Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu
Une anthropologie intégrale du corps
Chapitre 2 — Le corps vécu : entre intériorité et expression
Le corps n'est pas neutre. Il est toujours tonifié affectivement : il ressent de la joie ou de la tristesse, du désir ou de la répulsion, de l'enthousiasme ou de l'accablement. Ces tonalités affectives ne sont pas des états psychologiques qui « s'ajouteraient » au corps de l'extérieur : elles sont des manières d'être-au-monde, des colorations de toute notre existence incarnée. Ce chapitre explore successivement les tonalités affectives fondamentales (Heidegger), l'expérience de la douleur et du plaisir (Marcel, Weil, Thomas d'Aquin), le corps comme langage (Mauss, Merleau-Ponty, Bourdieu), et la question de l'identité corporelle (Butler, Jean-Paul II).
1. Les tonalités affectives fondamentales : Heidegger
Martin Heidegger consacre le § 29 à l'analyse de la Befindlichkeit — la disposition affective, ou tonalité — comme structure existentiale fondamentale.
Ce que nous désignons ontologiquement par le terme de disposition affective est ontiquement ce qui est le plus connu et le plus quotidien : l'humeur, le fait d'être de bonne ou de mauvaise humeur. Martin Heidegger, Être et Temps, trad. François Vezin, Paris, Gallimard, 1986, § 29, p. 175.
La tonalité affective n'est pas un état psychologique subjectif que le Dasein projetterait sur le monde : elle est une ouverture ontologique au monde.
La disposition affective ouvre le Dasein dans sa déréliction [Geworfenheit] et, ce, d'abord et le plus souvent sur le mode de l'esquive aversive. Ibid., § 29, p. 176.
L'angoisse est, pour Heidegger, la tonalité affective révélatrice par excellence :
L'angoisse angoisse, mais elle n'angoisse pas ceci ou cela de déterminé. L'angoisse angoisse d'une façon si indéterminée que ce dont elle angoisse se dissimule dans le « rien et nulle part ». Ibid., § 40, p. 231.
Dans ses Séminaires de Zollikon (1959-1969, Heidegger revient sur la corporéité dans un dialogue direct avec des psychiatres et médecins suisses. Il y affirme :
Le corps [Leib] est quelque chose d'essentiellement différent de l'organisme corporel [Körper]. Si l'être-dans-le-monde du Dasein est fondamental, alors cette détermination fondamentale vaut aussi pour le « corps ».
²¹ Martin Heidegger, Séminaires de Zollikon. Protocoles — Séminaires — Entretiens, trad. Jean Greisch, Wilhelm Xhignesse et alii, Lausanne, Ad Solem, 2010, p. 112.
Cette distinction — dans le langage heideggerien — confirme l'irréductibilité du corps propre à l'organisme biologique.
5. L'identité corporelle : Butler et la tradition chrétienne
Judith Butler soutient que le genre n'est pas une propriété naturelle inscrite dans un corps prédonné :
Le genre est la stylisation répétée du corps, un ensemble d'actes répétés à l'intérieur d'un cadre régulateur hautement rigide, des actes qui se figent avec le temps de telle sorte qu'ils produisent l'apparence de la substance, un genre naturel de l'être. Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l'identité, trad. Cynthia Kraus, Paris, La Découverte, 2005 ; rééd. Poche, 2006, p. 109.
Cette thèse de la performativité du genre a suscité des débats considérables, aussi bien dans les études féministes que dans la théologie morale catholique. Jean-Paul II oppose à toute dissolution du corps sexué une affirmation forte de la signification de la différence sexuelle inscrite dans la création :
Le corps, en effet, et seulement le corps, est capable de rendre visible ce qui est invisible : le spirituel et le divin. Il a été créé pour transférer dans la réalité visible du monde le mystère caché depuis l'éternité en Dieu. Jean-Paul II, L'Amour humain dans le plan divin. La Rédemption du corps et la sacramentalité du mariage, Paris, Le Cerf/La Documentation catholique, 2011, catéchèse du 2 avril 1980, p. 76.
Ces deux positions — la performativité de Butler et la théologie du corps de Jean-Paul II — s'affrontent sur une question fondamentale : le corps sexué est-il le lieu d'une signification donnée, inscrite dans la création, ou le lieu d'une construction progressive, ouverte à la redéfinition culturelle ? Cette question sera reprise dans le chapitre consacré à la sexualité et à la différence sexuelle.
