Formation théologique

Évangile selon Luc — Commentaire théologique

Introduction générale

Auteur · Date et milieu · Sources · Structure · Grandes thèmes théologiques · Place dans le canon

L'Évangile selon Luc — Présentation d'ensemble

luc

L'Évangile selon Luc est le troisième des quatre évangiles dans l'ordre canonique, mais le plus étendu et, à bien des égards, le plus littérairement raffiné. Seul des quatre évangélistes à ouvrir son récit par un prologue de facture classique adressé à un dédicataire nommé — Théophile —, Luc inscrit délibérément son œuvre dans la tradition de l'historiographie hellénistique. Il est aussi le seul évangéliste à avoir conçu son œuvre comme le premier volume d'un diptyque, puisque les Actes des Apôtres en forment la suite organique, racontant comment l'Évangile, né à Jérusalem, parvient jusqu'à Rome.

Cet évangile est traditionnellement appelé l'évangile de la miséricorde, l'évangile des pauvres, l'évangile de l'Esprit Saint et l'évangile de la prière : autant de titres qui désignent les grandes insistances théologiques propres à Luc parmi les synoptiques. Il est également l'évangéliste qui accorde la plus grande place aux femmes, et celui dont le salut, loin d'être réservé à un avenir lointain, se réalise sans cesse « aujourd'hui », dans le présent même de la rencontre avec le Christ.

I Auteur et titre

Le témoignage de la tradition

Le titre « Évangile selon Luc » (Euangelion kata Loukan) est attesté de manière constante dans la tradition manuscrite. Dès la fin du IIe siècle, Irénée de Lyon (Contre les hérésies, III, 1, 1) attribue cet évangile à Luc, le compagnon de Paul, qui aurait consigné par écrit l'évangile prêché par l'Apôtre. Le Canon de Muratori (vers 170-200) confirme cette attribution et précise que Luc était médecin. Cette tradition s'appuie sur les mentions pauliniennes de Luc : « Luc, le médecin bien-aimé » (Col 4,14), et sur les célèbres passages en « nous » des Actes (16,10-17 ; 20,5-15 ; 21,1-18 ; 27,1—28,16), où le narrateur s'inclut soudainement dans le récit du voyage de Paul, laissant entendre qu'il fut le témoin direct de certains épisodes.

L'unité de Luc-Actes est elle-même un argument d'authenticité interne : le prologue des Actes (Ac 1,1-2) renvoie explicitement à « mon premier livre » adressé au même Théophile (cf. Lc 1,3), le vocabulaire et le style sont homogènes d'un bout à l'autre des deux œuvres, et le récit des Actes reprend exactement là où s'achève l'évangile, à l'Ascension (Lc 24,50-53 ; Ac 1,9-11).

Les questions de l'exégèse moderne

L'exégèse critique a nuancé, sans la rejeter entièrement, l'attribution traditionnelle. Certains relèvent des tensions entre le portrait de Paul dans les Actes et la théologie des lettres pauliniennes authentiques (chronologie des voyages à Jérusalem, place de la Loi, christologie), ce qui a conduit une partie des spécialistes à considérer que l'auteur, sans être nécessairement un témoin oculaire de tout ce qu'il raconte, demeure un proche collaborateur de la mission paulinienne, ou du moins un héritier de cette tradition missionnaire. La majorité des exégètes contemporains continue néanmoins d'accepter Luc comme une identification raisonnable : un chrétien d'origine grecque ou hellénisée, cultivé, non témoin oculaire du ministère de Jésus (cf. Lc 1,2 : « ceux qui dès le début furent témoins oculaires », formule qui distingue clairement l'auteur de ces témoins), mais historien soucieux d'exactitude, qui a rassemblé et mis en forme les traditions reçues.

Luc le médecin bien-aimé (Col 4,14)

La tradition fait de Luc un médecin, compagnon de route de Paul. Au XIXe siècle, W. K. Hobart avait cru déceler dans le vocabulaire de Luc-Actes un grand nombre de termes techniques de la médecine antique, ce qui semblait confirmer cette profession. Cette thèse a depuis été largement révisée par la philologie moderne, qui a montré que l'essentiel de ce vocabulaire appartient simplement au grec cultivé de l'époque et se retrouve chez des auteurs non médecins. La tradition d'un Luc médecin n'en demeure pas moins ancienne et solidement attestée ; elle s'accorde avec le portrait d'un narrateur attentif aux corps souffrants, aux guérisons, et à la compassion concrète envers les malades qui traverse tout l'évangile.

