Évangile selon Luc — Commentaire théologique
Chapitre 1
Le prologue historiographique · L'annonce à Zacharie · L'Annonciation à Marie · La Visitation et le Magnificat · La naissance de Jean-Baptiste · Le Benedictus
Lc 1,1-80 — Le prologue littéraire et le diptyque de l'enfance : Zacharie et Marie
Le premier chapitre de l'évangile selon Luc déploie, après le prologue historiographique qui ouvre l'œuvre entière (v. 1-4), un récit construit en diptyque : deux annonces, deux naissances, deux cantiques, ceux de Jean-Baptiste et ceux de Jésus, se répondent et s'entrelacent selon une technique de composition très soignée. L'ange Gabriel annonce d'abord à Zacharie, dans le sanctuaire du Temple, la naissance du précurseur (v. 5-25), puis à Marie, dans le silence de Nazareth, la naissance du Fils de Dieu (v. 26-38). Les deux mères se rencontrent ensuite (v. 39-45), et leur rencontre fait jaillir le premier des grands cantiques de l'évangile, le Magnificat (v. 46-56). Le chapitre s'achève par la naissance de Jean-Baptiste et le second grand cantique, le Benedictus (v. 57-80).
Ce chapitre inaugural fixe déjà plusieurs des grandes orientations théologiques propres à Luc : l'action constante de l'Esprit Saint, la centralité de la foi obéissante incarnée par Marie en contraste avec l'incrédulité de Zacharie, l'attention portée aux figures âgées et stériles que Dieu visite, et le langage des cantiques inspirés du Psautier et du cantique d'Anne (1 S 2). Ces pages, parmi les plus priées de toute l'Écriture, sont entrées de manière permanente dans la Liturgie des Heures de l'Église.
I Texte — Luc 1,1-80 (TOB)
Le prologue (v. 1-4)
« Plusieurs ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d'après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la Parole. C'est pourquoi j'ai décidé, moi aussi, après avoir tout exactement repris depuis le commencement, de t'en écrire le récit suivi, excellent Théophile, afin que tu reconnaisses la solidité des enseignements que tu as reçus. » (Lc 1,1-4)
L'annonce à Zacharie (v. 5-25)
« Aux jours d'Hérode, roi de Judée, il y avait un prêtre, nommé Zacharie, de la classe d'Abia ; sa femme était d'entre les filles d'Aaron et s'appelait Élisabeth. Tous deux étaient justes devant Dieu, marchant sans reproche selon tous les commandements et observances du Seigneur. Mais ils n'avaient pas d'enfant, car Élisabeth était stérile, et tous deux étaient avancés en âge. Or, comme Zacharie remplissait sa charge de prêtre devant Dieu, à son tour de service, et qu'il lui était échu par le sort, selon la coutume sacerdotale, d'entrer dans le sanctuaire du Seigneur pour y brûler l'encens, toute la multitude du peuple priait au-dehors à l'heure de l'encens. Alors lui apparut un ange du Seigneur, debout à droite de l'autel de l'encens. Zacharie fut troublé en le voyant, et la crainte le saisit. Mais l'ange lui dit : "Ne crains pas, Zacharie, car ta prière a été entendue ; ta femme Élisabeth t'enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean. Il sera grand devant le Seigneur ; il ne boira ni vin ni boisson fermentée, et il sera rempli de l'Esprit Saint dès le sein de sa mère. Il ramènera beaucoup des fils d'Israël au Seigneur leur Dieu ; lui-même marchera devant lui avec l'esprit et la puissance d'Élie, pour ramener les cœurs des pères vers les enfants, et les rebelles à la sagesse des justes, afin de préparer au Seigneur un peuple bien disposé." Zacharie dit à l'ange : "À quoi le saurai-je ? Car je suis vieux et ma femme est avancée en âge." L'ange lui répondit : "Je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu ; j'ai été envoyé pour te parler et t'annoncer cette bonne nouvelle. Et voici que tu seras muet, incapable de parler, jusqu'au jour où ces choses arriveront, parce que tu n'as pas cru à mes paroles, qui s'accompliront en leur temps." Le peuple attendait Zacharie, et l'on s'étonnait qu'il s'attardât dans le sanctuaire. Quand il sortit, il ne pouvait leur parler, et ils comprirent qu'il avait eu une vision dans le sanctuaire ; lui-même leur faisait des signes, et il resta muet. Les jours de son service achevés, il s'en retourna chez lui. Après ces jours-là, Élisabeth sa femme conçut, et elle se cachait, disant : "Voilà ce que le Seigneur a fait pour moi, au jour où il a jeté les yeux sur moi pour me délivrer de mon opprobre parmi les hommes." » (Lc 1,5-25)
