Formation théologique

L’Épiphanie : Entre Lumière, Tradition et Renouveau

epiphanie

Introduction : L’Épiphanie, une fête aux multiples visages

L’Épiphanie, célébrée chaque année le 6 janvier, est une fête qui transcende les frontières religieuses et culturelles. Pour les chrétiens, elle commémore la visite des Rois Mages à l’enfant Jésus, révélant ainsi sa divinité au monde. Mais au-delà de sa signification religieuse, l’Épiphanie s’est enrichie de traditions populaires, de symboles et de pratiques qui en font un moment unique dans le calendrier festif. En France, elle est indissociable de la galette des rois, un gâteau qui, autour d’une fève et d’une couronne, rassemble familles et amis dans une ambiance de convivialité et de surprise.

Pourtant, l’Épiphanie est bien plus qu’une simple fête ou qu’un prétexte gourmand. Elle incarne une quête universelle de lumière, de sens et de partage. À travers les siècles, elle a évolué, s’adaptant aux contextes sociaux et culturels, tout en conservant son essence : celle d’une révélation, d’une manifestation de l’invisible.

Le sens

1. Les origines religieuses : La révélation de la lumière divine

L’Épiphanie trouve ses racines dans le christianisme primitif. Le terme lui-même, issu du grec epiphaneia (manifestation, apparition), désigne la révélation de Jésus-Christ aux nations, symbolisée par l’adoration des Mages. Selon l’Évangile de Matthieu, ces savants venus d’Orient, guidés par une étoile, apportent des cadeaux (or, encens et myrrhe) à l’enfant Jésus, reconnaissant en lui le roi des Juifs. Cette scène, riche en symboles, marque l’universalité du message chrétien. Les Mages, souvent représentés comme des figures de différentes origines, illustrent l’ouverture du salut à tous les peuples. L’étoile, quant à elle, est un symbole de lumière et de guide, rappelant que la foi peut éclairer les chemins les plus obscurs.

Dans la liturgie chrétienne, l’Épiphanie est également associée à deux autres événements : le baptême du Christ dans le Jourdain et le miracle des noces de Cana. Ces trois épisodes, célébrés ensemble dans certaines traditions, soulignent la manifestation de la divinité de Jésus à travers des signes concrets.

1. Dans les Églises orientales (orthodoxes et catholiques orientales)

Dans le rite byzantin, par exemple, l’Épiphanie (appelée Theophanie) est avant tout la fête du baptême du Christ. La célébration met l’accent sur la révélation de la Trinité lors du baptême de Jésus dans le Jourdain, où la voix du Père se fait entendre et l’Esprit-Saint descend sous la forme d’une colombe. Les trois événements (Adoration des Mages, baptême du Christ et noces de Cana) sont souvent évoqués ensemble dans les textes liturgiques et les chants, car ils illustrent tous la manifestation de la divinité de Jésus.

La bénédiction des eaux, un rituel central de la Theophanie orthodoxe, rappelle le baptême du Christ et symbolise la sanctification de la création.

2. Dans certaines traditions latines anciennes

Dans l’Église latine, avant la réforme liturgique du XXe siècle, l’Épiphanie était parfois célébrée avec une référence plus large aux trois événements, notamment dans les pays où la tradition des Rois Mages était moins prépondérante. Cependant, après le concile Vatican II, la liturgie latine a recentré l’Épiphanie sur l’Adoration des Mages, tandis que le baptême du Christ est célébré le dimanche suivant (fête du Baptême du Seigneur).

3. Dans la tradition arménienne

L’Église apostolique arménienne célèbre la Nativité et l’Épiphanie le 6 janvier, en une seule fête appelée Dzounount (ou Theophanie). Cette célébration combine la naissance de Jésus, l’Adoration des Mages, le baptême du Christ et le miracle des noces de Cana, soulignant ainsi la révélation progressive de la divinité de Jésus.