II Date de composition et milieu d'origine

La datation

Comme Matthieu, l'évangile selon Luc est généralement daté des années 80-90 ap. J.-C., postérieurement à la destruction du Temple de Jérusalem en 70. Cette datation s'appuie d'abord sur la dépendance littéraire à l'égard de Marc. Elle s'appuie ensuite sur la manière dont Luc reformule les annonces de la ruine de Jérusalem : alors que Marc et Matthieu emploient le langage apocalyptique traditionnel de l'« abomination de la désolation » (Mc 13,14 ; Mt 24,15), Luc parle en termes plus directement historiques d'une « ville encerclée par des armées » (19,43-44 ; 21,20), formulation qui laisse penser que l'évangéliste écrit après avoir eu connaissance du siège réel de la ville par les légions romaines.

Une minorité d'exégètes défend une datation plus haute, antérieure à 70, en s'appuyant notamment sur la fin abrupte des Actes, qui laisse Paul à Rome dans l'attente de son procès sans mentionner son issue (vers 62 ap. J.-C.). Le consensus académique majoritaire situe néanmoins la rédaction définitive de l'œuvre dans les années 80.

Le milieu d'origine et le destinataire Théophile

L'évangile est dédié à un certain Théophile (1,3 ; cf. Ac 1,1), désigné par l'épithète kratistos (« excellent », « très honorable »), titre généralement réservé à des personnages de rang social élevé dans le monde gréco-romain. On ne sait s'il s'agit d'un personnage réel — peut-être un patron ou protecteur chargé de financer la diffusion de l'œuvre — ou d'une figure représentative, son nom signifiant littéralement « ami de Dieu » ou « aimé de Dieu », ce qui en ferait le lecteur-type que Luc entend instruire dans la foi déjà reçue (1,4).

Le milieu de composition reste discuté : Antioche de Syrie, l'Achaïe, Éphèse et Rome ont tous été proposés, sans qu'aucune hypothèse n'emporte un consensus définitif. Ce qui est certain, en revanche, c'est que Luc s'adresse à un lectorat largement issu du monde hellénistique, sensible à la culture grecque et à l'histoire universelle, davantage qu'à un public exclusivement judéo-chrétien : les controverses proprement juives y sont moins centrales que chez Matthieu, et l'horizon du salut s'élargit constamment vers « toutes les nations ».

III Les sources de Luc

Le prologue littéraire et la méthode historiographique

Luc est le seul évangéliste à exposer explicitement sa méthode de travail dans un prologue (1,1-4), rédigé dans un grec classique soigné qui rivalise avec les meilleures préfaces de l'historiographie hellénistique (on en trouve des parallèles chez Flavius Josèphe ou Denys d'Halicarnasse) : « Plusieurs ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d'après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la Parole. » Cette déclaration atteste à la fois l'existence de récits antérieurs (dont Marc fait probablement partie), l'appui sur une chaîne de transmission remontant aux témoins oculaires, et l'intention propre de Luc d'établir « la vérité solide » des enseignements reçus par Théophile.

La théorie des deux sources appliquée à Luc

Comme pour Matthieu, la solution du problème synoptique la plus communément reçue identifie chez Luc le même type de sources :

  • Marc : Luc reprend un peu plus de la moitié du contenu de Marc, mais en améliore fréquemment le style, en adoucit certaines formulations rudes, et en réorganise parfois l'ordre pour les besoins de sa propre architecture narrative.
  • Q : la source des logia partagée avec Matthieu mais absente de Marc, comprenant notamment une grande partie du contenu doctrinal — prédication de Jean-Baptiste, tentations, béatitudes, prière du Seigneur, paraboles du Royaume.
  • L (Luc propre) : un ensemble très important de traditions propres à ce seul évangile — les récits de l'enfance (1,5—2,52), le grand voyage vers Jérusalem dans sa quasi-totalité (9,51—18,14), et plusieurs des paraboles les plus célèbres du Nouveau Testament : le bon Samaritain (10,29-37), l'enfant prodigue (15,11-32), le riche et Lazare (16,19-31), le pharisien et le publicain (18,9-14), Zachée (19,1-10).

L'hypothèse du proto-Luc

B. H. Streeter a proposé au début du XXe siècle une hypothèse complémentaire, dite du proto-Luc : l'évangéliste aurait d'abord composé un récit continu en combinant Q et L, avant d'y insérer secondairement le matériau marcien. Cette hypothèse, minoritaire aujourd'hui, a néanmoins le mérite d'attirer l'attention sur la cohérence narrative propre du matériau spécifiquement lucanien, en particulier dans le grand voyage vers Jérusalem.

