Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique
Chapitre 13
Le semeur · L'ivraie · Le sénevé · Le levain · Le trésor · La perle · Le filet · Les secrets du Royaume
Mt 13,1-58 — Le troisième grand discours : les paraboles du Royaume des cieux
Le chapitre 13 constitue le troisième des cinq grands discours de l'évangile de Matthieu — après le Sermon sur la montagne (ch. 5–7) et le discours missionnaire (ch. 10) — et le seul entièrement composé de paraboles. C'est le discours le plus long sur les paraboles dans tout le Nouveau Testament. Matthieu y rassemble sept paraboles du Royaume (le semeur, l'ivraie parmi le blé, le grain de sénevé, le levain, le trésor caché, la perle de grand prix, le filet), encadrées par deux explications allégoriques (le semeur, v. 18-23 ; l'ivraie, v. 36-43) et une réflexion sur la fonction même de la parabole (v. 10-17 ; 34-35).
Ce chapitre répond à la crise ouverte par le chapitre 12 : face au rejet des chefs d'Israël, Jésus change de registre et parle désormais en paraboles. Les paraboles ne sont pas des illustrations pédagogiques destinées à faciliter la compréhension ; elles sont un mode de révélation voilée qui sépare ceux qui reçoivent le don de comprendre (les disciples) de ceux qui voient sans voir et entendent sans entendre (les foules non converties). La question centrale du chapitre est donc : qu'est-ce que le Royaume des cieux, et qui peut en recevoir le secret ?
I Texte — Matthieu 13,1-58 (TOB)
La parabole du semeur (v. 1-9)
« Ce jour-là, Jésus sortit de la maison et s'assit au bord de la mer. Des foules nombreuses se rassemblèrent auprès de lui, si bien qu'il monta dans une barque et s'y assit, et toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : "Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains tombèrent au bord du chemin, et les oiseaux vinrent et les mangèrent. D'autres tombèrent sur des endroits rocheux, où ils n'avaient pas beaucoup de terre, et ils levèrent aussitôt, parce qu'ils n'avaient pas de profondeur de terre ; mais quand le soleil se leva, ils furent brûlés et, faute de racine, ils se desséchèrent. D'autres tombèrent parmi les épines, les épines montèrent et les étouffèrent. D'autres encore tombèrent sur la bonne terre et donnèrent du fruit : l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente. Que celui qui a des oreilles entende !" » (Mt 13,1-9)
Pourquoi les paraboles ? (v. 10-17)
« Les disciples s'approchèrent et lui dirent : "Pourquoi leur parles-tu en paraboles ?" Il leur répondit : "Parce qu'il vous a été donné de connaître les secrets du Royaume des cieux, mais à eux, cela n'a pas été donné. En effet, à celui qui a, on donnera et il sera dans l'abondance ; mais à celui qui n'a pas, on enlèvera même ce qu'il a. C'est pourquoi je leur parle en paraboles : parce qu'en voyant ils ne voient pas, et qu'en entendant ils n'entendent pas et ne comprennent pas. Ainsi s'accomplit pour eux la prophétie d'Isaïe : Vous entendrez de vos oreilles et vous ne comprendrez pas, vous regarderez de vos yeux et vous ne verrez pas. Car le cœur de ce peuple s'est épaissi, leurs oreilles sont dures à entendre et ils ont fermé leurs yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n'entendent, que leur cœur ne comprenne, qu'ils ne se convertissent et que je ne les guérisse. Mais vos yeux sont heureux parce qu'ils voient, et vos oreilles parce qu'elles entendent. En vérité, je vous le déclare, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ils ne l'ont pas vu, et entendre ce que vous entendez, et ils ne l'ont pas entendu." » (Mt 13,10-17)
Explication de la parabole du semeur (v. 18-23)
« Vous donc, écoutez la parabole du semeur. Quand quelqu'un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais vient et enlève ce qui a été semé dans son cœur : c'est celui qui a reçu la semence au bord du chemin. Celui qui a reçu la semence sur des endroits rocheux, c'est celui qui entend la parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n'a pas de racine en lui-même, il est sans constance ; quand survient une tribulation ou une persécution à cause de la parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence parmi les épines, c'est celui qui entend la parole, mais les préoccupations de ce monde et la séduction des richesses étouffent la parole, et elle devient infructueuse. Celui qui a reçu la semence sur la bonne terre, c'est celui qui entend la parole et la comprend ; il porte du fruit et en produit l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente. » (Mt 13,18-23)
