Évangile selon Luc — Commentaire théologique
Chapitre 16
La parabole de l'intendant habile · L'argent trompeur et la fidélité · La Loi et le Royaume · L'indissolubilité du mariage · Le riche et Lazare
Lc 16,1-31 — L'usage des biens, la fidélité et le renversement eschatologique
Le chapitre 16 rassemble deux paraboles propres à Luc — l'intendant habile (v. 1-8) et le riche et Lazare (v. 19-31) — encadrées par un ensemble de sentences sur l'argent, la fidélité et la Loi (v. 9-18). Ces deux paraboles sont parmi les plus difficiles à interpréter du Nouveau Testament, chacune à sa manière : la première parce que Jésus semble louer un homme malhonnête ; la seconde parce qu'elle met en scène une géographie de l'au-delà dont il faut mesurer soigneusement la portée théologique sans en faire une description littérale.
Le chapitre est unifié par un thème central : le rapport au bien matériel et ses conséquences pour la vie éternelle. Les deux paraboles montrent, chacune à sa façon, que la manière dont on gère l'argent et les biens révèle la disposition fondamentale du cœur — fidélité ou infidélité, ouverture ou fermeture au Royaume — et que cette disposition a des conséquences qui dépassent infiniment le cadre de la vie présente.
I Texte — Luc 16,1-31 (TOB)
La parabole de l'intendant habile (v. 1-8)
« Il disait aussi à ses disciples : "Un homme riche avait un intendant, et celui-ci lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends compte de ta gestion, car tu ne peux plus être mon intendant. L'intendant se dit en lui-même : Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Bêcher ? Je n'en ai pas la force. Mendier ? J'en ai honte. Je sais ce que je vais faire pour qu'on me reçoive dans les maisons, quand j'aurai été renvoyé de mon poste. Il fit venir un par un les débiteurs de son maître. Il dit au premier : Combien dois-tu à mon maître ? Il dit : Cent mesures d'huile. Il lui dit : Prends ta reconnaissance de dette, assieds-toi vite et écris cinquante. Ensuite il dit à un autre : Et toi, combien dois-tu ? Il dit : Cent mesures de blé. Il lui dit : Prends ta reconnaissance de dette et écris quatre-vingt. Et le maître fit l'éloge de cet intendant malhonnête parce qu'il avait agi avec habileté. Car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière." » (Lc 16,1-8)
Sentences sur l'argent et la fidélité (v. 9-13)
« "Et moi je vous dis : faites-vous des amis avec l'argent trompeur, afin que quand il viendra à manquer, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles. Qui est fidèle dans les petites choses l'est aussi dans les grandes, et qui est malhonnête dans les petites choses l'est aussi dans les grandes. Si donc vous n'avez pas été fidèles dans le maniement de l'argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ? Et si vous n'avez pas été fidèles pour le bien d'autrui, qui vous donnera ce qui vous appartient en propre ? Aucun serviteur ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent." » (Lc 16,9-13)
La réaction des pharisiens et les sentences sur la Loi et le mariage (v. 14-18)
« Les pharisiens, qui aimaient l'argent, entendaient tout cela et ils se moquaient de lui. Il leur dit : "Vous, vous vous faites passer pour justes aux yeux des hommes, mais Dieu connaît vos cœurs ; car ce qui est élevé parmi les hommes est une abomination devant Dieu. La Loi et les Prophètes allaient jusqu'à Jean ; depuis lors, le Règne de Dieu est annoncé comme une bonne nouvelle et chacun use de violence pour y entrer. Il est plus facile que le ciel et la terre passent que de laisser tomber un seul trait de la Loi. Tout homme qui répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère, et celui qui épouse une femme répudiée par son mari commet un adultère." » (Lc 16,14-18)
La parabole du riche et de Lazare (v. 19-31)
« "Il y avait un homme riche qui se vêtait de pourpre et de lin fin et qui festoyait chaque jour dans la joie et le faste. Un pauvre, nommé Lazare, gisait près de son portail, couvert d'ulcères ; il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; et même les chiens venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut et fut emporté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut enseveli. Étant dans le séjour des morts, en proie à des tourments, il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare dans son sein. Il cria : Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l'eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre dans cette flamme. Abraham répondit : Mon enfant, rappelle-toi que tu as reçu tes bons moments pendant ta vie, et Lazare pareillement les mauvais ; maintenant ici, il est consolé, et toi tu