Évangile selon Luc — Commentaire théologique
Chapitre 22
Le complot et Judas · La préparation de la Pâque · Le dernier repas · La dispute sur la grandeur · L'annonce du reniement · L'agonie au mont des Oliviers · L'arrestation · Le reniement de Pierre · La comparution nocturne
Lc 22,1-71 — Le début de la Passion : du cénacle au Sanhédrin
Le chapitre 22 inaugure le récit de la Passion dans l'évangile selon Luc. Le complot des grands prêtres et l'entrée de Satan en Judas (v. 1-6) ouvrent une dynamique de trahison qui contraste avec la tendresse du repas pascal qui suit. Le récit du dernier repas (v. 14-23) présente, dans la version lucanienne, une double coupe et un ordre des éléments qui diffère partiellement de Marc et Matthieu, et dont les particularités ont été l'objet d'une discussion exégétique importante. L'enseignement sur la grandeur comme service (v. 24-30), l'annonce du reniement de Pierre (v. 31-34), et l'épisode des deux épées (v. 35-38) sont propres à Luc ou fortement remanié par lui. L'agonie au mont des Oliviers (v. 39-46) comporte deux éléments propres à Luc : l'apparition d'un ange réconfortant et la mention d'une sueur semblable à des gouttes de sang — deux versets (43-44) dont l'authenticité textuelle est cependant discutée par la critique. L'arrestation (v. 47-53), le reniement de Pierre (v. 54-62) et la comparution devant le Sanhédrin (v. 63-71) closent le chapitre.
Tout au long du chapitre, Luc met en lumière des traits qui lui sont propres : la compassion de Jésus même dans la Passion (il guérit l'oreille du serviteur blessé lors de l'arrestation), sa maîtrise sereine des événements, et son regard sur Pierre après le reniement — regard unique à Luc — qui exprime une miséricorde qui ne cède pas à l'épreuve.
I Texte — Luc 22,1-71 (TOB)
Le complot et la trahison de Judas (v. 1-6)
« La fête des pains sans levain, appelée Pâque, était proche. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment faire périr Jésus, car ils avaient peur du peuple. Satan entra dans Judas, surnommé Iscariote, qui était du nombre des Douze. Il alla s'entretenir avec les grands prêtres et les chefs des gardes de la manière dont il leur livrerait Jésus. Ils se réjouirent et convinrent de lui donner de l'argent. Il accepta et cherchait une occasion favorable pour leur livrer Jésus à l'abri de la foule. » (Lc 22,1-6)
La préparation de la Pâque (v. 7-13)
« Le jour des pains sans levain arriva, où il fallait immoler la Pâque. Jésus envoya Pierre et Jean en disant : "Allez nous préparer la Pâque pour que nous la mangions." Ils lui dirent : "Où veux-tu que nous la préparions ?" Il leur dit : "Voici : quand vous entrerez dans la ville, vous rencontrerez un homme portant une cruche d'eau ; suivez-le dans la maison où il entrera, et vous direz au maître de la maison : Le Maître te demande : Où est la salle où je mangerai la Pâque avec mes disciples ? Il vous montrera au premier étage une grande salle garnie de coussins : faites-y les préparatifs." Ils partirent et trouvèrent tout comme il leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque. » (Lc 22,7-13)
Le dernier repas et l'institution de l'eucharistie (v. 14-23)
« Quand l'heure fut venue, il se mit à table, et les apôtres avec lui. Il leur dit : "J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir, car je vous le dis, je ne la mangerai plus jusqu'à ce qu'elle s'accomplisse dans le Règne de Dieu." Ayant pris une coupe, il rendit grâces et dit : "Prenez ceci et partagez entre vous, car je vous le dis, désormais je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu'à ce que le Règne de Dieu soit venu." Puis, ayant pris du pain et rendu grâces, il le rompit et le leur donna, en disant : "Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi." De même, après le repas, il prit la coupe en disant : "Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, répandu pour vous. Cependant voici que la main de celui qui me livre est avec moi à la table. Le Fils de l'homme s'en va selon ce qui a été déterminé, mais malheur à cet homme par qui il est livré !" Alors ils se mirent à se demander les uns aux autres qui était celui d'entre eux qui allait faire cela. » (Lc 22,14-23)
