Formation théologique

Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique

Chapitre 1

La généalogie de Jésus · Conception virginale · Joseph et l'ange · Emmanuel

Mt 1,1-25 — Le livre des origines : Jésus, fils de David, fils d'Abraham, Fils de Dieu

Dans le premier chapitre, en vingt-cinq versets, Matthieu pose les fondements christologiques, sotériologiques et ecclésiologiques de tout son évangile. La généalogie (v. 1-17) inscrit Jésus dans la chair de l'histoire d'Israël, en le présentant comme l'héritier des deux grandes promesses — à Abraham et à David — qui structurent toute l'histoire du salut. Le récit de la conception virginale et de l'intervention de l'ange auprès de Joseph (v. 18-25) révèle l'identité profonde de cet héritier : il est non seulement fils de David selon la chair, mais Fils de Dieu par l'action de l'Esprit Saint, et il portera le nom qui résume toute sa mission — Jésus, le Seigneur sauve — et le nom qui révèle toute sa personne — Emmanuel, Dieu avec nous.

Ce chapitre est à lire en lien avec son pendant final : la promesse de la présence permanente du Ressuscité (« je suis avec vous tous les jours », 28,20) est déjà contenue en germe dans le nom Emmanuel du chapitre 1. L'évangile de Matthieu est, de son premier au dernier verset, l'évangile de la présence de Dieu avec son peuple.

I Texte — Matthieu 1,1-25 (TOB)

La généalogie de Jésus (v. 1-17)

« Livre de la genèse de Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham. Abraham engendra Isaac ; Isaac engendra Jacob ; Jacob engendra Juda et ses frères ; Juda engendra Pharès et Zara, de Thamar ; Pharès engendra Esrom ; Esrom engendra Aram ; Aram engendra Aminadab ; Aminadab engendra Naasson ; Naasson engendra Salmon ; Salmon engendra Booz, de Rahab ; Booz engendra Obed, de Ruth ; Obed engendra Jessé ; Jessé engendra le roi David. David engendra Salomon, de la femme d'Urie ; Salomon engendra Roboam ; Roboam engendra Abia ; Abia engendra Asa ; Asa engendra Josaphat ; Josaphat engendra Joram ; Joram engendra Ozias ; Ozias engendra Joatham ; Joatham engendra Achaz ; Achaz engendra Ézéchias ; Ézéchias engendra Manassé ; Manassé engendra Amon ; Amon engendra Josias ; Josias engendra Jéchonias et ses frères, au temps de la déportation à Babylone. Après la déportation à Babylone : Jéchonias engendra Salathiel ; Salathiel engendra Zorobabel ; Zorobabel engendra Abioud ; Abioud engendra Éliakim ; Éliakim engendra Azor ; Azor engendra Sadok ; Sadok engendra Achim ; Achim engendra Élioud ; Élioud engendra Éléazar ; Éléazar engendra Matthan ; Matthan engendra Jacob ; Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qu'on appelle Christ. Ainsi donc toutes les générations depuis Abraham jusqu'à David font quatorze générations ; depuis David jusqu'à la déportation à Babylone, quatorze générations ; depuis la déportation à Babylone jusqu'au Christ, quatorze générations. » (Mt 1,1-17)

La naissance de Jésus Christ (v. 18-25)

« Voici comment arriva la naissance de Jésus Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph ; avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit Saint. Joseph son mari, qui était un homme juste et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la répudier secrètement. Comme il avait formé ce projet, voilà que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : "Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme, car ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint. Elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés." Tout cela arriva pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la vierge sera enceinte et enfantera un fils, et on lui donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : Dieu avec nous. À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui sa femme ; et il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle enfantât un fils, et il lui donna le nom de Jésus. » (Mt 1,18-25)

II Le titre inaugural : biblos geneseôs (v. 1)

Un titre à double résonance

L'évangile s'ouvre sur la formule biblos geneseôs Iêsou Christou« Livre de la genèse de Jésus Christ ». Cette formule est d'une richesse intertextuelle immédiate. Elle renvoie d'abord à Gn 2,4 (LXX) : biblos geneseôs ouranou kai gês« livre de la genèse du ciel et de la terre » — et à Gn 5,1 : biblos geneseôs anthrôpôn« livre de la genèse des hommes ». En reprenant cette formule de la Genèse, Matthieu signale que la venue de Jésus est un événement de création nouvelle, comparable en portée à la création du monde et à l'origine de l'humanité. Jésus inaugure une nouvelle genèse.