La parabole de l'ivraie (v. 24-30)
« Il leur proposa une autre parabole : "Le Royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que les gens dormaient, son ennemi vint semer de l'ivraie parmi le blé et il s'en alla. Quand la tige poussa et fit de l'épi, alors apparut aussi l'ivraie. Les serviteurs du maître de maison s'approchèrent et lui dirent : 'Maître, n'as-tu pas semé du bon grain dans ton champ ? D'où vient donc qu'il y a de l'ivraie ?' Il leur dit : 'C'est un ennemi qui a fait cela.' Les serviteurs lui disent : 'Veux-tu donc que nous allions la ramasser ?' Il leur dit : 'Non, de peur qu'en ramassant l'ivraie vous n'arrachiez aussi le blé. Laissez-les pousser ensemble jusqu'à la moisson ; et au moment de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Ramassez d'abord l'ivraie et liez-la en bottes pour la brûler, mais le blé, ramassez-le dans mon grenier.'" » (Mt 13,24-30)
Le grain de sénevé et le levain (v. 31-33)
« Il leur proposa une autre parabole : "Le Royaume des cieux est comparable à un grain de sénevé qu'un homme a pris et semé dans son champ. C'est la plus petite de toutes les semences, mais quand il a poussé, c'est la plus grande des plantes potagères : il devient un arbre, au point que les oiseaux du ciel viennent s'abriter dans ses branches." Il leur dit une autre parabole : "Le Royaume des cieux est comparable à du levain qu'une femme a pris et mis dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que le tout soit levé." » (Mt 13,31-33)
Les paraboles et l'accomplissement d'Isaïe (v. 34-35)
« Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans paraboles, afin que soit accomplie la parole du prophète : J'ouvrirai la bouche en paraboles, j'annoncerai ce qui a été caché depuis la fondation du monde. » (Mt 13,34-35)
Explication de la parabole de l'ivraie (v. 36-43)
« Alors, laissant les foules, il vint à la maison. Ses disciples s'approchèrent de lui et dirent : "Explique-nous la parabole de l'ivraie dans le champ." Il leur répondit : "Celui qui sème le bon grain, c'est le Fils de l'homme ; le champ, c'est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l'ivraie, ce sont les fils du Mauvais ; l'ennemi qui l'a semée, c'est le diable ; la moisson, c'est la fin du monde ; et les moissonneurs, ce sont les anges. De même donc que l'on ramasse l'ivraie et qu'on la brûle dans le feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde : le Fils de l'homme enverra ses anges, qui ramasseront de son Royaume tous les scandales et ceux qui font l'iniquité, et ils les jetteront dans la fournaise ardente : là il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Que celui qui a des oreilles entende !" » (Mt 13,36-43)
Le trésor, la perle, le filet (v. 44-50)
« "Le Royaume des cieux est comparable à un trésor caché dans un champ : l'homme qui le trouve le cache à nouveau ; dans sa joie, il va vendre tout ce qu'il a et achète ce champ. Encore : le Royaume des cieux est comparable à un négociant en quête de belles perles ; ayant trouvé une perle de grand prix, il va vendre tout ce qu'il a et l'achète. Encore : le Royaume des cieux est comparable à un filet jeté dans la mer, qui ramasse des poissons de toutes sortes. Quand il est plein, les pêcheurs le tirent sur le rivage ; puis ils s'assoient, ramassent les bons poissons dans des paniers et rejettent ceux qui ne valent rien. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront et sépareront les mauvais d'avec les justes, et ils les jetteront dans la fournaise ardente : là il y aura des pleurs et des grincements de dents." » (Mt 13,44-50)
Le scribe instruit du Royaume et le rejet à Nazareth (v. 51-58)