La dispute sur la grandeur et la promesse aux Douze (v. 24-30)
« Il s'éleva aussi parmi eux une discussion pour savoir lequel d'entre eux semblait être le plus grand. Mais il leur dit : "Les rois des nations dominent sur elles, et ceux qui les dirigent prennent le titre de bienfaiteurs. Qu'il n'en soit pas ainsi parmi vous ; mais que le plus grand parmi vous soit comme le plus jeune, et celui qui dirige comme celui qui sert. Qui est en effet le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table ? Moi, pourtant, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. Vous, vous êtes ceux qui avez persévéré avec moi dans mes épreuves, et moi, je dispose en votre faveur du Royaume, comme mon Père en a disposé en ma faveur, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël." » (Lc 22,24-30)
L'annonce du reniement de Pierre (v. 31-34)
« "Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment. Mais moi j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne disparaisse pas. Et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères." Il lui dit : "Seigneur, je suis prêt à aller avec toi et en prison et à la mort." Jésus répondit : "Je te le dis, Pierre, le coq ne chantera pas aujourd'hui que tu n'aies nié trois fois de me connaître." » (Lc 22,31-34)
Les deux épées (v. 35-38)
« Il leur dit : "Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales, avez-vous manqué de quelque chose ?" Ils dirent : "De rien." Il leur dit : "Maintenant, au contraire, que celui qui a une bourse la prenne, de même un sac ; et que celui qui n'en a pas vende son vêtement et achète une épée. Car je vous le dis, ce qui est écrit doit s'accomplir en moi : Il a été compté parmi les malfaiteurs. En effet, ce qui me concerne touche à son terme." Ils dirent : "Seigneur, voici deux épées." Il leur dit : "C'est assez." » (Lc 22,35-38)
L'agonie au mont des Oliviers (v. 39-46)
« Sortant, il s'en alla, selon sa coutume, au mont des Oliviers ; et les disciples le suivirent. Quand il fut arrivé en cet endroit, il leur dit : "Priez pour ne pas entrer en tentation." Puis il se sépara d'eux environ à un jet de pierre, et, s'étant mis à genoux, il priait en disant : "Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse." [Un ange lui apparut du ciel pour le fortifier. Pris d'angoisse, il priait de manière plus intense, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient à terre.] Se relevant de la prière, il vint vers les disciples et les trouva endormis de tristesse. Il leur dit : "Pourquoi dormez-vous ? Levez-vous et priez pour ne pas entrer en tentation." » (Lc 22,39-46)
L'arrestation et la guérison de l'oreille (v. 47-53)
« Il parlait encore quand survint une foule, et celui qu'on appelait Judas, l'un des Douze, marchait en tête. Il s'approcha de Jésus pour l'embrasser. Mais Jésus lui dit : "Judas, c'est par un baiser que tu livres le Fils de l'homme !" Ceux qui étaient autour de lui, voyant ce qui allait arriver, dirent : "Seigneur, allons-nous frapper avec l'épée ?" Et l'un d'eux frappa le serviteur du grand prêtre et lui coupa l'oreille droite. Mais Jésus dit : "Laissez, cela suffit !" Et lui touchant l'oreille, il le guérit. Puis Jésus dit à ceux qui étaient venus contre lui, grands prêtres, chefs des gardes du Temple et anciens : "Vous êtes sortis comme contre un bandit, avec des épées et des bâtons. Quand j'étais chaque jour avec vous dans le Temple, vous n'avez pas mis la main sur moi. Mais c'est là votre heure et le pouvoir des ténèbres." » (Lc 22,47-53)