L'Annonciation à Marie (v. 26-38)
« Au sixième mois, l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une vierge fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph ; le nom de la vierge était Marie. L'ange entra chez elle et dit : "Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi." Elle fut troublée par ces paroles et se demandait ce que pouvait signifier cette salutation. L'ange lui dit : "Ne crains pas, Marie, car tu as trouvé grâce devant Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, on l'appellera Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera sur la maison de Jacob pour toujours et son règne n'aura pas de fin." Marie dit à l'ange : "Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ?" L'ange lui répondit : "L'Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ; c'est pourquoi celui qui naîtra sera saint, il sera appelé Fils de Dieu. Voici qu'Élisabeth, ta parente, a conçu elle aussi un fils dans sa vieillesse, et celle qu'on appelait stérile en est déjà à son sixième mois ; car rien n'est impossible à Dieu." Marie dit alors : "Je suis la servante du Seigneur ; qu'il m'advienne selon ta parole." Et l'ange la quitta. » (Lc 1,26-38)
La Visitation et le Magnificat (v. 39-56)
« En ces jours-là, Marie partit en hâte pour la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, dès qu'Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, l'enfant tressaillit en elle, et elle fut remplie de l'Esprit Saint. Elle s'écria d'une voix forte : "Tu es bénie entre les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D'où me vient cet honneur, que la mère de mon Seigneur vienne jusqu'à moi ? Car, à l'instant où ta salutation est parvenue à mes oreilles, l'enfant a tressailli d'allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l'accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur." Marie dit alors : "Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur, car il a jeté les yeux sur l'humble condition de sa servante ; oui, désormais toutes les générations me diront bienheureuse. Le Puissant a fait pour moi de grandes choses ; saint est son nom ! Sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui le craignent. Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les puissants de leurs trônes, il a élevé les humbles. Il a comblé de biens les affamés, il a renvoyé les riches les mains vides. Il s'est souvenu de sa miséricorde envers Israël son serviteur, comme il l'avait promis à nos pères, en faveur d'Abraham et de sa descendance pour toujours." Marie demeura environ trois mois chez Élisabeth, puis elle retourna chez elle. » (Lc 1,39-56)
La naissance de Jean-Baptiste (v. 57-66)
« Le temps où Élisabeth devait enfanter arriva, et elle mit au monde un fils. Ses voisins et ses parents apprirent que le Seigneur avait fait éclater sa miséricorde envers elle, et ils se réjouissaient avec elle. Le huitième jour, ils vinrent pour circoncire l'enfant, et ils voulaient l'appeler Zacharie, du nom de son père. Mais sa mère prit la parole et dit : "Non, il sera appelé Jean." Ils lui dirent : "Personne dans ta famille ne porte ce nom." Ils demandaient par signes au père comment il voulait qu'on l'appelât. Il se fit donner une tablette et écrivit : "Jean est son nom." Et tous furent dans l'étonnement. À l'instant même sa bouche s'ouvrit, sa langue se délia, et il parlait, bénissant Dieu. La crainte saisit tous les habitants d'alentour, et l'on racontait tous ces événements dans toute la région montagneuse de Judée. Tous ceux qui les apprenaient les méditaient en leur cœur et disaient : "Que sera donc cet enfant ?" Car la main du Seigneur était avec lui. » (Lc 1,57-66)
Le cantique de Zacharie et la conclusion (v. 67-80)
