Formation théologique

Partie IV — Le corps devant Dieu · Anthropologie théologique

Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu

Approche anthropologique · phénoménologique · éthique · théologique

Chapitre 13 — Spiritualité du corps : ascèse, liturgie, mystique

La vie chrétienne est une éducation du corps : non pas sa répression, mais sa progressive transfiguration. L'ascèse, la liturgie et la mystique sont les trois grandes modalités de cette éducation, qui orientent le corps vers sa pleine vérité eschatologique. Ce chapitre explore successivement l'ascèse chrétienne comme récupération du corps pour Dieu (Hausherr, Cassien), le corps en prière et la sacramentalité corporelle (Guardini, Chauvet), et les grands témoins mystiques de la chair transfigurée (Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Adrienne von Speyr).

13.1 L'ascèse chrétienne : entre discipline et intégration

L'ascèse — du grec askêsis, exercice — désigne l'ensemble des pratiques corporelles par lesquelles le croyant cherche à purifier et à ordonner ses désirs en vue de la communion avec Dieu. L'ascèse chrétienne a parfois été déformée par un mépris du corps hérité du platonisme ou du manichéisme. Mais dans sa forme authentique, elle est une disciplina au sens positif — une éducation du corps en vue de sa pleine humanité.

Irénée Hausherr analyse la tradition ascétique des Pères du désert en montrant que leur ascèse n'était pas un mépris du corps mais une transformation du corps en vue de la divinisation (théosis) :

L'ascèse des Pères du désert n'est pas une guerre contre le corps. C'est une guerre contre les passions désordonnées qui ont envahi le corps et l'ont détourné de sa finalité. Le but est de récupérer le corps pour Dieu. Irénée Hausherr, Études de spiritualité orientale, Rome, Pontificium Institutum Orientalium Studiorum, Orientalia Christiana Analecta 183, 1969, p. 72.

Jean Cassien rapporte l'enseignement de l'abbé Moïse sur la pureté du cœur comme fin de toute ascèse corporelle :

Toutes nos actions, toutes nos aspirations doivent être ordonnées à la pureté du cœur. [...] C'est pour elle que nous pratiquons le jeûne, les veilles, la solitude : non pour accabler le corps, mais pour disposer le cœur à recevoir Dieu. Jean Cassien, Conférences, trad. Eugène Pichery, Paris, Le Cerf, Sources Chrétiennes 42, 1955 ; rééd. 1966, I, 4, p. 84.

13.2 Le corps en prière : Romano Guardini et la liturgie

Romano Guardini a développé la réflexion la plus pénétrante sur la dimension corporelle de la liturgie chrétienne. Son point de départ est que les gestes liturgiques ne sont pas des conventions culturelles arbitraires : ils réalisent ce qu'ils signifient.

Le signe sacré n'est pas un symbole vide. Il est plein de réalité. [...] Quand le prêtre étend les mains, ce n'est pas un geste convenu : c'est l'ouverture même de l'être vers Dieu qui se manifeste dans la chair. Romano Guardini, Des signes sacrés, trad. Robert d'Harcourt, Paris, Alsatia, 1946 ; rééd. Paris, Le Cerf, 2016, p. 14.

Dans Vom Geist der Liturgie (L'Esprit de la liturgie, Freiburg im Breisgau, Herder, 1918 ; trad. française Robert Leclercq, Paris, Plon, 1930 ; rééd. Paris, Le Cerf, 2007), Guardini analyse les grandes attitudes corporelles de la prière chrétienne — la génuflexion, la procession, le signe de la croix :

Le signe de la croix est peut-être le geste le plus profond du christianisme. En le faisant, j'inscris sur mon corps la forme même de la Rédemption ; je dis avec ma chair ce que je crois. Romano Guardini, L'Esprit de la liturgie, trad. Robert Leclercq, Paris, Plon, 1930 ; rééd. Paris, Le Cerf, 2007, p. 38.

Louis-Marie Chauvet, dans Symbole et Sacrement. Une relecture sacramentelle de l'existence chrétienne (Paris, Le Cerf, 1987 ; rééd. 2021), développe une théologie sacramentelle qui place le corps au centre :

Les sacrements sont des corps : ils ont une matière, un geste, une parole. [...] Dans les sacrements, Dieu passe par la chair pour atteindre la chair. Il n'y a pas de grâce sans médiation corporelle. Louis-Marie Chauvet, Symbole et Sacrement, op. cit., p. 147.