La formule peut aussi être traduite « livre des origines » ou « registre de la naissance », ce qui la rattache au genre des registres généalogiques juifs. Ces deux lectures ne s'excluent pas : le registre généalogique est lui-même une théologie narrative de l'histoire, et Matthieu en fait le vecteur d'une annonce théologique majeure.

Fils de David, fils d'Abraham

Les deux titres qui caractérisent Jésus dès la première ligne — fils de David et fils d'Abraham — sont les deux axes de la promesse divine dans l'Ancien Testament. La promesse à Abraham (Gn 12,1-3 ; 15 ; 22,18) est la promesse d'une descendance innombrable et d'une bénédiction pour toutes les familles de la terre : elle a une portée universelle. La promesse à David (2 S 7,12-16 ; Ps 89 ; 132) est la promesse d'un trône éternel et d'un fils qui régnera pour toujours : elle a une portée royale et messianique. En posant ces deux titres en ouverture, Matthieu annonce que Jésus est à la fois le Messie d'Israël (fils de David) et le porteur de la bénédiction universelle pour toutes les nations (fils d'Abraham). Cette double identité anticipera la Grande Mission de 28,19 : l'universalisme final de l'évangile est déjà inscrit dans son premier verset.

III La généalogie : structure et théologie (v. 1-17)

La structure en trois fois quatorze

Matthieu organise la généalogie en trois séries de quatorze générations : d'Abraham à David, de David à la déportation à Babylone, de la déportation au Christ. Cette structure est artificielle — elle implique des omissions par rapport aux listes des livres des Rois et des Chroniques — mais délibérée. Le nombre quatorze peut être lu de plusieurs façons. Dans la symbolique numérique hébraïque (guématrie), les trois consonnes du nom de David (D-W-D) ont les valeurs 4 + 6 + 4 = 14. La structure tripartite de la généalogie est donc une structure davidique : toute l'histoire d'Israël est rythmée par la promesse faite à David et tend vers son accomplissement en Jésus. Le nombre trois fois quatorze peut aussi signifier trois semaines d'années (3 × 14 = 42) ou une structure de sept fois six, la septième et dernière semaine étant inaugurée par le Christ.

Les trois articulations — Abraham / David / Déportation / Christ — correspondent aux trois grandes étapes de l'histoire du salut : l'élection (Abraham), la royauté (David), le jugement et l'exil (Babylone), et maintenant la restauration eschatologique (le Christ). La généalogie est ainsi une théologie de l'histoire condensée : elle montre que la venue du Christ est l'aboutissement d'un dessein divin qui a traversé les siècles et les catastrophes.

Les quatre femmes

L'un des traits les plus remarquables de la généalogie matthéenne est la mention de quatre femmes — Thamar (v. 3), Rahab (v. 5), Ruth (v. 5) et la femme d'Urie, c'est-à-dire Bethsabée (v. 6) — dans une liste où seuls les hommes figurent habituellement. Ces quatre femmes ont en commun plusieurs traits. Elles sont toutes, d'une manière ou d'une autre, étrangères à Israël ou associées à des situations moralement ambiguës : Thamar est Cananéenne et a séduit Juda son beau-père ; Rahab est une prostituée de Jéricho ; Ruth est Moabite ; Bethsabée est la femme d'Urie le Hittite, avec qui David a commis adultère et meurtre. Et pourtant, toutes jouent un rôle positif et décisif dans le dessein de Dieu : elles sont les instruments de la fidélité divine malgré et à travers les faiblesses humaines.