« "Avez-vous compris tout cela ?" Ils lui dirent : "Oui." Il leur dit : "C'est pourquoi tout scribe qui a été instruit du Royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l'ancien." Lorsque Jésus eut achevé ces paraboles, il parti de là. Arrivé dans sa patrie, il les enseignait dans leur synagogue, de telle sorte qu'ils étaient frappés d'étonnement et disaient : "D'où lui viennent cette sagesse et ces miracles ? N'est-il pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s'appelle-t-elle pas Marie, et ses frères Jacques, Joseph, Simon et Jude ? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes chez nous ? D'où lui vient donc tout cela ?" Et ils étaient pour lui une occasion de trébucher. Mais Jésus leur dit : "Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison." Et il ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur manque de foi. » (Mt 13,51-58)
II Le cadre du discours et la parabole du semeur (v. 1-9)
La mise en scène : la barque et les foules
La mise en scène du discours est soigneusement composée. Jésus sort de la maison — lieu de l'enseignement des disciples (cf. v. 36) — et s'assoit au bord de la mer de Galilée. La pression des foules l'oblige à monter dans une barque, d'où il enseigne. Ce dispositif est chargé de symbolisme : Jésus est comme un nouveau Moïse qui parle depuis les eaux, ou comme la Sagesse qui prêche depuis la hauteur (Pr 8,2-3). Il est assis — position du maître qui enseigne avec autorité (kathêmenos, cf. Mt 5,1) — et les foules sont sur le rivage, dans une relation d'écoute et de distance.
Le passage de la foule aux disciples (v. 10 : « les disciples s'approchèrent ») dessine la géographie spirituelle du chapitre : il y a un dehors (les foules, à qui Jésus parle en paraboles voilées) et un dedans (les disciples, à qui les secrets du Royaume sont révélés et expliqués). Cette topographie intérieure/extérieure reprend le symbolisme de la fin du chapitre 12.
La parabole : l'accent sur la bonne terre
La parabole du semeur (cf. Mc 4,1-9 ; Lc 8,4-8) décrit avec précision quatre types de terrain qui reçoivent la semence : le bord du chemin, les endroits rocheux, les épines, et la bonne terre. La structure est asymétrique : trois terrains infertiles pour un seul fertile. Mais c'est sur ce dernier que Matthieu place l'accent conclusif, soulignant la fécondité extraordinaire et graduée — cent, soixante, trente — qui contraste avec l'échec des trois premières semailles.
Le titre traditionnel de « parabole du semeur » est en réalité trompeur : ce n'est pas le semeur qui est au centre, mais la qualité de la terre qui reçoit. L'activité du semeur est identique pour les quatre terrains — il sème avec la même générosité et sans discrimination — mais seule la bonne terre produit du fruit. La parabole est ainsi fondamentalement une parabole sur la réception de la Parole.
III La fonction des paraboles : révélation et voilement (v. 10-17)
Un enseignement paradoxal sur les paraboles
La réponse de Jésus à la question des disciples affirme que Jésus parle en paraboles non pour faciliter la compréhension, mais pour la différencier : aux disciples, les mystères (mystêria) du Royaume sont donnés en clair ; aux foules, ils sont voilés dans la parabole. Cette affirmation heurte notre sensibilité pédagogique moderne, qui attendrait de la parabole une fonction d'illustration accessible à tous.
Il faut comprendre la parabole dans sa logique propre. Elle n'est pas une leçon de choses, mais un acte de parole qui interpelle la liberté. Elle pose une question, ouvre un espace, invite à un choix. Celui qui s'approche avec une disposition ouverte entend dans la parabole une invitation au Royaume ; celui qui résiste, entend une histoire opaque qui ne le concerne pas. La parabole ne contraint pas la foi — elle la sollicite.
La citation d'Isaïe 6,9-10 (v. 14-15)
La citation d'Is 6,9-10 — la vision du prophète qui reçoit la mission de prêcher à un peuple endurci — est la plus longue citation scripturaire de Matthieu. Elle décrit l'endurcissement du cœur non comme une punition arbitraire, mais comme la conséquence d'un refus antérieur : le peuple a « fermé ses yeux » de peur de voir et d'être guéri. L'endurcissement n'est pas imposé de l'extérieur par Dieu ; il est le résultat d'une liberté qui se ferme à la lumière.
