Formation théologique

Partie IV — Le corps devant Dieu · Anthropologie théologique

Le corps dans sa relation à soi-même, aux autres, au monde et à Dieu

Approche anthropologique · phénoménologique · éthique · théologique

Chapitre 11 — L'Incarnation : le corps de Dieu

« Et le Verbe s'est fait chair »Kai ho Logos sarx egeneto (Jn 1,14a) : cette phrase est le cœur de la foi chrétienne et le fondement de toute théologie du corps. Ce chapitre explore successivement le scandale théologique de l'Incarnation dans sa réalité corporelle (Brown, Tertullien), la kénose comme structure fondamentale de l'amour trinitaire incarné (von Balthasar, Moltmann), et la théologie du corps de Jean-Paul II comme phénoménologie du sens sponsal de la chair (Jean-Paul II, Shivanandan).

11.1 Le scandale de l'Incarnation : le prologue johannique

« Et le Verbe s'est fait chair »Kai ho Logos sarx egeneto (Jn 1,14a) : cette phrase est le cœur de la foi chrétienne et le fondement de toute théologie du corps. Le Verbe — la Parole éternelle de Dieu, son Fils bien-aimé — a pris chair. Non pas un corps apparent, non pas un corps provisoire, mais une sarx — le terme grec le plus fort pour désigner la chair dans sa fragilité, sa vulnérabilité, sa mortalité.

Raymond Brown commente ce verset :

John uses sarx rather than sôma. Sarx was the standard translation for the Hebrew basar, meaning 'flesh' in its weakness and mortality. By choosing sarx, the evangelist makes clear that the Incarnation is not a partial or metaphorical assumption of human nature, but a real, complete entry into human frailty. — Jean utilise sarx plutôt que sôma. Sarx était la traduction standard de l'hébreu basar, signifiant « chair » dans sa faiblesse et sa mortalité. En choisissant sarx, l'évangéliste indique clairement que l'Incarnation n'est pas une assomption partielle ou métaphorique de la nature humaine, mais une entrée réelle et complète dans la fragilité humaine. Raymond Brown, The Gospel According to John. I-XII, New York, Doubleday, Anchor Bible 29, 1966 ; trad. française L'Évangile selon Jean. I-XII, Paris, Le Cerf, 2004, p. 31.

Tertullien, le premier théologien latin, a défendu avec une véhémence parfois provocatrice la réalité corporelle de l'Incarnation contre les docètes qui prétendaient que le Christ n'avait qu'un corps apparent. Dans De carne Christi (La Chair du Christ, rédigé vers 206-207 apr. J.-C. ; il écrit :

Le Fils de Dieu est né : ce n'est pas honteux parce que c'est honteux. Le Fils de Dieu est mort : c'est tout à fait croyable parce que c'est absurde. Tertullien, La Chair du Christ, éd. critique et trad. française Jean-Pierre Mahé, Paris, Le Cerf, Sources Chrétiennes 216, 1975, II, 5, p. 222.

Cette formule paradoxale — souvent résumée à tort par credo quia absurdum — exprime la conviction que l'Incarnation dans sa corporéité scandaleuse est précisément le signe de sa vérité.

11.2 La kénose : Philippiens 2 et Hans Urs von Balthasar

L'hymne christologique de Philippiens 2,6-11 est le texte néotestamentaire le plus profond sur le rapport entre le corps divin et la condition humaine. Paul y décrit le mouvement d'abaissement (kénose) du Christ : « Lui qui était de condition divine [...] s'est abaissé lui-même en prenant la condition de serviteur, en devenant semblable aux hommes. » (Ph 2,6-7 ; trad. Bible de Jérusalem, Paris, Le Cerf, 2000.)

Le terme grec ekenôsen — il s'est vidé — a donné naissance à la théologie de la kénose. Hans Urs von Balthasar développe la théologie de la kénose comme la structure fondamentale de l'Incarnation :

La kénose n'est pas seulement l'abaissement d'un Dieu qui se déguise en homme : c'est l'expression corporelle de l'amour trinitaire lui-même. Le Père se donne au Fils ; le Fils se reçoit du Père. Cette dynamique intra-trinitaire de don et de réception se manifeste dans la chair du Verbe incarné. Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix. Aspects esthétiques de la Révélation. IV/2 : Nouvelle Alliance, trad. Jean-Louis Vénard, Paris, Aubier-Montaigne, 1972, p. 148.