IV Structure littéraire

Le grand voyage vers Jérusalem

L'élément structurant le plus caractéristique de Luc, sans équivalent exact chez les autres synoptiques, est le grand voyage vers Jérusalem (9,51—19,27), qui occupe près d'un tiers de l'évangile. Introduit par la notice : « Comme le temps approchait où il devait être enlevé du monde, Jésus prit la ferme résolution de se rendre à Jérusalem » (9,51), ce long développement n'est pas tant un itinéraire géographique précis qu'une architecture théologique : il rassemble l'essentiel de l'enseignement propre à Luc sur le discipulat, la prière, le renoncement aux richesses, la miséricorde et le Royaume, présenté comme la montée de Jésus vers son accomplissement pascal.

Le plan narratif général

Au voyage vers Jérusalem se superpose un plan narratif d'ensemble :

  • Prologue littéraire (1,1-4) : dédicace à Théophile, méthode historiographique
  • Récits de l'enfance (1,5—2,52) : diptyque parallèle de Jean-Baptiste et de Jésus, cantiques
  • Préparation du ministère (3,1—4,13) : prédication du Baptiste, généalogie remontant à Adam, baptême, tentation
  • Ministère galiléen (4,14—9,50) : enseignements, miracles, premières controverses
  • Le grand voyage vers Jérusalem (9,51—19,27) : enseignement sur la route, paraboles propres à Luc
  • Ministère à Jérusalem (19,28—21,38) : entrée messianique, enseignement dans le Temple, discours eschatologique
  • Passion, mort et résurrection (22—24) : dernier repas, procès, crucifixion, tombeau vide, apparitions
  • Ascension (24,50-53) : conclusion propre à Luc, qui ouvre directement sur les Actes des Apôtres

Les inclusions structurantes

L'évangile s'ouvre et se referme dans le Temple de Jérusalem : la vision de Zacharie dans le sanctuaire (1,5-23) au commencement, les disciples « bénissant Dieu dans le Temple » (24,53) à la fin — inclusion qui souligne le rôle de Jérusalem comme horizon théologique de tout le récit, avant que les Actes ne fassent éclater ce centre vers « les extrémités de la terre » (Ac 1,8). Une seconde inclusion, plus discrète, est fournie par la formule de l'« aujourd'hui » (sêmeron) du salut, qui apparaît dès la naissance (2,11) jusque sur la croix (23,43), unifiant tout l'évangile autour du thème d'un salut sans cesse actuel.

V Les grandes thèmes théologiques

1. Le salut universel

Luc est, avec Matthieu, l'évangéliste de l'ouverture aux nations, mais il radicalise ce trait par des choix rédactionnels propres. Sa généalogie de Jésus (3,23-38) remonte non pas seulement à Abraham, comme chez Matthieu, mais jusqu'à Adam, « fils de Dieu » (3,38) — manière d'inscrire Jésus dans l'histoire de l'humanité entière avant celle d'Israël seul. Le cantique de Siméon proclame Jésus « lumière pour éclairer les nations » (2,32), et la généalogie universelle, jointe à l'horizon final des Actes, dessine le grand mouvement du salut depuis Jérusalem jusqu'à Rome, capitale symbolique du monde connu.

2. La miséricorde envers les pécheurs et les exclus

Luc est traditionnellement appelé l'évangéliste de la miséricorde. Le triptyque des paraboles de la miséricorde au chapitre 15 — la brebis perdue, la pièce perdue, le fils prodigue — lui est propre et constitue le cœur théologique de son œuvre. S'y ajoutent l'épisode de Zachée (19,1-10), la femme pécheresse pardonnée (7,36-50), et la parole du bon larron sur la croix (23,39-43) : autant de scènes uniques à Luc qui dessinent un Dieu qui va chercher ce qui est perdu plutôt qu'un Dieu qui attend le retour des justes.

3. Les pauvres et la critique des richesses

Le Magnificat annonce dès le prologue le grand renversement eschatologique : « il comble de biens les affamés, il renvoie les riches les mains vides » (1,53). Les béatitudes lucaniennes proclament « heureux les pauvres » (6,20) sans l'atténuation spirituelle qu'ajoute Matthieu (« pauvres en esprit », Mt 5,3), et leur correspondent des malédictions symétriques contre les riches (6,24-26), absentes de Matthieu. La parabole du riche et de Lazare (16,19-31), propre à Luc, et la restitution de Zachée (19,8) prolongent cette insistance sociale très marquée.