La béatitude des disciples (v. 16-17) — « vos yeux sont heureux parce qu'ils voient » — est le revers lumineux de cette cécité volontaire. Les disciples ne sont pas bénis parce qu'ils sont plus intelligents ou plus méritants, mais parce qu'ils ont reçu le don de la foi, grâce que les prophètes et les justes d'Israël avaient désirée sans la recevoir. Ils vivent dans le temps de l'accomplissement — privilège immense qui implique une responsabilité à la mesure de la grâce reçue.
Le mystêrion du Royaume (v. 11)
Le terme grec mystêrion (pluriel : mystêria) est traduit par « secret » dans la TOB. Il ne désigne pas un secret ésotérique réservé à une élite, mais le dessein de Dieu tel qu'il se révèle progressivement dans l'histoire. Dans la tradition apocalyptique juive (Dn 2,18-19.27-30), le raz hébreu (secret) désigne le dessein divin caché que Dieu révèle à ses élus. Paul reprendra ce vocabulaire (Rm 16,25 ; Ep 1,9 ; 3,3-9 ; Col 1,26-27) pour désigner le mystère du Christ, révélé dans les derniers temps. Dans Matthieu, le mystêrion du Royaume c'est Jésus lui-même, sa personne et son œuvre, qui constituent le cœur du dessein de Dieu pour le monde.
IV L'explication du semeur : une ecclésiologie de la réception (v. 18-23)
Les quatre types de réception
L'explication allégorique de la parabole du semeur est attribuée à Jésus lui-même par les trois synoptiques. Elle interprète chaque terrain comme un type de réception de la « parole du Royaume » (logos tês basileias). Matthieu est le seul à utiliser cette expression, qui désigne la prédication évangélique dans son ensemble.
Le bord du chemin (v. 19) désigne celui qui entend sans comprendre — et le Mauvais (ho ponêros) vient enlever la semence. L'absence de compréhension témoigne d'une vulnérabilité qui laisse la Parole sans prise. Les endroits rocheux (v. 20-21) désignent une réception enthousiaste mais superficielle : la joie initiale ne résiste pas à la tribulation et à la persécution. La mention de la persécution (diôgmos) est significative dans le contexte matthéen : la communauté à laquelle s'adresse l'évangile connaît la persécution (cf. 5,10-12 ; 10,23). Les épines (v. 22) désignent la séduction des richesses et les préoccupations de ce monde — traduction qui rend mal le grec merimna tou aiônos, litt. « le souci du siècle présent ». C'est le seul endroit où Matthieu parle explicitement de la richesse comme obstacle au Royaume dans ce discours.
La bonne terre (v. 23) est définie par deux verbes : entendre et comprendre (akouein kai syniênai). Cette insistance sur la compréhension est proprement matthéenne (cf. v. 19.23 ; absent de Mc 4,20 et Lc 8,15) et correspond à l'intérêt particulier de cet évangile pour la dimension intellectuelle et herméneutique de la foi. Comprendre la Parole, c'est l'accueillir en profondeur, la laisser transformer la vie et en produire des fruits.
Notre parabole nous explicite d’une façon extraordinaire la manière avec laquelle Dieu donne, et ce sur deux points. Le premier, c’est l’universalité de la grâce. Le semeur sème partout, sans considération de prospective pour savoir si son don sera bien reçu ou non, utile ou non. Ainsi Dieu donne sa grâce à tous. Il ne donne pas plus au juste ou au fidèle, il ne donne pas moins à celui dont on peut penser qu’il ne ferait pas bon usage de la grâce, il donne à tous de la même manière. C’est cette même idée qui est exprimée dans le sermon sur la Montagne : « Dieu fait lever son soleil sur les justes comme sur les injustes, et il fait pleuvoir sur les bons comme sur les méchants... » (Matt. 5:45). Louis Pernot. https://etoile.pro/predications/la-parabole-du-semeur
V La parabole de l'ivraie : le Royaume et le mal dans l'histoire (v. 24-30)
Une parabole propre à Matthieu
La parabole de l'ivraie parmi le blé est unique à Matthieu. Elle répond à une question pressante pour toute communauté chrétienne : pourquoi le mal subsiste-t-il dans le monde et dans l'Église, alors que le Royaume est arrivé ? La réponse de Jésus est sobre : ce n'est pas Dieu qui a semé le mal — « c'est un ennemi qui a fait cela » — et le jugement sur le mal ne lui appartient pas encore, mais sera accompli à la fin des temps.