Pourquoi ces trois événements ? Ces trois épisodes sont associés car ils révèlent différents aspects de la divinité de Jésus :

  • L’Adoration des Mages : Jésus est reconnu comme roi et sauveur par les nations.
  • Le baptême du Christ : La Trinité est manifestée (voix du Père, Esprit-Saint, Fils).
  • Les noces de Cana : Jésus accomplit son premier miracle, révélant sa puissance divine.

2. Une fête aux dimensions universelles

Si l’Épiphanie est avant tout une fête chrétienne, elle a su s’enrichir de traditions profanes et s’adapter à des contextes culturels variés. En Europe, elle est souvent associée à la fin des célébrations de Noël et marque le retour à la vie ordinaire après les fêtes de fin d’année. En Espagne et en Amérique latine, c’est même une fête plus importante que Noël, où les enfants reçoivent des cadeaux des Rois Mages plutôt que du Père Noël.

En France, la galette des rois est le symbole par excellence de l’Épiphanie. Cette tradition, remontant au Moyen Âge, s’est démocratisée au fil des siècles. À l’origine, la galette était partagée en autant de parts que de convives, plus une, appelée « part du pauvre  » ou « part de Dieu  ». Aujourd’hui, elle est souvent accompagnée d’une couronne en papier, et la personne qui trouve la fève devient le roi ou la reine de la journée.

Cette coutume, bien que ludique, porte en elle une dimension sociale forte. Elle rappelle l’importance du partage, de la solidarité et de l’égalité, valeurs essentielles dans une société souvent marquée par les inégalités.

3. L’Épiphanie comme métaphore de la quête humaine

Au-delà de ses aspects religieux et folkloriques, l’Épiphanie peut être lue comme une métaphore de la quête humaine de sens et de lumière. Les Mages, en suivant l’étoile, incarnent cette recherche universelle de vérité et de transcendance. Leur voyage, semé d’embûches et d’incertitudes, reflète les défis que chacun doit surmonter pour accéder à une forme d’épanouissement.

Dans un monde souvent obscurci par les crises, les conflits et les incertitudes, l’Épiphanie nous invite à chercher la lumière, qu’elle soit spirituelle, intellectuelle ou morale. Elle nous rappelle que, même dans les périodes les plus sombres, il existe des signes d’espoir et des raisons de croire en un avenir meilleur. Cette quête de lumière peut aussi être interprétée comme une invitation à la connaissance et à l’ouverture d’esprit. Les Mages, en reconnaissant la divinité de Jésus, sortent de leurs certitudes et s’ouvrent à une réalité qui les dépasse. De même, l’Épiphanie nous encourage à dépasser nos préjugés, à nous enrichir des différences et à chercher la vérité au-delà des apparences.

4. L’Épiphanie dans la culture et l’art

L’Épiphanie a inspiré de nombreux artistes, qu’ils soient peintres, musiciens ou écrivains. La scène de l’adoration des Mages, par exemple, a été représentée par des maîtres tels que Botticelli, Léonard de Vinci ou encore Rubens. Chaque représentation reflète une époque, une sensibilité et une interprétation particulière de cet événement.

En littérature, l’Épiphanie a souvent été utilisée comme un motif narratif. James Joyce, dans Dubliners, en fait un moment de révélation soudaine, où un personnage prend conscience d’une vérité profonde sur lui-même ou sur le monde. Cette idée de révélation, de prise de conscience, est devenue un thème récurrent dans la littérature et le cinéma, montrant à quel point l’Épiphanie résonne avec l’expérience humaine.

Dans la musique, l’Épiphanie a également trouvé sa place. Les chants traditionnels, comme "Nous trois rois d’Orient", ou les œuvres classiques, comme "L’Adoration des Mages de Bach", célèbrent cet événement avec solennité et émotion.

5. L’Épiphanie aujourd’hui : Entre tradition et modernité

À l’ère de la mondialisation et de la sécularisation, l’Épiphanie continue de fasciner et de rassembler. En France, la galette des rois reste un incontournable des mois de janvier, et les boulangeries rivalisent d’imagination pour proposer des versions originales, parfois même revisitées en version salée ou végétarienne.

