Partie IV — Le corps devant Dieu · Anthropologie théologique
Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu
Approche anthropologique · phénoménologique · éthique · théologique
Chapitre 12 — Le corps ressuscité : eschatologie et espérance
La résurrection n'est pas une réponse consolatrice à la mort. Elle est une affirmation radicale sur le sens du corps dans l'histoire du salut : les corps ne sont pas des enveloppes provisoires de l'âme, ils sont appelés à la plénitude éternelle. Ce chapitre examine le fondement paulinien de l'eschatologie corporelle (Fitzmyer), la théologie du corps glorieux (Thomas d'Aquin, Rahner), et la portée éthique et politique de la résurrection pour les corps de l'histoire (N. T. Wright).
12.1 La résurrection du corps : 1 Corinthiens 15
Le chapitre 15 de la Première lettre aux Corinthiens est le texte fondateur de l'eschatologie corporelle chrétienne. Paul y répond aux Corinthiens qui niaient la résurrection des corps — manifestement sous l'influence d'un platonisme qui valorisait l'immortalité de l'âme mais dépréciait le corps. Son argument est triple.
Premièrement, la résurrection du Christ est le fondement de toute espérance chrétienne : « Si le Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine. » (1 Co 15,17.) Deuxièmement, la résurrection des morts est une transformation — non un simple retour au corps biologique : « Ce qu'on sème est corruptible, ce qui ressuscite est incorruptible. » (1 Co 15,42.) Troisièmement, la distinction entre corps psychique (sôma psychikon) et corps spirituel (sôma pneumatikon) ne signifie pas l'abandon du corps mais sa transfiguration : « Il est semé corps psychique, il ressuscite corps spirituel. » (1 Co 15,44 ; trad. Bible de Jérusalem, Paris, Le Cerf, 2000.)
Joseph Fitzmyer, dans First Corinthians. A New Translation with Introduction and Commentary (New Haven/London, Yale University Press, Anchor Yale Bible 32, 2008), commente :
'Sôma pneumatikon' does not mean a body made of spirit [...] but a body fully animated and governed by the Spirit of God. The resurrection is not the abandonment of the body but its transformation into a new mode of existence. — Sôma pneumatikon ne signifie pas un corps fait d'esprit, mais un corps pleinement animé et gouverné par l'Esprit de Dieu. La résurrection n'est pas l'abandon du corps mais sa transformation en un nouveau mode d'existence. ¹⁴ Joseph Fitzmyer, First Corinthians. A New Translation with Introduction and Commentary, New Haven/London, Yale University Press, Anchor Yale Bible 32, 2008, p. 591.
12.2 Le corps glorieux : Thomas d'Aquin et Karl Rahner
Thomas d'Aquin développe une théologie des dotes — les dons du corps glorieux. Le corps ressuscité sera doué de quatre qualités : impassibilitas (impassibilité — non plus exposé à la souffrance), subtilitas (subtilité — capable de pénétrer la matière), agilitas (agilité — soumis parfaitement à l'âme), claritas (clarté — rayonnant la gloire de l'âme).
Ces quatre dons correspondent aux quatre défauts du corps mortel : la passibilité, la grossièreté, la lourdeur et la difformité. Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Supplementum, q. 82, a. 1, corp., trad. A.-M. Roguet, Paris, Le Cerf, 1986, t. 5, p. 893.
Karl Rahner renouvelle cette réflexion en dialogue avec la phénoménologie et l'existentialisme. Sa thèse est que la mort n'est pas la séparation de l'âme et du corps, mais le moment où la personne entre dans une relation pan-cosmique avec la totalité de la réalité matérielle :
Dans la mort, l'âme ne quitte pas le monde matériel. Elle entre en relation ouverte avec la totalité du cosmos. Ce que cela signifie précisément pour le corps ressuscité reste un mystère, mais ce mystère est promesse, non menace. Karl Rahner, Sur la théologie de la mort, trad. Louis Jolicœur, Paris, Le Cerf, 2014, p. 87.
12.3 La résurrection et les corps de l'histoire : N. T. Wright
N. T. Wright offre la synthèse exégétique et théologique la plus complète sur la résurrection dans le christianisme primitif. Sa thèse principale est que la résurrection chrétienne est toujours corporelle — contrairement aux conceptions gréco-romaines de l'immortalité de l'âme — et qu'elle constitue le fondement d'une transformation du cosmos tout entier.
Wright insiste sur la dimension eschatologique-politique de la résurrection corporelle :
The resurrection is not about 'going to heaven when you die'. It is about the new creation — God's new world — in which justice and peace will reign, and in which the bodies of the dead will be transformed into the glorious bodies of God's new creation. — La résurrection ne concerne pas « aller au ciel quand on meurt ». Elle concerne la nouvelle création — le nouveau monde de Dieu — dans lequel la justice et la paix régneront, et dans lequel les corps des morts seront transformés en corps glorieux de la nouvelle création de Dieu. N. T. Wright, The Resurrection of the Son of God, Minneapolis, Fortress Press, 2003 ; trad. française La Résurrection du Fils de Dieu, Paris, Le Cerf, 2019, p. 27.
Cette vision eschatologique a une conséquence éthique et politique immédiate : si les corps ressusciteront, alors les corps de l'histoire — les corps souffrants, les corps opprimés, les corps des victimes — ne sont pas condamnés à l'insignifiance. L'espérance de la résurrection est le fondement d'une lutte pour la justice corporelle ici et maintenant.