Le reniement de Pierre et le regard de Jésus (v. 54-62)
« Ils se saisirent de lui, l'amenèrent et l'introduisirent dans la maison du grand prêtre. Pierre le suivait de loin. Ils avaient allumé un feu au milieu de la cour, et Pierre s'était assis au milieu d'eux. Une servante, le voyant assis près du feu, le regarda fixement et dit : "Celui-là aussi était avec lui." Mais il nia en disant : "Femme, je ne le connais pas." Peu après, un autre le vit et dit : "Toi aussi, tu es l'un d'eux." Mais Pierre dit : "Non, je n'en suis pas." Environ une heure après, un autre insistait : "Vraiment, celui-là était aussi avec lui, car il est Galiléen." Pierre dit : "Je ne sais pas ce que tu dis." Et aussitôt, comme il parlait encore, le coq chanta. Le Seigneur se retourna et posa son regard sur Pierre. Et Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : Avant que le coq chante aujourd'hui, tu m'auras renié trois fois. Et, sortant dehors, il pleura amèrement. » (Lc 22,54-62)
Les moqueries et la comparution devant le Sanhédrin (v. 63-71)
« Les hommes qui tenaient Jésus se moquaient de lui et le frappaient. Ils lui voilèrent le visage et l'interrogeaient en disant : "Fais le prophète : qui t'a frappé ?" Et ils proféraient contre lui beaucoup d'autres outrages. Dès qu'il fit jour, le conseil des anciens du peuple se réunit, tant les grands prêtres que les scribes, et on l'amena devant leur Sanhédrin. Ils dirent : "Si tu es le Christ, dis-le nous." Il leur dit : "Si je vous le dis, vous ne le croirez pas. Et si je vous interroge, vous ne me répondrez pas. Désormais, le Fils de l'homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu." Ils dirent tous : "Tu es donc le Fils de Dieu ?" Il leur répondit : "Vous le dites : je le suis." Ils dirent : "Qu'avons-nous encore besoin de témoignages ? Nous l'avons entendu nous-mêmes de sa bouche." » (Lc 22,63-71)
II Le complot et l'entrée de Satan en Judas (v. 1-6)
La mention de Satan entrant en Judas (v. 3) reprend le motif eschatologique annoncé dès le chapitre 4 : après les tentations au désert, le diable s'était éloigné « jusqu'au temps fixé » (4,13). Ce temps fixé est maintenant arrivé. L'entrée de Satan en Judas ne supprime pas la responsabilité personnelle de celui-ci — les versets suivants décrivent ses tractations avec les grands prêtres comme un acte délibéré — mais signale que la Passion de Jésus est le lieu d'un affrontement cosmique entre le Christ et la puissance du mal, que Jésus lui-même désignera lors de l'arrestation par la formule « c'est là votre heure et le pouvoir des ténèbres » (v. 53).
III Le dernier repas : particularités lucaniennes (v. 14-23)
Le désir ardent de Jésus
L'ouverture du récit du repas par la déclaration de Jésus — « j'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir » — est propre à Luc. Cette expression d'un désir intense et personnel souligne que Jésus entre dans la Passion non comme une victime passive mais comme quelqu'un qui embrasse librement et avec amour l'heure qui vient. Ce désir s'inscrit dans la perspective ouverte au chapitre 12 (le baptême de la Passion que Jésus brûlait d'accomplir, 12,50).
La question de la double coupe
La version lucanienne du repas présente une structure particulière avec deux mentions de coupe (v. 17 et v. 20), ce qui a suscité un débat exégétique considérable. Fitzmyer et Bovon s'accordent pour reconnaître que la version lucanienne représente une tradition indépendante de Marc et de Matthieu, plus proche sur certains points de la tradition paulinienne (1 Co 11,23-25). La première coupe (v. 17-18) s'inscrit dans le cadre du repas pascal juif et est accompagnée d'une parole eschatologique sur l'abstention du vin jusqu'au Royaume ; la seconde (v. 20) est la coupe eucharistique proprement dite, accompagnée des mots de l'institution.