Cette affirmation est décisive : la sacramentalité de l'Église est une sacramentalité corporelle — l'eau du baptême, le pain et le vin de l'Eucharistie, l'huile des malades sont des réalités corporelles qui réalisent ce qu'elles signifient.

13.3 Les mystiques et la chair transfigurée

La mystique chrétienne constitue le laboratoire le plus intense de l'expérience corporelle spirituelle. Les grands mystiques ont vécu dans leur corps des expériences qui débordent toute catégorie — extases, stigmates, nuits obscures — et leur témoignage est irremplaçable pour une anthropologie du corps devant Dieu.

Thérèse d'Avila, dans Las Moradas del Castillo Interior (Le Château intérieur, Salamanque, Guillermo de Foquel, 1588 ; trad. française Marie Paquelin, Paris, Le Cerf, Œuvres complètes III, 2012), décrit l'expérience de l'oraison d'union en termes profondément corporels :

L'âme ne sait pas si elle était dans son corps ou hors de son corps. Elle ne sait pas si elle voyait ou ne voyait pas, si elle entendait ou n'entendait pas. Il semble que l'âme tout entière ait été dans ce que Dieu lui accordait. ²³ Thérèse d'Avila, Le Château intérieur, trad. Marie Paquelin, Paris, Le Cerf, Œuvres complètes III, 2012, Cinquièmes Demeures, I, 4, p. 183.

Cette indistinction corps-âme dans l'expérience mystique n'est pas une dissolution de la corporéité, mais sa transfiguration — le corps n'est plus obstacle mais medium transparent de la rencontre avec Dieu.

Jean de la Croix, dans Subida del Monte Carmelo (La Montée du Carmel, rédigée vers 1578-1579 ; trad. française Mère Marie du Saint-Sacrement, Paris, Le Cerf, Œuvres complètes I, 2014), analyse la nuit obscure des sens comme une purification corporelle qui n'abolit pas les sens mais les recentre sur leur finalité divine :

Dans cette nuit obscure, les sens sont comme endormis. Mais ils ne sont pas morts : ils apprennent à désirer d'une façon nouvelle, à percevoir d'une façon nouvelle, à aimer d'une façon nouvelle. Jean de la Croix, La Montée du Carmel, trad. Mère Marie du Saint-Sacrement, Paris, Le Cerf, Œuvres complètes I, 2014, I, 13, 2, p. 147.

Adrienne von Speyr témoigne d'une expérience des stigmates et de la souffrance mystique partagée avec la Passion du Christ :

La souffrance du corps n'est pas séparée de la souffrance de l'âme. Dans la Passion partagée, tout le corps souffre avec et pour le Corps du Christ. Adrienne von Speyr, Erde und Himmel. Journal. I, Einsiedeln, Johannes Verlag, 1975, p. 214. Trad. personnelle.

Ce témoignage illustre de l'intérieur la théologie de Balthasar sur le Corps du Christ comme lieu de la Révélation.

Synthèse de la Partie IV

Cette quatrième partie a montré que la Révélation chrétienne ne méprise pas le corps mais l'assume, le transfigure et lui confère une dignité qu'aucune anthropologie purement humaine ne peut pleinement fonder.

L'anthropologie biblique unitaire — le nephesh hébraïque, la théologie paulinienne du corps-temple — refuse tout dualisme. La théologie de l'imago Dei fonde la dignité absolue du corps humain dans la création. La théologie de l'Incarnation — le Kai ho Logos sarx egeneto johannique, la kénose paulinienne, la récapitulation irénéenne — révèle que Dieu lui-même n'a pas méprisé la chair mais l'a habitée dans toute sa fragilité. La théologie de la résurrection — fondée sur 1 Corinthiens 15, développée par Thomas d'Aquin, Rahner et Wright — ouvre l'espérance d'une transformation corporelle qui n'abolit pas mais accomplit le corps dans sa pleine vérité. Enfin, la spiritualité du corps — ascèse, liturgie, mystique — montre que la vie chrétienne est une éducation du corps vers sa transfiguration progressive.