« Zacharie, son père, fut rempli de l'Esprit Saint, et il prophétisa en ces termes : "Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, car il a visité et délivré son peuple. Il a fait surgir pour nous une force de salut dans la maison de David, son serviteur, comme il l'avait annoncé par la bouche de ses saints prophètes des temps anciens : salut qui nous arrache à nos ennemis et à la main de tous ceux qui nous haïssent ; ainsi se montre-t-il miséricordieux envers nos pères, fidèle à son alliance sainte, au serment qu'il jura à Abraham notre père, de nous accorder, après nous avoir arrachés à la main de nos ennemis, de le servir sans crainte, dans la justice et la sainteté, en sa présence, tout au long de nos jours. Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant le Seigneur pour préparer ses chemins, pour donner à son peuple de connaître le salut par la rémission de ses péchés, grâce à la tendre miséricorde de notre Dieu, par laquelle nous a visités le soleil levant d'en haut, pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l'ombre de la mort, pour guider nos pas dans le chemin de la paix." L'enfant grandissait et son esprit se fortifiait. Il demeura dans le désert jusqu'au jour où il se manifesta devant Israël. » (Lc 1,67-80)
II Le prologue littéraire : une méthode historiographique (v. 1-4)
Les sources antérieures et la chaîne de transmission
Le verbe « entreprendre » (epecheirēsan), employé pour les récits antérieurs situe l'œuvre de Luc dans une lignée de tentatives déjà existantes pour mettre par écrit l'événement de Jésus-Christ, parmi lesquelles l'évangile de Marc tient probablement une place de premier plan. Luc précise sa méthode : il a « tout exactement repris depuis le commencement » (parēkolouthēkoti anōthen pasin akribōs), expression qui désigne, dans le vocabulaire de l'historiographie grecque, l'enquête suivie et minutieuse propre à l'historien, par opposition à la simple compilation.
« Afin que tu connaisses la solidité des enseignements reçus »
Le but énoncé au verset 4 — asphaleia, la « solidité » ou la « certitude » — révèle l'intention propre de Luc : non pas révéler une information inédite, mais consolider, par un récit ordonné et vérifié, la foi déjà transmise à Théophile. Ce prologue, unique parmi les évangiles, donne le ton de toute l'œuvre : Luc écrit en historien soucieux d'exactitude, mais cette exactitude est tout entière au service de la confirmation de la foi, non d'une neutralité religieuse.
III L'annonce à Zacharie : l'incrédulité dans le sanctuaire (v. 5-25)
Zacharie et Élisabeth, figures de la fidélité stérile
Le couple sacerdotal est présenté par deux notations qui se répondent en tension : ils sont « justes devant Dieu, marchant sans reproche », et pourtant « ils n'avaient pas d'enfant ». Cette tension reprend un motif scripturaire bien connu — la stérilité des grandes figures féminines de l'Ancien Testament (Sara, Rébecca, Rachel, Anne, mère de Samuel) — pour signifier que la naissance à venir n'est pas le fruit d'une fécondité naturelle mais d'une intervention divine gratuite, qui vient combler une attente humainement désespérée.
L'ange Gabriel et l'annonce de Jean-Baptiste
L'apparition se produit dans le lieu le plus sacré accessible à un prêtre, « le sanctuaire du Seigneur », à l'heure de l'encens — moment qui symbolise la montée de la prière du peuple vers Dieu (cf. Ps 141,2). L'annonce faite par Gabriel inscrit l'enfant à venir dans la grande tradition prophétique d'Israël : il sera « rempli de l'Esprit Saint dès le sein de sa mère » et marchera « avec l'esprit et la puissance d'Élie », citation explicite de Ml 3,23-24 qui annonçait le retour d'Élie avant le jour du Seigneur. Jean-Baptiste est ainsi présenté d'emblée comme le dernier et le plus grand des prophètes de l'ancienne Alliance, chargé de préparer le peuple à l'arrivée du Messie.
Le doute de Zacharie et son châtiment
La question de Zacharie — « à quoi le saurai-je ? » — est, dans sa forme, presque identique à celle que posera Marie quelques versets plus loin (« comment cela se fera-t-il ? », v. 34). Pourtant, l'ange traite ces deux questions très différemment : celle de Zacharie est sanctionnée comme un manque de foi (« tu n'as pas cru à mes paroles », v. 20) et punie par le mutisme, tandis que celle de Marie, simple demande de clarification sur le comment sans mise en doute du fait lui-même, reçoit une réponse pleine et reçoit l'éloge de la foi (cf. v. 45). Ce contraste, voulu par la composition lucanienne, prépare le parallèle structurel entre les deux annonciations développé plus loin.