« Ceci est mon corps, donné pour vous »
La formulation lucanienne du pain — « ceci est mon corps, donné pour vous » — ajoute la précision « donné pour vous » absente de Marc mais présente chez Paul (1 Co 11,24), renforçant la dimension expiatoire et de don personnel du geste de Jésus. La formule sur la coupe — « cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang » — combine l'image de l'alliance (Ex 24,8) et la prophétie de la nouvelle alliance (Jr 31,31-34), désignant la mort de Jésus comme l'acte fondateur d'une alliance nouvelle et définitive entre Dieu et l'humanité.
L'eucharistie dans la théologie lucanienne
Le récit de l'institution de l'eucharistie chez Luc, avec ses particularités rédactionnelles et sa proximité avec la tradition paulinienne, a joué un rôle important dans la théologie eucharistique de l'Église. Le Catéchisme de l'Église catholique (n. 1337-1340) souligne que Jésus accomplit définitivement la Pâque juive en la remplissant d'un contenu nouveau : son propre corps et son propre sang deviennent la nourriture et la boisson de la nouvelle Pâque. La précision lucanienne — « faites ceci en mémoire de moi » — fonde le caractère répété et mémoriel de l'eucharistie dans la vie de l'Église. Le récit d'Emmaüs (24,13-35), où les disciples reconnaissent le Ressuscité à la fraction du pain, confirme que Luc pense l'eucharistie comme le lieu privilégié de la rencontre avec le Christ ressuscité.
IV La grandeur comme service : le renversement au cœur du repas (v. 24-30)
La dispute sur la grandeur éclate au cœur même du dernier repas — détail propre à Luc qui le rend particulièrement saisissant : les disciples se querellent sur leurs prérogatives au moment même où Jésus vient de donner son corps et son sang. La réponse de Jésus développe le principe de la grandeur par le service (« je suis au milieu de vous comme celui qui sert »), avant de surprendre par son retournement final : après avoir décrit le service comme forme de la grandeur, Jésus promet aux Douze qui ont persévéré avec lui le rang des juges eschatologiques des douze tribus d'Israël. Le service n'abolit pas la grandeur mais en est le chemin authentique.
V Simon, Simon : la prière de Jésus pour Pierre (v. 31-34)
La parole de Jésus à Simon-Pierre — propre à Luc — révèle une dimension de la Passion souvent méconnue : Jésus prie pour Pierre pendant que celui-ci est encore sur le point de le renier. La formule — « j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne disparaisse pas » — distingue la chute prévue (le reniement) de la destruction de la foi (qui n'aura pas lieu) et confie à Pierre, après son retour, la mission d'affermir ses frères. Cette parole anticipe le rôle de Pierre dans les Actes des Apôtres et révèle que la trahison de Pierre ne le disqualifie pas définitivement mais est déjà intégrée dans le dessein de Dieu.
VI Les deux épées : un épisode difficile (v. 35-38)
L'épisode des deux épées est l'un des plus difficiles à interpréter de tout le chapitre. La demande de Jésus — « que celui qui n'a pas d'épée vende son vêtement et en achète une » — ne peut être reçue au pied de la lettre comme un appel à la résistance armée, puisque Jésus lui-même met fin à la résistance lors de l'arrestation et guérit l'oreille du blessé. Fitzmyer interprète cet épisode dans le registre de l'accomplissement scripturaire : la citation d'Is 53,12 — « il a été compté parmi les malfaiteurs » — indique que Jésus est en train de montrer comment les Écritures vont s'accomplir en lui, y compris dans les circonstances extérieures de son arrestation. La réponse — « c'est assez » — met fin à la discussion plutôt qu'elle ne valide les deux épées comme suffisantes.