4. Les femmes dans l'évangile de Luc

Aucun évangile ne donne une place aussi importante aux femmes. Élisabeth, Marie, la prophétesse Anne encadrent les récits de l'enfance ; les femmes qui « assistaient Jésus de leurs biens » sont nommées (8,1-3) ; Marthe et Marie illustrent deux formes de service et d'écoute (10,38-42) ; les femmes sont les premières informées de la résurrection au tombeau vide (24,1-11). Cette attention constante traverse l'évangile entier, des cantiques de l'enfance jusqu'au matin de Pâques.

5. La prière

Luc est l'évangéliste qui montre le plus systématiquement Jésus en prière, à chaque moment décisif de sa mission : au baptême (3,21), avant le choix des Douze (6,12), avant la confession de Pierre (9,18), à la Transfiguration (9,28-29), à Gethsémani (22,39-46). Il est aussi le seul à transmettre plusieurs paraboles propres sur la prière persévérante — l'ami importun (11,5-8), le juge inique et la veuve (18,1-8), le pharisien et le publicain (18,9-14) — et à situer l'enseignement du Notre Père dans un contexte de demande explicite des disciples (11,1-4).

6. L'Esprit Saint

Luc est, parmi les synoptiques, l'évangéliste le plus attentif à l'action de l'Esprit Saint, dont la présence imprègne les récits de l'enfance (Élisabeth, Zacharie, Siméon sont tous dits remplis de l'Esprit) puis tout le ministère de Jésus, présenté comme oint par l'Esprit selon Is 61 (4,18). Cette pneumatologie se prolonge directement dans les Actes, où l'Esprit, promis à la fin de l'évangile (24,49), descend à la Pentecôte et anime toute l'histoire de l'Église naissante — faisant de Luc-Actes une œuvre unifiée par le même souffle de l'Esprit, de l'Annonciation jusqu'à la mission des nations.

7. Le salut « aujourd'hui »

La formule sêmeron (« aujourd'hui ») revient comme un fil rouge théologique : « aujourd'hui vous est né un Sauveur » (2,11), « aujourd'hui s'accomplit cette parole de l'Écriture » à Nazareth (4,21), « aujourd'hui le salut est entré dans cette maison » chez Zachée (19,9), « aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis » au bon larron (23,43). Le salut lucanien n'est pas seulement promis pour un avenir eschatologique : il se réalise dans l'instant présent de chaque rencontre avec le Christ.

8. Jérusalem et le Temple

L'évangile entier est orienté vers Jérusalem : le grand voyage (9,51—19,27) en fait l'horizon géographique et théologique de tout le ministère, et le Temple encadre le récit à son commencement et à sa fin. Cette polarisation jérusalémite annonce déjà l'architecture des Actes, où la mission se déploie concentriquement « à Jérusalem, dans toute la Judée, le pays de Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1,8).

VI Les citations et l'arrière-plan scripturaire

Un usage différent de celui de Matthieu

Luc recourt moins systématiquement que Matthieu aux citations explicites d'accomplissement ; son rapport à l'Écriture d'Israël passe davantage par l'allusion, l'écho typologique et l'imitation stylistique. Les cantiques de l'enfance (Magnificat, Benedictus, Nunc Dimittis, Gloria) sont composés dans une langue résolument septante, modelée notamment sur le cantique d'Anne (1 S 2,1-10) pour le Magnificat, ce qui inscrit d'emblée le récit lucanien dans la continuité littéraire et spirituelle des grands cantiques bibliques.

La citation programmatique d'Isaïe

La scène inaugurale du ministère, à la synagogue de Nazareth (4,16-21), où Jésus lit et applique à lui-même Is 61,1-2 (« l'Esprit du Seigneur est sur moi… il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres »), fonctionne comme un véritable manifeste programmatique : elle annonce par avance les grandes orientations théologiques que l'évangile va déployer — l'onction de l'Esprit, la bonne nouvelle aux pauvres, la libération des captifs, l'année de grâce.

VII Le style et la langue

Un historien hellénistique au style contrasté

Le style de Luc est délibérément contrasté. Le prologue (1,1-4) est rédigé dans une période grecque classique, savamment construite, qui rivalise avec les meilleurs préfaces historiographiques du monde gréco-romain. Dès le verset suivant, pourtant, le style bascule vers un grec fortement septantisant, riche en hébraïsmes et en tournures bibliques, particulièrement dans les récits de l'enfance — choix stylistique délibéré qui place d'emblée le lecteur dans le registre scripturaire d'Israël.

Les qualités littéraires de l'ensemble

Ailleurs, Luc maintient un grec plus soigné et plus littéraire que celui de Marc, sans atteindre la sophistication classique du prologue : un grec de communication, accessible à un large public hellénophone, mais constamment attentif à la variété stylistique et à l'art du récit — parallélismes, inversions narratives, construction soignée des paraboles, sens du dialogue et de la scène concrète.