L'ivraie (zizanion, le lolium temulentum) est une plante qui ressemble au blé dans ses premiers stades de croissance et qui ne se distingue clairement qu'à la floraison. Cette caractéristique botanique est théologiquement significative : le bon et le mauvais sont souvent indiscernables aux yeux humains dans le cours de l'histoire. La séparation définitive est réservée au Jugement de Dieu.
La patience du maître et la retenue des serviteurs
La sagesse de la parabole réside dans la réponse du maître aux serviteurs qui veulent arracher l'ivraie : « Non, de peur qu'en ramassant l'ivraie vous n'arrachiez aussi le blé. » Cette retenue est une critique implicite de toute forme de purisme ecclésial ou de zèle inquisitorial qui prétendrait anticiper le Jugement de Dieu en séparant les bons des mauvais dans l'histoire. La patience de Dieu — sa longanimité (makrothymia, cf. 2 P 3,9 : « le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse… il use de patience envers vous, ne voulant pas qu'aucun périsse ») — est la forme propre de sa miséricorde envers les pécheurs qui peuvent encore se convertir.
L'ivraie et l'ecclésiologie donatiste
La parabole de l'ivraie a joué un rôle central dans la controverse donatiste au IVe siècle. Les Donatistes soutenaient qu'une Église sainte ne pouvait contenir en son sein des pécheurs ou des traditores (ceux qui avaient livré les Écritures pendant la persécution) et réclamaient une séparation immédiate. Augustin a répondu en s'appuyant précisément sur cette parabole (Contra epistulam Parmeniani, III, 2-3) : l'Église est un corpus mixtum, un corps mélangé de justes et de pécheurs, dont la séparation définitive appartient à Dieu seul au Jugement. Cette interprétation augustinienne est restée normative dans la tradition catholique et a fondé une ecclésiologie de la patience et de la miséricorde institutionnelle.
VI Le sénevé et le levain : la croissance cachée du Royaume (v. 31-33)
La parabole du grain de sénevé
Les deux brèves paraboles du grain de sénevé et du levain forment une paire qui illustre le même mystère : la disproportion entre les débuts infimes du Royaume et son développement final. Le grain de sénevé (sinapi) est présenté comme « la plus petite de toutes les semences » — affirmation qui est une hyperbole pédagogique plutôt qu'un énoncé botanique strict, car il existait dans l'Antiquité des semences plus petites — mais qui « devient un arbre ». La mention des oiseaux qui viennent s'abriter dans ses branches est une allusion aux oracles vétérotestamentaires sur l'arbre cosmique sous lequel s'abritent les nations (Ez 17,23 ; 31,6 ; Dn 4,9.18). Le Royaume, commencé dans l'humilité du ministère galiléen de Jésus, est appelé à devenir l'arbre cosmique où toutes les nations trouveront refuge.
La parabole du levain
La parabole du levain est unique par son protagoniste : une femme qui mélange le levain dans trois mesures de farine (tria sata), soit environ quarante litres — une quantité considérable, suffisante pour nourrir une centaine de personnes. Cette abondance signale que le Royaume est une réalité non pas minimale mais surabondante dans son développement. Le levain agit de l'intérieur, de manière invisible, jusqu'à ce que « tout soit levé » — image de la transformation progressive et totale de la réalité humaine par le Royaume.
Il est remarquable que dans la Bible, le levain est ordinairement un symbole négatif (pain sans levain pour la Pâque, cf. Ex 12,15 ; et Mt 16,6.11 où le levain des Pharisiens désigne leur mauvaise influence). Ici, Jésus retourne le symbole pour en faire une image positive de la puissance transformatrice du Royaume — usage paradoxal qui illustre bien la liberté créatrice de son enseignement en paraboles.