Pourtant, la fête a aussi évolué. Elle est devenue un moment de convivialité, où l’on se retrouve entre amis ou en famille, sans nécessairement y attacher une dimension religieuse. Certains y voient même une occasion de célébrer la chance, la réussite ou simplement le plaisir d’être ensemble.

Cette adaptation montre la vitalité de l’Épiphanie. Elle prouve que les traditions, pour survivre, doivent savoir se réinventer et s’adapter aux attentes et aux modes de vie contemporains.

6. L’Épiphanie comme invitation à la réflexion

En cette période de l’année, où les résolutions du Nouvel An sont encore fraîches, l’Épiphanie peut être l’occasion d’une pause réflexive. Que cherchons-nous vraiment ? Quelles sont nos étoiles, nos guides dans un monde complexe et en perpétuel mouvement ?

La fête des Rois nous rappelle que la quête de sens est universelle. Elle nous invite à nous interroger sur nos valeurs, nos priorités et nos aspirations. Elle nous encourage aussi à être attentifs aux signes, aux rencontres et aux opportunités qui jalonnent notre existence.

Enfin, l’Épiphanie est une fête de l’espérance. Elle nous dit que, même dans les moments de doute ou de désarroi, il est possible de trouver une lumière, une direction, un sens à notre vie.

Conclusion : L’Épiphanie, une fête intemporelle

L’Épiphanie est bien plus qu’une date sur un calendrier. Elle est une fête riche de sens, de symboles et de traditions, qui parle à chacun d’entre nous, quelles que soient nos croyances ou nos origines. Elle célèbre la lumière, la révélation et le partage, trois piliers essentiels pour construire une société plus humaine et plus solidaire.

En ce 6 janvier, prenons le temps de savourer une part de galette, de partager un moment avec nos proches et de réfléchir à ce qui, pour nous, fait sens. Et si, comme les Mages, nous suivions notre étoile, quelle qu’elle soit, pour avancer vers un avenir plus lumineux ? Voir le commentaire de l'évangile Mt 2,1-12

Les mages, légende ou réalité historique ?

Le récit biblique

Les mages n'apparaissent que dans l'Évangile selon Matthieu (chapitre 2, versets 1-12). Le texte raconte que des mages venus d'Orient arrivent à Jérusalem en suivant une étoile, cherchant le « roi des Juifs qui vient de naître  ». Leur arrivée inquiète le roi Hérode, qui les envoie à Bethléem après avoir consulté les spécialistes de la Loi qui confirment que le Messie doit naître dans ce village.

Guidés par l'étoile, les mages trouvent l'enfant avec Marie sa mère et lui offrent trois présents : or, encens et myrrhe. Avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils repartent par un autre chemin. Ce récit est suivi des épisodes de la Fuite en Égypte et du Massacre des Innocents.

Point important : le texte évangélique ne mentionne ni le nombre exact de ces visiteurs (seul le pluriel indique qu'ils sont au moins deux), ni leurs noms, ni leur statut de rois. Il précise seulement qu'ils viennent d'« Orient  » et les désigne par le terme grec « magoï  » (mages).

L'identité des mages

Dans l'Antiquité, le terme « mages  » désignait d'abord les membres d'une caste sacerdotale de la religion perse antique, spécialisés dans l'astrologie et l'astronomie. Plus généralement, il désignait des individus possédant des connaissances supérieures : astrologues, interprètes des songes, mais aussi magiciens et sorciers.

L'origine vague mentionnée dans l'évangile a donné naissance à diverses théories : prêtres perses venus de Médie, astrologues babyloniens appelés « chaldéens  », ou « sages  » venus d'Arabie ou de Syrie. L'historicité des mages est incertaine, mais elle correspond à un motif littéraire bien attesté de devins intervenant à la naissance d'un enfant important, présent tant dans la littérature juive que païenne.

Le nombre de trois

C'est Origène (185-254) qui, le premier, fixe leur nombre à trois, se basant probablement sur les trois présents offerts. Il établit une relation symbolique avec trois personnages de la Genèse et associe les mages à trois disciplines philosophiques : la logique (philosophie rationnelle), la physique (philosophie naturelle) et l'éthique (philosophie morale).