VIII Place dans le canon et réception

Troisième évangile, premier volume d'une œuvre en deux parties

Luc occupe la troisième place dans l'ordre canonique des évangiles, mais doit être lu en lien organique avec les Actes des Apôtres, dont il constitue le premier volume. Le symbole traditionnel qui lui est attaché — le bœuf ailé, animal sacrificiel — renvoie à l'insistance lucanienne sur le Temple et le sacrifice qui encadrent le récit.

Marcion et la controverse ancienne

Le témoignage le plus ancien de la réception de Luc est paradoxalement polémique : au IIe siècle, Marcion utilise une version mutilée et dé-judaïsée de cet évangile comme fondement de son propre canon hérétique, ce qui atteste a contrario l'autorité déjà reconnue de Luc dans les communautés chrétiennes de cette époque, et suscite en retour la réaction des Pères, notamment Tertullien (Contre Marcion) et Irénée, qui défendent l'intégrité du texte reçu.

La réception patristique et liturgique

Ambroise de Milan a composé un commentaire latin majeur, l'Expositio Evangelii secundum Lucam. Cyrille d'Alexandrie a laissé des homélies sur Luc, conservées en grande partie en syriaque. Bède le Vénérable en a donné un commentaire de référence pour l'Occident médiéval. Dans la liturgie romaine actuelle, l'année C du lectionnaire dominical est consacrée à Luc. Plus durablement encore, les trois grands cantiques de l'évangile sont entrés dans la prière quotidienne de l'Église : le Benedictus aux Laudes, le Magnificat aux Vêpres, le Nunc Dimittis aux Complies — faisant de Luc l'évangéliste le plus intimement présent dans la Liturgie des Heures.

IX Synthèse : l'originalité de Luc

L'originalité de l'évangile selon Luc tient à la conjonction rare d'une grande exigence littéraire et d'une profonde tendresse pastorale. Sa facture historiographique — prologue classique, méthode explicite, souci de la chronologie — en fait l'évangile le plus proche des canons de l'histoire antique. Son architecture en grand voyage vers Jérusalem organise tout l'enseignement propre à Luc sur le discipulat et la conversion. Sa théologie de la miséricorde, déployée dans les paraboles du chapitre 15 et dans l'épisode de Zachée, dessine le visage d'un Dieu qui va chercher ce qui est perdu. Son attention aux pauvres, aux femmes et à l'Esprit Saint en fait l'évangile le plus sensible aux périphéries sociales et le plus pneumatologique des synoptiques.

Cet évangile est enfin le plus ouvertement universel des quatre, par sa généalogie remontant à Adam, par son cantique de la lumière des nations, et par son prolongement naturel dans les Actes, qui conduisent le récit de Jérusalem jusqu'à Rome. C'est en ce sens que Luc peut être lu comme l'évangile de l'histoire du salut en marche : un salut déjà accompli « aujourd'hui », et pourtant toujours en chemin vers « les extrémités de la terre ».

X Pour aller plus loin

Joseph A. Fitzmyer, The Gospel According to Luke, 2 vol., Anchor Bible 28/28A, Doubleday, 1981-1985 — le commentaire scientifique de référence en langue anglaise, exhaustif sur les sources, la structure et la théologie.

François Bovon, L'Évangile selon saint Luc, 3 vol., Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, 1991-2009 — commentaire francophone de référence, attentif à l'histoire de la réception et aux questions narratives.

I. Howard Marshall, The Gospel of Luke: A Commentary on the Greek Text, NIGTC, Paternoster/Eerdmans, 1978 — commentaire exégétique fondé sur le texte grec, particulièrement utile pour les questions philologiques.

Robert C. Tannehill, The Narrative Unity of Luke-Acts: A Literary Interpretation, 2 vol., Fortress Press, 1986-1990 — étude majeure sur l'unité littéraire et théologique de Luc-Actes comme œuvre unique.

Jacob Jervell, Luke and the People of God, Augsburg Publishing House, 1972 — étude classique sur la place d'Israël et des nations dans la théologie lucanienne.

Jean-Noël Aletti, L'art de raconter Jésus-Christ. L'écriture narrative de l'évangile de Luc, Seuil, 1989 — analyse narrative fine, accessible en français, sur les techniques de composition propres à Luc.

François Bovon, Luc le théologien. Vingt-cinq ans de recherches (1950-1975), Labor et Fides, 1978 — synthèse de l'histoire de la recherche sur la théologie lucanienne, utile pour situer les grands débats.