VII L'agonie au mont des Oliviers : la prière du Fils (v. 39-46)
« Que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne »
La prière de Jésus au mont des Oliviers — « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse » — constitue le moment christologique le plus intense du chapitre. Elle révèle à la fois la pleine humanité de Jésus (qui ressent l'horreur de la mort violente et demande qu'elle soit éloignée) et sa pleine obéissance filiale (qui subordonne son désir humain à la volonté du Père). Cette prière fait écho au Notre Père (11,2) et en constitue l'accomplissement parfait dans la personne même de Jésus.
Note textuelle sur les versets 43-44
Les deux versets sur l'apparition de l'ange et la sueur de sang (v. 43-44) sont absents de plusieurs manuscrits importants et présents dans d'autres. Fitzmyer et Bovon signalent que la tradition textuelle est ici divisée, et que ces versets sont probablement une addition très ancienne au texte lucanien, peut-être antérieure à la plupart de nos manuscrits, mais non assurément lucanienne dans sa rédaction originale. Ils sont intégrés dans le texte imprimé par la plupart des éditions critiques avec indication de leur statut textuel incertain. Leur contenu théologique — l'angoisse réelle de Jésus, le soutien divin dans l'épreuve — est cohérent avec la christologie lucanienne, qu'ils soient ou non d'origine lucanienne directe.
VIII L'arrestation et la guérison de l'oreille (v. 47-53)
Seul Luc rapporte que Jésus guérit l'oreille du serviteur blessé lors de l'arrestation (v. 51), geste de compassion unique qui se produit au moment même où la Passion commence. Ce détail propre à Luc est cohérent avec la tendresse caractéristique de cet évangile envers les souffrants et révèle une continuité dans le comportement de Jésus : même dans la violence de son arrestation, il continue d'agir selon la logique du soin et de la miséricorde qui a traversé tout son ministère. La formule — « c'est là votre heure et le pouvoir des ténèbres » (v. 53) — situe l'arrestation dans le cadre du combat eschatologique annoncé dès le chapitre 4, que Jésus reconnaît clairement sans s'y dérober.
IX Le regard de Jésus sur Pierre (v. 54-62)
Le reniement de Pierre suit le schéma des trois synoptiques, mais Luc ajoute un détail qui lui est propre et qui confère à l'épisode une intensité particulière : « le Seigneur se retourna et posa son regard sur Pierre » (v. 61). Ce regard — silencieux, sans parole, au moment même où le coq chante — est l'une des images les plus fortes de tout le récit de la Passion. Il ne dit rien ; il contient tout : la prédiction accomplie, le reniement reconnu, et — dans la logique de la prière de Jésus pour Pierre (v. 32) — la miséricorde qui ne se retire pas malgré la chute. C'est ce regard qui déclenche les larmes amères de Pierre. Aucun autre évangile ne rapporte ce détail.
X La comparution devant le Sanhédrin : la déclaration filiale (v. 63-71)
Luc, à la différence de Marc et de Matthieu, place les moqueries et les mauvais traitements avant la comparution formelle devant le Sanhédrin, et il réduit celle-ci à un interrogatoire portant sur l'identité de Jésus. La question — « si tu es le Christ, dis-le nous » — reçoit une réponse qui refuse la formulation mais affirme la réalité sous une autre forme : « désormais le Fils de l'homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu », qui combine Ps 110,1 et Dn 7,13. La conclusion — « tu es donc le Fils de Dieu ? », « vous le dites : je le suis » — constitue la déclaration christologique la plus explicite de toute la Passion lucanienne.
XI Synthèse théologique
La Passion librement assumée
Tout au long du chapitre, Luc souligne que Jésus entre dans la Passion non comme une victime passive mais comme quelqu'un qui embrasse librement et délibérément ce qui vient : il désire ardemment ce repas, il prie que la volonté du Père soit faite, il guérit dans l'arrestation, il reconnaît l'heure des ténèbres sans fuir. Cette maîtrise sereine, caractéristique de la christologie lucanienne de la Passion, ne diminue pas la réalité de la souffrance mais en révèle la dimension de don librement consenti.