Le diptyque des deux annonciations
La construction littéraire de Luc 1 met en regard, de manière systématique, l'annonce à Zacharie et l'annonce à Marie : un ange envoyé par Dieu, une salutation, un trouble, une parole de réconfort (« ne crains pas »), une annonce de naissance, un nom donné à l'avance, une question posée par le destinataire, un signe donné en réponse. Mais l'opposition est tout aussi délibérée que le parallèle : le sanctuaire de Jérusalem contre la maison obscure de Nazareth, un prêtre âgé contre une jeune fille inconnue, l'incrédulité punie contre la foi bénie. Origène (Homélies sur Luc, 7) voyait déjà dans ce contraste une leçon spirituelle : la grâce ne se mesure pas à la dignité sociale ou religieuse du destinataire, mais à la disposition intérieure de la foi qui l'accueille.
IV L'Annonciation à Marie : le oui de la foi (v. 26-38)
Nazareth et la jeune fille fiancée
Luc situe l'événement avec une précision délibérément modeste : une bourgade sans importance de Galilée, une jeune fille (parthenos) simplement fiancée, sans aucune notabilité sociale ou religieuse. Ce cadre obscur s'oppose frontalement à la solennité du sanctuaire de Jérusalem qui ouvrait la scène précédente, et annonce déjà la logique constante de l'évangile lucanien : Dieu choisit les périphéries plutôt que les centres établis.
« Réjouis-toi, comblée de grâce »
La salutation de Gabriel — chaire, kecharitōmenē — a suscité une longue tradition d'interprétation théologique. Le participe parfait passif kecharitōmenē, littéralement « ayant été et étant rendue pleinement objet de grâce », désigne moins une qualité ponctuelle qu'un état durable opéré en Marie par Dieu lui-même, ce qui a nourri toute la réflexion mariale postérieure sur la sainteté originelle de Marie, reprise notamment dans la définition dogmatique de l'Immaculée Conception (Pie IX, Ineffabilis Deus, 1854) et explicitée par le Catéchisme de l'Église catholique (n. 490-493).
Le signe donné et le fiat de Marie
À la question de Marie, l'ange répond par l'annonce de l'action de l'Esprit Saint — « la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre », verbe (episkiazō) qui évoque la nuée couvrant la Tente de la Rencontre dans le désert (Ex 40,35) — et par un signe vérifiable, la grossesse d'Élisabeth. La réponse de Marie — « je suis la servante du Seigneur ; qu'il m'advienne selon ta parole » — constitue le fiat fondateur de toute la théologie mariale : une adhésion libre et confiante qui rend l'Incarnation possible sans contraindre la liberté humaine. Saint Irénée de Lyon (Contre les hérésies, III, 22, 4) développera à partir de ce verset le parallèle classique entre Ève, dont la désobéissance a introduit la mort, et Marie, dont l'obéissance devient cause de salut.
V La Visitation et le Magnificat : la rencontre des deux mères et le cantique du renversement (v. 39-56)
« Heureuse celle qui a cru »
La rencontre des deux femmes enceintes est traversée par l'action de l'Esprit : c'est « remplie de l'Esprit Saint » qu'Élisabeth proclame sa salutation prophétique, dans laquelle l'enfant lui-même, par son tressaillement, devient le premier témoin de la présence du Seigneur porté par Marie. La béatitude finale — « heureuse celle qui a cru » — fait explicitement de la foi de Marie, et non de sa seule maternité biologique, la source de sa béatitude, anticipant la parole que Jésus adressera lui-même plus loin à une femme de la foule (11,28).