souffres. Et de plus, entre nous et vous, un grand abîme a été fixé, afin que ceux qui voudraient passer d'ici chez vous ne le puissent pas, et qu'on ne traverse pas non plus de là vers nous. Il dit : Je te prie alors, père, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père, car j'ai cinq frères : qu'il les avertisse, pour qu'ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de tourments. Abraham dit : Ils ont Moïse et les Prophètes ; qu'ils les écoutent. Il dit : Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts vient à eux, ils se repentiront. Abraham lui dit : S'ils n'écoutent pas Moïse et les Prophètes, ils ne seront pas convaincus même si quelqu'un ressuscite des morts." » (Lc 16,19-31)
II La parabole de l'intendant habile : une parabole difficile (v. 1-8)
La difficulté exégétique centrale
Cette parabole est unanimement reconnue comme l'une des plus difficiles à interpréter de tout le Nouveau Testament. La difficulté tient à un fait narratif simple : le maître « fait l'éloge » de l'intendant qualifié par le récit lui-même de « malhonnête ». Fitzmyer et Bovon s'accordent sur un point essentiel : il faut distinguer soigneusement ce que le maître de la parabole loue et ce que Jésus entend tirer de cet éloge. Le maître loue la habileté de l'intendant — sa capacité à agir avec décision et lucidité dans une situation de crise — non sa malhonnêteté en elle-même. C'est cette habileté, cette prudence pratique face à l'urgence, que Jésus prend comme point de comparaison.
Les « fils de ce monde » plus habiles que les « fils de la lumière »
La sentence conclusive de Jésus — « les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière » — est un constat amer, non un éloge du monde. Elle pointe l'incohérence de ceux qui se savent en route vers un Royaume éternel mais gèrent leurs biens et leur vie comme s'ils ne devaient jamais mourir, alors que les hommes du monde mobilisent toutes leurs ressources pour assurer leur avenir immédiat. L'intendant, sachant que sa situation allait basculer, a agi avec la totalité de ses moyens. Le disciple, qui sait que toute sa vie bascule vers l'éternité, devrait agir avec au moins autant de détermination.
III Les sentences sur l'argent et la fidélité (v. 9-13)
« Faites-vous des amis avec l'argent trompeur »
La sentence du verset 9 — « faites-vous des amis avec l'argent trompeur, afin que quand il viendra à manquer, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles » — est une application parénétique tirée de la parabole, non une extension de son éloge. L'expression « argent trompeur » (mamōnas tēs adikias, littéralement « mammon d'injustice ») désigne l'argent dans sa dimension structurellement trompeuse : il promet une sécurité qu'il ne peut tenir, il oriente le cœur vers lui-même comme une fin. L'invitation est à utiliser cet argent trompeur d'une manière qui le convertisse en bien durable : la générosité envers les pauvres, dont la reconnaissance dans les demeures éternelles assure une réception eschatologique.
La fidélité dans le peu comme préparation au beaucoup
Les sentences sur la fidélité (v. 10-12) articulent un principe de cohérence intérieure : la manière dont on se comporte dans ce qui semble petit — la gestion de l'argent — révèle la disposition fondamentale du cœur qui déterminera le comportement face aux biens véritables et permanents. L'argent n'est pas neutre ; il est un révélateur. La façon dont on le tient ou dont il nous tient dit quelque chose de vrai sur la relation à Dieu.
« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent »
La formule conclusive — « vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent » — pose l'alternative dans toute sa netteté. Le terme grec mamōnas, translittéré de l'araméen, est traité ici comme un nom propre, presque comme une divinité rivale : non que l'argent soit mauvais en lui-même, mais que sa logique propre — accumuler, sécuriser, contrôler — est structurellement en opposition avec la logique du don, de la confiance et de l'abandon à Dieu qui définit la relation filiale au Père.
IV La réaction des pharisiens et les sentences sur la Loi (v. 14-18)
Les pharisiens qui aiment l'argent
La notice lucanienne — « les pharisiens, qui aimaient l'argent » — introduit un lien entre le refus des enseignements de Jésus sur l'argent et l'attachement aux biens qui empêche d'entendre. Fitzmyer note que cette caractérisation des pharisiens ne doit pas être généralisée à l'ensemble du pharisaïsme historique, dont beaucoup de membres vivaient dans une relative pauvreté ; elle vise une attitude intérieure spécifique, l'amour de l'argent, que Jésus vient précisément de dénoncer.
