse dans l'amour, la sexualité et la famille. Le troisième déploie une éthique du corps — dignité, soin et résistance à la violence — en dialogue avec la tradition philosophique et théologique.
Chapitre 4 — Le corps et la rencontre de l'autre
4.1L'altérité
Selon la définition acceptée, l’altérité est un concept qui signifie : « le caractère de ce qui est autre ». Elle est liée à la conscience de la relation aux autres considérés dans leur différence. L’autre s’oppose à l’identité, caractère de ce qui est dans l’ordre du même.
« L’absolument autre, c’est Autrui. » Cette formule tirée de Totalité et Infini condense la philosophie de Levinas, tout entière tournée vers l’expérience de l’altérité. Mais l’autre est-il absolument autre ? Ne faut-il pas lui reconnaitre une part de mêmeté, sans quoi je ne pourrais pas dire qu’il est autre. Prenons l’exemple de la perception visuelle. Lorsque mon regard voit une femme sortir d’un magasin, puis une autre. La seconde personne qualifiée d’« autre » possède une caractéristique similaire à la première : sa féminité.
Dans le terme « autrui », il y a «autre » qui s’oppose communément à « moi ». L’autre n’est pas moi. Il est un autre que moi. Il est certain que des abîmes nous séparent. Mais pour qu’il y ait une communication entre l’autre et moi, il doit y avoir quelque chose de commun qui garantisse cette communication. Il faut donc qu’il y ait un « même » et que ce « même » prédomine sur l’autre. Au-delà de toute différence, il y a en face de moi un être humain, en chair et en os, de la même nature que moi et appartenant à la même condition. La nature promeut la différence – dans ce cas, bagage génétique, éducation, culture, caractère, histoire – mais elle ne promeut le différent qu’à l’intérieur de l’identique. Il y a donc inclusion réciproque entre identité et altérité. Claude Benoit, Quand « Je » est un autre, https://doi.org/10.18352/relief.150 . Consulté le 07/04/2016/
L'autre est finalement ce semblable qui n'est pas moi.
L’altérité, c’est prendre conscience à la fois des différences et des similitudes. À la base d’une construction mutuelle, elle doit être réciproque, contrairement à l’altruisme où l’on n’attend rien de l’autre et à l’égoïsme où l’on n’a rien à lui donner. Elle est aussi différente de la tolérance. Cette dernière est une attitude qui accepte l’autre sans vouloir bien évidemment le détruire, mais sans vouloir échanger. La tolérance c’est l’acceptation de l’autre sans chercher à développer la relation. Elle a une connotation de condescendance. L'altérité : Fondement de l'Humanisme, Par Albert Jacquard et Fernando Cuevas. https://shs.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2010-5-page-85?lang=fr.
4.2 Le problème de l'intersubjectivité corporelle : Husserl
La rencontre avec autrui pose à la phénoménologie un défi redoutable : comment est-il possible que je perçoive l'autre non pas simplement comme un objet dans mon champ visuel, mais comme un autre sujet, une autre subjectivité incarnée ? Ce problème — celui de l'intersubjectivité — a occupé Husserl dans les dernières années de sa vie, notamment dans les Méditations cartésiennes et dans les manuscrits C et D publiés dans Husserliana XV.
La cinquième Méditation cartésienne est entièrement consacrée à ce problème. Husserl y décrit le mécanisme de laperception (Appräsentation) : je perçois le corps de l'autre (Körper) directement, mais sa vie subjective — son Leib — ne m'est jamais directement donnée ; elle m'est co-présentée par analogie avec ma propre expérience incarnée.
La perception [...] est la seule façon dont l'intériorité d'autrui peut être donnée ; jamais elle ne pourra être transformée en une présence propre, c'est-à-dire en une évidence immédiate. Edmund Husserl, Méditations cartésiennes. Introduction à la phénoménologie, trad. Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas, Paris, Vrin, 1947 ; rééd. 1996, § 52, p. 119.
Cette analyse a une conséquence importante : autrui est à la fois accessible et irréductible. Accessible, parce que son corps m'est donné dans la perception directe et que son comportement m'appelle à une analogie avec ma propre vie incarnée. Irréductible, parce que son intériorité ne se laisse jamais saisir entièrement — il reste toujours autre, même dans la plus grande proximité. Husserl écrit :
L'autre ego ne peut jamais être perçu par moi avec une évidence adéquate. Il est essentiellement inaccessible dans sa propre façon de s'appréhender lui-même. Ibid., § 54, p. 123.
Dans les textes tardifs publiés dans Husserliana XV (Zur Phänomenologie der Intersubjektivität. Dritter Teil, La Haye, Martinus Nijhoff, 1973), Husserl introduit la notion d'empathie (Einfühlung) corporelle comme fondement de toute intersubjectivité :
L'Einfühlung est l'acte originaire par lequel je constitue l'autre comme alter ego. Elle passe nécessairement par le corps : c'est parce que l'autre a un corps analogue au mien que je peux lui attribuer une vie subjective analogue à la mienne. Edmund Husserl, Zur Phänomenologie der Intersubjektivität. Dritter Teil, éd. Iso Kern, Husserliana XV, La Haye, Martinus Nijhoff, 1973, texte n° 29, p. 431. Trad. personnelle.
Dans Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, Levinas approfondit la dimension corporelle de la subjectivité éthique. La sensibilité — le fait d'être touché, d'être affecté — est la structure même de la responsabilité :
La sensibilité — exposition aux autres — est la vulnérabilité et le dénuement mêmes [...]. Dans la sensibilité s'expose une nudité plus nue que celle de la peau qui, déjà forme et protection du soi. Emmanuel Levinas, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, La Haye, Martinus Nijhoff, 1974 ; rééd. Paris, Le Livre de Poche, coll. Biblio-essais, 1990, p. 94.