La présence de ces quatre femmes prépare théologiquement la mention de Marie en v. 16 — une cinquième femme, dont la situation (enceinte avant de cohabiter avec son fiancé) pourrait paraître moralement suspecte. Comme pour les quatre premières, Dieu agit à travers une situation humanement difficile pour accomplir son dessein. Et comme pour Thamar, Rahab, Ruth et Bethsabée — dont les unes étaient étrangères à Israël et les autres ont bénéficié de la miséricorde divine malgré leurs péchés — Marie est l'instrument choisi librement par Dieu pour l'acte le plus grand de l'histoire du salut.

Les quatre femmes et la théologie de la grâce

L'exégèse ancienne a proposé diverses explications à la présence de ces quatre femmes. Saint Jérôme (Commentaire sur Matthieu, I,3) voit dans leur présence une annonce de la mission universelle : Rahab et Ruth sont étrangères, signifiant que le salut est ouvert aux nations. Origène note que toutes les quatre sont des femmes en situation irrégulière que la grâce de Dieu a néanmoins utilisées. Les exégètes modernes (R. Brown, J. Nolland) soulignent que leur point commun est d'avoir été les instruments d'une intervention divine inattendue et créatrice dans des situations humainement compromises — préparant ainsi la réception de la conception virginale de Marie, elle aussi inattendue et créatrice.

Voir l'histoire de Tamar

La rupture du v. 16

La généalogie s'articule tout entière sur la formule répétitive « X engendra Y » (egenNêsen). Au v. 16, la formule se brise délibérément : non pas « Joseph engendra Jésus », mais « Joseph, l'époux de Marie, de laquelle (ex hês) est né Jésus qu'on appelle Christ ». Le pronom ex hês est au féminin singulier et désigne uniquement Marie : Jésus est né de Marie, et non de Joseph. Cette rupture grammaticale au terme de la liste est la première annonce discrète de la conception virginale, qui sera explicitée dans la péricope suivante. Joseph est intégré dans la généalogie comme père légal de Jésus — donnant à celui-ci son appartenance davidique — sans être désigné comme son géniteur.

IV La conception virginale et la justice de Joseph (v. 18-19)

La situation de Marie

Dans le judaïsme du Ier siècle, les fiançailles (érusin) constituaient un lien juridique presque aussi contraignant que le mariage lui-même : la femme fiancée était déjà considérée comme l'épouse de son fiancé, et une rupture des fiançailles était assimilée à un divorce. La cohabitation n'avait pas encore eu lieu, mais la relation était juridiquement scellée. La découverte que Marie est enceinte — avant que la cohabitation ait commencé — place Joseph dans une situation juridiquement et socialement intenable.

Matthieu précise que la grossesse de Marie vient de l'Esprit Saint (v. 18) — information donnée d'emblée au lecteur, avant que Joseph ne le sache. Ce décalage narratif crée une tension dramatique : le lecteur sait ce que Joseph ignore encore, ce qui rend la décision de Joseph éminemment compréhensible et sa perplexité pleinement humaine.

La justice de Joseph

Joseph est qualifié de dikaios — juste (v. 19). Dans le vocabulaire biblique, la justice (tsedaqah hébraïque, dikaiosynê grecque) désigne la conformité à la volonté de Dieu, l'intégrité morale et la fidélité à l'alliance. Joseph est juste : il ne peut pas épouser une femme qu'il croit avoir failli. Mais sa justice est tempérée par la miséricorde : il ne veut pas exposer (deigmatisai) Marie publiquement, c'est-à-dire la soumettre au procès et à la lapidation que prescrivait la loi pour l'adultère de la fiancée (Dt 22,23-24). Il choisit la voie discrète de la répudiation privée.

Cette décision révèle un homme de foi et de délicatesse morale : sa justice n'est pas rigide mais humaine. Et c'est précisément parce qu'il est juste — c'est-à-dire attentif à la volonté de Dieu — qu'il est capable d'entendre et d'obéir à la parole de l'ange.