La Loi jusqu'à Jean, le Royaume depuis lors
La sentence sur la Loi et le Royaume — « la Loi et les Prophètes allaient jusqu'à Jean ; depuis lors, le Règne de Dieu est annoncé comme une bonne nouvelle » — est une affirmation christologique fondamentale : avec Jean-Baptiste commence une période nouvelle dans l'histoire du salut, non une rupture avec la Loi mais un accomplissement qui la dépasse. Le verset suivant — « il est plus facile que le ciel et la terre passent que de laisser tomber un seul trait de la Loi » — confirme la continuité : Jésus ne vient pas abroger la Loi mais la conduire à son plein accomplissement.
L'indissolubilité du mariage
La sentence sur le mariage (v. 18) s'insère dans ce contexte d'accomplissement de la Loi : le divorce permis par Moïse (Dt 24,1) est présenté par Jésus, dans ce verset comme en Mc 10,2-12 et Mt 19,3-9, comme une concession à la dureté du cœur humain qui ne correspond pas à l'intention originelle de Dieu. Luc rapporte la sentence sous une forme particulièrement absolue, sans la clause d'exception matthéenne, ce qui a joué un rôle important dans la réflexion de l'Église sur l'indissolubilité du mariage sacramentel.
V Le riche et Lazare : le grand renversement et la suffisance de la Parole (v. 19-31)
Le seul pauvre nommé dans une parabole
La parabole du riche et de Lazare présente une particularité unique dans les paraboles évangéliques : le personnage pauvre porte un nom propre, Lazare (Eleazar, « Dieu a secouru »), tandis que le riche reste anonyme. Ce renversement des conventions narratives habituelles, où les personnages importants sont nommés et les obscurs demeurent sans nom, est lui-même une anticipation du renversement eschatologique que la parabole va raconter.
Le grand abîme et l'impossibilité du retour
La description de l'état des deux hommes après leur mort — Lazare dans le sein d'Abraham, le riche dans les tourments — s'inscrit dans le cadre des représentations juives contemporaines du Sheol et de ses différentes demeures, telles qu'elles apparaissent notamment dans certains textes du judaïsme du Second Temple (cf. 1 Hénoch 22). Fitzmyer et Bovon insistent sur un point : Luc ne propose pas ici une topographie précise et normative de l'au-delà. Ces images sont le vêtement narratif de la parabole, non un enseignement doctrinal sur la géographie de l'enfer et du paradis. Ce que la parabole enseigne doctrinalement, c'est l'irréversibilité du choix fait durant la vie terrestre et l'impossibilité d'un retour ou d'une intercession qui modifierait la situation après la mort.
La demande de signe et la réponse d'Abraham
La seconde demande du riche — envoyer Lazare avertir ses frères — est refusée par Abraham avec une fermeté qui constitue la pointe théologique de toute la parabole : « s'ils n'écoutent pas Moïse et les Prophètes, ils ne seront pas convaincus même si quelqu'un ressuscite des morts ». Cette formule, propre à Luc, est une anticipation transparente de la résurrection de Jésus lui-même, qui ne convertira pas ceux dont le cœur est endurci. Elle affirme que la Parole de Dieu contenue dans les Écritures d'Israël est suffisante pour conduire à la conversion : aucun prodige supplémentaire ne peut suppléer au refus d'écouter la Parole. C'est le pendant narratif du signe de Jonas au chapitre 11.
La parabole du riche et de Lazare : genre littéraire et portée théologique
La parabole du riche et de Lazare partage des traits avec un genre littéraire bien attesté dans la littérature égyptienne et juive du Second Temple : le récit de voyage dans l'au-delà qui révèle le renversement de fortune après la mort, destiné à instruire les vivants sur la justice divine. Fitzmyer (Luke X-XXIV, p. 1126-1127) relève les parallèles avec un récit rabbinique tardif (attribué à Rabbi Yohanan, vers le IIIe siècle ap. J.-C., mais reposant peut-être sur des traditions plus anciennes) mettant en scène un pauvre et un riche dont les destins s'inversent après la mort. Ce parallèle illustre que Jésus utilisait ici une forme narrative connue de son auditoire, qu'il remplit d'un contenu théologique nouveau, notamment la pointe finale sur la suffisance des Écritures d'Israël face à toute demande de signe supplémentaire.