L'eucharistie comme mémoire vivante
Le récit du dernier repas, avec son ordre propre et ses formules proches de la tradition paulinienne, fonde l'eucharistie de l'Église comme acte de mémoire vivante du don de Jésus. Le lien avec le repas d'Emmaüs (24,30-31) confirme que Luc pense l'eucharistie comme le lieu par excellence de la reconnaissance du Ressuscité, faisant du chapitre 22 et du chapitre 24 les deux bornes d'une inclusion eucharistique qui encadre tout le récit de la Passion et de la résurrection.
La miséricorde en acte dans la Passion
Plusieurs détails propres à Luc — la prière pour Pierre, la guérison de l'oreille, le regard sur Pierre après le reniement — montrent que la miséricorde qui caractérise tout le ministère de Jésus ne cède pas sous la pression de la Passion. Jésus reste jusqu'au bout celui qui cherche, qui guérit, qui prie pour ses disciples même quand ils l'abandonnent ou le renient.
XII Questions pour l'approfondissement
1. Jésus déclare qu'il a ardemment désiré manger cette Pâque avec ses disciples avant de souffrir. Comment ce désir intense de Jésus — entrer librement dans la Passion par amour — peut-il transformer notre façon de comprendre le sens de la messe comme actualisation de ce même don librement consenti ?
2. La dispute sur la grandeur éclate au moment même du dernier repas. Que révèle ce contraste saisissant sur la persistance des ambitions humaines même face au don total de Jésus, et comment invite-t-il à examiner nos propres résistances intérieures à la logique du service ?
3. Jésus prie pour Pierre — « afin que ta foi ne disparaisse pas » — avant même que le reniement ait eu lieu. Comment cette intercession prévenante de Jésus pour un disciple qui va le trahir peut-elle nourrir notre propre confiance dans la prière d'intercession du Christ pour nous, y compris dans nos propres défaillances ?
4. La prière de Gethsémani — « que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne » — est à la fois l'expression d'une souffrance réelle et d'une obéissance filiale totale. Comment recevoir cette prière comme modèle pour nos propres moments d'épreuve, sans en faire une résignation passive ni un déni de la douleur ?
5. Le regard de Jésus sur Pierre après le reniement est silencieux et unique à Luc. Qu'est-ce que ce regard — sans parole, sans condamnation, déclenchant les larmes — révèle sur la nature de la miséricorde de Jésus, et comment l'image de ce regard peut-elle accompagner notre propre démarche de réconciliation après une chute ?
XIII Pour aller plus loin
Joseph A. Fitzmyer, The Gospel According to Luke X-XXIV, Anchor Bible 28A, Doubleday, 1985, p. 1375-1476 — commentaire détaillé de l'ensemble du chapitre 22, incluant la discussion textuelle sur les versets 43-44 et l'analyse de la tradition lucanienne du repas.
François Bovon, L'Évangile selon saint Luc 19,28-24,53, CNT, Labor et Fides, 2009, p. 183-280 — commentaire francophone de référence sur le chapitre 22.
I. Howard Marshall, The Gospel of Luke, NIGTC, Paternoster/Eerdmans, 1978, p. 787-852 — commentaire fondé sur le texte grec, utile sur les particularités du récit lucanien de l'institution et sur l'épisode des épées.
Xavier Léon-Dufour, Le partage du pain eucharistique selon le Nouveau Testament, Seuil, 1982 — étude comparative des récits de l'institution chez Paul, Marc, Matthieu et Luc, avec attention aux particularités de chaque tradition.
Catéchisme de l'Église catholique, n. 1337-1344 — sur l'institution de l'eucharistie comme mémoire du don pascal du Christ, à lire en parallèle avec le récit lucanien.