V L'annonce angélique à Joseph : songe et obéissance (v. 20-21)

Le songe comme mode de révélation

L'ange du Seigneur apparaît à Joseph en songe (kat' onar). Matthieu utilise le songe comme mode de révélation divine à cinq reprises dans les deux premiers chapitres (1,20 ; 2,12.13.19.22), rappelant le patriarche Joseph, le rêveur de la Genèse (Gn 37-41), lui aussi nommé Joseph et lui aussi instrument discret du dessein divin. Cette analogie est intentionnelle : comme l'ancien Joseph a sauvé son peuple en Égypte par ses rêves, le nouveau Joseph guidera la famille sainte en Égypte (ch. 2) par les songes. La révélation divine n'attend pas les grands spectacles : elle passe par le murmure du songe nocturne.

L'adresse : « Joseph, fils de David »

L'ange interpelle Joseph par son nom davidique : « Joseph, fils de David ». Cette adresse est théologiquement significative : elle rappelle à Joseph son appartenance à la lignée royale de David et lui signifie que c'est précisément en tant qu'héritier de cette promesse qu'il est sollicité. En acceptant de prendre Marie chez lui et de donner son nom à l'enfant, Joseph intègre Jésus dans la lignée davidique et accomplit ainsi la promesse messsianique. La paternité légale de Joseph est un acte délibéré d'adoption qui a une portée théologique et juridique décisive.

Le nom de Jésus et sa signification

L'ange prescrit à Joseph de donner à l'enfant le nom de Jésus (Iêsous) — forme grecque de l'hébreu Yeshoua (Josué), qui signifie « le Seigneur sauve » ou « le Seigneur est salut ». Ce nom est immédiatement interprété : « car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (v. 21). Trois éléments de cette formule méritent attention.

D'abord, le sujet : c'est lui (autos) qui sauvera. Non un ange, non un prophète, mais lui-même — affirmation d'une singularité absolue. Ensuite, l'objet : son peuple (ton laon autou). L'expression renvoie à la formule de l'alliance (« vous serez mon peuple et je serai votre Dieu », Jr 7,23 ; Ez 36,28), désignant Israël. Mais dans la suite de l'évangile, ce peuple s'élargira pour inclure toutes les nations (28,19). Enfin, l'objet du salut : de ses péchés (apo tôn hamartiôn autôn). Le salut apporté par Jésus n'est pas d'abord politique ou militaire — libération de l'occupant romain — mais spirituel et moral : libération du péché. Cette précision déplace l'attente messianique populaire vers sa vérité profonde.

VI La citation d'accomplissement : Emmanuel (v. 22-23)

La citation d'Isaïe 7,14

La première des formula quotations matthéennes cite Is 7,14 dans la version de la Septante : « Voici que la vierge (parthenos) sera enceinte et enfantera un fils, et on lui donnera le nom d'Emmanuel. » Cette citation est au cœur de la controverse exégétique depuis le Ier siècle. En hébreu, le texte d'Isaïe emploie le mot 'almah (jeune femme en âge de se marier, de concevoir) et non betulah (vierge au sens strict). La Septante a traduit 'almah par parthenos (vierge), qui dans l'usage grec désigne ordinairement une femme n'ayant pas eu de relation sexuelle.

Dans son contexte originel (Is 7,1-17), la prophétie d'Isaïe est adressée au roi Achaz lors de la guerre syro-éphraïmite (733 av. J.-C.) : une jeune femme enceinte mettra au monde un fils dont la naissance sera le signe que Dieu est avec son peuple (Immanu-El) face à ses ennemis. Matthieu voit dans cet oracle une prophétie à double niveau — accomplissement historique partiel dans le contexte d'Isaïe, et accomplissement plénier et définitif dans la naissance virginale de Jésus. La parthenos de la Septante lui fournit le vocabulaire pour affirmer que la naissance de Jésus d'une vierge est l'accomplissement exact, voulu par Dieu, de la promesse isaïenne.