VI Synthèse théologique
L'argent comme révélateur de la disposition fondamentale du cœur
Les deux paraboles du chapitre, malgré leur différence de registre, convergent sur un même diagnostic : l'attitude à l'égard de l'argent et des biens matériels est révélatrice d'une disposition du cœur qui détermine le rapport à Dieu et, par conséquent, le destin eschatologique. L'intendant habile utilise les biens avec intelligence au service de son avenir ; le riche de la parabole finale les use pour lui seul, sans voir Lazare à sa porte. La parabole de l'intendant appelle à une conversion de l'usage des biens ; la parabole du riche et de Lazare en montre les enjeux éternels.
L'irréversibilité du choix terrestre
La parabole du riche et de Lazare affirme l'irréversibilité de la situation établie par la mort. Ce n'est pas une description de l'au-delà mais un enseignement sur la gravité du présent : c'est maintenant, dans la vie terrestre, que se joue ce que la mort révèle et fixe. Cette affirmation, loin d'être cruelle, est l'expression de la dignité de la liberté humaine : nos choix sont pris au sérieux par Dieu jusqu'à leur terme ultime.
La suffisance des Écritures et le refus du signe supplémentaire
La conclusion de la parabole — même la résurrection d'un mort ne convaincra pas ceux qui n'écoutent pas Moïse et les Prophètes — formule un principe herméneutique fondamental pour toute la théologie lucanienne : la Parole de Dieu contenue dans les Écritures est la voie normale et suffisante de la conversion. Toute demande de prodige extraordinaire qui prétendrait se substituer à l'écoute de la Parole révèle une disposition du cœur que même le prodige le plus éclatant ne saurait corriger.
VII Questions pour l'approfondissement
1. La parabole de l'intendant habile loue non la malhonnêteté mais la lucidité et la décision face à une situation de crise. Comment cette lucidité — agir avec toutes ses ressources quand on sait que le temps presse — peut-elle inspirer notre propre manière de vivre le temps de la vie présente à la lumière de l'éternité ?
2. La formule « vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent » pose une alternative radicale. Est-ce une condamnation de toute possession ou une mise en garde contre une certaine relation à l'argent ? Comment discerner concrètement si l'on sert l'argent ou si l'on s'en sert ?
3. Dans la parabole du riche et de Lazare, ce n'est pas un péché explicite commis contre Lazare qui condamne le riche, mais l'absence de regard — Lazare était à sa porte, et il ne l'a pas vu. Quelles formes de cécité volontaire ou involontaire envers les pauvres qui nous sont proches cette parabole dénonce-t-elle dans notre propre vie ?
4. Abraham répond que les Écritures suffisent pour conduire à la conversion, et que même une résurrection ne changerait rien pour qui refuse de les écouter. Comment recevoir cette affirmation à la lumière de la résurrection de Jésus, qui effectivement n'a pas converti tous ceux qui en ont eu connaissance ?
5. La parabole du riche et de Lazare décrit un abîme infranchissable après la mort. Comment recevoir cet enseignement sur l'irréversibilité sans tomber dans le désespoir, tout en en prenant au sérieux l'appel urgent à la conversion et à la charité dès maintenant ?
X Pour aller plus loin
Joseph A. Fitzmyer, The Gospel According to Luke X-XXIV, Anchor Bible 28A, Doubleday, 1985, p. 1094-1163 — commentaire détaillé des deux paraboles, de leur contexte littéraire et de leurs difficultés exégétiques.
François Bovon, L'Évangile selon saint Luc 15,1-19,27, CNT, Labor et Fides, 2009, p. 91-170 — commentaire francophone de référence sur le chapitre 16.
Klyne Snodgrass, Stories with Intent, Eerdmans, 2008, p. 397-435 — étude des deux paraboles et de leurs parallèles dans la littérature juive contemporaine.
Jacques Ellul, L'homme et l'argent, Labor et Fides, 1954 (rééd. 2018) — réflexion théologique sur la puissance de l'argent comme contre-dieu, dont le chapitre 16 fournit la base évangélique principale.
Catéchisme de l'Église catholique, n. 1033-1037 — sur l'enfer comme possibilité ouverte par la liberté humaine et l'enseignement de l'Église sur le sort des défunts, à lire en complément de la parabole du riche et de Lazare.
