Formation théologique

Évangile selon Luc — Commentaire théologique

Chapitre 15

La brebis perdue · La pièce perdue · Le père et ses deux fils : le retour du cadet · La joie du père · Le refus de l'aîné

Lc 15,1-32 — Le triptyque de la miséricorde : Dieu qui cherche ce qui est perdu

Le chapitre 15 rassemble trois paraboles construites autour du même thème — la joie de retrouver ce qui était perdu — et présentées comme la réponse de Jésus aux murmures des pharisiens et des scribes devant sa fréquentation des pécheurs (v. 1-2). La brebis perdue (v. 3-7), la pièce perdue (v. 8-10) et le père avec ses deux fils (v. 11-32) forment un triptyque progressif, dont la troisième parabole, de loin la plus développée, est à juste titre considérée comme l'une des plus grandes du Nouveau Testament.

Ce chapitre est entièrement propre à Luc — les deux premières paraboles ont un parallèle partiel en Matthieu (Mt 18,12-14 pour la brebis perdue, mais dans un contexte ecclésiologique différent), mais la troisième est sans équivalent dans aucun autre évangile. Il constitue la formulation la plus accomplie de ce que la tradition a justement identifié comme la théologie lucanienne de la miséricorde : non un Dieu qui attend que les pécheurs reviennent à eux-mêmes, mais un Dieu qui sort activement à leur recherche, qui court vers eux, qui les entoure avant même qu'ils aient fini leur discours de repentir, et dont la joie déborde et entraîne tout son entourage dans la célébration.

I Texte — Luc 15,1-32 (TOB)

Le cadre : les pécheurs et les pharisiens (v. 1-2)

« Or les publicains et les pécheurs s'approchaient tous de lui pour l'entendre. Les pharisiens et les scribes murmuraient, disant : "Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux." » (Lc 15,1-2)

La parabole de la brebis perdue (v. 3-7)

« Il leur dit cette parabole : "Quel homme parmi vous, s'il a cent brebis et vient à en perdre une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve ? Et quand il l'a retrouvée, il la met avec joie sur ses épaules, et, de retour chez lui, il réunit ses amis et ses voisins et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé ma brebis qui était perdue. Je vous dis que de même, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentir." » (Lc 15,3-7)

La parabole de la pièce perdue (v. 8-10)

« "Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d'argent et vient à en perdre une, n'allume pas une lampe, ne balaie pas la maison et ne cherche pas avec soin jusqu'à ce qu'elle la retrouve ? Et quand elle l'a retrouvée, elle réunit ses amies et ses voisines et dit : Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé la pièce que j'avais perdue. De même, je vous dis, il y a de la joie parmi les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent." » (Lc 15,8-10)

La parabole du père et de ses deux fils (v. 11-32)

Voir l'étude sur l'enfant prodigue

II Le cadre narratif : la murmuration comme déclencheur (v. 1-2)

Publicains, pécheurs, pharisiens et scribes

La double audience qui encadre les trois paraboles est soigneusement construite : d'un côté, les publicains et les pécheurs qui « s'approchaient tous de lui pour l'entendre » — attitude d'accueil et de désir — ; de l'autre, les pharisiens et les scribes qui « murmuraient » — terme qui évoque délibérément le murmure d'Israël dans le désert contre Moïse (Ex 16,2-3), signifiant que le refus de l'Évangile répète une structure de résistance déjà connue de la Bible. Les trois paraboles qui suivent répondent simultanément aux deux groupes : elles justifient la conduite de Jésus auprès des premiers et interpellent la disposition des seconds en leur proposant le portrait du fils aîné comme miroir.

La fréquentation des pécheurs comme moteur de la révélation

Le murmure des pharisiens — « cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux » — est au fond une bonne description, non une calomnie. Jésus ne le dément pas mais en révèle la logique profonde à travers les paraboles : il mange avec les pécheurs non par complaisance mais parce que c'est précisément là que se joue la logique du Royaume, la joie de retrouver ce qui est perdu.