Le Magnificat : structure et sources scripturaires
Le cantique de Marie est tissé presque entièrement de réminiscences scripturaires, au premier chef le cantique d'Anne (1 S 2,1-10), mais aussi de nombreux psaumes. Sa structure suit un mouvement classique de l'hymnologie biblique : louange initiale pour l'action de Dieu envers l'orant lui-même (v. 46-49), puis élargissement à l'action de Dieu envers tous les humbles et tout le peuple d'Israël (v. 50-55). Le terme central, tapeinōsis — la « basse condition » ou l'« humble condition » de la servante —, situe Marie elle-même parmi les pauvres et les petits dont Dieu prend soin.
Le grand renversement eschatologique
Les versets centraux du cantique — « il a renversé les puissants de leurs trônes, il a élevé les humbles ; il a comblé de biens les affamés, il a renvoyé les riches les mains vides » — annoncent déjà, avant même la naissance de Jésus, le grand thème lucanien du renversement eschatologique qui structurera les Béatitudes (6,20-26) et plusieurs paraboles propres à cet évangile. Le Magnificat fonctionne ainsi comme un sommaire programmatique anticipé de toute la théologie sociale de Luc.
Le Magnificat dans la prière et la pensée de l'Église
Le Magnificat est l'un des trois grands cantiques de Luc 1-2 entrés de manière permanente dans la Liturgie des Heures, chanté chaque jour aux Vêpres depuis les premiers siècles monastiques. Sa portée sociale a nourri une réflexion théologique constante : Jean-Paul II, dans l'encyclique Redemptoris Mater (1987, n. 37), souligne que ce cantique exprime « la conscience qu'a Marie de l'amour préférentiel de Dieu pour les humbles et les pauvres », tout en mettant en garde contre une lecture qui réduirait ce renversement à un programme purement politique : la transformation annoncée est d'abord celle que Dieu opère lui-même dans l'histoire du salut. Le Catéchisme de l'Église catholique (n. 2097) range le Magnificat parmi les grandes prières d'action de grâce et de louange de la tradition chrétienne.
VI La naissance de Jean-Baptiste : la langue déliée (v. 57-66)
La joie de la naissance et l'imposition du nom
La naissance suscite la joie partagée de tout l'entourage — « le Seigneur avait fait éclater sa miséricorde » — et l'épisode du choix du nom devient l'occasion d'un nouveau signe : contre l'usage qui voudrait nommer l'enfant du nom de son père, Élisabeth puis Zacharie lui-même imposent le nom de Jean (Yohanan, « le Seigneur fait grâce »), conformément à la parole de l'ange (v. 13), manifestant ainsi leur obéissance retrouvée à la promesse divine.
La langue de Zacharie déliée : le signe accompli
Le mutisme imposé à Zacharie comme conséquence de son incrédulité (v. 20) se dénoue précisément au moment où il accomplit, par écrit puis en parole, l'obéissance à la volonté de Dieu : « à l'instant même sa bouche s'ouvrit… et il parlait, bénissant Dieu ». Ce dénouement illustre la pédagogie divine à l'œuvre dans tout le récit : le signe donné en réponse au doute (le mutisme) devient, une fois la foi retrouvée, l'occasion même de la louange.
VII Le Benedictus et la conclusion du récit (v. 67-80)
Structure et portée du cantique de Zacharie
Le Benedictus se divise en deux mouvements : une bénédiction pour l'accomplissement des promesses messianiques faites à la maison de David (v. 68-75), puis une parole prophétique adressée directement à l'enfant Jean (v. 76-79). Le vocabulaire de la « force de salut » (littéralement « corne de salut », image de puissance empruntée au Psautier) et de la fidélité à l'alliance jurée à Abraham inscrit ce cantique dans la continuité directe des grandes promesses de l'Ancien Testament.
Jean-Baptiste, le prophète du Très-Haut
La parole adressée à l'enfant — « tu seras appelé prophète du Très-Haut… pour préparer ses chemins » — reprend l'annonce de Gabriel et la situe explicitement dans la ligne d'Isaïe 40,3, texte que l'évangile reprendra littéralement au chapitre 3 pour décrire la mission de Jean adulte. L'expression finale — « le soleil levant d'en haut » (anatolē), « pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres » — annonce déjà, par une image lumineuse reprise du cantique de Siméon au chapitre suivant (2,32), la venue du Christ comme lumière offerte à toutes les nations. La notice finale — « il demeura dans le désert jusqu'au jour où il se manifesta devant Israël » — referme le récit de l'enfance de Jean en attendant sa réapparition au chapitre 3.