VII La citation de Psaume 78 : les paraboles et les secrets de la création (v. 34-35)
La note rédactionnelle des v. 34-35 résume le principe du discours en paraboles : Jésus ne dit rien aux foules sans paraboles. La citation qui suit est tirée du Ps 78,2 (LXX 77,2) dans une version qui s'écarte de la Septante : « j'annoncerai ce qui a été caché depuis la fondation du monde ». Matthieu substitue « fondation du monde » (apo katabolês kosmou) à la Septante qui dit simplement « depuis le commencement ». Cette formulation place l'enseignement parabolique de Jésus dans la perspective cosmologique la plus large : les paraboles ne révèlent pas seulement des vérités morales, mais les secrets de la création, le dessein de Dieu caché dès l'origine du monde et révélé maintenant dans le Royaume.
VIII L'explication de l'ivraie : eschatologie et jugement (v. 36-43)
Le retrait dans la maison
Le retrait de Jésus dans la maison (v. 36) marque la transition entre l'enseignement public des foules et l'enseignement ésotérique des disciples — division qui structure tout le chapitre. L'explication de la parabole de l'ivraie est plus développée et plus systématique que celle du semeur : chaque élément de la parabole est identifié avec précision dans un registre allégorique complet.
La vision eschatologique du Fils de l'homme
L'explication replace la parabole dans un horizon eschatologique explicite. Le Fils de l'homme est le semeur du bon grain — identification christologique qui situe l'activité de Jésus dans son champ universel : le monde (kosmos), non pas seulement Israël. Le bon grain désigne les fils du Royaume et l'ivraie les fils du Mauvais — anthropologie dualiste qui doit être lue dans sa dynamique eschatologique et non comme un déterminisme fixe.
Dans la vision de la fin des temps (v. 40-43), le Fils de l'homme « enverra ses anges » pour rassembler de son Royaume « tous les scandales et ceux qui font l'iniquité ». La formule « pleurs et grincements de dents » (ho klauthmos kai ho brygmos tôn odontôn) est caractéristique de Matthieu (elle apparaît six fois dans cet évangile, contre une dans Luc) et désigne la détresse extrême de ceux qui sont exclus du festin du Royaume. La fournaise ardente (kaminos tou pyros) est une image apocalyptique tirée de Dn 3,6 et signifie le jugement définitif sans en préciser la nature métaphysique.
L'image finale est lumineuse : « les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père » — écho de Dn 12,3 (« ceux qui auront été sages resplendiront comme la splendeur du firmament ») et anticipation de la Transfiguration (17,2 : « son visage resplendit comme le soleil »). La gloire eschatologique des justes est une participation à la lumière du Christ transfiguré.
IX Le trésor, la perle et le filet : trois paraboles de la décision (v. 44-50)
Le trésor caché et la perle de grand prix
Les deux paraboles du trésor caché et de la perle de grand prix (v. 44-46) sont uniques à Matthieu. Elles forment une paire contrastée mais convergente. Dans la première, la découverte est fortuite : l'homme trouve le trésor par hasard en labourant un champ. Dans la seconde, la découverte est le résultat d'une recherche active : le négociant est en quête de belles perles et en trouve une d'une valeur exceptionnelle. Deux chemins vers le Royaume — la rencontre imprévue et la quête délibérée — mais une même réaction : dans sa joie, il va vendre tout ce qu'il a.
Le cœur de ces deux paraboles n'est pas l'exhortation au renoncement, mais la description de la joie qui rend le renoncement possible et même désirable. Celui qui a trouvé le trésor ou la perle ne renonce pas à regret à ses autres biens : il les vend dans la joie, parce que ce qu'il a trouvé rend tout le reste dérisoire par comparaison. La théologie du Royaume que ces paraboles proposent est une théologie de la surabondance de valeur : le Royaume vaut infiniment plus que tout ce qu'on peut posséder, et cette découverte engendre une joie qui libère.