Le nom Emmanuel

Le nom EmmanuelImmanu-El en hébreu — signifie « Dieu avec nous ». Matthieu traduit lui-même ce nom (v. 23b : « ce qui se traduit : Dieu avec nous »), signalant à ses lecteurs grecs sa portée théologique. Ce nom n'est pas simplement un titre honorifique : il est une affirmation d'identité. Jésus est Dieu avec nous — non pas seulement un prophète envoyé par Dieu, non pas seulement un homme béni de Dieu, mais Dieu lui-même présent dans l'histoire humaine sous la forme d'un enfant.

La promesse de l'Emmanuel structure tout l'évangile. Elle ouvre le récit (1,23) et le conclut (28,20 : « je suis avec vous tous les jours »). Elle se déploie dans les promesses de présence du Christ à la communauté rassemblée (18,20 : « là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux »). L'évangile de Matthieu est, de bout en bout, l'évangile de l'Emmanuel : le récit de la manière dont Dieu a tenu et tient sa promesse d'être avec son peuple.

La conception virginale dans la tradition théologique

La naissance virginale de Jésus est affirmée dans deux témoignages évangéliques indépendants : Matthieu (ch. 1) et Luc (ch. 1). Elle est confessée dans le Symbole des Apôtres (« né de la Vierge Marie ») et dans le Symbole de Nicée-Constantinople (« il s'est incarné de la Vierge Marie par l'Esprit Saint »). Le Concile de Latran IV (1215) et le Concile Vatican II (Lumen Gentium, n. 57) maintiennent cette doctrine comme partie intégrante de la foi catholique. Théologiquement, la conception virginale signifie que Jésus a son origine ultime non dans la volonté humaine mais dans l'initiative libre de Dieu (« de l'Esprit Saint ») ; elle est le signe que la nouvelle création inaugurée en Jésus est entièrement un don divin, non le fruit des capacités humaines. Karl Barth (Dogmatique, I/2) et Hans Urs von Balthasar (La Gloire et la Croix) voient dans la naissance virginale le signe par excellence de la gratuité absolue de l'Incarnation.

VII L'obéissance de Joseph et la naissance (v. 24-25)

L'obéissance prompte

La réponse de Joseph à la parole de l'ange est d'une promptitude exemplaire : « à son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit » (v. 24). Cette obéissance sans délai est la marque du juste qui reconnaît la parole de Dieu et s'y conforme. Joseph ne pose pas de questions, ne demande pas de signes supplémentaires, ne négocie pas. Il agit.

La double action de Joseph est précisément décrite : il prend Marie chez lui — accomplissement de l'union matrimoniale, intégration légale de Marie dans sa maison — et il donne le nom de Jésus à l'enfant — acte d'adoption légale par lequel il reconnaît l'enfant comme son fils et l'intègre dans la lignée de David. Ces deux actes juridiques sont les actes fondateurs qui donnent à Jésus son statut légal d'héritier de David.

« Il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle enfantât »

La formule du v. 25 — « il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle enfantât un fils » — a suscité un vaste débat dans la tradition exégétique sur la virginité perpétuelle de Marie. En grec, la conjonction heôs (jusqu'à ce que) peut désigner une limite temporelle après laquelle la situation change, ou simplement souligner ce qui s'est passé avant un événement donné, sans rien dire de ce qui vient après. Dans la LXX et dans le Nouveau Testament, heôs est fréquemment utilisé dans ce second sens (cf. 2 S 6,23 : « Mikal n'eut pas d'enfant jusqu'au jour de sa mort » — formule qui n'implique évidemment pas qu'elle en eut après). La formule matthéenne vise à affirmer avec précision que la conception de Jésus est virginale — Joseph n'a aucune part à cette conception — sans nécessairement se prononcer sur la suite. La tradition catholique, appuyée sur d'autres témoignages scripturaires et sur la Tradition, confesse la virginité perpétuelle de Marie ; Matthieu lui-même ne la thématise pas explicitement.