III La brebis et la pièce : la structure du triptyque (v. 3-10)

Un berger, une femme : la double image de Dieu

Les deux premières paraboles forment un diptyque délibéré, selon la technique lucanienne d'associer une figure masculine et une figure féminine pour révéler un même aspect du mystère de Dieu : un berger (anēr) qui cherche sa brebis, une femme (gynē) qui cherche sa pièce. Cette double image, en présentant Dieu à travers des figures aussi humbles qu'un berger ou une ménagère, affirme que la miséricorde divine n'est pas une réalité distante et abstraite mais une recherche ardente et concrète à hauteur d'homme.

La brebis portée sur les épaules

Le détail propre à Luc — le berger qui « met avec joie la brebis retrouvée sur ses épaules » — a nourri l'une des images les plus constantes de la tradition iconographique chrétienne, celle du Bon Pasteur portant la brebis perdue, reprise dès les catacombes romaines comme représentation du Christ sauveur. La brebis n'est pas seulement retrouvée : elle est portée, soulagée du poids du chemin du retour, image d'une grâce qui non seulement pardonne mais restaure et soutient.

La joie qui déborde et rassemble

Les deux paraboles se concluent sur le même mouvement : le berger « réunit ses amis et ses voisins », la femme « réunit ses amies et ses voisines », et dans les deux cas la joie personnelle de celui qui a retrouvé ne peut rester solitaire mais cherche à se partager. Cette joie débordante est présentée comme l'image de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent — formule qui révèle que la conversion d'un homme est un événement d'une portée cosmique, qui rejaillit jusque dans la vie intime de Dieu.

VII Synthèse théologique

Un Dieu qui cherche, qui court et qui fête

Le triptyque du chapitre 15 révèle progressivement un visage de Dieu qui ne correspond à aucune des images ordinaires de la divinité dans la religion naturelle : non un juge impassible qui attend qu'on lui rende des comptes, non un créancier qui exige le remboursement des dettes, mais un berger qui abandonne les quatre-vingt-dix-neuf pour chercher la brebis unique, une femme qui balaie toute la maison pour trouver une pièce, un père qui court vers son fils encore loin. Chaque image accentue davantage la gratuité et l'initiative de la miséricorde divine.

La joie comme caractéristique de la miséricorde

Les trois paraboles convergent toutes vers la même conclusion : la joie. Une joie qui déborde, qui entraîne les voisins, qui fait courir le père, qui organise un festin, qui fait danser la maison. Cette joie n'est pas une récompense accordée au pécheur repenti ; elle est la réaction spontanée et naturelle de Dieu lui-même devant le retour de ce qui était perdu, révélant que l'état naturel de la relation filiale restaurée est la joie, et que c'est le péché qui était l'anomalie.

Les deux fils comme deux figures universelles

La parabole du père et de ses deux fils est la seule des trois dont la résolution reste ouverte, précisément parce qu'elle vise à placer le lecteur lui-même dans le récit. Le cadet figure toute âme qui s'est éloignée de Dieu par le péché et commence à revenir à elle-même ; l'aîné figure toute âme qui est restée fidèle extérieurement mais qui, sans s'en apercevoir, s'est mis à distance du cœur du Père par la logique de la performance et du mérite. Ces deux figures ne s'excluent pas mais coexistent souvent dans le même être humain.

X Pour aller plus loin

Joseph A. Fitzmyer, The Gospel According to Luke X-XXIV, Anchor Bible 28A, Doubleday, 1985, p. 1071-1101 — commentaire détaillé des trois paraboles du chapitre 15.

François Bovon, L'Évangile selon saint Luc 15,1-19,27, CNT, Labor et Fides, 2009, p. 1-90 — commentaire francophone de référence sur le chapitre 15 dans le nouveau volume de la série.

Klyne Snodgrass, Stories with Intent, Eerdmans, 2008, p. 99-145 — étude comparative et exégétique des trois paraboles de la miséricorde dans leur contexte littéraire et théologique.

Jean-Paul II, Dives in Misericordia (1980), n. 5-6 — méditation théologique sur la parabole du père et de ses deux fils comme révélation du visage de Dieu Père riche en miséricorde.

Henri Nouwen, Le retour de l'enfant prodigue, Cerf, 1994 — méditation spirituelle et artistique sur la parabole à partir du tableau de Rembrandt, l'une des lectures spirituelles les plus accessibles et les plus profondes de ce texte.