Dans les traditions orientales, le nombre des mages reste fluctuant : certaines traditions en comptent huit, d'autres douze, parfois accompagnés d'une importante troupe. Une tradition perse rapporte même qu'ils étaient accompagnés de 3 000 cavaliers et 5 000 fantassins.

Les noms

    Les noms des mages apparaissent progressivement dans les textes apocryphes :
  • Au VIe siècle, l'Évangile arménien de l'Enfance les appelle Balthazar, Melkon et Gathaspar
  • Un récit syriaque de la même époque parle de « Hormizdah, roi de Perse, Yazdegerd, roi de Saba et Perozadh, roi de Seba  »
  • En Occident, les noms traditionnels « Gaspard, Melchior et Balthazar  » apparaissent pour la première fois au VIIIe siècle dans un manuscrit appelé Excerpta latina barbari

Il faudra attendre le Xe siècle pour que chacun des mages ait une individualité propre attachée à son nom.

La transformation en rois

L'idée que les mages sont des rois apparaît chez Tertullien au début du IIIe siècle, qui les décrit comme « presque rois  » (fere reges). Cette tradition se forge à partir de passages de l'Ancien Testament, notamment le Psaume 72 qui évoque des rois se prosternant et apportant des tributs, et le Livre d'Isaïe.

    Plusieurs Pères de l'Église (Cyprien de Carthage, Ambroise de Milan, Césaire d'Arles) leur confèrent ensuite le titre de « roi  ». La tradition veut que :
  • Melchior soit roi des Perses
  • Balthazar roi des Arabes
  • Gaspard roi en Inde

Ces « rois  » symbolisent parfois l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Au VIIIe siècle, Bède le Vénérable les assimile aux trois fils de Noé, renforçant cette dimension universelle.

Les présents et leur symbolisme

Les trois présents ont reçu d'innombrables interprétations symboliques à travers les siècles :

    Chez les auteurs chrétiens antiques :
  • L'or évoque la royauté de Jésus
  • L'encens évoque tantôt sa dimension sacerdotale, tantôt sa divinité
  • La myrrhe (parfum servant à embaumer les morts) évoque tantôt sa dimension prophétique, tantôt son humanité

On retrouve chez plusieurs auteurs (Origène, Hilaire de Poitiers, Léon de Rome) cette symbolique de la triple nature du Christ : royale (or), humaine (myrrhe), divine (encens).

Un récit oriental explique que les mages voulaient mettre Jésus à l'épreuve pour connaître sa nature exacte : s'il était roi, il choisirait l'or ; s'il était prêtre, l'encens ; s'il était médecin, la myrrhe. L'enfant les déconcerte en choisissant les trois présents.

    Interprétations plus tardives :
  • Au VIIe siècle, le pape Grégoire le Grand les assimile à la sagesse, la prière et la mortification de la chair
  • Au XIIe siècle, l'encyclopédiste syriaque Denys bar Salibi relève six interprétations différentes
  • Au XVIe siècle, Martin Luther y attache la foi, l'espoir et l'amour

L'étoile de Bethléem

Le motif de l'étoile guidant les mages semble s'être développé à partir de la prophétie de Balaam dans le Livre des Nombres, considérée par les Juifs contemporains de Jésus comme une prophétie messianique annonçant la venue d'un rédempteur.

    Certains chercheurs ont tenté d'expliquer l'étoile par des phénomènes astronomiques réels :
  • Triple conjonction de Jupiter et Saturne en -7
  • Conjonction de planètes et l'étoile Régulus vers -3/-2
  • Lever héliaque de Jupiter en -6
  • Passage de la comète de Halley en -12
  • Apparition d'une nova ou d'une comète vers -5/-4

Cependant, aucune de ces théories ne convainc les chercheurs contemporains. La recherche actuelle s'accorde sur la dimension légendaire et fictionnelle de l'épisode. Il est néanmoins envisageable que l'auteur matthéen ait été inspiré par le passage de la comète de Halley en l'an 66 pour nourrir son récit.