VIII Synthèse théologique
Un diptyque voulu : continuité et dépassement
La composition en miroir des deux annonciations, des deux naissances et des deux cantiques n'est pas un simple procédé littéraire : elle exprime la conviction théologique centrale de Luc selon laquelle Jean-Baptiste accomplit et clôt l'ancienne Alliance prophétique, tandis que Jésus, sans rupture mais en surabondance, inaugure le temps du salut définitif. Jean est « grand devant le Seigneur » (v. 15) ; Jésus sera « grand » tout simplement et « Fils du Très-Haut » (v. 32) : la gradation est délibérée.
L'Esprit Saint, acteur constant du chapitre
L'Esprit Saint intervient à chaque étape du récit — annoncé pour Jean dès le sein maternel, promis à Marie pour l'Incarnation, remplissant Élisabeth lors de la Visitation, inspirant le cantique de Zacharie — confirmant dès ce premier chapitre la place centrale que l'Esprit occupera dans toute l'œuvre de Luc, jusqu'à la Pentecôte des Actes.
La foi de Marie, modèle du disciple
Le contraste entre l'incrédulité sanctionnée de Zacharie et la foi bénie de Marie fait d'elle, dès l'ouverture de l'évangile, la première et la plus parfaite des disciples du Christ : celle qui accueille la Parole de Dieu sans réserve et la laisse porter pleinement son fruit. Cette figure inaugurale prépare la place que Marie occupera de nouveau, plus discrètement, tout au long de l'évangile et des Actes.
IX Questions pour l'approfondissement
1. Zacharie et Marie posent chacun une question à l'ange, mais reçoivent une réponse très différente. Qu'est-ce qui distingue, selon le texte, la question légitime de la question incrédule ? Comment cette distinction peut-elle éclairer notre propre rapport au doute dans la foi ?
2. Le Magnificat annonce un grand renversement entre puissants et humbles, riches et affamés. Comment recevoir aujourd'hui cette dimension sociale du cantique de Marie, sans la réduire à un simple programme politique ni l'évacuer comme purement spirituelle ?
3. La réponse de Marie — « je suis la servante du Seigneur ; qu'il m'advienne selon ta parole » — est souvent présentée comme le modèle de toute vocation chrétienne. Qu'est-ce que cette parole implique concrètement comme disposition intérieure devant un appel de Dieu qui dépasse nos propres plans ?
4. L'Esprit Saint agit à chaque étape de ce chapitre, chez Jean dès le sein maternel, chez Marie, chez Élisabeth, chez Zacharie. Comment cette présence constante de l'Esprit dans des situations très humaines (vieillesse, stérilité, doute, joie) peut-elle nourrir notre propre attention à l'action de l'Esprit dans nos vies ordinaires ?
5. Le Benedictus relie la naissance de Jean à l'accomplissement des promesses faites à Abraham et à David. En quoi cette insistance sur la continuité avec l'Ancien Testament éclaire-t-elle la manière dont Luc présente l'arrivée du Christ, non comme une rupture mais comme un accomplissement ?
X Pour aller plus loin
Raymond E. Brown, The Birth of the Messiah, Doubleday, 1977 (rév. 1993) — étude de référence sur les récits de l'enfance chez Matthieu et Luc, attentive aux questions historiques et théologiques.
René Laurentin, Les Évangiles de l'Enfance du Christ, Desclée, 1982 — étude catholique classique en français sur la structure et la théologie des récits de l'enfance.
Joseph A. Fitzmyer, The Gospel According to Luke I-IX, Anchor Bible 28, Doubleday, 1981, p. 300-420 — commentaire détaillé du prologue et des récits de l'enfance.
François Bovon, L'Évangile selon saint Luc 1,1-9,50, CNT, Labor et Fides, 1991, p. 35-110 — commentaire francophone de référence sur le chapitre 1.
Jean-Paul II, Redemptoris Mater (1987) — encyclique sur la place de Marie dans le mystère du Christ et de l'Église, à partir notamment du Magnificat.
