Évangile selon Luc — Commentaire théologique
Chapitre 24
Le tombeau vide · Les disciples d'Emmaüs · La reconnaissance à la fraction du pain · L'apparition aux disciples à Jérusalem · L'ouverture des Écritures · La mission · L'Ascension
Lc 24,1-53 — Le matin de Pâques : les Écritures ouvertes, le Ressuscité reconnu
Le chapitre 24 est le chapitre de la résurrection dans l'évangile selon Luc, et l'un des plus beaux de tout le Nouveau Testament. Il rassemble trois grandes scènes : le tombeau vide et l'annonce des deux hommes en vêtement éclatant (v. 1-12), l'épisode des disciples d'Emmaüs (v. 13-35), et l'apparition de Jésus ressuscité aux Onze et à leurs compagnons à Jérusalem (v. 36-53), qui s'achève par l'Ascension (v. 50-53).
Ce chapitre est structuré par un double mouvement pédagogique propre à Luc : d'abord, l'incompréhension et la tristesse des disciples face au tombeau vide et aux rapports reçus, puis l'ouverture progressive de l'intelligence par la rencontre avec le Ressuscité lui-même. Cette ouverture passe par deux voies complémentaires que Luc articule soigneusement : l'ouverture des Écritures (« il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures », v. 45) et la reconnaissance dans la fraction du pain (v. 35). Ces deux voies — la Parole et l'eucharistie — dessinent ensemble la structure de la vie de l'Église naissante telle que les Actes des Apôtres la développeront immédiatement à leur suite.
Tous les événements du chapitre se concentrent sur une seule journée — le premier jour de la semaine — dans un mouvement géographique qui conduit de Jérusalem à Emmaüs et de nouveau à Jérusalem, avant l'Ascension à Béthanie. Cette unité de temps et ce retour à Jérusalem confirment le rôle théologique central de la ville dans l'architecture de tout l'évangile.
I Texte — Luc 24,1-53 (TOB)
Le tombeau vide (v. 1-12)
« Le premier jour de la semaine, à l'aube, elles se rendirent au tombeau, portant les aromates qu'elles avaient préparés. Elles trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau. Étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. Comme elles ne savaient que penser, voici que deux hommes se tinrent devant elles en vêtement éclatant. Saisies de frayeur, elles penchaient le visage vers le sol. Ils leur dirent : "Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n'est pas ici, il est ressuscité. Souvenez-vous de la façon dont il vous a parlé quand il était encore en Galilée : il fallait que le Fils de l'homme soit livré aux mains des pécheurs, qu'il soit crucifié et que le troisième jour il ressuscite." Elles se souvinrent de ses paroles, et, de retour du tombeau, elles annoncèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. C'était Marie-Madeleine, Jeanne et Marie, mère de Jacques, et les autres femmes avec elles qui disaient cela aux apôtres. Mais ces paroles leur semblèrent un délire et ils ne les croyaient pas. Pierre cependant se leva et courut au tombeau. S'étant penché, il ne vit que les linges. Il s'en alla, tout étonné de ce qui s'était passé. » (Lc 24,1-12)
Le récit des disciples d'Emmaüs est traité dans un chapitre à part , voir lien infra.
L'apparition aux disciples et l'ouverture des Écritures (v. 36-49)
« Comme ils parlaient de tout cela, lui-même fut là au milieu d'eux et leur dit : "La paix soit avec vous !" Saisis de frayeur et de crainte, ils pensaient voir un esprit. Il leur dit : "Pourquoi êtes-vous troublés, et pourquoi des doutes s'élèvent-ils en vos cœurs ? Voyez mes mains et mes pieds : c'est bien moi ! Touchez-moi et regardez : un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai." Après avoir dit cela, il leur montra ses mains et ses pieds. Comme ils ne croyaient pas encore de joie et qu'ils s'émerveillaient, il leur dit : "Avez-vous ici quelque chose à manger ?" Ils lui présentèrent une part de poisson grillé. Il le prit et le mangea devant eux. Il leur dit : "Voici ce que je vous disais quand j'étais encore avec vous : il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes à mon sujet." Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures. Il leur dit : "Ainsi est-il écrit que le Christ souffrira et ressuscitera d'entre les morts le troisième jour, et que, dans son nom, la repentance et la rémission des péchés seront proclamées à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. C'est vous qui en êtes les témoins. Et moi, j'enverrai sur vous ce que mon Père a promis. Vous donc, restez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus d'une force d'en haut." » (Lc 24,36-49)
L'Ascension (v. 50-53)
« Il les emmena dehors, jusqu'à Béthanie, et, levant les mains, il les bénit. Or, comme il les bénissait, il se sépara d'eux et fut emporté vers le ciel. Pour leur part, s'étant prosternés devant lui, ils retournèrent à Jérusalem avec grande joie, et ils étaient continuellement dans le Temple à bénir Dieu. » (Lc 24,50-53)
II Le tombeau vide : le Vivant n'est pas parmi les morts (v. 1-12)
Les femmes, premières témoins
Les femmes nommées au verset 10 — Marie-Madeleine, Jeanne, Marie mère de Jacques — sont celles que l'évangile avait présentées au chapitre 8 comme compagnes fidèles de Jésus depuis la Galilée (8,2-3), et qui avaient observé la mise au tombeau (23,55). Leur fidélité à travers la mort, le sabbat et l'aube du premier jour en fait les premières témoins de la résurrection. Luc souligne que leur témoignage est d'abord rejeté par les apôtres comme un délire — terme médical grec (lēros) — confirmant ce que Paul mentionnera également : la résurrection est un scandale pour les contemporains avant d'être un objet de foi.
« Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? »
La question des deux hommes au vêtement éclatant — figures angéliques selon l'usage narratif lucanien (cf. Ac 1,10) — constitue l'une des formules les plus fortes de tout le chapitre. Elle désigne Jésus comme le Vivant (ho zōn), non comme le mort qu'on cherche à embaumer ou à pleurer. Ce titre renvoie à la tradition scripturaire du Dieu vivant (Dt 5,26 ; Ps 84,3) et place Jésus ressuscité dans la sphère de la vie divine elle-même.
Le souvenir de la parole
La réponse des anges — « souvenez-vous de la façon dont il vous a parlé » — désigne la résurrection non comme un événement entièrement nouveau et imprévisible mais comme l'accomplissement de ce que Jésus avait lui-même annoncé à trois reprises (9,22.44 ; 18,31-33). Ce motif du souvenir de la parole comme clé d'interprétation de la résurrection reviendra chez les disciples d'Emmaüs (« notre cœur ne brûlait-il pas ») et dans la grande explication des Écritures (v. 44-47).
IV L'apparition aux Onze : corps ressuscité et ouverture des Écritures (v. 36-49)
La réalité corporelle de la résurrection
L'apparition aux Onze insiste sur la réalité corporelle du Ressuscité par deux gestes concrets : montrer ses mains et ses pieds (qui portent les traces de la crucifixion) et manger du poisson grillé devant eux. Ces gestes répondent au soupçon que les disciples pourraient voir un esprit (pneuma) — un fantôme —, erreur que Luc écarte fermement : le Ressuscité a « chair et os ». La résurrection lucanienne est une résurrection corporelle réelle, non une survie immatérielle ou une simple expérience subjective des disciples. En même temps, le corps ressuscité échappe aux contraintes ordinaires du corps mortel : il apparaît et disparaît, il n'est pas d'abord reconnu, il transcende l'espace.
L'ouverture de l'intelligence aux Écritures
La grande explication des Écritures par le Ressuscité — « il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures » — constitue le moment herméneutique fondateur de toute l'exégèse chrétienne. Elle désigne la résurrection comme la clé de lecture rétrospective de l'ensemble de l'Écriture d'Israël, conformément à la formule tripartite — la Loi de Moïse, les Prophètes, les Psaumes — qui désigne le canon hébreu dans son ensemble. La relecture scripturaire n'est pas une démarche intellectuelle autonome mais un don du Ressuscité à sa communauté.
La mission universelle et la promesse de l'Esprit
La mission confiée aux disciples — « la repentance et la rémission des péchés seront proclamées à toutes les nations, à commencer par Jérusalem » — donne le programme des Actes des Apôtres dans une formule résumée. La précision « à commencer par Jérusalem » confirme que l'universalisme lucanien ne rompt pas avec les origines mais se déploie à partir d'elles. La promesse de « la force d'en haut » — l'Esprit Saint — prépare directement la Pentecôte des Actes (Ac 2).
V L'Ascension : la bénédiction et la joie (v. 50-53)
La bénédiction qui ne s'interrompt pas
Le récit lucanien de l'Ascension est remarquable par sa sobriété et par le geste qui l'accompagne : Jésus lève les mains et bénit ses disciples, et c'est dans ce geste de bénédiction qu'il est emporté vers le ciel. La bénédiction n'est donc pas interrompue par le départ mais, en un sens, elle se prolonge dans ce départ : Jésus quitte ses disciples en train de les bénir, et sa bénédiction continue de les couvrir dans son absence visible.
La grande joie et le Temple
La réaction des disciples à l'Ascension est à rebours de toute attente : non le deuil d'un deuxième abandon, mais « grande joie » et retour à Jérusalem. Cette joie paradoxale s'explique par la certitude que la séparation visible ne rompt pas la relation : le Ressuscité n'est pas absent mais présent d'une autre manière, et sa promesse de l'Esprit transforme l'attente en joie active. Le retour au Temple — où l'évangile s'était ouvert avec Zacharie (1,5-23) — ferme l'inclusion structurelle de tout l'évangile. Le Temple, lieu du culte d'Israël, devient le lieu de la louange chrétienne en attente de la Pentecôte. L'évangile s'achève exactement là où il avait commencé.