La signification théologique

Le récit matthéen a une visée théologique claire : guider les païens vers le Christ. Les mages, faisant partie de l'élite païenne de l'Orient, sont guidés par une étoile qui les mène auprès de Jésus. Leur adoration préfigure la foi des païens et l'universalité du christianisme.

L'épisode oppose le roi Hérode à Jérusalem au roi Jésus à Bethléem, établissant un parallèle avec l'Exode qui oppose Pharaon à Moïse, pour montrer comment Jésus accomplit la figure de Moïse. C'est Dieu lui-même qui s'oppose au projet d'Hérode en s'adressant directement aux mages pour les détourner du souverain.

Les présents des mages se réfèrent au pèlerinage eschatologique des nations qui offrent leurs produits les plus remarquables à Sion. L'évangile selon Matthieu propose dans son final un écho à cet épisode lorsque, ressuscité, le Christ envoie ses disciples vers toutes les nations invitées à devenir disciples.

L'iconographie et l'art chrétien

Le thème de l'Adoration des mages devient rapidement populaire dès les premiers développements des communautés chrétiennes. Il apparaît dès les débuts de l'art chrétien et figure régulièrement sur les sarcophages et les murs des catacombes romaines. Une célèbre représentation dans la catacombe de Priscille à Rome date du IIIe siècle.

Représentation paléochrétienne :

L'iconographie associe déjà les mages aux personnages de Marie et Jésus vers lesquels ils se dirigent en procession. Marie accueille ces derniers assise sur un fauteuil ou un trône, tenant un jeune enfant (plutôt qu'un nouveau-né) dans ses bras. Les mages, qui figurent déjà régulièrement au nombre de trois, ne se distinguent alors ni par leurs vêtements, ni par leur couleur de peau ou leur âge. Ils sont représentés habillés à la manière des émissaires orientaux de l'art impérial romain.

Évolution médiévale :

    Au VIIIe siècle, un texte attribué à Bède le Vénérable décrit :
  • Melchior comme « un vieillard à cheveux blancs et à la barbe longue  »
  • Gaspard comme « jeune encore, imberbe et rouge de peau  »
  • Balthazar « au visage noir et portant également toute sa barbe  »

Le thème se développe au point de devenir l'enjeu d'utilisations politiques : des souverains se substituent bientôt à l'un des mages, comme Charles VII dans le Livre d'heures d'Étienne Chevalier (années 1460).

L'Adoration des mages à la Renaissance :

Le thème devient l'un des plus populaires de l'iconographie chrétienne, particulièrement à la Renaissance italienne, illustré par des artistes majeurs : Giotto, Fra Angelico, Hans Memling, Botticelli, Léonard de Vinci, Albrecht Dürer... La tentative au XVIe siècle par le Concile de Trente d'en éliminer les éléments légendaires et de revenir au texte biblique reste infructueuse.

Balthazar, le roi noir

Le thème de Balthazar à la peau noire apparaît progressivement :

Origines textuelles :

Au VIIIe siècle, un pseudo-Bède décrit le deuxième mage comme « fuscus  », qui peut signifier « noir  » mais aussi « basané  ». Cependant, les fresques et tableaux médiévaux ne représentent encore aucun mage à la peau noire ou aux allures de prince africain. Dans l'Occident médiéval, qui ne connaît pas grand-chose de l'homme noir, celui-ci est encore souvent associé à la mort et au mal.

Apparition dans l'art :

Il faut attendre le milieu du XIVe siècle pour voir Balthazar associé dans ses armoiries à une tête de Maure. En 1375, Jean de Hildesheim mentionne explicitement dans son Historia trium Regum un roi « noir éthiopien  » descendant de la Reine de Saba. Ce texte connaît une large diffusion et influence durablement les artistes.

Au début du XVe siècle apparaissent les premières figurations d'un Balthazar noir sur des retables allemands (Fridberg en 1410, Staufen en 1420). Le thème se diffuse progressivement sans faire encore l'unanimité : Léonard de Vinci et Giorgone proposent encore des Rois mages blancs, à la différence de leurs contemporains Hans Memling, Gérard de Saint-Jean, Jérôme Bosch ou Albrecht Dürer.