VIII Synthèse théologique

Le chapitre 1 comme programme de l'évangile

Le premier chapitre de Matthieu est un programme théologique en miniature. Il pose les coordonnées fondamentales de tout ce qui va suivre : l'inscription de Jésus dans l'histoire d'Israël (généalogie), son identité messianique davidique et sa portée universelle abrahamique (v. 1), la continuité et le dépassement de l'histoire du salut (les trois fois quatorze générations), la nouveauté radicale de son origine divine (conception virginale), le sens de sa mission (sauver son peuple de ses péchés), et le nom qui révèle son identité profonde (Emmanuel — Dieu avec nous).

La continuité et la nouveauté

Le chapitre 1 articule avec une précision remarquable la continuité et la nouveauté que Jésus représente. Il est fils de David et fils d'Abraham — continuité avec toute l'histoire d'Israël. Il est conçu de l'Esprit Saint, né d'une vierge, appelé Emmanuel — nouveauté absolue qui dépasse toute attente humaine. Cette double dimension — accomplissement de l'ancienne promesse et dépassement de toute attente — est le moteur christologique de tout l'évangile.

Joseph : figure de l'obéissance croyante

Joseph est la figure centrale de ce chapitre, et sa stature est considérable. Juste sans rigidité, miséricordieux sans faiblesse, obéissant sans servilité, il est le modèle du disciple qui reçoit la parole de Dieu en songe et s'y conforme dans ses actes les plus concrets : prendre Marie chez lui, donner le nom à l'enfant. Il accomplit sa vocation de père légal en pleine conscience que ce n'est pas lui qui a engendré cet enfant mais l'Esprit de Dieu. Sa paternité est un acte de foi libre et délibéré.

IX Questions pour l'approfondissement

1. La généalogie de Matthieu inclut quatre femmes aux situations irrégulières ou étrangères. Quelle théologie de la grâce et de l'histoire du salut ce choix révèle-t-il ? En quoi prépare-t-il la réception de la situation de Marie ?

2. La structure en trois fois quatorze générations est artificielle mais délibérée. En quoi une vision théologique de l'histoire — qui perçoit un dessein et un rythme dans la succession des générations — diffère-t-elle d'une vision historiciste ? Quelle est la valeur herméneutique d'une telle lecture ?

3. Joseph est qualifié de dikaios (juste) et c'est précisément cette qualité qui le rend capable d'entendre et d'obéir à la voix de Dieu. Quel portrait du disciple cette présentation dessine-t-elle ? En quoi la justice et la miséricorde sont-elles unies dans la figure de Joseph ?

4. Le nom Emmanuel — Dieu avec nous — ouvre l'évangile (1,23) et le conclut (28,20). Comment cette inclusion révèle-t-elle le programme christologique de tout l'évangile ? Quelles formes prend cette présence de Dieu avec son peuple dans les différentes péricopes de l'évangile ?

5. La conception virginale est le premier grand mystère christologique de l'évangile. Comment articuler théologiquement la réalité de la nature humaine de Jésus — fils de David selon la généalogie, membre d'une famille, né d'une femme — et la réalité de son origine divine — conçu de l'Esprit Saint, Emmanuel ? En quoi le Concile de Chalcédoine (451) répond-il à cette question ?

X Pour aller plus loin

W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 1, ICC, T&T Clark, 1988, p. 149-231 — commentaire exhaustif du chapitre 1, avec analyse détaillée de la généalogie et de la citation d'Is 7,14.

Raymond E. Brown, The Birth of the Messiah, Doubleday, 1977 (nouv. éd. 1993), p. 45-232 — l'étude de référence sur les récits de l'enfance dans Matthieu et Luc, avec des développements exceptionnels sur la généalogie et la conception virginale.

Ulrich Luz, Matthew 1-7, Hermeneia, Fortress Press, 1989, p. 79-130 — commentaire avec histoire de la réception.

Joachim Gnilka, Das Matthäusevangelium, vol. 1, Herder, 1986, p. 1-38 — sur la généalogie et sa signification théologique dans le contexte du judaïsme du Ier siècle.

Jean Galot, Marie, la femme dans l'œuvre du salut, Lethielleux, 1984 — sur la mariologie matthéenne et le sens de la conception virginale dans la tradition catholique.