Voir le commentaire de l'Ascension dans les ActesVI Synthèse théologique
La résurrection comme accomplissement de toutes les promesses
Le chapitre 24 est le chapitre de l'accomplissement. La résurrection de Jésus n'est pas présentée comme un événement isolé et imprévisible mais comme l'accomplissement de tout ce que l'Écriture avait promis et que Jésus lui-même avait annoncé. Les anges renvoient au souvenir de ses paroles, le Ressuscité ouvre les Écritures, les disciples se souviennent. Cette articulation constante entre événement et Parole est au cœur de toute la théologie lucanienne de la résurrection.
La Parole et le pain : les deux voies de la rencontre avec le Ressuscité
Le récit d'Emmaüs articule de manière programmatique les deux lieux de la présence du Ressuscité dans la vie de l'Église : l'explication des Écritures en chemin et la reconnaissance à la fraction du pain. Ces deux voies, qui correspondent à la liturgie de la Parole et à la liturgie eucharistique, définissent ensemble la structure fondamentale du culte chrétien comme lieu de rencontre avec le Ressuscité pour toutes les générations qui n'ont pas vu le tombeau vide.
De Jérusalem à toutes les nations
L'évangile se clôt à Jérusalem, là où il avait commencé, dans le Temple où les disciples bénissent Dieu dans l'attente de l'Esprit promis. Ce retour au point de départ n'est pas une circularité close mais l'ouverture vers ce que les Actes des Apôtres raconteront : le déploiement de la mission depuis Jérusalem jusqu'aux extrémités de la terre, selon la trajectoire tracée par le Ressuscité lui-même (v. 47-48). L'évangile de Luc s'achève pour que commence le livre des Actes.
VII Questions pour l'approfondissement
1. Les femmes qui annoncent la résurrection sont d'abord rejetées comme délirantes par les apôtres. Que révèle cette résistance initiale sur la nature de la foi en la résurrection, qui n'est pas une évidence mais un accueil d'un témoignage qui dépasse les attentes humaines ordinaires ?
2. Les disciples d'Emmaüs disent « nous espérions » à l'imparfait, signe d'une espérance qui leur semble définitivement close. Comment ce moment de désespoir silencieux, que le Ressuscité vient rejoindre en chemin, peut-il éclairer notre propre rapport aux moments où la foi semble ne plus avoir d'avenir ?
3. La reconnaissance du Ressuscité passe par le geste eucharistique et non par la vue du visage. Que nous enseigne cette priorité du pain rompu sur la vision directe sur la manière dont le Ressuscité choisit d'être présent à toutes les générations chrétiennes qui n'ont pas été témoins oculaires ?
4. Le Ressuscité ouvre l'intelligence des disciples à la compréhension des Écritures. En quoi cette ouverture — qui est un don du Ressuscité, non un acquis intellectuel autonome — transforme-t-elle notre rapport à l'étude et à la méditation de la Bible ?
5. L'Ascension laisse les disciples dans une grande joie, alors qu'on pourrait s'attendre à un nouveau deuil. Comment cette joie paradoxale face à la séparation visible peut-elle nourrir notre propre rapport à l'absence sensible de Dieu dans les épreuves, ou à la mort de ceux que nous aimons ?
VIII Pour aller plus loin
Joseph A. Fitzmyer, The Gospel According to Luke X-XXIV, Anchor Bible 28A, Doubleday, 1985, p. 1536-1587 — commentaire détaillé de l'ensemble du chapitre 24, de la tradition textuelle à la théologie de la résurrection.
François Bovon, L'Évangile selon saint Luc 19,28-24,53, CNT, Labor et Fides, 2009, p. 383-480 — commentaire francophone de référence sur le chapitre 24, dernier volume de la série.
I. Howard Marshall, The Gospel of Luke, NIGTC, Paternoster/Eerdmans, 1978, p. 883-928 — commentaire fondé sur le texte grec, utile notamment sur l'épisode d'Emmaüs et sur la question de la corporalité de la résurrection.
Jean-Noël Aletti, L'art de raconter Jésus-Christ, Seuil, 1989, p. 155-185 — analyse narrative du récit d'Emmaüs comme chef-d'œuvre de l'art narratif lucanien et comme modèle de la pédagogie pascale.
Jean-Paul II, Ecclesia de Eucharistia (2003), n. 6 — sur le lien entre résurrection, Parole et eucharistie dans le récit d'Emmaüs comme fondement de la vie liturgique de l'Église.