Le trésor et la perle dans la tradition spirituelle
Ces deux paraboles ont nourri la spiritualité chrétienne du renoncement et de la contemplation. Origène (Commentaire sur Matthieu, X,5-9) voit dans le trésor caché la Sagesse divine enfouie dans les Écritures, que seul le laboureur assidu découvre. La perle de grand prix est pour lui le Christ lui-même, trouvé au terme d'une longue quête de la vraie sagesse. Jean de la Croix (Montée du Carmel, II,7) s'appuie sur ces paraboles pour fonder la théologie du détachement : seul celui qui a vidé sa main de tout peut recevoir le tout de Dieu. Dans tous les cas, l'accent porte sur la joie du trouveur, qui est le signe que la grâce a précédé l'effort.
La parabole du filet
La parabole du filet (v. 47-50) est une troisième image eschatologique après l'ivraie (v. 24-30 ; 36-43). Elle reprend le même schème — mélange provisoire suivi de séparation définitive au Jugement — mais depuis la perspective du Royaume universel : le filet ramasse des poissons « de toutes sortes » (ek pantos genous), image de l'universalité de la mission chrétienne ouverte à toutes les nations (cf. 28,19). La séparation finale des bons et des mauvais poissons n'est pas une invitation au tri humain, mais une affirmation de la justice divine qui accomplit ce que l'histoire ne peut accomplir.
X Le scribe instruit du Royaume et le rejet à Nazareth (v. 51-58)
Le scribe disciple du Royaume (v. 51-52)
La conclusion du discours (v. 51-52) est propre à Matthieu et constitue son auto-portrait comme évangéliste. La question — « avez-vous compris tout cela ? » — et la réponse affirmative des disciples clôturent le discours sur la note matthéenne caractéristique de la compréhension (cf. v. 19.23). Le logion du scribe instruit du Royaume (grammateus mathêteutheis tê basileia tôn ouranôn) est une formule d'auto-désignation : Matthieu lui-même est ce scribe qui, formé dans la tradition scripturaire juive et devenu disciple de Jésus, tire de son trésor « du neuf et de l'ancien ».
Cette image est programmatique pour toute la théologie matthéenne : le disciple du Royaume n'abandonne pas l'héritage de la Torah et des Prophètes, mais le relit à la lumière du Christ. L'ancien (palaia) et le nouveau (kaina) ne s'excluent pas mais se complètent dans un trésor unique. C'est la définition matthéenne de la continuité et du dépassement : Jésus n'est pas venu abolir, mais accomplir (5,17).
Le rejet à Nazareth (v. 53-58)
L'épisode du rejet à Nazareth (cf. Mc 6,1-6 ; Lc 4,16-30) clôt le chapitre sur une note d'échec significative. Les compatriotes de Jésus sont d'abord frappés d'étonnement (exeplêssonto) par sa sagesse et ses miracles, mais cet étonnement tourne au scandale (eskandalizonto en autô) : ils connaissent trop bien son origine humaine — fils du charpentier, frères et sœurs identifiés par leurs noms — pour admettre que cette origine puisse receler une autorité divine.
Le logion sur le prophète méprisé dans sa patrie (v. 57) est attesté sous diverses formes dans la tradition (Mc 6,4 ; Lc 4,24 ; Jn 4,44) et appartient probablement à un fonds de sagesse populaire. Matthieu l'applique à Jésus en soulignant que son rejet à Nazareth est le signe de la condition prophétique par excellence : le prophète est toujours méconnu des siens, précisément parce que la familiarité empêche le discernement de l'altérité divine. La mention que Jésus « ne fit pas là beaucoup de miracles à cause de leur manque de foi » (v. 58) — formulation plus nuancée que celle de Marc qui dit qu'il « ne pouvait » faire de miracles (Mc 6,5) — souligne le lien constitutif entre la foi et la réception de la grâce.
XI Synthèse théologique
Le Royaume des cieux : présent, caché et à venir
Le chapitre 13 développe une théologie du Royaume qui articule trois dimensions temporelles inséparables. Le Royaume est présent : il est arrivé avec la personne de Jésus, il est semé dans le monde, il lève comme le levain dans la pâte. Il est caché : il ne s'impose pas à la vue, il est voilé dans la parabole, il ressemble à un grain de sénevé infime ou à un trésor enfoui. Il est à venir dans sa plénitude : la moisson, la séparation du bon grain et de l'ivraie, la fournaise et la splendeur des justes appartiennent à la fin des temps. Cette triple temporalité — déjà, pas encore, caché — est la structure propre de l'eschatologie matthéenne.