Von Balthasar insiste sur la dimension corporelle de la kénose : le Christ n'a pas seulement pris un corps — il a vécu dans toutes les conditions d'un corps humain, y compris la faim, la fatigue, la sueur, les larmes, et finalement la mort.

Dans la Passion, le corps du Christ subit la violence, la torture, la mort. Ce corps souffrant n'est pas un inconvénient théologique à minimiser : c'est le lieu même de la Révélation. Ibid., p. 213.

Cette affirmation — le corps torturé comme lieu de la Révélation — est théologiquement décisive : elle fonde une théologie de la solidarité avec tous les corps souffrants de l'histoire.

Jürgen Moltmann, dans Der gekreuzigte Gott. Das Kreuz Christi als Grund und Kritik christlicher Theologie (Le Dieu crucifié. La croix du Christ, fondement et critique de la théologie chrétienne, Munich, Kaiser, 1972 ; trad. française Bernard Fraigneau-Julien, Paris, Le Cerf, 1974 ; rééd. 2014), développe une théologie de la croix qui part de la réalité corporelle de la souffrance de Jésus :

Un Dieu qui ne peut pas souffrir ne peut pas non plus aimer. [...] Dans la croix du Christ, c'est Dieu lui-même qui souffre la mort d'un corps abandonné. Jürgen Moltmann, Le Dieu crucifié. La croix du Christ, fondement et critique de la théologie chrétienne, trad. Bernard Fraigneau-Julien, Paris, Le Cerf, 1974 ; rééd. 2014, p. 230.

11.3 La théologie du corps de Jean-Paul II

Les catéchèses du mercredi de Jean-Paul II, prononcées entre le 5 septembre 1979 et le 28 novembre 1984 et réunies dans L'Amour humain dans le plan divin. La Rédemption du corps et la sacramentalité du mariage (Paris, Le Cerf/La Documentation catholique, 2011), constituent la contribution la plus systématique du magistère catholique à une théologie du corps.

Le point de départ est christologique. Jean-Paul II part de la réponse de Jésus aux pharisiens sur le divorce (Mt 19,3-12) : « Au commencement, il n'en était pas ainsi. » Ce renvoi au commencement est, pour Jean-Paul II, une invitation à retrouver l'innocence originelle — non pas comme un retour au paradis perdu, mais comme une herméneutique du corps qui dévoile sa signification profonde.

Le corps, en tant que masculin et féminin, compénétré dès le début par la grâce de l'innocence originelle, révèle sa nuptialité : sa capacité d'exprimer l'amour par lequel l'homme-personne devient don et accomplit par ce don le sens même de son existence. Jean-Paul II, L'Amour humain dans le plan divin, op. cit., catéchèse du 9 janvier 1980, p. 65.

La notion de sens sponsal du corps est au cœur de la théologie du corps :

Le corps humain, avec son sexe, sa masculinité et sa féminité, vu dans le mystère même de la création, est non seulement source de fécondité et de procréation [...] mais contient dès le début l'attribut « sponsal » : c'est-à-dire la capacité d'exprimer l'amour dans lequel l'homme-personne devient don. Ibid., catéchèse du 16 janvier 1980, p. 70.

Mary Shivanandan offre une analyse de l'apport anthropologique de la théologie du corps :

John Paul II's achievement is to have grounded sexual ethics not in biological natural law, but in a phenomenology of the human person as a gift-giving and gift-receiving being. The body is the visible sign of the invisible mystery of the person. — L'apport de Jean-Paul II est d'avoir fondé l'éthique sexuelle non dans une loi naturelle biologique, mais dans une phénoménologie de la personne humaine comme être de don et de réception. Le corps est le signe visible du mystère invisible de la personne. Mary Shivanandan, Crossing the Threshold of Love. A New Vision of Marriage in the Light of John Paul II's Anthropology, Washington D.C., Catholic University of America Press, 1999, p. 4.