Raisons du développement :

Le thème se développe pour des raisons politiques : d'une part, figurer des princes soumis au pouvoir spirituel de l'Église ; d'autre part, renforcer le principe d'universalité du christianisme reconnu par des souverains de toute la Terre, à l'heure où les Européens se lancent dans l'exploration des autres continents.

À partir du XVIe siècle, la tradition d'un Balthazar noir est établie, sans toutefois que son apparence soit canonisée : il peut prendre des allures africaines, orientales, voire, comme chez Breughel l'Ancien, amérindiennes.

La célébration liturgique

Dans le christianisme, la visite des mages est célébrée le jour de l'Épiphanie, symboliquement 12 jours après la Nativité, le 6 janvier dans la liturgie catholique (ce qui correspond au 19 janvier du calendrier grégorien dans l'Église orthodoxe).

Cette fête symbolise la « manifestation du Christ aux nations  » qui prolonge la manifestation de Noël. Elle est longtemps associée à deux « mystères lumineux  » : le baptême du Christ et les Noces de Cana, qui sont progressivement célébrés de manière autonome.

En France, où le Concordat ne conserve que quatre fêtes chômées (Noël, Ascension, Assomption et Toussaint), l'Épiphanie est déplacée en 1802 au dimanche compris entre le 2 et le 8 janvier. Le calendrier romain de 1969 étend cette disposition aux autres régions où l'Épiphanie n'est pas un jour férié, pour permettre aux fidèles de se rendre à la messe.

En ce jour, une coutume propre à la France depuis le XIVe siècle célèbre un « repas des Rois  » en partageant la galette des rois. La tradition s'est depuis étendue à différents pays. En Italie existe une tradition propre avec le personnage de la fée Befana qui prodigue des cadeaux aux enfants à la suite de sa rencontre avec les mages.

Les reliques

La châsse de Cologne :

Après la défaite et la démolition de Milan en 1162, les restes des Rois mages auraient été transportés par l'archevêque-électeur Rainald von Dassel en 1164 de Milan à Cologne, où ils sont depuis proposés à la vénération des fidèles dans une châsse en or, exposée dans le chœur de la cathédrale.

La Légende dorée de Jacques de Voragine résume les croyances du temps : Sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin Ier, aurait retrouvé ces reliques vers 330 et les aurait transportées à Constantinople, d'où elles furent transférées à Milan par l'évêque Eustorge, avant d'aboutir à Cologne.

Dans toute la suite du Moyen Âge, on les appelle les « trois rois de Cologne  » et la ville devient un centre important de pèlerinage de renommée internationale, contribuant à son développement.

Le reliquaire du mont Athos :

Depuis le XVe siècle, le monastère Saint-Paul du mont Athos détient un reliquaire réputé contenir les présents offerts par les Rois mages à Jésus, précédemment conservé dans une église de Constantinople. Il contient vingt-huit plaquettes en or de formes variées finement ouvragées, auxquelles sont liées soixante-deux perles contenant de l'encens et de la myrrhe.

La tradition veut que ces présents aient été offerts au monastère par la princesse Mara Branković, fille du prince serbe Georges Ier Brankovitch et veuve du sultan ottoman Mourad II. Celle-ci aurait récupéré l'or, l'encens et la myrrhe après la prise de Constantinople en 1453, et les aurait emmenés vers 1474 en pèlerinage jusqu'au mont Athos.

En 1999, le reliquaire est offert à la vénération populaire à Athènes pour récolter des dons après un tremblement de terre. En 2014, il sort pour la première fois de Grèce pour être exhibé dans différentes villes de Russie, où il attire des dizaines de milliers de personnes.

En conclusion, l'histoire témoigne d'un enrichissement progressif à partit d'un texte très sobre. Une brève mention évangélique s'est progressivement enrichie de multiples couches d'interprétations théologiques, de traditions populaires et de créations artistiques, devenant l'un des thèmes les plus riches et les plus populaires du christianisme.