La parabole comme forme de la révélation kénotique
La parabole n'est pas une condescendance pédagogique, mais une forme de la kénose de la révélation. De même que le Fils de Dieu s'est voilé dans la chair humaine, de même la vérité du Royaume se voile dans le langage ordinaire de la vie paysanne et artisanale. Ce voilement n'est pas une limitation mais une invitation : il sollicite la liberté, il appelle le désir, il distingue ceux qui cherchent à comprendre de ceux qui restent à la surface. La parabole est la forme propre d'une révélation qui respecte la liberté de l'homme.
La patience de Dieu et le refus du purisme
La parabole de l'ivraie est une méditation théologique sur la patience de Dieu face au mal dans l'histoire. Elle fonde théologiquement le refus de tout purisme ecclésial et de toute violence inquisitoriale : la séparation du bon grain et de l'ivraie n'appartient pas aux hommes mais à Dieu seul, au temps de Dieu. Cette patience n'est pas indifférence au mal — la fournaise finale est réelle — mais sagesse qui laisse le temps à la conversion de s'opérer.
La joie comme moteur du renoncement
Le trésor et la perle révèlent que la spiritualité chrétienne du renoncement n'est pas une ascèse de la privation mais une dynamique de la joie. On ne renonce pas aux biens de ce monde par peur ou par contrainte, mais parce qu'on a trouvé quelque chose d'infiniment plus précieux qui rend tout le reste secondaire. Cette joie est la marque de l'authenticité de la vie spirituelle : là où manque la joie, la rencontre avec le Royaume n'a pas encore eu lieu.
XII Questions pour l'approfondissement
1. Jésus affirme qu'il parle en paraboles pour que ceux qui ne croient pas voient sans voir et entendent sans entendre (v. 13). Comment comprendre cette affirmation ? La parabole est-elle un moyen d'exclusion ou une invitation à un discernement plus profond ?
2. La parabole de l'ivraie interdit d'arracher le mauvais grain avant la moisson. Quelles conséquences cela a-t-il pour la compréhension de l'Église comme corpus mixtum ? Comment articuler cette patience avec l'exigence évangélique de sainteté ?
3. Le grain de sénevé et le levain illustrent la croissance cachée du Royaume. Quels signes de cette croissance peut-on percevoir dans l'histoire de l'Église et dans le monde contemporain ? Où se manifeste aujourd'hui la puissance cachée du Royaume ?
4. Le trésor et la perle sont trouvés dans la joie. En quoi la joie est-elle le critère d'une authentique rencontre avec le Royaume ? Quelle est la différence entre la joie évangélique et le simple bonheur humain ?
5. Le scribe instruit du Royaume tire de son trésor « du neuf et de l'ancien » (v. 52). Comment comprendre ce rapport entre l'héritage de l'Ancien Testament et la nouveauté du Christ ? En quoi cette image est-elle une définition de la théologie chrétienne elle-même ?
XIII Pour aller plus loin
W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 2, ICC, T&T Clark, 1991, p. 371-476 — commentaire exhaustif du discours en paraboles.
Joachim Jeremias, Les Paraboles de Jésus, Le Puy / Mappus, 1962 (trad. fr.) — l'étude classique sur les paraboles, leur sens originel et leur interprétation dans l'Église primitive.
Ulrich Luz, Matthew 8-20, Hermeneia, Fortress Press, 2001, p. 242-310 — sur la réception des paraboles dans la tradition et la théologie du chapitre 13.
C. H. Dodd, Les paraboles du Royaume, Desclée de Brouwer, 1977 (trad. fr.) — sur l'eschatologie réalisée et la compréhension des paraboles comme proclamation du Royaume présent.
Paul Ricœur, La métaphore vive, Seuil, 1975, et Temps et récit, Seuil, 1983-1985 — pour une approche philosophique du langage parabolique comme discours sur l'être.