Levinas développe également, dans Totalité et Infini, une phénoménologie de la caresse qui prolonge et radicalise celle de Merleau-Ponty sur le toucher :
La caresse consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui se dérobe sans cesse à sa forme vers un avenir — jamais assez avenir — à solliciter ce qui se dérobe comme si ce n'était pas encore. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, op. cit., p. 288.
La caresse n'est pas la saisie d'un objet : elle est la recherche de l'insaisissable, le mouvement vers l'autre qui ne se laisse jamais réduire à ce qu'il est déjà. En ce sens, la caresse est le geste le plus paradigmatique de la relation à l'autre : elle reconnaît l'altérité irréductible de l'autre dans le contact le plus intime.
4.4 La chair de l'autre : Merleau-Ponty et l'intercorporéité
Merleau-Ponty, dans Le Visible et l'Invisible (texte établi par Claude Lefort, Paris, Gallimard, 1968 ; rééd. Tel, 1979), développe une notion qui dépasse l'empathie husserlienne et la rencontre lévinassienne : l'intercorporéité. Si ma chair et la chair du monde sont de même étoffe — si je suis de la même chair que ce que je perçois —, alors la rencontre avec le corps d'autrui n'est pas le face-à-face de deux mondes fermés : c'est la rencontre de deux ouvertures à la même chair du monde.
Merleau-Ponty écrit dans ses notes de travail :
Il faut comprendre que ma « conscience de moi » et la « conscience d'autrui » ne sont pas deux consciences juxtaposées, mais deux modalités de la chair unique. Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l'Invisible, texte établi par Claude Lefort, Paris, Gallimard, 1968 ; rééd. Tel, 1979, note de travail de novembre 1960, p. 307.
L'autre n'est pas un obstacle à ma liberté ni un pur miroir de moi-même : il est l'envers de mon propre corps, la face cachée de la chair que nous partageons.
Cette intercorporéité s'observe dans des phénomènes aussi simples que la résonance motrice : quand je vois quelqu'un soulever un objet lourd, mes muscles se tendent imperceptiblement ; quand je vois quelqu'un souffrir, quelque chose en moi souffre avec lui. Les neurosciences contemporaines ont tenté de rendre compte de ces phénomènes par la notion de neurones miroirs (Giacomo Rizzolatti et alii, « Premotor cortex and the recognition of motor actions », Cognitive Brain Research, vol. 3, n° 2, 1996, p. 131-141). Mais Merleau-Ponty en avait pressenti la structure phénoménologique bien avant ces découvertes : la résonance avec le corps de l'autre n'est pas d'abord une réaction neurologique — elle est l'expression de notre appartenance commune à la chair du monde.
Dans Les Relations avec autrui chez l'enfant (cours à la Sorbonne, 1951-1952 ; publication : Paris, CDU, 1975 ; rééd. Paris, Vrin, 2001), Merleau-Ponty montre que cette intercorporéité précède même la conscience de soi :
L'enfant vit dans un monde où les relations interhumaines se font essentiellement à travers les corps, dans le milieu de la synchronie et de la complicité corporelle, bien avant que la distinction soi-autrui soit thématisée. Maurice Merleau-Ponty, Les Relations avec autrui chez l'enfant, cours à la Sorbonne 1951-1952, Paris, CDU, 1975 ; rééd. Paris, Vrin, 2001, p. 53.
L'autre n'est pas une conquête tardive de la conscience : il est là dès le début, dans le tissu même de l'expérience corporelle.
4.5 Le toucher et la réciprocité : Jean-Louis Chrétien
Jean-Louis Chrétien, dans L'Appel et la Réponse (Paris, Minuit, 1992) et surtout dans Corps à corps. À l'écoute de l'œuvre d'art (Paris, Minuit, 1997), a développé une phénoménologie du toucher qui en révèle la structure de réciprocité et d'exposition.
Toucher, c'est être touché. [...] Le toucher est la plus primitive et la plus irréductible des expériences du corps, parce qu'il est le sens de la réciprocité — le sens qui ne peut jamais prétendre à la pure activité. Jean-Louis Chrétien, Corps à corps. À l'écoute de l'œuvre d'art, Paris, Minuit, 1997, p. 14.
Cette réciprocité du toucher est au fondement de toute relation éthique incarnée. Chrétien note que le toucher — contrairement à la vue — ne permet pas la distance :
Dans la vision, je peux toujours croire que je domine ce que je vois, que je reste à l'abri. Dans le toucher, cette illusion est impossible : toucher, c'est être affecté, c'est ne pas rester intact. Ibid., p. 17.
Cette impossibilité de rester intact dans le toucher est précisément ce qui fonde la possibilité de la compassion — souffrir avec, être affecté par la souffrance de l'autre.
La dimension théologique du toucher est explorée par Chrétien dans Symbolique du corps. La tradition chrétienne du Cantique des cantiques (Paris, PUF, 2005) :
Le corps est, dans le Cantique, le lieu d'une révélation qui ne passe pas par les mots mais par la présence, par l'odeur, par le toucher. « Qu'il me baise des baisers de sa bouche ! » (Ct 1,2) : ce désir de contact est aussi un désir de vérité, une soif de présence qui déborde toute représentation. Jean-Louis Chrétien, Symbolique du corps. La tradition chrétienne du Cantique des cantiques, Paris, PUF, 2005, p. 22.
Cette lecture du Cantique des cantiques comme phénoménologie du toucher amoureux sera reprise dans le chapitre suivant.
